“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”
James Vincent MCMORROW
Qualités de la musique
soigné
(81)
intense
(77)
groovy
(71)
Doux-amer
(61)
ludique
(60)
poignant
(60)
envoûtant
(59)
entraînant
(55)
original
(53)
élégant
(50)
communicatif
(49)
audacieux
(48)
lyrique
(48)
onirique
(48)
sombre
(48)
pénétrant
(47)
sensible
(47)
apaisé
(46)
lucide
(44)
attachant
(43)
hypnotique
(43)
vintage
(43)
engagé
(38)
Romantique
(31)
intemporel
(31)
Expérimental
(30)
frais
(30)
intimiste
(30)
efficace
(29)
orchestral
(29)
rugueux
(29)
spontané
(29)
contemplatif
(26)
fait main
(26)
varié
(25)
nocturne
(24)
extravagant
(23)
funky
(23)
puissant
(22)
sensuel
(18)
inquiétant
(17)
lourd
(16)
heureux
(11)
Ambigu
(10)
épique
(10)
culte
(8)
naturel
(5)
Genres de musique
Folk
(118)
Pop
(88)
Rock
(81)
Rock alternatif
(78)
Americana
(72)
indie rock
(69)
Folk-Rock
(65)
Blues
(51)
Country
(42)
Psychédélique
(39)
Soul
(39)
Rythm and blues
(32)
Alt-Folk
(31)
Expérimental
(30)
orchestral
(29)
Garage Rock
(26)
Synth-pop
(25)
Noise Rock
(23)
Rock progressif
(20)
Funk
(19)
Métal
(17)
Psych-Rock
(16)
Jazz
(15)
Atmosphérique
(14)
Auteur
(14)
post-punk
(14)
Dream Folk
(13)
Electro
(13)
Punk
(13)
World music
(13)
acid folk
(13)
shoegaze
(13)
Lo-Fi
(12)
reggae
(12)
Post-rock
(11)
Dance-rock
(10)
Stoner Rock
(10)
Indie folk
(9)
folk rural
(9)
hip-hop
(9)
rock n' roll
(9)
Folk urbain
(8)
Grunge
(8)
Rock New-Yorkais
(8)
avant-pop
(8)
Bluegrass
(7)
Surréalisme
(7)
instrumental
(7)
Post-core
(6)
Dub
(5)
krautrock
(3)
spoken word
(2)
Trip Tips - Fanzine musical !
- Lire le fanzine Trip Tips
- Commentez un album : recevez le en mp3
Affichage des articles dont le libellé est audacieux. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est audacieux. Afficher tous les articles
mercredi 22 novembre 2017
MALCOLM HOLCOMBE - Pretty Little Troubles (2017)
OO
audacieux, rugueux, lucide
Blues, americana
Pretty Little Troubles mêle l'euphémisme et l'ironie, et le message nous cogne dès Crippled Point of View : Holcombe ne nous offre pas d'échappatoire que de contempler ses plaies. Ses maladies, ses combats, contre la société et la misanthropie, l'histoire objective d'un point de vue isolé. La cocasserie de Good Ole Days, avec le banjo d'époque du producteur Darrell Scott. Les 'bon vieux jours' sont ceux des travailleurs en Virginie, leur vie au rythme de la souffrance sociale. La seule raison de tout cet humour , c'est qu'ils sont désormais morts et enterrés et y trouvent plus d'honneur que jamais. La vivacité du morceau injecte une vraie nostalgie, comme si la grâce du souvenir transcendait la douleur des vies brisées par l'imposture. Bury England est dans la même veine, mais à ce stade de l'album, on s'est accoutumés à la proximité avec Holcombe, et à cette étroite famille de trimards au sein de laquelle il nous convie.
Malcolm Holcombe a joué dans certaines villes de Caroline du nord depuis quarante ans. A Boone, il salue le « Windmill », conçu dans les années 70 pour apporter l'électricité, et qui n'a jamais fonctionné. Le mot évoque le travail des champs plutôt que la technologie des énergies renouvelables, pourtant la traduction française est l'éolienne. Empreinte d'une ruralité qui grince, gronde, rutile. Authentique et proche de sa terre, Holcombe l'est sans forcer. Il est en toute humilité un symbole, bien au-delà de cette partie du Sud américain.
Solitaire de tempérament, il a depuis des années brisé sa carapace, enregistrant des albums collaboratifs en compagnie de musiciens extraordinaires. Tony Joe White venait saluer sur Another Black Hole (2016), et la pléthore d'instruments à cordes joués par cet amoncellement de talents n'occulte jamais le jeu singulier de Holcombe, qui éreinte son instrument avec une sollicitude magique. C'est l'impression que donne, en tout cas, le mélange de précision et de rudesse de son jeu tendu. Rien d'un esthète à première vue, dans cette voix éraillée, et pourtant chaque mot est une teinte de sa palette de noirs, étalée au couteau. La chanson titre, par exemple montre une densité et une profondeur des mots frappante comme un coup de poing.
Il s'inscrit dans la lignée du texan Guy Clark, dont le collaborateur Verlon Thompson est de la partie. Parmi les bonnes surprises de cet album, la ballade Rocky Ground, illuminée de pedal steel et de la voix en backing de Thompson. Difficile de faire plus américain. « Watching you grow old and lonely/Hungry to be found » chante Holcombe, décrivant un état qui fut le sien avant d'être exhumé et de quitter l'alcool. We Struggle atteint le même niveau d'émotion, avec une économie de mots bouleversante. Damn Weeds, autre classique, poursuit dans cette véracité sur le vif. Les chansons ont d'ailleurs été écrites sur une période de deux semaines, d'où sans doute une certaine homogénéité thématique. Darrell Scott les pare d'une audace sincère, sans y réfléchir à deux fois. La cornemuse en est le gage. Le quatuor de cordes le pinacle.
samedi 11 novembre 2017
FLEET FOXES - Crack-Up (2017)
Lucide, audacieux, contemplatif
Folk-rock
Robin Pecknold se montre farouche, intérieur sur Crack-Up. Mais s'il paraît en retraite, c'est tout le contraire. Il a l'intime conviction que le moment de retrouver son public est venu. Les concerts pour défendre Crack Up sont les plus beaux de l'histoire des Fleet Foxes. Leur anachronisme, leur façade savante est gommée dans l'embrassement chaleureux de Pecknold, un homme qui ne ressemble à rien en une star du rock et qui, pourtant, y est pour beaucoup dans l'aura de son groupe, sa voix au bord du gouffre gageant du pouvoir de surimpression de la musique, sautant d'un continent à l'autre. En changeant d'échelle sans cesse, donnant aux circonvolutions la démarche d'un géant sensible capable de fouler les sociétés engoncées d'un continent à l'autre.
La profondeur et la distance sont des éléments fondateurs de leur musique. Ils n'ont jamais joué du folk isolé du reste du monde pour le plaisir d'être simplement différents, mais pour garder le bon recul et renvoyer un reflet le plus contrasté, cinglant, voire dangereux possible de la société occidentale en la mettant face à ses craintes. Il n'est pas question de s'échapper de cette société, puisque les Fleet Foxes n'en ont jamais fait partie. Cela fait brûler les étapes, pensez vous. Pas si sûr. Voilà peut-être la raison pour laquelle ils doivent patienter autant entre chaque disque. Pour ne pas se faire rattraper par l'esprit du temps, une chose sur-estimée basée sur des mots répétés de façon abrutissante pendant quelques années. Pour faire paraître Crack-Up, ils ont attendu que certains de ces mots superflus disparaissent. Leur vocabulaire, leur répertoire nécessitait de la place et Pecknold refusait d'assister à l'agonie de son talent, par manque de recul sur l'époque. Les nouveaux outils, les divertissements ont changé, les nouvelle façons de faire de l'argent ont dérivé, pure création humaine qui se croit à l'égal de la nature. Pecknold le fait remarquer : “Fire can’t doubt its heat/Water can’t doubt its power/You’re not a gift/You're not adrift/You’re not a flower” sur Cassius.-
Pecknold voudrait placer de son côté la constance, mais il est difficile de la connaître sans vivre dans un bonheur total et infini. Pour se sentir perdurer dans son élément, il peut s'attarder sur les images terribles et poétiques du monde humain en retirant l'intervention de l'homme de leur existence. Les fumées sur l'océan ou les feux du désert ne sont plus dus à des marées noires ou des rejets de pétrole. La même fumée pour masquer que la forêt n'a plus rien d'originel, et peut être la faire revivre sur la foi de ses cimes. La fumée c'est l'alliée dans l'illusion, pour brouiller ce que l'on sait de l'humain.
Les Fleet Foxes s'inscrivent dans une brume bienveillante, ils ne surjouent pas, par leur standards, et pourtant jouent davantage d'instruments que tout autre groupe de pop. Avec un réalisme un peu forcené, ils veulent rendre les visions exactes de qui se hisse sur les épaules de Darwin et se permet un rire inquiétant.
Les quatre éléments apparaissant sur la pochette. L'eau, l'océan, sont une nouvelle fois très présents. D'ailleurs les chansons contiennent des éléments de mise en scène, comme sur -Cassius, cette précision:[Under the Water] et [Above the Surface], pour décrire depuis quel lieu Pecknold les chante.
La vieille symbolique d'une nature vertueuse dont l'homme serait légataire est balayée, au profit d'images plus vivifiantes : le soleil, avec son lourd passif dans les chanson pop, est ici une boule enflammée, c'est la cruauté amusée de Bruegel l'ancien quand il dépeint la chute d'Icare.
Pas étonnant, dans ce monde où l'écume, le vent, ont un pouvoir létal, que Pecknold se montre aussi nécessiteux de stabilité, et parfois se montre perdant pied. Entre l'aube et le crépuscule qu'il nous décrit telles que la nature les perçoit, ils nous a conviés, une nouvelle fois, à tester l'émerveillement. Cette poésie culmine dans Third Of May/Odaigahara, avec ces paroles inscrites en capitales dans le livret de l'album : LIFE UNFOLDS IN POOLS OF GOLD/I AM ONLY OWED THIS SHAPE/IF I MAKE A LINE TO HOLD/TO BE HELD WITHIN ONE'S SHELF/IS DEATHLIKE ». Elle résume la pensée de l'album : la condition et le conditionnement. On peut vouloir une cohérence, sans pour autant se limiter à ce que l'on sait de nous.
Produire une musique naturelle, pour les Fleet Foxes, revient à chanter l'inconnu. Quelle meilleure manière que de l'inclure dans sa vie, que de le définir, en constante expansion, avec une musique à l'avenant ? Rappelons que Pecknold joue 18 différentes sortes de guitares, de synthétiseurs et percussions au cours de l'album, parfois plus de 2 ou 3 au cours du même morceau. Skyler Skelset, avec qui il a fondé le groupe, arrive deuxième. Les trois autres membres explorent d’autres pistes encore, instruments à vent notamment.
Pour être à la hauteur de la tâche, Pecknold les a toujours sentis trop jeunes. « Too young, too young » répète t-il sur Another Ocean, l'une des chansons les plus harmonieuses et totales de l'album, qui se dissout dans des notes de saxophone. Fool's Errand, lui succédant, offre un drôle de single à l'album, qui capitalise sur les sentiments jusqu'ici. Pecknold rassemble le passé et le présent. Réconcilier le passé pour les Fleet Foxes et leur habileté à jouer des focales, c'est s'y perdre, et c'est exactement ce que fait I Should See Memphis, d'une nostalgie à peine humaine.
Cela confirme que le chanteur, s'il les a intimés et les a éclatés, n'a pas fragilisé les Fleet Foxes, mais les a rendus plus pertinents que jamais avec Crack-Up. Ne plus entendre les Fleet Foxes, ne plus les commenter même, cela reviendrait à une inquiétante résignation.
mercredi 18 octobre 2017
SMOKY TIGER - Great Western Gold (2017)
OO
audacieux, vintage, frais
Pop, blues
Si l'on écoute Great Western Gold dans le détail, il paraît un peu comme l’exploit d'un homme n'ayant jamais enregistré ses chansons auparavant. La simplicité didactique des paroles, le côté sensationnel des histoires racontées – celles de hors la loi et d'indiens ayant vécu « not so long ago » et d'occultisme climatique – viennent droit de Manitoba, canada. Ces histoires n'ont jamais été racontées, et elles le sont avec cette conviction.
Pour éveiller ces histoires remontant parfois au XIXème siècle, le mystérieux Smoky Tiger emprunte au rockabilly des années 50. Son baryton évoque Johnny Cash, ce qui sied à merveille, puisque le pénitencier est le lieu où résident beaucoup de ces histoires. Vous ne les trouverez pas à la bibliothèque, où elles auraient trouvé le repos. Comme en témoigne Smoky Tiger, ce sont des légendes déambulant dans les couloirs et les allées, attendant qu'un médium les restitue.
La drôle de maturité de Great Western Gold en fait un album d'adultes, à l'image de ses personnalités licencieuses : des durs connus pour la façon dont ils ont persévéré, toute leur vie, à se rebeller, et dont le fantôme viendra s'assurer que vous n'ayez pas raté un épisode de leur pulp fiction. Jets Anthem, avec son break à l'orgue hammond, explore la modernité, de façon toujours mythologique : « Back in the seventies/We where the champs » On pense à We Will Rock You.
Smoky Tiger a trouvé sa vocation il y a une dizaine d'années, puisque un album existe déjà sous son nom en l'année 2009. Sa voix parfaitement maîtrisée montre bien qu'il sait exactement quoi en faire. Une voix de balladin ayant défié les éléments, et quand il rocke, sur Bloody Jack, on dirait Tom Rush en plein pastiche sur Who Do You Love ? Le pont, lugubre, assure que même la mort ne laisse pas ce héros tranquille. La mère du bandit s'en va trouver un sorcier vaudou pour le faire ressusciter. L'ambiance décrépite de se grand moment de narration, puis la fin déchaînée du morceau, est l'un des meilleurs moments de l'album.
Flying Bandit, une histoire de détrousseur de banques, est agrémentée de bossa nova. Tout ce qui pourrait paraître semi délirant, comme de mêler les sons de jeux d'arcade électroniques à ce backdrop exotique, plus des accords en power chord et des harmonies dans la tradition des vieux studios américains, tout cela est parfaitement vrai. Le mélange des genres donne des ailes à Terry Fox (un athlète unijambiste canadien), avant que la chanson ne se termine avec un message révérencieux, passé comme un relais à travers les âges « Stay strong ».
Puis démarre une deuxième moitié de l'album, peut -être plus incroyable encore. Deux chansons autour de sept minutes, la première, un blues hypnotique et brûlant où « Tommy Prince was a natural born killer. » Elle décrit un héros de guerre populaire canadien, avec saxophone énervé et guitares blues rock. Plus loin la voix de Tiger devient carrément celle de Tom Waits. L'évocation de Winnipeg, omniprésente dans l'album rappelle qu'il s'agit d'un disque de ce cartel terrible, Transistor 66. « I must sing this sad song/It's a story you should know/I've yourd heard of Big bear/He was a leader here » démarre Big Bear, moins austère que ses premièrs abords le suggèrent. L'histoire d'un chef indien désireux de défendre les droits des siens, et dont ces sept minutes de magnificence constituent l'éloge universel.
La drôle de maturité de Great Western Gold en fait un album d'adultes, à l'image de ses personnalités licencieuses : des durs connus pour la façon dont ils ont persévéré, toute leur vie, à se rebeller, et dont le fantôme viendra s'assurer que vous n'ayez pas raté un épisode de leur pulp fiction. Jets Anthem, avec son break à l'orgue hammond, explore la modernité, de façon toujours mythologique : « Back in the seventies/We where the champs » On pense à We Will Rock You.
Smoky Tiger a trouvé sa vocation il y a une dizaine d'années, puisque un album existe déjà sous son nom en l'année 2009. Sa voix parfaitement maîtrisée montre bien qu'il sait exactement quoi en faire. Une voix de balladin ayant défié les éléments, et quand il rocke, sur Bloody Jack, on dirait Tom Rush en plein pastiche sur Who Do You Love ? Le pont, lugubre, assure que même la mort ne laisse pas ce héros tranquille. La mère du bandit s'en va trouver un sorcier vaudou pour le faire ressusciter. L'ambiance décrépite de se grand moment de narration, puis la fin déchaînée du morceau, est l'un des meilleurs moments de l'album.
Flying Bandit, une histoire de détrousseur de banques, est agrémentée de bossa nova. Tout ce qui pourrait paraître semi délirant, comme de mêler les sons de jeux d'arcade électroniques à ce backdrop exotique, plus des accords en power chord et des harmonies dans la tradition des vieux studios américains, tout cela est parfaitement vrai. Le mélange des genres donne des ailes à Terry Fox (un athlète unijambiste canadien), avant que la chanson ne se termine avec un message révérencieux, passé comme un relais à travers les âges « Stay strong ».
Puis démarre une deuxième moitié de l'album, peut -être plus incroyable encore. Deux chansons autour de sept minutes, la première, un blues hypnotique et brûlant où « Tommy Prince was a natural born killer. » Elle décrit un héros de guerre populaire canadien, avec saxophone énervé et guitares blues rock. Plus loin la voix de Tiger devient carrément celle de Tom Waits. L'évocation de Winnipeg, omniprésente dans l'album rappelle qu'il s'agit d'un disque de ce cartel terrible, Transistor 66. « I must sing this sad song/It's a story you should know/I've yourd heard of Big bear/He was a leader here » démarre Big Bear, moins austère que ses premièrs abords le suggèrent. L'histoire d'un chef indien désireux de défendre les droits des siens, et dont ces sept minutes de magnificence constituent l'éloge universel.
Purple City Glow nous ouvre les portes d’un monde de secrets et d’excès. «The Pool of the Black Star n’est pas une référence à David Bowie, comme me l’expliquera Courtnage après avoir lu dans cette chronique une allusion dans ce sens . «J’ai été scotché qu’il fasse cette chanson, Black Star, bien après que la mienne ait été écrite. Il y a un hall mystérieux à Winnipeg appelé the pool of the black star, dans notre building légilatif. » Des chœurs sépulcraux s’associent bientôt.
Louis Riel revient, à travers le portrait d’un instigateur de révolte, au temps de la chasse au bison, déjà évoquée dans Warden of the Plains. C’est peut-être une histoire d’après guerre, cette fois, mais celle d’hommes toujours tributaires d’un immense passé, bâti de règlements de comptes et de procès expéditifs. Un monde où il valait mieux être artiste derrière des portes closes que de respirer trop intensément l’air de la piste sauvage, ou encore de chercher de intéressements dans la politique locale, au risque de finir pendu.
Ecouter l'album :
http://www.transistor66.com/smokytiger
mercredi 26 juillet 2017
{archive} JUDY HENSKE & JERRY YESTER - Farewell Aldebaran (1969)
OO
inquiétant, audacieux, varié
expérimental, rock
On retrouve avec Judy Henske la présence languissante et solaire d'une artiste qui, ayant échoué à faire exister à Broadway une comédie musicale à la mesure de son talent, en proie à l'amertume, aurait décidé de s'épanouir selon ses propres termes. Jerry Yester est fermement décidé à brouiller les pistes de ses influences dans une expérimentation transfigurant la pop des sixties par le biais instruments au son à la fois archaïque et futuriste.
Il joue des humeurs douloureuses et parvient, chose rare, à produire un éclectisme à la hauteur de leur personnalité. Combien de chanteuses et chanteurs sont étouffés par une musique sans audace, incapable d'épouser leur particularités ? De ce point de vue, ce duo est un modèle. Et cette audace se prolonge dans l'utilisation des instruments : le vieux synthétiseur moog par exemple, utilisé pour dévoyer des sons sacrés sur le pastiche de jubilé St Nicholas Hall. La noble transcendance et la joie baroque débandent à l'attelage de la solennité géniale de Judy Henske. On entendrait presque les cloches carillonner tandis qu'elle s'épanche, aidée de chœurs contrefaits, sa passion discordante suggérant une spiritualité que l'on voudrait sincère. Sa présence vocale est l'artifice le plus perfide, qu'elle se fasse intransigeante (Rapture) ou plus « charitable » (Charity).
St. Nicholas Hall, exprime l'humeur de Jerry Yester, auparavant baladin avec les New Christy Minstrels : une expérience de religieux factice, vouée à l'expérimentation pour le plaisir de l'espièglerie. Three Ravens n'offre pas de retour à la normale, mais la bande originale d'un film illusoire, où la mélodie s'égare vite, tandis que Henske insuffle une intensité décalée, pour nous éloigner toujours plus de nos habitudes. On est plongé au cœur des notes de harpes et des arrangements. L'apparence inquiétante de l'album, débutant à la pochette, est due à la coexistence déstabilisante d'une ambiance amère, désespérée, contrastée par des mélodies pittoresques. On passe ainsi de l’entraînante Horses on a Stick à Lullaby, où les évocations de fin du monde se prononcent sur des tonalités rappelant Lily & Maria ou Goldfrapp. On devine le hurlement du vent, l'air s'engouffrant dans l'abîme.
Raider est une sarabande country folk oscillant vers un état de surimpression, quand se superposent les voix, où la réalité espérée se dérobe. C'est ce qui incitera à écouter l'album autant que possible : cette recherche de choses tangibles et de sentiments sincères, ou bien la succession des trucages pour endiguer l'agonie implicite, peut-être symboliquement celle des années 60. L'aggresivité blues rock de Snowblind se délite, par l'irruption du fantastique, progressivement, jusqu'à la déchirure magistrale de Farewell, le moment où la mort s'invite comme un éclat persistant sur la rétine.
Un album qui est à lui seul bien des scènes, des fêtes, des attitudes imprévisibles. Il s'adresse à un public capable de plonger bien consciemment dans un rêve inquiétant.
Libellés :
°°,
1969,
archive,
audacieux,
Expérimental,
inquiétant,
review,
Rock,
varié
samedi 10 juin 2017
{archive} GLORIA BARNES - Uptown (1971)
OOO
funky, audacieux, intense
Funk, soul
Towanda Barnes est surtout connue, par les passionnés de Soul musclée nord américaine, pour avoir interprété certaines compositions de Ohio Players, groupe leader de la scène funk nord-américaine des années 70. L'une de ces compositions, You Don't Mean It, montre bien quel genre d'intensité recherchait Barnes, bientôt prénommée Gloria pour son seul album paru en 1971. Une rareté, à peine disponible sur cette institution du net qu'est le blog Funk My Soul. Cette chanson avait été enregistrée une première fois en single 45 tours pour le label A & M records, et comparer cette version avec celle figurant sur l'album fait constater des efforts établis pour porter la voix et la personnalité de Towanda Barnes à son apothéose. Le rythme effréné des percussions, des bongos, (une marque de la réussite absolue de cet album), demeure, c'est seulement que la clarté de l'ensemble est démultipliée.
Les chœurs des Ohio Players sont désormais bien plus en retrait, leur bon aloi balayé par une ferveur intime, permettant à la Barnes de prendre pleine possession de 'sa' chanson. Dès qu'elle chante ‘You said you wanted a love that would last forever’, on vibre à l'unisson. ‘You said that your heart was always at my command’ enfonce le clou, marque les esprits. Ce qui pourrait être pris pour de la spontanéité est à tempérer, lorsqu'on écoute les ballades brûlant lentement, en particulier Old Before My Time, mais aussi I Found Myself ou I'll Go All the Way. Le travail pour leur donner du relief est considérable. En huit chansons, Uptown laisse s'étendre une maturité infinie, celle d'une artiste qui avait déjà trouvé sa destination, heureusement, car sa carrière éclair se termina là.
De I'll Call you Back Later à Home, Barnes avait ce don de rendre ses chansons viscérales, transformant les frictions de couple en force d'émancipation. La précision des situations et sentiments exprimés, encore dans She Wants a Stand In, révèle d'un sens de la mise en scène et d'une passion pour ces interstices où le doute fait place à l'impériosité, à la capacité de prendre son destin en main. En trois minutes, la chanteuse affirme sa position, elle exprime tout et jette le discrédit et la honte sur l' homme qui aurait voulu la posséder en exclusivité.
Ailleurs, la guitare supplante les percussions par son originalité, son autonomie remarquable. Cet album montre bien les efforts qui ont été faits, dans les années 70, pour rendre leur autonomie à chaque instrument, donnant leur singularité à chaque chanson. Old Before My Time, qui d'entrée joue sur 7 minutes de remous psychique sous-tendu par la présence de l'orgue, incarne déjà les profonds changements opérés depuis que Towanda est devenue Gloria, au tournant de la décennie. L'album est une œuvre d'art cohérente, pas seulement une suite de singles, et Old Before my Time sert d'ouverture dramatique à ce qui va suivre. Et l'instrument le plus pleinement émancipé de tous, le plus singulier, à la fois autonome et passionné, la voix de Gloria Barnes brille sans plus avoir besoin de se fondre dans sa gangue sonore, préférant rivaliser avec chaque instrument d'une limpidité durement gagnée.
https://www.funkmysoul.gr/
https://www.funkmysoul.gr/
Libellés :
°°°,
1971,
archive,
audacieux,
disques US,
Funk,
funky,
Gloria Barnes,
intense,
review,
Soul
lundi 8 mai 2017
{Archive} PHIL OCHS - All The News That's Fit To Sing (1964)
lucide, spontané, audacieux
Folk
On a parfois tendance à dénigrer ce type d'album soit-disant trop attachés à leur contexte. Pourtant, sur All The News That's Fit To Sing, seules deux ou trois chansons sont chantées dans un style parlé proche de Bob Dylan sur Time are a-changin', Talking Vietnam ou Talking Cuban Crisis. Ailleurs il emprunte ou crée de belles mélodies qui, combinées à sa voix intense et son penchant poétique, ont pu inspirer Jim Morrison, et les Doors apparaissant l'année suivante, en 1965. On retrouve ici cette impression que le chanteur brave les fusils de peloton d’exécution, tant son attitude est intrépide et courageuse. « So young, so strong, so ready for the war/So willing to die upon a foreign shore/All march together, everybody looks the same/So there is no one you can blame ». Le refrain révolté de One More Parade annonce la couleur, celle de la cendre. Avec Power and Glory, ce sont des chansons aussi fondatrices que This Land is Your Land de Woody Guthrie. En outre, du jeu de guitare alerte de Phil Ochs résulte une vitalité extraordinaire, suffisamment exaltante pour laisser le chanteur lui-même gloussant et comme pantois de sa propre audace. Les images défilent avec vélocité. Lou Marsh est un sommet émotionnel, ballade dans un monde où la foi ne compense pas la misère même si elle tente de la contenir. Sur Ballad of William Worthy, Ochs se fait offensif et presque dramatique dans sa requête de paix. Il ne se contente pas de défendre la démocratie et les valeurs poussiéreuses, mais embrasse les combats de la jeune génération, Qu'est t-il advenu de ce courage chez ses pairs ? Seul Phil Ochs aurait pu répondre, il est décédé en 1976.
La perte des libertés individuelles au nom de la sécurité est un thème récurrent, Phil Ochs faisant preuve d'une largeur de vue rare dans un album de ce type en n'hésitant pas à adresser la politique internationale et l’interventionnisme Américain. Il se montre charismatique en troubadour ironique et mélancolique. Il s'abreuve directement à la source des histoires, des personnes et des faits, ce qui donne à sa musique l'aspect le plus tangible. Les inspirations hispaniques sous-jacentes dans l'album s'épanouissent complètement sur Bullets of Mexico, un hommage à Ruben Jaramillo, un leader révolutionnaire des années 1960. Ce revirement aussi spontané que surprenant montre Ochs prenant une nouvelle fois le contre-pied des attentes de son public et par là conquérant de nouveaux cœurs en quête de justice.
samedi 8 avril 2017
ARTÚS - Ors (2017)
OO
audacieux, original, intense
Rock
On a affaire à une expérience
audiovisuelle, où la musique prend le relais des histoires
traditionnellement racontées au cœur des montagnes pour chanter
l'ours. Et si la gorge se noue parfois, devant les sentiments
partagés de joie et de tristesse que nous procure ce dieu païen,
les parties instrumentales, riches en crescendos et en moments de
tension, font preuve d'une audace dévorante. Magnifique pochette
rouge et noire, suggérant la force vitale et le mystère, à l'image
de la musique : de l'intensité sauvage à l'élégie funèbre,
à l'image d'un disque jazz de grand maître, Ors ne perd pas un
instant sa magnitude. La valeur narrative de l'album trouve tout son
sens sur La Hòla :
c'est reformuler des histoires étranges, réinventer à chaque
chanson une relation en tension dramatique entre l'homme et son
démon, pourtant si innocent.
« Le fait est qu'il n'existe,
pour ainsi dire, aucune chanson traditionnelle sur l'ours […] A
l'heure actuelle, ces chansons restent à découvrir et à inventer »
nous confie le groupe. Pour ce faire, Artús
imagine des morceaux-sarabandes, avec des moments dont l'austérité
nous renvoie à un temps de superstitions, de nature insoupçonnée, ou l'on éprouvait
l'urgence de protéger son âme des intrusions néfastes et de mettre
les bons esprits de son côté. La force tutélaire de l'ours devrait
le ranger dans la deuxième catégorie.
Il est célébré parce qu'il incarne
une tutelle contre l'agression, en l’occurrence celle de l'être
humain, qui se trouve divisé entre sa culture et sa volonté de
comprendre la créature. Dewsvelh démarre In Media Res. A travers
les morceaux rythmés et progressifs de Ors, Artús
décrit la descente quasi mystique de l'homme, essayant pourchasser
ses pires penchants et de piéger ses propres préjugés. C'est un
rêve collectif pour une nature incarnée en images et en sons. Six
musiciens s'y mettent de toutes leurs forces, nous surprennent par
leur utilisation des percussions, du violon, sur un lit de guitares
électriques et de baisha, et l'habileté qu'ils mettent à
contourner l'agressivité, combattue par leur poésie. La culture de
l'animal n'a pas frontières, et il faudrait peu pour qu'on se
retrouve dans les confins de l’Asie avec cette musique originale.
http://hartbrut.com/
mardi 28 mars 2017
CINDY LEE BERRYHILL - The Adventurist (2017)
OO
audacieux, apaisé, soigné
Folk rock, pop
« Love could bring us together/and love can pull us apart/you better check your weather/and the weather things of the heart ». Ça sonne comme une évidence, un essai sur les émois relationnels éprouvé mille fois, mais le temps du disque, il devient clair que cette tentative révèle un geste d'une grande amplitude et force, visant à relier les volontés éparpillées de Cindy Lee Berryhill pour la réassoir au cœur d'un certain pouvoir de création. The Adventurist, enchaînant fantaisies et fulgurances de l'imagination, est consacré à recoller Berryhill, lui permet de restituer aux autres le support émotionnel récolté malgré elle. Longtemps elle fut retenue aux côtés de son mari handicapé par une attaque cérébrale. Il s’appelait Paul Williams et il s'agissait d'un journaliste renommé. En retour de son expérience où les mots n'étaient peut être pas aussi importants que les attitudes et les gestes, où le bonheur avait tendance à se déliter, elle agglomère de quoi nous subjuguer.
Il y a quelque chose d'alerte et de vif dans la voix de Cindy Lee Berryhil, elle fait penser à celle de Kristin Hersh ou Tanya Donelly de Throwing Muses. On l'entend fermement décidée à donner le maximum, à faire s'entrechoquer les années écoulées depuis Beloved Stranger (2007). Les mélodies prennent une place particulière pour donner au disque sa clarté, sa liberté de ton et de style, et son émerveillement, avec l'utilisation de nombreux instruments à cordes.
The Adventurist embrasse le monde, invente et élargit les possibilités d'une vie dans laquelle Berryhill n'a plus envie d'un jour se ressemble. Elle exauce les vœux, fait des percées subtiles et franches, profitant d'une musique profondément ancrée et soulignée par la gravité du violoncelle, à l'image du blues Horsepower. « You got the weight of the world on your hands ». Cette phrase résume l'album, il y a cette envie de tout impliquer, et cette sensation d'un poids qu'il faut supporter avec soi, en soi. Passer dix ans de sa vie à faire le deuil de la vie d'avant alors que la personne qu'on aime est pourtant toujours là, d'une certaine manière. The Adventurist est un triomphe personnel, que Cindy Lee Berryhill réussi à transformer en moment magique pour nous aussi. Après quelques mesures d'orchestre pénétrant, Horsepower se termine dans une luxuriance improvisée. Le marimba y produit une autre couleur que le vibraphone.
La désinhibition est à l’œuvre, et les émotions sont réécrites dans un langage très singulier faisant l'originalité de l'album. Une impressionnante cohorte de musiciens y ont participé. Probyn Gregory (banjo, basse, guitare acoustique, cor) et Nelson Bragg (batterie, percussion, vibraphone, instruments fabriqués de toutes pièces) viennent du groupe de Brian Wilson (Beach Boys), et sont parfaits pour enjoliver ce qui devient des scénettes à caractère de plus en plus harmonieux et nécessaire au fil de l'album. C'est l'impression renvoyée par Gravity Falls, avec cor, violon, violoncelle. Pourquoi se répandre autant, si ce n'est pour se rendre au besoin impérieux d'être aimé et de chérir la vie avec fougue, un emportement tempéré par la conviction de l'importance vitale de son propre combat. Même si elle chante « vous », on comprend « nous tous », et elle a l'honneur d'être la première, celle qui produit l'étincelle du sentiment : “You can’t fight the feeling/Like a mountain on fire starts with a spark/Not a matter of reason, an affair of the heart.” sur An Affair of The Heart.
On revient à Somebody's Angel : elle exprime la passion qui ne se tarit pas. “But
I’m still young enough to want someone to hold through the night.”
lundi 2 janvier 2017
{archive} TRAFFIC SOUND - Virgin (1969)
OO
ludique, communicatif, audacieux
psych rock, blues rock
Des éléments de culture locale dans
un disque rock donnent dans le meilleur des cas l'impression d'une
envie indéfectible de s'adresser à tous les êtres humains, en
dépit de la frontière tracée par un régime militaire dictatorial.
C'est au Pérou en 1969. Traffic Sound n'est pas un groupe générique,
et ils ne tentent pas vainement d'appeler à un public le plus large
possible. Leur culture sonne comme de l'énergie pure, qui a abattu
les frontières dès l'origine, avec une intuition et une inspiration
qui semble en appeler à tous les pays opprimés par des régimes
d'enfermement de la culture. Ils sont l'appel de l'aventure, des
expériences psychiques. D'ailleurs Meskhalina offre, dans ce dernier
registre, un hymne inattendu à la nation Inca en proposant d'en
vanter le cactus hallucinogène.
Sur Virgin, propulsé par le plus
important label de musique péruvien, MAG, ils déploient leur propre
'révolution', avec une attitude unique, qui valorise bien plus que
certains de leurs pairs anglais la cohésion de groupe. Que ce soit
les sons latins ou simplement leur approche, ils recyclent les
meilleurs sentiments de communion de la world music au service d'un
son presque purement anglo-saxon, à la fois psychédélique et
focalisé. Les rythmes indolents portés par le saxophone de Jean
Pierre Magnet sont rendus à des rivages oniriques, et traversent
tout l'album. On ne sera pas étonné de découvrir que ce groupe
s'est fait la main dans un premier album, Bailar a GoGo, inspiré par
le blues rock des Doors, de Cream, de Iron Butterfly. Une suite de
neuf minutes, Yellow Sea Days, est l'occasion d'une fresque
rocambolesque vivifiante et enjouée ou le piano, les interjections,
les cris sauvages nous préparent à la véritable mue en maître
lézard du chanteur Manuel Sanguinetti dans le morceau suivant, un
blues enfiévré exactement dans la veine de Jim Morrison.
D'ailleurs, on croirait entendre deux groupes jouer simultanément,
et non un seul. C'est une constante dans cet album qui frappe par
l'impression qu'un vaste hangar bourré d'instruments a été alloué
à son enregistrement. Simple est empreinte d'un charme tout sixties.
C'est une musique évidemment faite pour porter loin, et pour
s'ancrer profond. Des chœurs tribaux, des solos abrasifs, et les
percussions se pavanant au premier plan sont le propre de Traffic
Sound.
- A1Virgin3:00
- A2Tell the World I'm Alive4:15
- A3Yellow Sea Days
- a. March 7th3:27
- b. March 8th2:10
- c. March 9th4:08
- B1Jews Caboose4:30
- B2A Place in Time Call "You and Me"0:35
- B3Simple3:30
- B4Meshkalina5:30
- B5Last Song2:20
mardi 20 septembre 2016
SPIRIT ADRIFT - Chained To Oblivion (2016)
OO
intense, audacieux, lourd
doom metal, heavy metal
Quel que soit le style de musique, c'est toujours mieux lorsqu'on ressent pour l'artiste le besoin de remporter une victoire, de remplir un objectif. Peut-être encore plus quand il s'agit de metal, musique dramatique qui demande logiquement de lourdes intentions de la part de ceux qui la conçoivent. On sent chez Spirit Adrift la volonté de faire un album résolu, mais une œuvre dépassant toutes les espérances de son propre créateur. Mais à entendre Nate Garrett s'exprimer auprès de Matt Solisi pour le Decibel Magazine, il s'agit de félicité plutôt que de volonté. Après avoir vécu une période de troubles auprès de son père malade, et échappé à l'auto destruction par l'alcool à 27 ans, il se remettra à vivre avec un appétit énorme. «Je ressentais des émotions très intenses. Chaque jour était un voyage de l'esprit. Ainsi la première chanson [Psychic Tide] est sortie de moi. C'est comme si elle flottait dans l'espace et m'avait trouvé. Elle ne m'a demandé pratiquement aucun effort, je ne me souviens même pas clairement de comment elle s'est mise en place. » Fort d'une expérience dans deux autres projets, Gatecreeper et Take Over and Destroy, Garrett a décidé de tout réaliser de sa main dans ce nouveau défi. C'est ainsi qu'il s'est surpassé avec cet album, dont il a enregistré chaque instrument, guitare, basse, voix, batterie et piano.
La batterie est le nerf de la guerre. Deux morceaux, le premier et le dernier, démarrent par des mesures de batterie tellurique, de la part de Garrett et d'amis musiciens. C'est ainsi plusieurs batteries qu'on entend. Pour le reste, tout est venu presque à la stupéfaction du musicien, qui reconnaît n'avoir pas utilisé de tels effets de pédales ou la même façon de jouer auparavant.
A l'envie d'exorcisme, pour entrer dans le jargon de ce genre habituellement lugubre qu'est le doom, s'est ajoutée celle de rendre hommage à ses influences. Ce qui donne à l'album ce côté traditionnel, venu du fond des âges, qui se combine parfaitement avec le registre mélodique élaboré par Garrett. Il en parle avec détachement comme s'il n'était pas très sûr d'être l'auteur de Chained to Oblivion. « En y regardant du plus près, surtout du point de vue d'un guitariste, la musique semble combiner tout ce que j'aime dans ce que font Waylon Jennings, par exemple, ou Black Sabbath, Neil Young et Thin Lizzy. » Peut-être pas les groupes auxquels ont pense en écoutant sa musique, mais ce sont ceux qu'il écoute. Sur les photos, il arbore divers tee shirts à l'effigie du phénomène country Sturgill Simpson. Une référence plutôt chic, mais tandis que l'interview avance, Garrett apparaît comme un enfant plutôt gâté par sa situation familiale en Arizona. Le genre de gamin qui agit d'abord par loyauté.
« Je pense que la basse est probablement mon meilleur instrument. J'étais vraiment bon au piano ; j'ai commencé à prendre des leçons à 3 ans et j'ai participé à des concours. Mes grand parents avaient de grandes espérances et m'ont instillé une éthique de travail assez militante (et le font toujours), et je ne peux exprimer combien je leur suis reconnaissant pour cela. En fait, j'ai utilisé cet état d'esprit pour tout, particulièrement la batterie. Mes mains étaient en miettes de mai à octobre 2015. Et quant au chant, je pense que j'y suis arrivé grâce à la persévérance. Je suis confiant dans le fait que j'ai fait du mieux que je pouvais. »
Batteries et guitares produisent des mélodies irrésistibles de puissance et de rythme. Voire la fin de Marzanna pour cette densité, avec des guitares doublées à l'octave, tandis que la batterie repose sur un jeu de cymbales appuyant à merveille la rythmique. Des chœurs pourvus encore par Garrett viennent encore davantage porter l'emphase sur la mélodie. Form and Force vient ralentir légèrement le tempo et porter la puissance et la lourdeur du riff à son maximum. Et pourtant, rarement ce genre de metal parut si transcendant, éclairé. C'est aussi lié à ce que Garrett fait une autre entorse au genre ; plutôt que d’opter pour une voix morose, il montre, particulièrement sur Form and Force, une extase et une passion qui rehaussent l'aspect lugubre de la musique. Peu de chanteurs de métal avouent sans doute avoir appris à la chorale, étant jeunes. Ou sans doute n'ont t-il jamais besoin de justifier leur talent de chanteur, ce qui arrive aujourd’hui à Garrett. C'est si bien que lorsqu'il cesse de chanter, au milieu du morceau, on semble retomber soudain dans une mélancolie lyrique et musicale que son interprétation si magnétique avait réussi à chasser. La batterie et la basse en profitent pour retrouver leur prépondérance.
Si au début, Chained to Oblivion peut sembler décousu, c'est que la chanson titre est riche d’atermoiements. Par la suite, on a des modèles de construction, avec la chanson titre comme sommet, pleine de riffs pour headbanguer.
samedi 9 juillet 2016
JOSEPH LIDDY & THE SKELETON HORSE - The Big Sarong (2016)
OO
extravagant, audacieux, vintage
funk, rock
https://josephliddyandtheskeletonhorse.bandcamp.com/album/the-big-sarong-2
Un album à la production limpide, un petit orchestre funk au service des compositions exubérantes, extravagantes de Joseph Liddy, vite qualifié de 'génie' par certains de ces fans. Les onze de ce groupe là semblent passer le meilleur moments de leur vie, depuis la sortie numérique de cet album plein de bravoure et de malice bodybuildée. Ils m'ont rappelé Saskwatch, autre combo australien plutôt dévoué à la soul, et qui avait enchanté l'été 2014 avec Nose Dive.
Les deux batteurs et le bassiste sont particulièrement sollicités à la tenue de morceaux tels Love Supernatural, entre bain seventies et modernité. Un grand bain de soleil, avec des choeurs évangélisateurs et expressifs en diable (You're Alright) et la voix parfois fervente de Liddy, en faux Lennon parfaitement sûr de son fait, virulent dans son envie de se perdre dans la musique, de simplement regarder la roue tourner, et dont l'immense mérite reste d'avoir donné tant de cohésion à 10 musiciens . Son audace brille sur Golden Shoes, une ballade à tiroir comme trop peu osent encore en faire, par peur d'anachronisme. Plus loin, les congas les sons plus analogiques les uns que les autres nous laissent en pleine lumière avec Chase the Rainbow. C'est une odyssée qui allie des moments dégageant un sentiment plus personnel (Peace of Heaven) avec un panel grandiloquent. A la fin, The Toob semble le garant du classicisme funk le plus virtuose.
Le groupe est en plein accélérationisme, semble prendre les mesures du monde de demain, forme une nouvelle écologie musicale funk, anticiper nos désirs d'une scène aux possibilités vitales seulement limitée par les raisons financières. A soutenir, sans doute !
https://josephliddyandtheskeletonhorse.bandcamp.com/album/the-big-sarong-2
Un album à la production limpide, un petit orchestre funk au service des compositions exubérantes, extravagantes de Joseph Liddy, vite qualifié de 'génie' par certains de ces fans. Les onze de ce groupe là semblent passer le meilleur moments de leur vie, depuis la sortie numérique de cet album plein de bravoure et de malice bodybuildée. Ils m'ont rappelé Saskwatch, autre combo australien plutôt dévoué à la soul, et qui avait enchanté l'été 2014 avec Nose Dive.
Les deux batteurs et le bassiste sont particulièrement sollicités à la tenue de morceaux tels Love Supernatural, entre bain seventies et modernité. Un grand bain de soleil, avec des choeurs évangélisateurs et expressifs en diable (You're Alright) et la voix parfois fervente de Liddy, en faux Lennon parfaitement sûr de son fait, virulent dans son envie de se perdre dans la musique, de simplement regarder la roue tourner, et dont l'immense mérite reste d'avoir donné tant de cohésion à 10 musiciens . Son audace brille sur Golden Shoes, une ballade à tiroir comme trop peu osent encore en faire, par peur d'anachronisme. Plus loin, les congas les sons plus analogiques les uns que les autres nous laissent en pleine lumière avec Chase the Rainbow. C'est une odyssée qui allie des moments dégageant un sentiment plus personnel (Peace of Heaven) avec un panel grandiloquent. A la fin, The Toob semble le garant du classicisme funk le plus virtuose.
Le groupe est en plein accélérationisme, semble prendre les mesures du monde de demain, forme une nouvelle écologie musicale funk, anticiper nos désirs d'une scène aux possibilités vitales seulement limitée par les raisons financières. A soutenir, sans doute !
Libellés :
°°,
2016,
audacieux,
extravagant,
Funk,
Joseph Liddy,
Rock,
vintage
jeudi 23 juin 2016
HAWKWIND - The Machine Stops (2016)
OO
épique, groovy, audacieux
post punk, psych rock
Autant dans ses excellents concerts que sur disque, en 2016 Hawkwind sonne comme un groupe qui sait exactement où il va. Son versant punk n'a jamais paru aussi bienvenu et salvateur qu’aujourd’hui, surtout quand on sait que c'est sous le joug de Dave Brock, le seul membre original du groupe anglais connu pour avoir dressé Lemmy Killmister à la baston instrumentale. Quelque part vers la fin de Lost in Science (c'est à dire après presque une heure), quand une voix ombrageuse reprend un poème entamé au début de l'album, on se dit que The Machine Stops est un album épique qui a réussi à raviver ce qui faisait d'Hawkwind un groupe excitant jusqu'à Quark, Strangeness and Charm (1977), et plus épisodiquement au-delà. Brock, en patriarche du rock psychédélique, veille ostensiblement à ce que tout se déroule pour le mieux, il sait encapsuler chaque instant de cet album, et ses backing vocals produisent les moments qui laissent croire qu'Hawkwind est immortel.
C'est un mélange de sons issus de l'esprit hanté de littérature, des capacités de musiciens hyper précis de ces six êtres humains, marchant au devant de toutes les turpitudes qu'a traversé ce vaisseau au cours des années. C'est aussi le son d'une sorte de machine qui émet sa critique d'une autre machine, l’avènement d'un monde où ce qui différencie l'être humain lambda – s'il n'a pas le bon réflexe de s'emparer d'une guitare et de devenir – est en train de sacrifier sa personnalité au profit de la machine. C'est album iconoclaste sur la standardisation des pensées et des sentiments, avec la solitude (un thème cher à ces explorateurs de l'espace-temps) comme conséquence inévitable – à moins, toujours, de s'emparer dès aujourd’hui de tout instrument valide à portée de main pour former un groupe.
Les paroles sont clairement focalisées. The Machine Stops, album concept qui épouse les thèmes visionnaires du roman de EM Forster, enchaîne les situations anxiogènes et exaltantes, avec une densité dont il faut se faire d'urgence le complice. Car au lieu d'être juste un nouvel d'Hawkwind, c'est l'un des meilleurs depuis ce Quark, Strangeness and Charm, et sans doute meilleur que celui-ci. Les ambiances changent, passant de la charge enfiévrée à la dépression avec un omnipotence de maniaco-dépressif. Dans le creux de la vague, on croirait Hexagone chanté par R. Stevie Moore, un champion de la pop auto parodique. Mais c'est encadré par Synchronised Blue et Living on Earth, qui, par leur mélange idée de fantaisie et de groove hypnotique. Un banjo se lance dans une valse cajun au milieu de cette dernière. C'est irrésistiblement anglais, avec ce sens du collage d'où jaillit parfois ce qui pourrait être Pump and Circumstance, au milieu de sons de synthés étrangement impossibles à voir comme 'datés'.
mardi 9 février 2016
SCOTT WALKER - Bish Bosh (2012)
OOO
Audacieux, sombre, expérimental
Songwriter
Scott Walker est de retour ! Et il n'a jamais aussi bien chanté ! C'est ainsi que j'ai ressenti l'arrivée de cet album, paru dans la 70 ème année de son créateur. Il est vrai que de tout temps, le moyen le plus innocent de faire écouter Scott Walker à ceux qui ne le connaissent pas est de vanter sa voix. Mais avec Bish Bosh cela ne fonctionnera pas complètement.
Qu'est ce qui est le plus beau chez Scott Walker ? Ce n'est pas la question qu'on se pose le plus souvent le concernant, du moins depuis sa tétralogie d'albums remontant aux années 60. Ce serait plutôt : le plus déconcertant. La pochette de Tilt ? Les images du clip où s'orchestre un ballet étrange de créatures et de personnages. Bien la pochette de Tilt ou les images de la vidéo représentent la même chose, comme il est de rigueur dans un art totalement absorbé à la tâche. Il y a là un jeu de masques funèbres, pour celui qui met, dans ses chansons, les masques mortuaires aux dictateurs et traces les contours d'une silhouette humaine à la peinture fraîche. Méticuleusement construite, son œuvre l'a conduit avec Bish Bosh à enregistrer sur une période de plusieurs mois, dans des conditions compliquées.
Les chansons de Bish Bosh finissent par capter notre attention parce qu'elles se révèlent plus immédiates que prévu, même Corps de Blah, malgré ses dix minutes, ce qui est un tour de force. Walker multiplie les éléments permettant à l'auditeur de se repositionner, se rassurer, de se dire, je reconnais là quelque chose qui a déjà été fait ailleurs. Arrivé sur le cosmologique SDSS14+13B (Zercon, a Flagpole Sitter), on est pleinement entrés dans le domaine du divertissement de haute qualité. Peu importe les métaphores, Bish Bosh nous fascine par la cadence qu'il impose, les moments de silence et les indications qu'il semble nous donner, entre temps, pour nous aguerrir. Arrive Epizootics, et nous sommes en ordre de bataille. Si la séduction sonore est à l’œuvre sur Bish Bosh, sa charge émotionnelle est inattendue. Elle survient surtout avec The Day The « Conducador » Died, une chanson à propos des derniers jours d'un dictateur, sujet de prédilection de Walker. L'album se termine ainsi sur une version de Jingle Bells.
Les pistes pour ramener tous les narrateurs de Bish Bosh à un seul ne seront jamais refermées, tant il ouvre de possibilités et transforme les chambres cinématographiques en vastes étendues virtuellement impossibles à figurer. «Si la merde était de la musique, tu seras un brass band ! » assène t-il dans un ostentatoire moment de solitude humoristique, ressemblant à ce que dirait Ignatius, le héros de la Conjuration des Imbéciles. S'il était un auteur de bande dessinée, Scott Walker en serait aussi le personnage. Ce serait Chester Brown dans 23 Prostituées. En fait, dire que tout cela est drôle en retire tout l'humour, comme si j'aspirais la moelle des os avant de vous les donner. Nous sommes contents d'adopter là un esprit canin, éprouvant un seul sentiment, une seule pensée à la fois, car l'écoute de Scott Walker ne permet pas autre chose : elle accapare nos sens.
Imaginez, maintenant, qu'on s'amuse à rendre la musique de Bish Bosh en envoyant des tweets pour transmettre notre enthousiasme à chaque nouveau détail amusant ou glaçant que contiennent ses chansons. Dans monde sans concentration, de commentaire continu, où tout est partagé avant d'avoir existé, où la création est rendue impossible par la parole et l'écriture de messages ininterrompus et inutiles via les nouvelle technologies, Scott Walker est une plongée dans un monde qui n'est pas effrayant, mais réconfortant. Réconfortant de voir ce que la pensée affûtée peut encore créer, quand elle est libérée de besoin débilitant de rechercher l’approbation d'un autre que lui. C'est une leçon cinglante. Il n'y a qu'à entendre les sabres sur Tar, un morceau direct et simple une fois accepté que sa trame est constitué de machettes frottées l'une contre l'autre en prévision d'une décapitation. C'est le pouvoir d'un esprit qui, comme celui des dictateurs, n'a qu'une idée en tête et tous les moyens à sa disposition pour y parvenir.
Les expérimentations de Scott Walker en studio apparaissent, au vu du résultat, étonnamment sensées et conduites dans un but, au delà de celui de remplir le néant : provoquer un contraste idéal entre beauté et cynisme. Avec des cordes d'orchestre comme dans les années 60 ou aujourd’hui, cela au moins n'a pas changé. Certes, on pourrait penser que Walker a toujours gardé le ressentiment de se faire oublier dès ses trente ans, mais quarante ans plus tard, il a fait de tout son ressentiment un crocodile dont nous sommes des Pulvians fluviatiles auxquels il ne laisserait pas que les restes mais toute la proie en état de grâce ante mortem.
Sa volonté de songwriter n'a jamais été battue. Il fut un modèle pour Bowie jusqu'à l'avant dernier jour de sa vie, celui où parut Blackstar (2016) sonne comme une tentative de jouer dans la veine de son aîné (de trois ans). Écouter Nite Flights (1978) permet de s'en convaincre plus avant. Il reprend la chanson titre avec élégance sur Black Tie White Noise (1993).
L'image la plus forte de Scott Walker ? Celle fournie par Mojo, où on le surprend dans une librairie londonienne, la casquette vissée sur la tête, dans une situation bien banale. Pourtant, qui connaît sa silhouette énigmatique, la personnalité élusive de cet étrange britannique originaire de l'Ohio, et son aura dans la musique pop anglo-saxone aurait le sang qui ne ferait qu'un tour en l’apercevant. Mais pour expliquer pourquoi, il faudrait commencer par en faire un portrait non pas comme simple silhouette, mais comme créature humaine au parcours hors du commun.
Plus que l'album, c'est l'homme qui mérite l'étiquette de référence dans le paysage musical des cette fin/début de siècle.
jeudi 12 novembre 2015
AQUILUS - Griseus (2011)
Pour les amateurs de Devin Townsend, Cathedral, Alcest...
OOO
épique, sombre, audacieux
Black metal, orchestral
Combien de fois faut t-il écouter un album pour avoir qu'il laisse une impression durable et intéressante à raconter en chronique ? Pour le projet de black metal Aquilus, un seul morceau est suffisant afin d'être imprégné par cette musique incroyablement composée et jouée. L'image qu'elle suscite est palpable, comme surgie sur la page d'un vieux grimoire et retranscrite avec une précision d'érudit dans de caverneuses cavalcades de guitares une grande geste de claviers. L'entrée en matière, Nihil, introduit de surcroît des voix (chant hurlé, chœurs) inouïes. L'auditeur de peut s'empêcher d'être abasourdi devant devant cette puissance d'expression, cette capacité à introduire une réalité si profondément mélancolique, séduisante et immédiate qui emprunt les objets que l'on croit connaître.
Pourtant la musique est débarrassée de la vanité des objets. On dirait que la musique est un art de la suggestion et de l'affirmation d'une image obsédante plus belle et plus grande que soi. Elle est meilleure quand elle ne réduit pas celui qui la compose à sa condition, écrit un cycle qui grandit les forces de ceux qui y ont pris part, et leur donnent une place à eux seuls. C'est un art quasi magique puisqu'il invoque des savoirs sensoriels, et convoque le fond de nos pensées pour les rendre évidentes et leur permettre d'être captées comme l'air que l'on respire. L'air d'Aquilus est épais, mais plutôt que du nous enfumer il multiplie nos capacités d'inspiration.
La notion d'originalité est l'une des plus belles en musique, juste parce qu'elle côtoie celle d'évidence, et Aquilus combine les deux. Le death métal est la musique des romantiques, ceux voulant voir une réalité plus sinueuse, grandiose et imaginative. Griseus comble à merveille cette dimension exploratoire. Il repousse par chansons-chapitres les frontières de sa beauté, jusqu'à la félicité triomphante de The Fawn, et avant les 17 minutes éreintantes de Night Bell...
Il existe un mot, bouleversant. Il est approprié quand on apprend qu'Aquilus n'a été composé et enregistré que par une seule personne. Des indices de cette prouesse (qui pour n'est pas sans rappeler ce qu'on peut trouver chez le canadien Devin Townsend) sont donnés par la technique de composition, progressive et patiente. Il semble avoir privilégié les cordes : sur des mélopées au piano se greffent de vastes parties orchestrées (In Land of Ashes, The Fawn). L'orchestration et le mixage font le reste. Il n'y qu'un pas de là à avoir construit la Moria. La Dark fantasy qui nourrit le Seigneur des Anneaux est une référence évidente. Et c'est la meilleure, l'Héroïc fantasy semblant pour toujours protégée des modes, à l'abri des regards, gardant les meilleurs secrets pour ceux qui en auront trouvé les portes et décrypté les formules permettant d'y pénétrer.
http://aquilus.bandcamp.com/album/griseus
lundi 26 octobre 2015
JOANNA NEWSOM - Divers (2015)
OOO
lyrique, extravagant, audacieux
Alt-folk
Divers, non pas comme le ‘divers français’, mais du verbe anglais to dive, draguer le fond de l’eau. Amusant quand sait que son label s’appelle Drag City, même s'il y a dans ce cas un peu des drag queens qui n’ont rien à voir avec la pratique commune au pêcheur de rivière et au chalutier. Les métaphores aquatiques de Newsom sont du type de l’incroyable mise en images de Bill Callahan dans Rock Bottom Riser. Pas sûr que ce rapprochement avec un album de son ex, A River Ain't too Much To Love (dans lequel elle a joué), lui plaise.
La nature semble être une énorme source d’inspiration pour Joanna Newsom, ou au moins les mots qui donnent à cet environnement ses atours pittoresques et pourtant graves. Au laconisme de Callahan (‘Oh my foolish heart/Had to go/Diving, diving/Into the murk…’) elle oppose un flot rythmé au cordeau de mots ornés, qui brisent les codes du songwriting habituel et lui permettent d’être la rare artiste commercialement viable, dix ans après la parution d’un livre sur la scène Acid Folk intemporelle (Seasons they Change), à mériter de figurer dans la section de l’ouvrage consacrée aux musiciens contemporains. Meg Baird et The Oh Hellos sont dignes d’y apparaitre, mais Newsom crée une musique aux frontières mouvantes, sans égale, au phrasé furieux, construite au détour de moments d’intimité, de petites saynètes baroques et des refrains – pour manque d’un meilleur mot – enchanteurs. Jamais elle ne fait de la pop, et c’est extraordinaire.
Elle n’a pas eu de tube, pas une maison de disques qui la pousse à sortir quelque chose à une échéance raisonnable, mais néanmoins ce doit être épineux d’être Joanna Newsom. Il faut se régénérer continuellement et prendre une forme qui n’est pas tout à fait la même pour surprendre des fans attentifs au détail. Elle réussit un album conceptuel qui n'a l'air au premier abord que d'une modeste collection de chansons en comparaison avec ses oeuvres passées. Elle saisit l’amour, son amour sans doute, et en fait une distorsion minime de la mort, tous deux suspendus dans le temps et interpénétrés l’un de l’autre. Elle contrecarre sa peur d’un amour seulement passager en lui donnant des airs d’éternité.
Ce qui l’empêche de sombrer dans le rituel et le sorcier, c’est sa capacité à évoquer tant de lieux, tant de rivages. En version dense, plus concise, mis travaillée avec autant de soin – on a successivement aux arrangements huit musiciens, partenaires de longue date, pour Divers est une nouvelle cartographie de la Californie, comme Have One on Me avant lui. On a une exploratrice des replis du temps, prête à aller au-devant de toutes les déceptions, envoyant des oiseaux en éclaireurs, les poussant à la fin à transcender la passion du monde en ouvrant le dialogue musical (et sensuel) avec les étoiles et tous les auditeurs pudiquement cachés derrière elles.
Palpables sont les cuivres, les cordes éternelles du célesta, du mellotron et du bouzouki, du piano Rhodes et de ces "cinq glorieuses secondes d’orgue Hammond", et puis la scie musicale ou le piano-accordéon. Ce cycle (comme l’album Song Cycle de Van Dyke Parks, son arrangeur ?) se termine sur un mot interrompu, pour commencer sur la fin de ce même mot. On a une partie centrale où les autres s’étirent, avant que l’album ne se rassemble sur deux dernières chansons parmi les meilleures Pin-Light Bent et Time, as a Symptom.
Inscription à :
Articles (Atom)






















