“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Folk (118) Pop (88) Rock (81) Rock alternatif (78) Americana (72) indie rock (69) Folk-Rock (65) Blues (51) Country (42) Psychédélique (39) Soul (39) Rythm and blues (32) Alt-Folk (31) Expérimental (30) orchestral (29) Garage Rock (26) Synth-pop (25) Noise Rock (23) Rock progressif (20) Funk (19) Métal (17) Psych-Rock (16) Jazz (15) Atmosphérique (14) Auteur (14) post-punk (14) Dream Folk (13) Electro (13) Punk (13) World music (13) acid folk (13) shoegaze (13) Lo-Fi (12) reggae (12) Post-rock (11) Dance-rock (10) Stoner Rock (10) Indie folk (9) folk rural (9) hip-hop (9) rock n' roll (9) Folk urbain (8) Grunge (8) Rock New-Yorkais (8) avant-pop (8) Bluegrass (7) Surréalisme (7) instrumental (7) Post-core (6) Dub (5) krautrock (3) spoken word (2)

Trip Tips - Fanzine musical !

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dimanche 15 octobre 2017

SURPRISE PARTY - The Last Temptation of Chris (2017)


O
inquiétant, extravagant, groovy
Garage rock, hard rock, shoegaze

Chaperonnés par la maison de disques secrète Transistor 66, les quatre canadiens de Surprise Party la partagent avec le mirifique Scott Nolan, mais on les imagine mal faire avec lui ce que les américains appellent un split record, un album partagé. Leur rock psychédélique est à l'opposé des accents folk country réparateurs de Nolan. C'est une musique sombres, machiavélique même. Cette tendance intimidante est peut-être aussi l'un des courants dominants de Transistor 66.

C'est le son de l'affranchissement, un défi totalitaire à la société. Les guitares shoegaze à trémolos sont là, les synthétiseurs pour accentuer l'aspect caverneux, et la voix du chanteur (Danny ?) prolonge les syllabes d'un message incertain dans une texture déformée.

Gloom est un parfait exemple à la fois de la brutalité, de l'aspect sordide de la musique de Surprise Party. The Hunter enchaîne en mode clairement hard-rock à banshees. Toutes sortes de démons dansants traversent cet album, et j'ai écrit cela sans vraiment savoir qu'une chanson s'appelait Wrap Your Fears in Demons. Le disque se dresse là dans une forme de gloire chaotique.

Très abouti, The Last Temptation of Chris sonne comme l'album que Surprise Party veut enregistrer depuis ses débuts en studio en 2013. Ils y affrontent, avec des protections auditives, pêle-mêle, coïncidences inquiétantes, mauvais sorts jetés sur les personnes les plus innocentes, et expriment que le courage n'est qu'une affaire de possession, pas de volonté individuelle. Cet album dont vraiment rien n'est très clair – si ce n'est sa portée mentale, voire spirituelle. Psychedelic Girlfriend réussit l'exploit, malgré tout, de swinguer sexy. Les paroles expriment la jouissance de ne plus avoir de garde-fou, le masochisme de se faire violenter. Un bon résumé de l'album. « When you come inside me/i Wanna explode. » Le guitares tintent comme dans les années 60.

Puis retour à un son plus incommensurable et ébloui sur Svamvartasthayikalpa, légèrement plus pop. Et si vous n'êtes pas convaincus, reste le charme aérien dans les premières secondes de The Hell of no Respite. Et j'ai écrit « charm » sans voir qu'un la pièce de consistance garage de l'album s’appelait Hex. Cela fait de moi quelqu'un de possédé... The devil rules.

Ecouter l'album : 

https://surpriseparty420.bandcamp.com/album/the-last-temptation-of-chris

jeudi 3 novembre 2016

KING GIZZARD & THE WIZARD LIZARD - Nonagon Infinity (2016)




OO
intense, ludique, extravagant
garage rock, psych rock



Que dire de plus sur cet album ? Tant a déjà été dit sur Nonagon Infinity, sur cette séquence de chansons perpétuant sa narration à l'infini, évoquant un piège dans lequel un personnage serait condamné à revivre inlassablement les mêmes aventures, ce qui pourrait arriver chez l'auteur de dark fantasy Michael Moorcock.



Psychendémique. Voilà on en est réduit à inventer des mots pour continuer d'en parler. C'est ce qui prend le plus original aventureux de la musique psychédélique des années 60-70, pour en faire des chansons effrénées, et les baptiser humblement rock garage alors qu'elles marquent la découverte d'une espèce unique de rock australien. On pourrait croire qu'il n'y a rien d'endémique dans le rock, surtout australien, qui vient souvent d'une autre île, la Grande-Bretagne. Encore faut t-il voir King Gizzard en concert, les yeux rougis par le décalage horaire, leurs peaux de bête pour braver les froids du mois de mars français. Si ce ne sont pas des lapins avec la myxomatose, alors ne ont t-ils pas d'une nouvelle espèce ? Pour oublier l’Angleterre, on aimerait croire que King Geezer ont fait, sans les écouter dans la veine de Bullet, Possessed, The Human Beast, ou encore Jerusalem, qui sont des groupes anglais de proto-metal et de freak-rock*. « La musique est un champ d'exploration pour moi, avance Stu Mackenzie dans des propos recueillis admirativement par le journal britannique The Guardian. Le chanteur et guitariste du septet a été frappé notamment par la musique orientale des années 70, comme Erin Koray et le Flower Travellin' band. Le Flower Travellin' Band, for god sake !

Nonagon Infinity n'a que peu de précédents dans le XXI ème siècle, de mémoire d'estomac (retourné). Mais avant de se demander comment en parler, on peut se demander comment écouter autre chose, d'abord ? Ce disque exerce un pouvoir d'attraction évident sur quiconque aime les cadences frénétiques avec deux batteurs dedans, et les ambiances bipolaires donnant des sensations impies, trop rarement exhumées si on se cantonne à la musique de l'année. On pourrait dire, parce que presque personne ne se soucie plus de jouer avec la relativité de la matière qu'est le rock comme dans les années 70. Rares sont ceux qui tentent aussi bien de comprimer cette matière si facilement répandue. On s'en sert généralement pour exprimer des émotions avec une emphase plus ou moins grande. C'est une nouvelle tentative pour eux, après entres autres le moins réussi I'm in Your Mind (2014), qui ne parvenait pas à garder sur toute la durée de l'album la cohérence et l'intensité, ni à présenter un concept vraiment excitant.

Le mieux est encore de commencer par ne pas parler de King Gizzard. Sortir de ce cercle infernal qui nous ramène toujours sous les roues du tank en papier mâché de Stu Mackenzie et le groupe australien de la décennie. Mais... Huit albums depuis 2010, et vous voudriez les laisser décanter ? Ce n'est pas prévu.

Beaucoup de thèmes de la science fiction ont sombré dans la banalité ; il est difficile de rendre intéressante une simple histoire de paradoxe temporel. Mais quand il s'agit de rock, ces thèmes sont abordés avant tout pour créer un arc narratif et un potentiel visuel et psychédélique implanté dans la structure même des chansons. De King Gizzard au rock plus ancien de leurs influences, progressif, il a une obsession à s'imposer un cadre et à construire dans ces limites. « Le langage, pour moi, c'est de la musique ». « Et il y a un certain rythme et une mélodie dans la façon qu'on les gens de parler. La musique et les paroles ont une seule et même source de rythme. J'ignore d'où si les paroles de nos chansons ont un sens mais, pour moi, elles viennent du même coin du cerveau que la musique. ». Les relations entre communication et musique, voilà des choses que la science fiction a exploré ou du moins le ferait avec bonheur si on lui donnait un peu d'encre et du papier. L'inconvénient de la science fiction, c'est qu'elle ne devient pas de plus en plus intéressante tandis que les découvertes scientifiques s'accumulent. C'est comme de faire de la musique ou d'utiliser les mots, ou de leur découvrir un sens du rythme commun ; tout tient à la façon dont on explore les possibilités que ce soit des mots dans une chanson, de la musique, ou d'une narration.

"Qu'est ce qu'on appelle le psych rock ?" S'interroge Mackenzie. "Est- ce psychédélique ? Si c'est une attitude exploratoire de la musique, alors peut-être en faisons nous. Mais j'ai toujours eu plutôt l'impression que nous étions un groupe de garage. » Et le garage n'est rien d'autre qu'un genre de hard rock fait artisanal, enregistré dans des conditions d'urgence et avec des moyens analogiques. C'est à dire, pour certains, anachroniques. « J'ai l'impression qu'il y a un million de façons de jouer de la musique ou de faire un disque qui n'ont pas encore été explorés encore. Sans parler de tous les instruments à apprendre, de la musique à écouter, des cultures à explorer. » Cette attitude ouverte explique qu'après huit albums, King Gizzard sonne avec la fraîcheur de ceux qui veulent tout tenter. Ils commencent à peine à percer les secrets de ce qu'est être un groupe professionnel, et quelles forces cela demande au quotidien. Ce n'est pas eux que l'on interrogera sur les secrets de la longévité ou les pièges et les ressources du temps. Le temps, ils ne l'ont pas encore vu passer. Mais il est tentant de les comparer à Hawkwind. Au regard de son gardien, Dave Brock, King Gizzard doit ressembler à un nouveau-né braillard. « On n'écrit pas de chansons sur l'espace », tempère Mackenzie. Pourtant, ils se déguisent, se maquillent, ils jouent fort une musique étrangement militante et radicale, mais relativement policée, et utilisent des visuels qui n'auraient pas dépareillé sur la couverture d'un roman du type de ceux de Michael Moorcock. Ainsi, on peut les comparer à Hawkwind. Cela donne un aperçu de leurs motifs et de leurs raisons. 

Que dire de plus sur cet album ? Tant a déjà été dit sur Nonagon Infinity, sur cette séquence de chansons perpétuant sa narration à l'infini...


* Auteurs des chansons Jay Time, Thunder & Lightning, Brush With The Midnight Butterfly et Frustration sur la compil de Nuggets Vol.2 par Mojo Magazine.

mardi 3 mai 2016

THE MURLOCS - Young Blindness (2016)











OO
hypnotique, vintage, lucide
Garage rock, pop, blues rock



Ambrose Smith a répondu en quelques phrases à l'interview de Trip Tips. Qu'a cela ne tienne, on racontera toute son histoire sous la forme d'un article...

Ce n'est pas une musique macho. Pas la peine de le marteler, il suffit d'apprendre comment ils s'en prennent, gentiment, à ce qu'est devenue la côte autour d'Ocean Grove, en Australie, le coin des surfeurs machos. Il faut voir aussi le look plutôt féminin d'Ambrose Kenny-Smith. Il se moque de laisser penser qu'il est une femme, son visage encore poupin dissimulé derrière une imposante chevelure à la Bowie période Hunky Dory. Et il a passé une partie de sa jeunesse entouré de sa grand mère, de sa mère et de sa sœur dans la banlieue d'Ivanhoé, avant de quitter le coin pour Melbourne. Le fils de Broderick Smith, le compositeur/parolier de groupe country rock local les Dingoes, comparable à ce qui se fait de plus sudiste et de sensible au États Unis, s'est fait très tôt un « lavage de cerveau » à base de blues. Cette touche d'élégance romantique, en totale opposition avec ce que l'image de la musique blues ou garage, est presque impalpable chez The Murlocs, mais elle distingue pourtant ce groupe. Son père lui-même était harmoniciste (voir leur hit Way Out West), et Ambrose Smith suit cette voie, avant tout parce qu'il est sensible au son de cet instrument. Comme beaucoup dans son cas, il apprendra en autodidacte à soutenir une note ou à la moduler. Cet harmonica, aussi, relie le groupe à un héritage de blues qui remonte aux années 60.

Le groupe naît des improvisations entre le guitariste Callum Shortal et Smith. « Nous sommes tous amis à l'origine, ce qui rend tout plus facile. » Lors de la courte interview menée par Trip Tips pour soutenir la sortie de leur deuxième album, Young Blindness, Smith évoque la « sorcellerie » du guitariste. «Je pense que le changement vers un son plus pop sur cet album est du à une plus étroite collaboration avec notre producteur, Stu Mackenzie. »

Sous la casquette du producteur, se cache un autre de ses jeunes prodiges pourvus de membres filiformes, propres à s'épuiser en idées bondissantes. Mackenzie est la force créative principale de King Gizzard and the Lizard Wizard, le premier combo dans l'entourage d'Ambrose Smith à avoir franchi les océans pour jouer en Europe. Ils sont généralement comparés, jusqu'en France, aux Thee Oh Sees, la formation emblématique du renouveau de la scène garage américaine, pour leur carrière prolifique et bourrée d'idées conduites par un pur amour de la musique. King Gizzard est une dynamo qui aligne les chansons nerveuses à base de hard-rock, de blues, de garage, de surf rock, plongées dans le bain acide du psychédélisme. Confier les bandes des Murlocs à Mackenzie, c'est se dire qu'elles vous reviendront comme piétinées, froissées, sublimées d'un son abrasif. «Stu est un génie, produisant constamment une très bonne musique, et cela me pousse à être meilleur musicien... S'ils n'avaient pas été là, je serais une personne bien plus médiocre. » Il a bien réussi son coup en se glissant furtivement dans un mètre carré d'une scène de King Gizzard, derrière son clavier, et produisant ses sons d'harmonica et de synthé en toute tranquillité. « Il y a toujours une place pour n'importe quel genre de groupe. Plus de place pour certains que pour d'autres je suppose. Mais ceux avec peu d'espace pour se mouvoir font du mieux qu'ils peuvent avec le peu qu'ils ont. »

La voix stridente, elle, semble directement piquée à Mackenzie, qui en a fait l'un des motifs principaux de King Gizzard, progressivement, au fil des albums. On sent que déjà il n'est plus question seulement de musique, mais d'une émulation spirituelle qui a mené les Murlocs à faire un bond en avant avec son second album. Young Blindness est entre autre une forme de critique de l'état d'adolescence comme période de décrépitude plutôt que de vitalité (les membres du groupe sont tous dans leur vingt ans), et ne contient que de possibles hits pour la radio, au moins dans sa première partie. « My Only nemesis/Is incompetence », chante Smith comme pour conjurer cette jeunesse qui joue le rôle de voile et empêche encore certaines personnes de prendre un tel groupe au sérieux, même dans un pays aussi culturellement évolué que l'australie – c'est à dire, qui donne une place généreuse au rock. « Le potentiel pour la musique garage est vraiment bon, à la fois sur les radios nationales et locales, ici en Australie. »

« J'ai joué dans des groupes depuis 10 ans et c'est toujours une joie de rendre le gens heureux. Je pense que c'est l'objectif. Rendre les autres plus heureux pour vous éviter la déprime. » Le rigueur d'exécution d'une chanson comme Wolf Creep, avec ses roulements de tomes, ses attaques de guitares parfaites et surtout son riff effréné, donne à la morosité juvénile de Smith une exaltation. Une exaltation qui ne sera balayée qu'en partie par la révélation du thème de la chanson : « Wolf Creep est basée sur l'idée générale de tueurs en série et comment ils s'en prennent à des femmes pauvres et innocentes. Evolve et Absorb évoque quant à elle certaines personnes dans l'industrie de la musique qui détestent plus qu'elles ne créent. » Evolve and Absorb, c'était l'une des chansons les plus profondes du premier album, Loopholes, qui lui surfait déjà sur l'énergie d'un EP remarqué.

Mais Ambrose n'est satisfait que de Young Blindness, à cause du soin apporté à l'enregistrement des titres. C'est un album de faux semblants, où tout change sous le coup d'un harmonica qui semble plus là par hasard, cette fois, que pour guider réellement les morceaux. Ambrose sait qu'à un morceau entêtant doit succéder un autre, afin que l'album puisse se réécouter presque indéfiniment. Compensation démontre encore le pouvoir d'envoûtement de cette musique lorsque batterie et guitare sonnent aussi caverneuses et triomphantes, tandis qu'Ambrose martèle un piano étouffé. L'instrument reviendra sur la dernière chanson, Reassurance, une superbe conclusion, prouvant que le talent d'Ambrose Smith pour écrire des paroles capables d'observer sa propre condition dérisoire ne signifient par que les Murlocs (et ce, malgré le nom) soient faits pour susciter la dérision. Think Out Loud balance un son toujours plus clair et détaillé, en dépit des grésillements. La chanson reflète un état d'esprit lucide et dévoué. C'est un groupe sérieux, et si les considérations d'incompétence sont fondées, c'est en s'adressant à une génération qui veut grandir trop vite. Leur désenchantement précoce donnerait à un enfant la moitié de leur âge l'impression d'avoir trop traîné en route. Le rock, machine à grandir ?

Mettez les deux groupes (respectivement 7 et 5 musiciens) côte à côte et vous aurez l'impression d'avoir une armée, tant cette musique fait bloc. Tellement dense qu'elle nous donne l'impression que quoi que vous fassiez, manger des noix par exemple, ou réfléchir à la nature de votre état cérébral (les deux vont souvent de pair), il faut que vous le fassiez compulsivement. Insolente, presque intimidante d'efficacité, si elle n'est pas - encore – tout à fait originale, harassée de soleil et hagarde de sa jeunesse, avec ces changements de dimension et d'échelle intempestifs qui caractérisent le pays des merveilles qu'est l’Australie. Ils ont l'insolence de croire que la musique est un art à part entière - ce qu'ici

on a tendance à ne pas tout à fait reconnaître. Difficile, pour un européen, de s'adapter à l'exubérance locale – tandis que King Gizzard partaient en tournée en Europe en février 2016, ils laissaient derrière eux un été avec des températures à 34 degrés. La chaleur et l'étrangeté originelle de cette île permettent de laisser les natifs dans une précarité criminelle, tandis que la loi de Darwin conduit à la folie ou à une sorte de mégalomanie mystique agresseurs et dans les coins isolés.

Stu Mackenzie décrivait le dernier album de King Gizzard, Nonagon Infinity, qui leur a demandé un plus gros travail que tous les autres, comme fait d’éléments modulables, où les morceaux se référencent entre eux et forment une boucle sans fin. S'il s'agit de créer un flux, un continuum, on peu l'appliquer à la scène de la ville de Geelong dans son ensemble, et mettre bout à bout les albums des Murlocs avec ceux des Living Eyes ou des Frowning Clouds, deux groupes qui plongent brillamment dans le grand bain du garage pop des années 60. Ensemble, ils s'inscrivent au firmament de l'envers du monde...


à suivre..

https://themurlocs.bandcamp.com/

http://antifaderecords.bandcamp.com/album/living-large

http://saturnorecords.bandcamp.com/album/legalize-everything



samedi 5 mars 2016

KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - Concert le 03:03:16 à la Flèche d'Or






OO
ludique, intense, frais
Garage rock, punk, boogie

"As loose as they are, they still sound incredibly tight, if that makes sense », peut-on lire en commentaire d'une vidéo live du groupe-collectif australien KingGizzard and the Wizard Lizard sur internet. Oui,pourrait t-on répondre, cela a un sens de dire qu'il sont incroyablement rigoureux, tout en abandonnant leur musique à des longueurs, allongée sur le stomp furieux de deux batteurs. Mais ce n'est pas le seul paradoxe de ce groupe, qui est aussi fun que sinistre, et sort en 2016 leur album le plus punitif, encore à paraître au moment de ce concert. Prenez leur dernier album en date, Papier Maché Dream Balloon, qui prenait le contre-pied du précédent (une habitude) en présentant des morceaux acoustiques, faisant ressortir les influences bluesy du groupe. 

Le meilleur morceau de cet album, Trapdoor, est inquiétant, habité. On pense aux Black Lips. C'était le seul morceau de cet album qui sera joué ce sort, son côté répétitif et obsédant se prêtant à un concert fait pour marquer le subconscient. Le groupe joue visiblement ce soir dans un élan qui a commencé à 2015, lorsqu'il ont inclus à leurs sets à la fois Head On/Pill, The River et toutes les pièces détachées d'I'm in Your Mind, issues de l'album portant ce nom, celui qui semble les avoir vraiment révélés en 2015.

Ils ont donné leur propre sens à la musique garage punk rock, ne se contentant pas de ressusciter les années 60. Les années 60 n'existent que dans la tête des nostalgiques dont King Gizzard n'a rien à faire. Ils ne sont pas là pour signer des pochettes mais pour abattre en particulier les morceaux punitifs de leur futur nouvel album, tels Robot Stop, Gamma Knife et People-Vultures, qui portent l'intensité un cran au delà de ce que propose les parangons du genre, les californiens Thee oh Sees, dont King Gizzard s'affirme comme le pendant australien. Il n'y a pas vraiment d'autre groupe dans le genre à se montrer aussi prolifique avec le même succès dynamite. 

Le concert à la Flèche d'Or a servi d'intense séance de rattrapage pour quelqu'un étant resté sur Oddments (2014). Leurs revendications se sont noyées dans la sueur, mais le lendemain, en écoutant leur musique psychédélique et abrasive l'esprit clair, on est émerveillé. Vraiment, on se demande ce qu'il font en ce 5 mars, après avoir donné autant de concerts depuis plusieurs semaines, et on le suppose, avec toujours la même intensité. On imagine le chanteur/compositeur/multi-instrumentiste Stu Mackenzie se mettant, tranquillement, à composer leur deuxième album de 2016. Avec un sitar, il en est capable.  



lundi 15 septembre 2014

PYPY - Pagan Day (2014)




O
groovy, extravagant
garage rock, psych-rock


(chronique fiction d'après un idée pour bande dessinée)
Notre colocataire, Berben, écoutait Charlie Parker, et des chants espagnols de la guerre civile, la chose la plus exubérante qui soit. Il aimait les cuivres tonitruants. A côté de ça, le garage rock ne paraissait plus aussi dérangeant. Il disait qu'écouter du jazz l'aidait ensuite à comprendre toutes les autres musiques. Pourquoi PYPY, plutôt que les Thee Oh Sees ? Peut-être simplement à cause du label, Black Gladiator, avec ses deux sabres croisés, ou alors la pochette qui a vraiment plus de gueule que les tableaux que les étudiants artistes de Paris veulent bien afficher dans les devantures des magasins, encouragés par la politique fiévreuse  de la Société. PYPY parait bien innocent, maintenant que tous les instruments les plus farfelus ont été utilisés de nouveau. Et pourtant, il faut reconnaître qu'ils se sont introduits, en six mois, dans la famille des plus fiers du garage rock, la branche canadienne. Ils ont compris que l'étrangeté des sons ne doit pas céder au groove. On parle beaucoup de virus dans le reste du monde, il en deviendrait cynique de jouer une musique aussi infectieuse sans qu'un peu de pop, voire de féminisme, vienne gracier ceux qui n'ont pas été humiliés. On préférera les trompettes aux machettes, ou l'antique sabre recourbé das la version antique. Ils sont menés par Annie-Claude Deschênes, un prénom et sans doute un accent jusqu'alors étrangers à Berben, habitué à la franchise et à la vulnérabilité catalane. Ils ont une manière de déconstruire les codes, et en même temps de fabriquer une sorte de muséologie des années 60 à 2000, en ignorant les périodes de blanc et de passage à vide. L'album décolle et culmine dès New York, la guitare en rasoir et les intonations de gorgone de Deschène, comme si elle allait nous envoyer tous ses serpents. Le genre de musique qui pousse à se remettre dans le contexte où elle a été créée. Une joute physique un danse sur des cordes comme des rasoirs, comme chez Speedy Ortiz, Fucked Up (pour citer canadien) et d'autres bon groupes du moment. Daffodils ralentit les groove pour exhuder le côté improvisé et lancinant. Les voix sont soulignées d'un grondement caverneux évoquant le son d'un saxophone baryton, de quoi voir le jazz partout. Glorieux chapitre.

samedi 6 septembre 2014

KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - Oddments (2014)







OO
Garage rock, psyché, lo-fi
attachant, original, vintage

Mettons qu'on invente de toutes pièces un passionné de musique, installé à Paris, qui déciderait de partir mystérieusement pour l'Austraslie, Melbourne. Mettons que ce soit une fille (oui, ça évite qu'on me soupçonne de vouloir partir). Enfin, le groupe qu'elle (ou il) devrait rencontrer d'urgence, voir sur scène live, c'est celui-ci. Pour reprendre les gens de là bas : "These dudes are one of a kind, or seven of a kind, I don't know how many of them there are but regardless, fucking sweet." Oui, ils sont sept. Et 'doux' n'est pas vraiment l'adjectif qui leur irait le mieux. Il sont piquants. Du psychédélisme cru, strident, qui déborde, mais se paie le luxe de ressembler à Pavement, le temps de Stressin'. Pour le reste, on pense du vent de liberté garage des Thee Oh Sees, dont King Gizzard partage la créativité prolifique. De sorciers, ceux-là n'ont pas que le bâton de pluie (il est bien là, sur Homeless Man in Adidas, avec un incursion aussi des oiseaux locaux), mais tout l'attirail mélodique très particulier. Ils utilisent l'électricité comme Captain Beefheart, pour le plaisir de la télékinésie, pour mentir aux sens, produire des formes et des couleurs forcément hallucinées. Work This Time est un morceau incroyable. Ah oui, j'oubliais : le son est volontairement pourri. Heureusement que le son mp3 ne ressemble pas toujours à ça. 

jeudi 10 juillet 2014

THEE OH SEES - Castlemania (2011)




OO
ludique, extravagant, spontané
psychédélique, garage rock

Un album très pop des inénarrables Thee Oh Sees ! Rien que dans l'année 2011, il y en a eu 2 autres. Quand on commence par Castlemania, on ne veut plus s'arrêter d'écouter ce groupe californien délirant, désormais débarrassé pour l'instant de son petit pendant sinistre et lourd. Les morceaux sont pop dès la première seconde, ils sont enfin concis, il y a du saxophone et de la flûte comme dans Jethro Tull. Si les morceaux sont courts, ils trouvent tous leur saveur particulière, ce qui donne un total généreux et varié. Certains instruments se démarquent souvent, comme les claviers sur Blood on the Deck, et mille formes de guitares.  Et bien sûr, quand on les écoute avec la perspective de les voir en concert, les nuages dans le ciel deviennent définitivement roses. C'est l'album d'un groupe plus libéré qu'à l'accoutumée : ils laissaient derrière eux leur ancien studio, 'cher au coeur' du chanteur et ont passé quelques journées mémorables et productives.

vendredi 21 février 2014

PALMANANA - Green (2014)

 



OO
intense, lourd, ludique
stoner rock, garage rock, rock progressif

Green est un album long (1 heure 12) avec un son organique, qui ondule en de longs solos (Sunflora, 12 minutes), qui fuzze beaucoup, et qui, selon le groupe (italien), 'peut rappeler la musique stoner des nineties'. Le plus impressionnant est la façon dont l'album progresse, depuis les énormes riffs et les structures léchées de la première partie jusqu'aux 'erreurs de jeunesse' maîtrisées de la fin d'album, avec une voix de môme de quinze ans pour que l'illusion tombe : Universal Instant Trip ou Ken's Revenge, qui au fil des écoutes semblent pourtant aussi déterminées que Cameltoe ou Goatpussy, sans doute enregistrées ultérieurement. Il y a bien une raison pour laquelle toutes ces chansons cohabitent : faire une forte impression, de celle que laissent les grandes œuvres musicales. Un album aventureux et parfois sauvage. Aussi prometteur, dans un autre genre, que Sun Structures, des Temples.

jeudi 28 novembre 2013

SPEEDY ORTIZ - Major Arcana (2013)

 
O
rugueux, ambigu
Garage rock, grunge

Son modèle le plus évident, Stephen Malkmus, a touché le sublime en groupe, avec Pavement, pendant la décennie brutale des 90's. Puis quand ç'a été fini, il a formé un autre groupe, appelant ce qui ressemble à de vieux amis à jouer les chefs scouts de l'indie rock. Jusqu'à un Mirror Traffic (2011) faisant rimer déconne avec élégance. Un groupe qui devrait le faire parvenir à ses 50 ans, en 2016, sans que le canoë ne soit percé. Quand on voit Sadie Dupuis jouer les démos de chansons qui s'appellent Shine Theory ou Um Are (“I'm gonna get old and weird”) sur You Tube, on imagine qu'il est encore encore loin le temps où elle affirmera son talent en montant seule sur scène. C'est pourtant dans ces versions introverties d'elle-même que germe la singularité de ses groupes à venir : Quilty puis Speedy Ortiz. Sa voix s'enroule autour de la guitare, unique, toujours en recherche d'un mot différent, jamais entendu ailleurs.

Pourquoi as-tu décidé de passer de la carrière solo au travail en groupe ? Comment s'est faite la transition ?

Sadie Dupuis : Je suis très anxieuse quand je joue en solo, ainsi j'ai demandé à quelques amis – Mat, Mike et Darl – de m'aider à jouer les chansons de mon projet solo tandis que Quilty, le groupe qui occupait tout mon temps jusque-là, s'est mis en pause. Nous nous sommes sentis bien ensemble, avons commencé à travailler les chansons, et maintenant tous son investis autant que moi. Ca n'a pas été une 'transition', car j'étais déjà habituée aux groupes. Je suis vraiment nulle quand je suis seule, c'est pourquoi je refuse quasiment toujours de jouer de cette façon, et je n'ai jamais joué solo sous le nom de Speedy Ortiz, à part sur les premières démos.

Lorsqu'un chanteur capable d'écrire des paroles percutantes et sincères se met à les interpréter dans un style aride, sans fioritures, une vague d'engouement souterrain peut avoir envie de s'aliéner et d'en faire un porte-parole. Encore à l'heure où on fête les 20 ans du MTV Unplugged (Nirvana, concert clef de 1993). Cheveux noirs, nez aquilin, yeux étranges et clairs, piercing dans la narine et sourire timide facile à interpréter de travers, Dupuis est de ces fragiles qui, quoi qu'ils fassent, donnent l'impression de se moquer superbement des conformités. Et séduisent contre le gré. C'est presque malheureux qu'elle ait trouvé Darl Ferm à la basse, Matt Robidoux à la guitare et Mike Falcone à la batterie – de faux glandeurs dans le plus pur style grunge, à l'air post-adolescent inoffensif mais en réalité assez destructeurs et lourdingues pour surprendre lors des concerts. Sous la coupe de Dupuis, les différences entre ces concerts et l'album accrocheur qui les affirmera on parfaitement été comprises - la production et les mélodies.

Votre son est neuf, mais aussi familier, évoquant les années 90. Comment avez vous trouvé l'équilibre entre les deux, gardé votre originalité ?

S.D : Je ne pense pas à une décennie particulière quand j'écris les chansons, c'est seulement des mélodies et les arrangements qui me viennent en tête. Je pense que la production que nous favorisons – la voix sèche, l'alternance de guitares calmes et puissantes – peut ressembler à un plongeon dans le passé, par rapport à ce que les gens ont l'habitude d'entendre aujourd'hui, avec toute cette réverb, et où la guitare et les voix ne se distinguent plus. Très peu pour moi. Il fallait un son qui me corresponde.”

Les paroles viennent de l'association de mots en désordre qui sonnent bien. Une confusion complaisante qui se reflète dans ce qu'elles racontent : ces relations d'université qui traînent comme sur un accord tacite, ces ex qui continuent de vous jeter des regards durs, à se raccrocher à des sentiments fugueurs, qui d'une phrase à l'autre suscite la détestation comme la complicité. Cette façon de prolonger l'âge des premières frustrations est la meilleure façon de ne pas le remplacer par une vie d'adulte moins ambigüe. “Kids keep trading spectre stories just to keep each other horny” Sadie Dupuis pousse sa voix dans ses meilleurs retranchements, avec l'aide de la puissance nonchalante de son groupe. Elle sait paraître simultanément fragile et condescendante, reproduisant l'enfermement de l'adolescente abandonnée par la seule personne de l'école qui la comprenait, comme dans No Below : “Freezing alone with my thoughts”. Cela fait froid dans le dos d'imaginer que dans ces chansons, il y a un remerciement derrière chaque reproche.

Extraits d'interview traduites depuis http://thefiddleback.com/issue-items/an-interview-with-speedy-ortiz#sthash.lFmoVPb3.dpuf

samedi 15 juin 2013

Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (1ère partie)


Bradford Cox, créature aussi haute que le batteur et co-fondateur de Deerhunter, Moses Archuleta, sur son promontoire, Cox dont les épaules anguleuses et le torse plat donnent à son tee-shirt arborant le nom d'un groupe de punk séminal un air d'étendard, est dans un monde à lui seul. Dans ce monde, le chanteur né en 1982 à Athens dans l'état de Georgie, semble avoir quinze ans. Le volume assourdissant, les larsen provoqués sciemment avec sa guitare, ne sont pas un énième défi au public, mais le fruit de sa franchise adolescente. La même qui le porte à déclarer que sa chanson préférée de tous les temps est Blue Milk de Stereolab. Cette sincérité qui le voit imiter les groupes les plus admirés de son interminable adolescence, les Strokes en tête (« J'aime les Strokes car j'aime le rock n' roll »), avec une fièvre entre envie et triomphe farouche. Elle fait de lui l'un des artistes les mieux capables de véhiculer l'esprit du rock n' roll, en exposant sa propre forme de juvénilité étrange. Cox vole par son apparence un charisme que beaucoup n'auront jamais. On se demande, à un moment, s'il ne va pas manger le hit-hat de Moïse, l'un des secrets du son Deerhunter.

Le groupe Deerhunter n'est qu'un versant de Bradford Cox. C'est là qu'il est entouré de musiciens à la maturité tellement plus ordinaire, prêts, eux, à se réclamer de l'indie rock, à se jeter des regards timides sans jamais dévisager le public ni s'adresser à lui, voire à vendre des tee-shirts sur un stand de merchandising – tant que Cox sera à la barre à exhorter le 'capitaine des rêves' de le prendre avec lui, cela ne se fera pas. Atlas Sound est un autre versant, où il fait mine d'être seul – mais c'est pour mieux être entouré de ceux qu'il porte dans son cœur, famille et musiciens. Un autre versant de l'identité de Cox encore, c'est la musique qu'il écoute dans les hauts parleurs, seul chez lui ou en tournée, celle dont il se nourrit et qui lui donne son pouvoir de révérence.
Dans la salle, il y a ceux qui, devant la scène, captent l'énergie comme elle vient, recherchent l'attention de Cox, l'affection d'un leader, qui veulent ressentir la vibration compulsive qui traverse la musique de Deerhunter et culmine avec une nécessité primitive dans Monomania, la chanson titre du dernier album. A la fin de celle-ci, avant le rappel, un brouhaha insoutenable d'où s'échappe ce qui ressemble à des hurlements d'âme damnées entremêlés, que Cox s'est amusé à produire avec sa pédale. Toute cette expérience rappelle ce qu'il déclarait, interviewé par Stevie Chick pour Mojo Magazine. « Ce n'est pas la reverb' qui m'attire, mais le fait que la musique puisse être hantée. Je n'ai jamais écouté Slowdive ; je n'ai jamais regardé mes chaussures en jouant [il fait allusion aux musiciens dits shoegaze et à tout un pan de culture rock alternative] ; je fixe les gens droits dans les yeux. » Avec sa candeur, Cox ressemble par certains côtés à un doux ectoplasme. A force de le regarder se mouvoir, parfois, on ferme les yeux et on voit...
Judy Is a Punk
Joey Ramone, une question t'est posée même si tu risques de ne pas pouvoir y répondre . A ton avis est-ce possible aujourd’hui encore de vouloir rester soi-même et vendre de la musique ? De vouloir jouer du rock garage et cependant séduire encore largement ? De poursuivre ce combat pour l'indépendance ? « Nous étions censés faire de la musique facile à écouter, et tout le monde était supposé participer – ta mère, ton père, ta sœur et ton frère. Tout le monde était supposé s’asseoir dans le salon et écouter des albums de Meatloaf ensemble. Nous étions complètement dégoûtés. Quand nous avons commencé, nous ne considérions pas ce que nous faisions comme du punk, mais nous avions une chanson qui s’appelait Judy Is a Punk Rocker, et la presse a commencé à nous mettre cette étiquette», commente Ramone dans une interview pour Art Magazine datant des années 1990. Depuis cette époque, la presse est mieux sur ses gardes. Les étiquettes se sont pratiquement multipliées aussi vite que les disques, et par ailleurs les journalistes ne cherchent plus systématiquement à en coller. Tout les courants qui se sont entremêlés, en particulier dans la culture alternative américaine depuis les années 1980, du renouveau du hillbilly aux musiques expérimentales, toutes les bandes d'amis qui ont formé d’invraisemblables groupes, écoutant de la musique avec leurs parents ou non, avec toutes leurs personnalités divergentes, tout pourrait simplement s’appeler rock. Soit : musique (populaire) qui trompe la croyance (populaire) selon laquelle elle n'est ni riche ni profonde, mais sur laquelle, cependant, il est encore salutaire de danser.
Le modèle familial d'écoute décrit par Joey Ramone semble désuet. Chacun apporte son modèle, et dans celui de Bradford Cox, par exemple, la famille occupe une place centrale. Le premier pose cette question : tout le monde doit t-il chercher à interpréter ce que vous faites, seulement parce qu'il s'agit de musique populaire ? Le second répond par une anecdote. Lors d'un concert en mars 2012 au Cedar Cultural Centre de Minneapolis, Bradford Cox ferma son set avec une version chaotique de près d'une heure de My Sharona, le tube de The Knack, en réponse à la requête idiote d'une personne ivre dans le public. L'histoire est reportée dans le Mojo Magazine de juin 2013. «Wov, est-ce qu'on va me laisser oublier cette nuit là ? On m'associe maintenant à la pire chanson. Pourquoi je n'ai pas simplement joué Judy is a Punk pendant une heure ? Ou Your Cheatin'Heart de Hank Williams ? Les gens essaient d'en faire une déclaration d'intention ! C'était seulement un peu d'humour ! » Avant de reconnaître, en revenant à la raison évidente de tout ce cirque : « Mais le rock n'roll a besoin de ses mythologies, je suppose. »
Jeux de silhouette
Monomania s'écoute comme un florilège de mythologies rock n'roll passées à travers le filtre intime et énigmatique habituel de Bradford Cox. C'est aussi l'album abrasif, qui véhicule l'esprit punk des Ramones, que ceux qui se sont lassés de l'enfermement de l' « indie rock » pouvaient attendre. Sans Judy Is a Punk Rocker pour faire bonne mesure, l'album s'écoute pourtant, en son cœur, comme une projection fantasmatique d'une grande époque musicale, et de surcroît de ce qui se serait passé, à cette époque, dans la tête d'une musicien, lui aussi atteint du syndrome de Marfan, en train d'enregistrer un grand disque de punk-rock appelé The Ramones. C'est ainsi qu'il faut comprendre le jeu qui consiste pour Deerhunter à s'appliquer à soi-même cette étiquette étonnement parlante : 'nocturnal garage'. S'il y a des faux semblants et autres jeux de silhouette, l'album est emprunt d'une nostalgie coutumière, qui ne eut s'expliquer que si l'on fouille un peu à l'intérieur de la solitude de son chanteur.
Le titre semble faire référence à une volonté immodérée de tout contrôler, mais aussi à un supposée 'manie' qui serait de ré-enregistrer inlassablement la même musique. Cette interprétation vole en éclats lorsqu'à l'écoute on compare Monomania aux autres albums de Deerhunter ; cet album brise la trajectoire du groupe, une montée indolente en puissance qui sonnait de plus en plus comme une prière pour le succès. « Come on god hear my sick prayer / If you can't send me an angel/Send me something else instead. », chante t-il encore sur la chanson titre, donnant l'impression que d'autres voies peut-être aussi gratifiantes existent pour son groupe que le succès. En 2008, Cox offrait déjà cette explication : « Je ne sais pas si je crois au contrôle total. Ce qui est beau dans la vie c'est qu'il y a toujours beaucoup de possibilités. C'est ce que je retiens de l'adolescence aussi : vous nagez au beau milieu de ces possibilités. Puis à l'âge adulte, elles réapparaissent comme des bulles de savon. Toutes les idées de ce que vous ferrez, qui vous serez, ou avez qui vous passerez votre temps se défont lentement... » C'est ce que raconte Monomania.
Des signes dans les textes de Monomania laissent deviner que Bradford Cox a trouvé sa façon d'être adulte, entre improbable glam-rock sudiste et envie de secouer les consciences. Il n'est plus celui qui se prenait à imaginer longuement ce que ça aurait été s'il avait eu sa place auprès des enfants de son école primaire ; au contraire, Deerhunter est une bande de réprouvés désormais capables de faire enfin percer l'humour et quelque chose de sexuel dans un groupe réputé pour sa pudeur. Deerhunter a cependant une inertie énorme ; l'une, psychologique, vient des relents d'adolescence difficiles à laisser de côté, l'autre, mécanique, de la quantité de chansons écrites, par centaines, difficiles à canaliser dans une direction sûre. Cox ne cesse jamais d'écrire, comme pris dans un tourbillon d’exorcisme mental, recherchant compulsivement à se débarrasser les mêmes sentiments en mettant en scène des personnages voués à l'observation de leurs propres vices, le cynisme se transformant en nostalgie et en amour lorsqu'il se tourne vers l'extérieur. Le sang de Bradford Cox est autour de leurs yeux pour qu'ils voient, fait battre leur cœur. Sa main, lorsqu'elle ne tient pas le micro, les cravache durement pour les faire avancer plus profondément dans leurs vérités.
Ce sont les chansons qui ont permis au groupe de survivre, malgré le départ du bassiste Josh Fauver après l’enregistrement de Halcyon Digest (2011), parce que, disait Cox, « Qu'allions nous faire de toutes ces chansons ? » On le comprend une nouvelle fois sur Monomania, l'ambivalence de ces chansons, est de pousser le groupe en avant tout en voulant parfois céder à des faiblesses, à des douleurs, à l'envie sans doute de ne plus écrire. Bradford Cox a fait écouter l'album à son père, qui n'aime que The Missing – la chanson, que, justement, il n'a ni écrite ni chantée. C'est si facile de voir pourquoi le paternel ne supporte que celle-ci – moins électrique et plus polie, elle donne une sensation d'équilibre que les autres chansons ne possèdent pas. Ailleurs, les guitares crient, les éléments se battent les uns contre les autres dans une stridence pourtant productive. Les mélodies sont avalées mais tracent encore une filiation claire avec le passé du groupe, spécialiste des refrains à la fois entêtants et faciles et des couplets qui donnent l'impression que ça y est, la chanson va décoller. Deerhunter ne termine jamais vraiment une chanson, semble t-il. Ce qui les rend si précieuses, c'est justement l'air d'avoir été crées à l'emporte-pièce, et de trouver leur force dans le manque et l'étourdissement. Plus équilibrée, The Missing semble réparer un trouble de l'esprit : pas étonnant, le rapport de Cox à la musique est psychique, et l'auteur de la chanson, Lochekt Pundt, le sait.
Après la mort de Joey Ramone en 2001, Danny Fields comme bien d'autres, lui rendit un hommage : « Il était isolé parce qu'il était si grand et 'bizarre'. Etant enfants, on n'a jamais entendu parler de tous ceux qui ne l'ont pas voulu à leur table, mais maintenant nous pleurons pour avoir Joey. C'est ce que racontait sa vie, derrière les chansons, le groupe et le chanteur super, il s'agissait de devenir une star pour les bonnes raisons, quand vous avez été exclu pour les mauvaises. » Monomania, comme d'autres albums de Deerhunter, est un album fait pour l'hommage, muet, subliminal.

lundi 29 avril 2013

KURT VILE - Waking On A Pretty Daze (2013)






lucide/apaisé
indie rock/garage rock
OO


A son meilleur, la musique de Kurt Vile est un nuage plein d'affect, une gaze de vapeur chaleureuse, dégage une tranquillité imbattable, un confort spacieux, semble se dissoudre, se répandre comme la fumée des machines à fumées sur les scènes de concert, dans un remous circulaire qui ne cesse jamais de se répéter. C'est un univers solitaire, emprunt d'une drôle de tristesse, mais aussi de bien-être, traversé à chaque fois que les notes de guitare scintillent, et émergent de leur enveloppe, d'éclairs de lucidité. Le son délavé est relaxant, déconnecte et donne la même sensation de plénitude que si vous vous promeniez dans les rues désertes, chaudes et silencieuses de Philadelphie un jour de printemps, concentrant votre plaisir sur un petit courant d'air qui fait de la surface de votre peau la seule chose au monde qui compte pour votre propre plaisir. Il faut attendre, patiemment, pour être définitivement captivé, de se rendre compte qu'il y a quelqu'un d'autre dans cette musique, comme un ami, qui avec perspicacité a rassemblé assez de vécu pour enregistrer un double album, donnant aux onze chansons plus de souffle encore qu'en 2011, qu'en 2009. Il avait alors déjà trouvé sa façon unique de les interpréter, répétant les arpèges comme un envoûtement. Il était déjà le plus électrique des indie-rockeurs domestiques, le père de deux filles. 

« Life is like a ball of beauty that makes you wanna just cry, then you die » chante t-il avec une voix légèrement plus touchante qu'à son habitude sur Too Hard, peut-être le chef d’œuvre de l'album. Une certaine forme de perfection avait été atteinte avec Smoke Ring for My Halo, en termes de déteinte, de façon de délivrer les messages personnels – sur On Tour et Ghost Town particulièrement. (« Je pense que je ne vais plus jamais quitter mon chez-moi/car quand je sors je ne vis que dans ma tête. ») Waking on a Pretty Daze élargit le champ des émotions, semble avoir l'ambition de couvrir toutes celles qui peuvent traverser un jeune père de trente-trois ans, aussi déterminé que rêveur, au cours d'une journée où chaque détail a une importance. Les meilleures chansons sont celles qui prolongent le plus intimement les interrogations dérivées des mystères de la vie quotidienne, qui sous couvert d'atermoiements révèlent en réalité l'assurance de Kurt Vile à remplir son rôle, en décalage avec la pop, avec le paraître, avec la culture dominante fondée sur l'interaction. S'il a semblé jouer de la guitare pour lui-même, c'est que Kurt Vile a bien compris que les choses qui méritent vraiment notre admiration sont celles qui se révèlent le plus lentement, sans agressivité inutile. Au fil des écoutes, des aspérités se créent dans cet album fleuve et l'aspect touchant de chaque parole laconique devient évident. 

Sur Too Hard : « Prends ton temps/c'est ce qu'il ont dit et c'est la meilleure façon de vivre/mais est-ce possible pour les pères et leurs petites filles ?/Je promets de faire de mon mieux, de remplir ma mission/pour Dieu et mon pays. » L'humour ne fait pas exception, il bénéficie d'un traitement spécial : à l'image des chansons, plutôt que de donner un jugement, il nous amène à l'étape suivante, Vile se détournant toujours de sa dernière grande pensée poignante pour suggérer que l'essentiel est ailleurs, jusqu'à ce que vous vous rendiez compte que vous avez été renversé. 

Alors qu'à sa première diffusion, la chanson d'ouverture, Waking on a Pretty Day semblait contenir, en neuf minutes, la quintessence de Kurt Vile, avec sa mélodie qui se développe lentement et son apparente simplicité révélant dans le fond des richesses sonores capables de souligner au mieux son introspection , on se rend compte de notre erreur. L'album va plus loin avec le ressentiment nostalgique de Girl Called Alex, dont les arpèges sont parmi ceux des plus définitifs que Vile ait jamais joués ; la frustration mise à nu sur Shame Shamber ; le fantasme que la drogue fournisse un échappatoire trop poétique pour être vraie sur Snowflakes are Dancing. Ils se décrit « chilling on a pillowy cloud » d'un ton irrésistiblement relaxant. Une phrase de cette chanson, « There is but one true love/within my heart » détourne de façon très consciente, l'une des paroles les plus mémorables du précédent album, sur Baby's Arms, « There has been but one true love/in my baby's arms. » Cela laisse imaginer ce qu'aurait pu signifier « il n'y a jamais eu qu'un seul amour/dans le creux de mon bras », ce que par chance Vile a évité de chanter. Des lignes telles que « chilling on a pillowy cloud » sont étrangement satisfaisantes. Il a vendu la licence de Baby'sArms pour une publicité, s'attirant les foudres de ses fans. Il souhaitait seulement vivre de sa musique...

Enfin, Goldtone raconte le désir de se fixer sa pensée plutôt que de refuser de penser, de ne plus fuir dans des mondes interlopes et d'emprisonner les douleurs plutôt que de chercher à les atténuer : « I might be adrift but I'm still alert/ Concentrate my hurt into a gold tone."


samedi 30 juin 2012

Crazy Horse & Neil Young



Le deuxième album solo de Neil Young, paru 4 mois après le premier, était presque entièrement un rejet de son précédent effort. De la country folk de ce premier album, les chansons était devenues plus rugueuses. De solo, Neil Young était devenu groupe ; Everybody Knows This is Nowhere (1969) marquait le début de sa collaboration avec le trio de Dany Whitten (guitare), Ralph Molina (batterie) et Billy Talbot (basse) que le canadien avait rescapé de leur groupe original, The Rockets (les formations homonymes ne manquent pas). C’est peut être par l’unique album (1968, réédité par Cherry Red) de cette formation condamnée à l’anonymat de Los Angeles qu’on peut commencer. Ou par le personnage de Dany Whitten (né en 1943), dont cet album rock psychédélique précoce prouvait les qualités d’auteur de chansons. Whitten est mort d’une overdose en 1972, l’année où Neil Young a explosé avec Harvest. Un site lui est dédié : http://www.dannyraywhitten.com, sur lequel ont peut lire sa biographie (numérisée) et écouter l’essentiel de sa discographie, pour remonter aux origines du Crazy Horse.

Le Crazy Horse se rebaptisa ainsi une fois signé leur contrat avec Neil Young. Un trio de chansons, aux paroles comme issues de fantasmes typiquement américains, se démarquèrent par leur fureur et leur grandeur : Cinnamon Girl, Down by The River et Cowgirl in the Sand. Everybody Knows This is Nowhere posa les bases d’une formule qui est restée inchangée 40 ans plus tard, alors que sort Americana (2012). Un album éponyme en 1971, Crazy Horse poursuit en parallèle de leur début de carrière avec Neil Young leur propre utopie de groupe, tandis que les trois membres qui forment le cœur du groupe sont rejoints par Ry Cooder à la steel guitar, Nils Lofgren ou Jack Nizsche, un important compositeur et arrangeurs. Ils enregistrent leur album le plus convaincant. Garage rock et lourdes influences country se marient parfaitement sur les morceaux entêtants Dance Dance Dance, I Don’t Want to Talk About It ou surtout Downtown. Dans la poésie de Whitten, la lune, les étoiles et les larmes sont des images souvent évoquées. « I got stung by the moonglow” (Hole in My Pocket) « Don't you be caught with a tear in your eye./Sure enough they'll be sellin' stuff/When the moon begins to rise.” (Downtown) Ou surtout “If I stand all alone, will the shadow hide the color of my heart/Blue for the tears, black for the nights we’re apart/And the stars don’t mean nothin to you, they're a mirror (I Don’t Want to Talk About It). L’aspect rustique de leur musique restera le principal charme du groupe.

Dany Whitten devint accro à l’héroïne au tournant des années 70, ce qui émoussa son désir de continuer avec le Crazy Horse. Pour l’aider, Neil Young (qui écrivit The Needle and the Damage Done en songeant à lui) lui proposa de les rejoindre en tournée. Mais son comportement erratique l’obligea à s’en débarrasser. Whitten fut bientôt retrouvé mort. La tournée qui s’ensuivit fut particulièrement débraillée et imbibée, mais Young continua d’écrire beaucoup de chansons puissantes et de les interpréter sur scène dans des concerts déroutants. Tonight’s the Night (dont la parution est délayée jusqu’en 1975 car il est jugé trop ardu) est le document de cette période en compagnie des membres restant du Crazy Horse, mêlant studio et concerts. Whitten chante encore sur Come on Baby Let’s go Downtown, enregistrée de son vivant. Les interprétations de World on a String, Albuquerque (« "starvin' to be alone/Independent from the scene that I've known" ) ou Speakin’ Out sont rendues plus bouleversantes par leurs défauts et leurs changements de tempo. La chanson titre est un hit d’un autre genre, avec ses chœurs éthyliques, et bien que crédité au seul Neil Young, la patte ‘garage’ du Crazy Horse est bien présente. Le groupe avait laissé leur public sur leur faim à la suite de leur très bon premier album, et il faut attendre 1978 pour avoir une suite à la hauteur, avec Crazy Moon. Le principal problème du ‘groupe’ est le changement incessant de personnel autour du batteur Molina et du bassiste Talbot. Celui-ci écrit aussi des chansons, mais il faudra attendre encore plus de 20 ans pour qu’il se lance en solo, dans les années 2000. Frank Sampedro, une nouvelle recrue, se révèle être un bon chanteur et un bon auteur de chansons. Dommage qu’au-delà des best-of il n’y ait plus eu de suite digne…

Les longues compositions de Young canalisent la ferveur musicale du Crazy Horse, que ce soit sur Cortez the Killer ou Like a Hurricane. On préfèrera les versions live de ces morceaux. Le concert est un domaine où le Crazy Horse a toujours excellé - la solidité de leur base basse/batterie leur permet des jams qui dépassent le quart d’heure sans faiblir. Mais Rust Never Sleeps (1979) est constitué de morceaux plus ramassés, culminant avec le poignant Hey, Hey, My , My (Into the Black), chanson qui fut rétrospectivement associée au suicide de Kurt Cobain puisqu’il en avait repris ces mots sur une note : « It’s better to burn out/ than to fade away ». Un autre disque de Young avec le Crazy Horse, Sleep With Angels, constituera un hommage retentissant à Cobain. Mais avant cet album, Ragged Glory (1990) aura une tonalité bien plus positive, revenant à un endroit ou « peace and love live there still » (Sur l’accrocheuse Mansion on the Hill). L’amour est au centre de presque toutes les chansons – Over and Over, White Line, Farmer John, Love to Burn... Plusieurs mauvais albums plus tard, c’est un retour plus convaincant pour le Crazy Horse, dans leur forme d’accompagnateurs. Homogène, parcouru de bonne mélodies et saturé de la guitare de Young, c’est le dernier grand album du Crazy Horse avec Neil Young jusqu’à ce jour. Il aura bientôt son pendant live définitif, Weld, 2 CD et 16 morceaux parmi les plus intenses du répertoire commun au groupe et à leur chanteur star, ponctués d’outros cataclysmiques dont les musiciens ressortiront à moitié sourds. Greendale (2003) et son histoire de meurtre dans une petite ville américaine divisera, malgré de bonne chansons.



lundi 19 mars 2012

Screaming Trees - Invisible Lantern (1988)




Parution : 1988
Label : SST
Genre : Garage rock, Psychédélique,
A écouter : Ivy, Even If, Lines and Circles

°°
Qualités : spontané, grunge

Le chanteur Mark Lanegan est alcoolique au moment d'Invisible Lantern, sans quoi Ivy n'aurait pas été possible. La première chanson de ce disque incarne peut-être mieux les Screaming Trees que Nearly Lost You, les morceau qui continue toujours d'être cité comme leur chanson pour la postérité. Brutale, elle aborde les aléas de la possession et de l'obsession charnelle de façon assez originale. Mark Lanegan interprétera encore e morceau quinze ans plus tard, en concert : il peut ainsi être entendu dans le bootleg Live at Brighton Market enregistré en 2004. Ivy introduit aussi un peu plus la souplesse erratique des Stooges chez les Screaming Trees. Les trois accords du morceau semblent faire écho à I Wanna Be Your Dog, qui abordait le même sujet en reconnaissant la même soumission. Les choeurs des frères Conner ressemblent aux jappements d'Iggy Pop. Après Even if and Especially When, qui est souvent considéré comme le sommet de la première incarnation du groupe, les Screaming Trees n'avaient pas fait de remarquables progrès dans leurs compositions. Mais leur attitude semblait soudain plus extrême, comme s'ils avaient été poussé à bout. Jetant de ci-de là des morceaux roublards et précipités du type de She Knows n'empêche pas Lanegan d'écrire des paroles touchantes. « See her eye in the sky/Burn once more into my mind/Today she's gone away/To leave me hung up in her wake. »

Invisible Lantern transpirait la hargne et l'instinct de survie : les Screaming Trees avaient enfin trouvé la route maudite des salles de concert, et se dévidaient de leurs impressions sur le sujet. « Nous n'avons joué aucun concert jusqu'à ce que Clairvoyance [leur premier album, 1985] soit terminé. » Annulations et déconvenues retardèrent le temps pour le groupe de prendre la route, mais une fois qu'ils comprirent à leur tour ce que c'était que de jouer à travers tout le pays, ils se rendirent rapidement compte qu'il fallait soit se faire humilier, soit durcir le ton. « Nous avons joué à Savannah, en Georgie, et en plein milieu d'une chanson un type a dit dans le micro de la console : « guitariste, baisse le son de ta guitare ! », se souvient Lanegan. « Je ne comprenais pas ce qu'il disait, ajoute le guitariste Gary Lee Conner. Tout ce que j'entends c'est Lanegan qui me demande d'augmenter le volume de ma guitare, ce que je fis. Un peu plus tard, je suis allé au bar pour demander un verre d'eau et le barman m'a dit avec son accent sudiste, 'Si tu peux pas baisser le son de ta guitare, je peux pas te donner d'eau. »

Ainsi le groupe avait découvert le monde au-delà de la bourgade d'Ellensbourg, son unique disquaire et ses deux cinémas. Ils ressentirent une Amérique plutôt hostile, ou simplement indifférente, et cela façonna l'agressivité de ce nouvel album avant que de futures violences ne viennent épisodiquement saborder le groupe de l'intérieur. « Je pense que tous les membres du groupe l'on quitté et réintégré au moins un fois', témoigne Rod Doak, ami d'enfance de Lanegan et roadie du group entre 1987 et 1990, interrogé en 1996. « Je me souviens d'une demande qu'un gars d'une major leur avait faite, 'Bien, débarrassez-vous des deux gros et nous vous signerons. » Le fait que les frères Conner fassent 120 kilos chacun transformait selon certains le spectacle en exhibition plutôt que d'en faire le concert d'un des groupes les plus importants de la côte pacifique.

Si l'attention est facilement accaparée par les progrès de Lanegan en termes de déliquescence vocale, pour une question de fierté et d'honneur, Invisible Lantern se devait d'être l'album de Gary Lee Conner et de son frère. Les riffs de guitare glauques semblent sortis du livre des morts version rock garage, sur Lines and Circles par exemple ; et les soli sont exécutés avec une fluidité et une frénésie qui rappelle James Williamson.

Après Shadow Song, les morceaux deviennent un peu interchangeables, ne gardant pas la hargne du début. Even If, peut-être échappé des sessions pour Even of and Especially When (1987), ramène le psychédélisme des années 60 avec un succès inattendu. Les paroles y semblent s’intéresser aux possibilités d'évasion, par les airs, la mer. « And the waves meet the ship/that we are going to be on ». « On a flight from this day/to a place where we can stay. » Avec encore un album l'année suivante, Buzz Factory, les Screaming Trees prouvèrent qu'ils pouvaient continuer malgré la violence et la précarité de leur situation. Les choses ne changeraient qu'en 1991.
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