“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Folk (118) Pop (88) Rock (81) Rock alternatif (78) Americana (72) indie rock (69) Folk-Rock (65) Blues (51) Country (42) Psychédélique (39) Soul (39) Rythm and blues (32) Alt-Folk (31) Expérimental (30) orchestral (29) Garage Rock (26) Synth-pop (25) Noise Rock (23) Rock progressif (20) Funk (19) Métal (17) Psych-Rock (16) Jazz (15) Atmosphérique (14) Auteur (14) post-punk (14) Dream Folk (13) Electro (13) Punk (13) World music (13) acid folk (13) shoegaze (13) Lo-Fi (12) reggae (12) Post-rock (11) Dance-rock (10) Stoner Rock (10) Indie folk (9) folk rural (9) hip-hop (9) rock n' roll (9) Folk urbain (8) Grunge (8) Rock New-Yorkais (8) avant-pop (8) Bluegrass (7) Surréalisme (7) instrumental (7) Post-core (6) Dub (5) krautrock (3) spoken word (2)

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dimanche 11 septembre 2011

{archive} C.O.B. - Moyshe Mcstiff and the Tartan Lancers of the Sacred Heart (1972)


Parution : 1972
Label : Sunbeam Records
Genre : Folk, acid folk
A écouter : Solomon's Song, Martha and Mary, Chain of Love

Qualités : Surréalisme, original, apaisé


“Pour de nombreux musiciens en herbe, la découverte en premier lieu de leur muse transforme leur vie. La musique est d’abord une chose qui doit être jouée, comme un enfant a besoin d’un jouet. Puis cette première explosion émotionnelle vient comme une épiphanie, une révélation qui nettoie la perception musicale et transforme la musique en une force à soutenir et à créer ; un enfant n’est pas restreint par son jouet, mais crée plutôt le temps de son jeu. La vie devient une poursuite constante de mélodies taillées dans la mémoire, de chansons surgissant de gestes simples. Chaque converti emprunte ensuite son propre chemin, parfois croisant celui d’un autre, mais demeurant unique dans leur visions respectives. » - Dan Nishimoto, Chronique pour Moyshe McStiff and the Tartan Lancers of The Sacred Heart, Pop Matters (traduction).



Les chansons qui devaient constituer Spirit of Love (1970), le premier album du Clive’s Original Band, (abrégé C.O.B., le projet de Clive Palmer, co-fondateur du Incredible String Band), avaient des origines très différentes. Deux étaient des traditionnels, les autres des chansons éparses de la déjà longue expérience de Palmer. Les sessions qui permirent de mettre l’album sur pied furent particulièrement difficiles. Le trio de Cornwall (Angleterre), nonchalant et indiscipliné, était complètement ignorant des techniques d’enregistrement. Spirit of Love fut façonné dans l’improvisation constante, les problème d’accordage et un laisser-aller général qui rendit difficile toute forme de cohérence. Plutôt que de se concentrer sur les talents de Palmer, le groupe se déployait tranquillement en échangeant ses idées musicales. L’album sonne comme une émanation naturelle et harmonieuse, capturant une atmosphère éthérée dans une gangue d’instruments originaux, parmi lesquels un orgue indien. « Je suis toujours parti du principe que votre audience peut être éduquée », remarqua Palmer, qui rentrait d’un voyage en Inde et en Afghanistan avec de nouvelles notions musicales à ajouter aux côté de sa solide connaissance des traditions Ecossaises. « La musique devrait pouvoir vous amener ailleurs, vous ouvrir une porte, ou du moins essayer. »



Moyshe McStiff and the Tartan Lancers of The Sacred Heart (1972) aura une plus grande unité d’approche, autant du point de vue musical (des chansons en accords mineurs empreintes d’un sentiment médiéval) que des textes, donnant l’image d’un groupe aussi sophistiqué qu’original. Ce n’est pas un seulement un album « folk », « médiéval » ni même « exotique » mais le document sans prétention de trois musiciens passionnés. Moyshe mcStiff étonne et inspire, de part sa résonnance émotionnelle. L’apparente simplicité de ces chansons pourtant richement arrangées et texturées, sont les plus mystérieuses quand elles reposent sur le seul banjo de Palmer et une mélodie de flute ancienne. Chain of Love ou Martha and Mary, d’un autre côté, sont denses et dégagent une atmosphère dramatique. Plusieurs théories ont été développées quant au sens des paroles de l’album, la plus populaire étant qu’il s’agit d’un cycle quant aux réflexions d’un chevalier en croisade – une idée sans doute autant influencée par la pochette de l’album et son titre autant que par son contenu. Presque saturé d’une imagerie ancienne et auréolé de sacré (Solomon’s Song, Lion of Judas), Moyshe est parcouru d’une essence singulière, à la fois le plus surprenant et le plus proche de ce qu’on peut considérer comme de la musique folklorique. En son cœur, une simplicité désarmante : “I don’t know the future / I don’t know what it may bring / But I sit and watch the sun go down / And wish the birds will sing. »

samedi 23 avril 2011

Crystal Stilts - In Love With Oblivion (2011)




Parution : avril 2011
Label : Slumberland
Genre : Psychobilly, Psychédélique, Garage Rock
A écouter : Sycamore Tree, Throught the Floor, Shake the Shackles

7.50/10

Qualités : hypnotique, inquiétant

Pour certains, Slumberland c’est The Pain of Being Pure at Heart ou Dum Dum Girls. Formés à New York en 2003, les Crystal Stilts ont pour mérite un sens du danger, du mystère vers lequel convergent toutes leurs influences et leur musique sur la brêche. Souvent comparés au Jesus and Mary Chain « des débuts » pour le bain de réverb sordide qui caractérise leur son, il ont aussi beaucoup de la nostalgie automnale que partagent par exemple Black Tambourine (aussi de Slumberland) et l’énergie twee punk des Shop Assistants. Si l'on s'en tient aux guitares, c'est un surf rock des profondeurs. Les comparaisons dans la sphère indie-pop peuvent se multiplier, avec la présence d’un peu d’Opal (David Roback) sur Alien Rivers. Des références dont l’aura marche encore très bien aujourd’hui. Les amoureux de nouveau psychédélisme, de dream pop et de garage rock chatoyant devraient apprécier. Mais il proposent des affiliations plus anciennes, plus vicieuses, les explorant comme les vestiges d’une civilisation engloutie (par les nappes d’orgue électrique ?) ; le Velvet Underground par exemple, groupe à travers lequel les Crystal Stilts se balancent au bord du vide et transforment un sympathique twee punk en cauchemar habité. L’amérique sinistre de Johnny Cash ou de Jim Morrison est carressée et mâtinée d’un second degré à peine palpable. Il ne seront peut être pas remarqués pour leur originalité, mais la finesse de leurs projections les démarqueront.

Bonne idée de leur part ; ils n’ont quasiment pas évolué entre ce nouvel opus et le premier, Alight of Night (2007), qui avait déjà marqué les esprits. Le son est peut-être plus chaud et séducteur par moments, avec un pied dans ce qui s’est fait de mieux ces dix dernières années, en termes de ce qu’on pourrait appeler la maîtrise d’un nouveau psychédélisme. Surprenante au premier abord, la voix zombifiée de Brad Haggett pourrait même lui attirer quelques moqueries au moment notamment de ce fameux Alien Rivers de huit minutes. En anglais, un mot traduit bien ce genre de prestation : deadpan ; désacfecté. Mais ce qui commence comme une curiosité se fond en réalité à merveille dans le maëlstrom de faux semblants de In Love With Oblivion ; au mieux de sa douleur, cette voix se connecte à quelques entre-mondes qui nous échappent. On n’est pas supposé savoir de quoi il parle, ni en quelle tonalité il est supposé chanter. Les paroles montrent que Haggett lui-même se force à ne pas quitter son rêve et l’imprecision qui l’accompagne. 

Sycamore Tree raconte l’histoire d’une fille trouvée dans un arbre ; qui le suit dans la mer, sans qu’il sache pourquoi – et tout le refrain, « I wonder her how ?/ I wonder her why. », participe au climat superbement occulte de l’ensemble. Il ne répond pas aux questions, il se contente de les poser. Throught the Floor parle de disparition, Invisible City de mort par procuration : « We know what happened at death/ But I don't have to say why."”. Le martèlement enfonce les clous dans ce cerceuil où Haggett a été invité.

Bourré d’expériences surréalistes, In Love With Oblivion n’est pas un disque uniformément caverneux, mais distordu pour le meilleur, descriptif et plein d’esprit. Au fond, une légèreté malicieuse lui permet de rebondir. Les albums monolithiques ont leurs vertus, et In Love With Oblivion n'est pas loin de l'être. La voix de Hagget est juste un peu plus animée sur Through the Floor et Shake the Shackles, et devient nonchalante. Les Crystal Stilts prennent alors un coup de jeune (ce n’est plus un question d’âge), deviennent presque fréquentables par la jeunesse d’aujourd’hui. Pensez les Strokes en concert dans une crypte. Ils en deviennent presque vivaces, mais gardent une patine hors d’âge. Autrement, le groupe tournoie avec une fascination pour l’usure psychologique vaguement comparable à celle de Joy Division et crée un climat que d’aucuns pourraient trouver claustrophobe. Et un sens du jeu qui prouve les réverbérations, dans le cas, ne sont pas là pour cacher la misère, en dépit d’une section rythmique plus hypnotique que musclée.










mercredi 5 mai 2010

Deus - The Ideal Crash


Le groupe belge Deus a trouvé avec Pocket Revolution (2005) sa vitesse de croisière.  Amené par Tom Barman, l’objectif avoué du groupe était, depuis un moment déjà, de s’exporter à l’étranger. Et ça n’était pas évident, même si la qualité, avec Deus, était là dès Worst Case Scenario, en 1993. Une intro canon et des morceaux expressionnistes qui leur vaudra d’êtres rangés dans la catégorie des groupes arty. « En Angleterre, si un groupe rock raconte qu’il a visité un musée, il est considéré comme arty », se moque Barman dans une interview donnée en mars 1999. Et c’est vrai que s’ils comptaient conquérir le monde anglo-saxon, Deus étaient bien loin de la complaisance qui peut caractériser la « brit-pop », même s’il y a toujours eu de la pop dans leur son. In a Bar, Under The Sea (1995) résultait de leur collaboration avec le musicien américain Eric Drew Feldman, illuminé qui avait été claviériste et bassiste chez Captain Beefheart au début des années 80. Etant donné le chaos qui est supposé avoir régné dans le stuidio au moment d’In a Bar…, le résultat fut inespéré et la presse salua unanimement. Plein de sonorités originales et plutôt long (une heure) il démontrait un groupe non seulement inspiré mais aussi prolifique, voire ambitieux. Particulièrement bien vendu en Belgique, ce disque leur permit aussi de gagner une stature internationale.

Après cela, un groupe soudé aurait peut être cédé à la pression et fait n’importe quoi. Mais dans le cas de Deus, deux membres fondateurs s’en vont après In a Bar, Under The Sea. Malchance ou simple occasion de se renouveller, il a fallu trouver « d’autres moteurs pour la machine Deus ». Barman se réfugie en Andalousie, et écrit ce qui va devenir The Ideal Crash alors qu’il est tourmenté par des problèmes personnels. S’adjoignant le producteur Dave Bothrill qui officie pour Peter Gabriel au sein de son label Real World, Deus a une occasion en or pour être soudain estampillé world music tout en développant sa parure pop de manière à faire verdir n’importe quel nom de la scène anglaise de jalousie. Il va y avoir un twist cependant ; le disque est enregistré à Ronda, un petit village espagnol, sur un huit pistes…

The Ideal Crash prouve avant tout les qualités de Barman comme songwriter ; même si l’on peut trouver des antécédents dans les deux premiers albums du groupe belge, c’est ici une constante ; One Advice, Space, Instant Street ou The Magic Hour sont des morceaux de pop étirée mais royale et profondément marquante. Mais ce disque est aussi celui qui le premier issu d’un véritable groupe, enfin soudé. « On a fait quand même aujourd’ hui 160 concerts ensemble. Il est donc normal que cet album soit plus cohérent et accessible », explique t-il en 1999, au moment de la parution du disque. En effet, les arrangements sont plus simples qu’avant (et après), l’écriture est décomplexée et tout semble s’écouler naturellement.

Instant Street est la pièce maîtresse du disque. Selon Barman, elle symbolise son impossibilité à voir Deus depuis l’extérieur ; sa nécessité d’avoir toujours un point de vue interne. Elle démarre de manière très légère, avant que la décadence qui fait la marque du groupe depuis ses origines (Worst Case Scenario était déjà particulièrement excentrique mais spectaculauire et passionnant) se greffe au détour d’une mélodie qui ne se dégage qu’après quatre minutes de pop-song parfaite, et enfle peu à peu pour devenir sauvage tout en évitant la cacophonie. Très bien construit, le titre concentre toutes les qualités qui font la musique de Deus, et qui la font culminer à ce point précis. Les différentes pièces sont souvent charpentées autour d’une montée en puissance irrésistible, et alternent une série de motifs mélodiques , en gardant la tête haute et une élégance propre.

Chaque morceau compte et mérite des écoutes répétées, jusqu’à cette Dream Sequence qui rappelle que le chaos peut ressurgir et le groupe redevenir grimaçant à la fin. Put the Freaks up Front est rageuse et téméraire – un larsen en guise d’ouverture -, effrayante avant que le refrain ne balaie toutes les appréhensions. C’est le côté cracheur de feu de Barman qui s’en échappe, son ressentiment (il venait de terminer une relation de sept ans). Mais le groupe, recentré autour de Barman et du guitariste écossais Craig Ward, excelle aussi, chose rare, sur les morceaux plus calmes et dépouillés (on ne peut pas vraiment parler de ballades, la musique de Deus s’affranchit de ce genre de considérations) comme Magdalena ou Sister Dew, progressifs comme le reste du disque. One Advice, Space est un titre inclassable basé sur des accords de guitare glissant dans l’abîme, embelli de clavier parfaitement dosé. L’ambiance de type lounge y est importante. Everybody’s Weird emprunte une voie un peu similaire dans l’esprit, mais avec d’autres moyens ; c’est peut-être le seul titre qui n’ait pas été composé à la guitare sèche – instrument que Barman revendique comme étant son favori. On peut ajouter le surréaliste Let’s See who Goes Down First, à l’ambiance plus noire, et basé sur un échantillon enregistré par le groupe. Très peu d’électronique, même si l’on peut retrouver un peu de la poésie et des textures qui parcourent le travail des groupes issus du label 4AD.

Les ambiances, soulignées de cordes, de claviers et de cors, sont très importantes, et elle amènent à ce qui fait de The Ideal Crash un très grand disque ; sa constance. Bénéficiant d’un soin de chaque instant, il donne l’impression d’un véritable voyage, où l’on se laisse aller à des mouvances sans défaut. Le choix initial de ne pas utiliser de gros moyens se retrouve, au final, dans sa légèreté particulière. Le morceau titre est encore une preuve de l’incroyable bon goût de production qui parcourt le disque. Ainsi, c’est parfois riche, mais toujours plein d’espaces, de souffles. Le farniente espagnol dont Barman n’a pas manqué d’évoquer l’influence sur le résultat des séances d’enregistrement, on le retrouve dans un certain flottement, un sentiment délicieux qui apporte sa touche finale au chef-d’œuvre de Deus.


  • Parution : 1999

  • Label : Island

  • Production : Dave Bothrill, Deus

  • Genre : Folk-Rock surréaliste

  • A écouter : Instant Street, One Advice, Space, The Magic Hour



  • Appréciation : Monumental

  • Note : 8.25/10

  • Qualités : soigné, surréaliste

vendredi 22 janvier 2010

Megafaun - Gather, Form and Fly





L’un des morceaux les plus forts de ce disque, Solid Ground, conseille malicieusement « plant that flag on solid ground ». Pourtant, c’est en terrain glissant que s’aventure le trio Megafaun, et l’adresse avec laquelle ils parviennent finalement une œuvre cohérente et passionnante, associant banjo, blues et collages variés, fascine. Solid Ground, par exemple, a les attraits d’un morceau de blues répétitif, si ce n’était ce solo d’harmonica strident – l’une des mille excentricités parfaitement à leur place entre les somptueuses ambiances pastorales et les harmonieux refrains, et avant que les choses semblent ne basculer pour de bon – quand vous entendez l’eau couler, c’est que vous y êtes. Si les fondations du disque sont bien familières, c’est l’ambition évidente de Megafaun que de créer un espace à eux, où les règles sont fixées par leur imagination.

Gather, Form and Fly commence, avec Bella Marie, par poser les bases d’un folk sauvage, interprété surtout au banjo, qui n’est pas sans rappeller que les trois membres du groupe furent, avant Megafaun, les coéquipiers de Justin Vernon (Bon Iver) au sein d’une formation obscure (DeYarmon Edison). A partir de ce point, qui embrasse avec plus de discrétion qu’ensuite les libertés artistiques auxquelles ils prétendent, et qui donne toute de même deux morceaux magnifiquement équilibrés (Kaufman’s Ballad et The Fade), l’identité du groupe va sans cesse être menacée ; pour finalement leur donner une pertinence, un originalité qui les démarque clairement de la production folk habituelle.

Impressions of the Past, le premier signe que les choses peuvent sérieusement devenir intéressantes, est un titre de presque six minutes, versatile et virtuose, varié dans son instrumentation – violoncelles, piano… - qui montre qu’au-delà de leur amour pour les chansons Appalachiennes (les deux premiers titres) le trio est aussi attaché à une tradition musicale. Cet aspect traditionnel est combiné avec bonheur aux méthodes du jazz ; des thèmes qui se succèdent et ne se ressemblent pas, mais comme le disque pris dans son ensemble, parviennent à former un tout cohérent. Impressions…, qui commence par proposer une bonne dizaine de trames différentes (quasiment un disque à lui tout seul) prouve, si besoin était, que l’inspiration mélodique n’est pas le point faible de Megafaun. Mais, comme ailleurs, ce ne serait pas tellement remarquable s’il n’y avait quantité de détails attachants, de départs en fanfarre et de micro-chaos parfaitement gérés, un, paysage complexe et amusant qui demande à être écouté et réecouté.

The Process engage un nouveau mouvement en avant, en se dirigeant vers un country-blues sympathique. La quantité des éléments qui sont mis en jeu en font une pièce de doux psychédélisme.


Enfin, la fameuse eau qui coule. Et dont les gouttes forment rapidement une improbable voie musicale, avant que cela ne soit balayé pas des oiseaux, à nouveau la pluie. Enfin,un chœur s’élève : « I have been swallowing you inside the darkness hour ». Les manipulations qui suivent, et se succèdent, s’accompagnent miasmes d’une voix maintenant complètement hors de son élément. Au bout d’une miçnute et demie, retour à la normale. Le piano est joué fort comme sur un titre inaugurateur de Pink Floyd. S’ensuit le morceau titre, qui alterne banjo mollasson et longues plages de silence. A partir de là, le trio ne fait qu’affirmer son triomphe, que ce soit avec le toujours ambivalent Columns – où l’on voit le familier et le chaleureux céder le champ à des expériences de science fiction presque angoissantes – et ce jusqu'à Guns, où les voix sont de nouveau réunies : "All we'll ever be, all we'll ever need".

Finalement, la dichotomie entre improvisation et écriture, instrumentation synthétique et acoustique, finit par s’estomper. On se souvient d’Anja Plaschg, l’autrichienne qui, l’an dernier, avait osé intégrer au sein de son disque de chansons glacées une pièce totalement dénuée de vie, et pourtant pleine d’expressivité – et révélant une musicalité dont le prisme a des facettes dénuées de couleur. Sur Gather, Form and Fly, cette dualité est là comme pour mettre en évidence, à d’autres moments, avec davantage de pertinence et de précision, l’énergie vitale et spontanée qui est au centre du genre folk.

La simple ingéniosité de Megafaun s’étant jusqu’a la pochette du disque , qui marche comme carré mais mieux encore comme losange, et qui confirme de façon subtile leurs engagements ; parvenir, à travers une discrète ambiguité, sans perdre l’équilibre, à nous étonner.



  • Parution : 21 juillet 2009
  • Label : Crammed Discs
  • A écouter : Kaufmans Ballad, Solid Ground, Guns


  • Appréciation : Méritant
  • Note : 6.50/10
  • Qualités : original, surréalisme

mardi 13 octobre 2009

{archive} Roy Harper - Stormcock


"Stormcock was born in 1969 as I began to stretch my wings. »… Stormcock est un vieux nom anglais pour un genre de grive ayant la particularité de chanter fort et mélodieux surtout en cas de mauvais temps. Et Roy Harper, à la tête des quatre pièces de ce disque, est un bel oiseau. Quatre énormes pièces dont on désire bien vite connaître toute l’histoire.

Roy Harper a produit son premier disque, Sophisticated Beggar, comme l’exercice d’un musicien de cabaret qui avait l’habitude de jouer dans un endroit appelé Les Cousins. Cependant, dès son second disque Come Out Fighting Genghis Smith, il va s’aventurer dans une musique plus progressive, avec une pièce à l’écriture engagée – « longer statement » de onze minutes, Circle.

Aussitôt insatisfait du travail qu’il vient d’accomplir, il va créer avec Folkjokeopus sa première aventure épique.

Le disque donnait dans l’éclectisme et pêchait d’être légèrement inégal – montrant la fascination de Harper pour un mysticisme oriental comme pour les Beatles, mais encore illustrant son inclinaison pour les numéros jusqu’au-boutistes (avec, un blues de dix-sept minutes qui s’élève en spirale, Mc Goohan’s Blues – ou un titre quasi-instrumental de huit minutes, One for All). Les paroles révélaient un humaniste de gauche, ferme opposant à l’ordre et la justice établis.

Hantée, She’s the One était aussi une excellente chanson, ce qu’on pourrait appeler du pur Roy Harper - fiévreux. Chacune dans son style, les morceaux du disque proposaient des tableaux obsédés par la perfection ; le souffle épique, le registre dense y était contrebalancé par des morceaux plus légers – Exercising Some Control, Manana.

Alors que Roy est ensuite pris sous l’aile de EMI par intermédiaire de la maison de disques Harvest, il va produire un disque – Flat Baroque and Berserk - plus accessible mais toujours très exigeant et brûlant au niveau lyrique, avec notamment la chanson I Hate The White Man.

Stormcock a, entre autres, ce même genre d’exigence. Roy Harper y laisse son appréhension vagabonder. Dressé contre la cruauté, après les manifestations qui fustigeaient la guerre au VietNam – en 68, à Grosvenor Square, dans le quartier de Mayfair à Londres, Harper y était, et Mick Jagger aussi.

Cet album, on peut le suspecter, est aussi une vraie machine de guerre autour de l’ego de l’artiste, qui ne parvient pas, malgré d’excellents travaux comme Flat, Baroque and Berserk, à obtenir une grande reconnaissance.

Stormcock est conçu comme une suite de quatre morceaux, majoritairement faits de la voix et de la guitare de Roy Harper - l'étiquette folk y est encore plutôt évidente. Cependant, la longueur et l'ajout de divers instruments, comme le hautbois, allait faire de ce disque une nouvelle étape dans l'histoire de la musique folk, l'amenant à de nouveaux idéaux orchestraux.

Si l'ambition de Harper avec Stormcock est d'abord personnelle - laisser sa marque dans un paysage envahi par les groupes énormes, elle est aussi d'apporter quelque chose à genre musical dont il se montre largement insatisfait. "I was listening to Crosby, Stills and Nash and The Beatles at the time and thinking, They're not saying it properly !" En réalité, l'artiste trouvait trop peu marquantes les chansons de ces groupes à cause de leurs formats courts et de leur idéalisme évaporé. Ces travaux faisaient pour lui peu de sens. C'est bien l'esprit des années 60 qui est combattu par Harper dans cette réflexion ; il y a la volonté de faire une musique plus responsable. A la recherche d'images plus fortes, il va trouver Lennon meilleur, quoiqu’imparfait.

Stormcock concrétise son projet d'amener la musique populaire plus loin, en dispensant des images plus fortes. Le format des morceaux ne signifie donc pas que le contenu soit dilué ; en réalité c'est un disque qui dure conventionnellement quarante minutes - et n'est donc pas tant un happening de forme qu'une volonté de révolution sur le fond. A sa façon, Robert Wyatt, autre musicien anglais culte, produisit un travail dans le même esprit avec Rock Bottom. (Ce que je qualifierais de happening de forme, c’est un disque du genre de Tales from Topographic Oceans, de Yes).

Roy Harper apparaît comme un personnage un peu réservé – peut être prisonnier de son égo qu’il ne veut partager -, réaliste et très ambitieux. Il est aussi un excellent musicien ; non content d’écrire pour les quatre pièces de Stormcock des histoires qui débordent à dessein le statut de simples chansons – sans effort apparent, Bob Dylan a fait de même, à sa façon, avec Desolation Row, sur Highway 61 RevisitedHarper fait preuve d’une endurance et d’une dextérités seulement égalées par son aptitude à toujours revenir sur les bases qu’il commence par poser.

Pour s’en tenir aux paroles, Hors d’Oeuvres évoque le cas d’un criminel qui fut condamné à mort après avoir défendu son propre cas pendant dix ans, ce qui fit de lui, virtuellement, un avocat.

One Man Rock’n Roll band (écrit pendant un pèlerinage à Big Sur, la terre Californienne célébrée par Kerouac, dont Harper est admirateur), met en scène toute une série de personnages. The Total Stranger, Johnny Soldier, The Grandad, Nero et le Cardinal Doomsday, qui dessinent la futilité du conflit au VietNam, tel qu’il a été pointé au cours de la fameuse manifestation de mars 68. Roy Harper se considérait comme un témoin privilégié des évènements, sentant qu’il avait pu vivre la violence telle qu’elle éclata au moment des manifestations. Il dira d’ailleurs : « I wanted to broadcast injustice to the world because i knew what injustice felt like ».

The Same Old Rock s’atèle à « la grande désillusion de la religion organisée. » Quant à Me and My Woman, il questionne le refus de l’humanité à se mettre face aux problèmes environnementaux que cause sa présence.

Attaquant l’hypocrisie et la nécessité d’une politique de spectacle, Harper brûle son talent en images surréalistes mais aussi réalistes – une époque menacée par le mysticisme à la crédibilité fragile de Yes, de David BowieZiggy Stardust, vous connaissez ? - ou même de l’ami guitariste de Roy Harper, Jimmy Page. C’est un déluge d’idées qui forme, jusqu’à la chanson épique Me and My Woman, un tableau de talent cru.

Le travail narratif rendu par la musique composée est supérieur tout ce que Harper a fait auparavant. Ces compositions sont des échafaudages solides, de l’architecture ; plutôt que simplement aller de l’avant, Harper façonne différents paysages. C’est particulièrement visible dans les deux pièces les plus longues, qui semblent contenir plusieurs chansons emboitées, nous donnant la sensation que Harper a ouvert tout les tiroirs de son esprit, a mobilisé toutes ses forces. Cette nouvelle complexité, dans The Same Old Rock ou Me and My Woman – inspiré par Wagner -, témoigne des progrès de l’artiste depuis son blues de plus d’un quart d’heure sur Folkjokeopus, qui, bien que passionnant, était, si l’on parle de stricte musicalité, répétitif. Ou, au moins, il y manquait l'orchestration qui fait de Me and My Woman une pièce néo-classique.

Page, sous le pseudonyme de S. Flavius Mercurius, y joue un mercenaire de qualité, apportant pour The Same Old Rock un riff digne de Led Zeppelin et un solo que Roy, déjà, l’imaginait jouer en écrivant le morceau. Page et ses pairs ont d’ailleurs enregistré une chanson hommage à Harper – qui a aussi influencé Pink Floyd aux alentours de 1971.

Le travail de Harper est aussi porté sur la voix, ce que Mc Goohan's Blues illustrait déjà de façon excellente. Le musicien se pose dans la catégorie des rebelles vocaux, ceux qui, à la suite de Dylan, n’ont plus craint d’émettre ce que leurs détracteurs ont considéré comme des plaintes davantage que comme du chant. Souvent sur le fil de rasoir, la voix de ce disque se soucie peu d’être dans le ton, aillant sa propre et remarquable personnalité, et sa fragilité. L’alchimie opère aussitôt. Le prouve Hors d’œuvres, qui, par un habile jeu de crescendo, permet à Harper d’escalader peu à peu des échelons imaginaires de son art. En même temps, le morceau garde cette étrange léthargie que possède, par exemple, Fearless, sur Meddle de Pink Floyd.

Travail commencé au beau milieu d’une fièvre créatrice, il est probable que Stormcock a été difficile en gestation. Tout, dans le sens aigu de la perfection qui s’en dégage, indique les monstrueux maux de tête qu’a pu avoir Harper. Même si sur quelques passages il semble se fier à son instinct qui est un penchant pour grandeur, instrumentalité et mysticisme – la deuxième moitié de The Same Old Rock – donner tête et sens à de telles délibérations demande du souffle. Il est su, par exemple, que les méthodes d’enregistrement rudimentaires ont obligé à concevoir Me and My Woman en deux parties, à cause de sa longueur avant de les relier par une note de hautbois, ce qui a été très long à mettre en place.

L’énergie que l’on dit Harper avoir alors consumée est semblable à celle qu’a mise Lou Reed dans Berlin, un autre genre de revanche sur l’adversité. Mais comment exister, sinon, face aux archétypes immenses que constituaient les Stones, etc.?

Harper a compris que la musique qu’il jouait, si elle pouvait être naturelle et spontanée, devait tout de même dégager une intelligence particulière et qu’il lui fallait travailler à multiplier les idées en amont. C’est à cette époque que son nés les premiers albums concept, provenant d’artistes – The Pretty Things, The Who – qui sentaient que là, sur l’écriture, sur l’histoire qu’allait raconter leur disque, se jouerait la nouvelle concurrence. Stormcock n’a pas joué autour d’un thème, mais c’est le talent brut que Harper a montré, avec une once de prétention, mais tout à son avantage ; il a réalisé un disque capable de rivaliser avec les grands noms d’alors et d'en surpasser beaucoup en originalité.

Le problème qui s’est posé à la parution du disque concernait le fait qu’il était impossible d’en extraire un single, étant donné qu’il s’agissait d’une pièce de musique soudée. Cela déplut fortement à la maison de disque, qui comptait bien exploiter la maigre popularité que Harper avait gagnée à être cité dans un titre de Led Zeppelin paru l’année précédente, Hats Off to Roy Harper.

Cependant le cas de Roy était assez enviable si l’on considère que d’autres troubadours, incapables de se plier au « jeu de l’exercice stylisé » entrainé par les plus gros vendeurs de disques, n’auront même pas la même chance. Nick Drake, par exemple. Et Bob Dylan lui-même ne ressurgira qu’en 1975 avec son sang froid habituel, disant très justement qu’il ne fait qu’écrire des chansons. On ne lui en demande pas plus, et pourtant, personne, sur la durée, ne rivalise avec lui.

Quand la concurrence étouffe le talent – et en fabrique quelques cimes…

L’oiseau n’a pas tout à fait cessé de chanter. Il a accompagné, en 2007, l’un de ses élèves spirituelles ; Joanna Newsom, qui avec Ys a produit un disque parfait et quelque part ressemblant à Stormcock.
  • Parution : 1971
  • Label : Science Friction
  • A écouter : The Same Old Rock

jeudi 1 octobre 2009

Richard Hawley - Truelove's Gutter (2009)


Parution : 6 octobre 2009
Label : Mute
Genre : Crooner, Blues
A écouter : Open up Your Door, Don’t Get Hung up in your Soul, Remorse Code

7.50/10
Qualités : élégant, pénétrant, nocturne, rétro, apaisé

Truelove’s Gutter est un disque remarquable par la force de ses textes. C’est un album d'auteur qui est, musicalement également, très intéressant, avec l’utilisation de scie musicale, des ondes Martenot (popularisées par Radiohead, c’est l’ancêtre du synthétiseur qui émet un son proche de la voix humaine), et, surtout, de l’harmonica de verre, qui évoque un peu le son d’une coupe de crystal sur lequel on passe un doigt mouillé. « Je voulais un son pour illustrer le soleil qui se lève », dit Hawley. Il s’est lassé des cordes qui habitaient abondamment ses précédents disques.

L’introduction du disque, As the Dawn Breaks, est un magnifique note d’harmonica vibrante, où l’on entend aussi quelques chants d’oiseau ; le thème est ainsi tout simplement dessiné. Puis, lentement, la voix de Hawley se met en route, qui, de registre baryton, évoque celle de Bill Callahan : « As the dawn breaks, over roof slates, hope hung on every washing line… » On se dit que c’est exactement le genre de compagnie qui nous plairait au cœur d’une ville de bruines et de fumée comme Londres. Avec Open Up your Door, le deuxième morceau, ce sont des trésors de générosité toute en retenue, de douce rêverie qui deviennent bientôt, dans le cœur, de grandes chansons. A ce stade commence un voyage quelque part entre les glorieuses années cinquante et les ruines d’aujourd’hui.

Ce n’est pas du rock, plutôt l'idéal dénuement, mâtiné d’ondes Martenot sifflantes, pour habiller une personnalité toute cendres, fumée et feu.

La cinquantaine peut être difficile à passer lorsqu’il faut trouver sa voix en musique – Nick Cave, par exemple, l’a fait à sa manière avec No Pussy Blues, au sein de Grinderman ; il se posait en cinquantenaire frustré de ne pouvoir s’attirer les charmes de sa femme cible. Jarvis Cocker, le co-leader du groupe Pulp avec Hawley, s’est transformé sur son nouveau disque en homme d’autorité, urbain et moderne, appréciateur de ses années de jeunesse, ne renonçant pas à quelques conquêtes passées. C’est vouloir demeurer vif dans le temps qui court, quels qu’en soient les inconvénients. 

Ashes on the Fire a l'air d’une grande chanson de Johnny Cash. C’est dire si Hawley parvient à trouver le ton juste. A ce point enfoncé dans le sentier brumeux et solitaire de Truelove’s Gutter (Le poète Thomas Truelove parlait dans l’un de ses textes d’une gouttière à Sheffield ou l’on jetait ses déchets). Les chansons de Hawley sont d'une simplicité frappante, telles que, n’ayant pas coutume de parler ni d’entendre l’anglais, on puisse tout de même les comprendre ; pétries de vieilles manières, à la façon d’un Morrissey : « You’re the beauty of the town ». Les vers enchâssés en rimes sont souvent remarquables, parfois joueurs dans cette diction épurée. «Those white lies made your eyes white/ I’m likewise on those white lies » sur Remorse Code. Un tel titre, comme le final Don’t You Cry, installe un superbe confort.

Hawley a grandi en écoutant Elvis Presley et il est le fils d'un d’un musicien de blues - c'est le matériau à l’origine de sa sensibilité. Son art s’exprime aussi dans sa manière de travailler les notes sa diction comme lorsqu’il répète « baby » sur Don’t Get Hung up in your Soul. Ce n’est pas du rock, plutôt l'idéal dénuement, mâtiné d’ondes Martenot sifflantes, pour habiller une personnalité toute cendres, fumée et feu. Les ondes Martenot procurent une introduction au bord du surréalisme à Soldier On. C’est ainsi ; en reprenant à son compte, avec personnalité, une atmosphère pénétrante, Hawley transforme son disque en reconstitution. Cette poésie ne manque pas de s’envoler, sur Open Up Your Door ou Soldier On, en grandes envolées lyriques.

« It was your birthday yesterday, i did a gift that almost took your breath away » est la ligne magistrale qui ouvre For Your Lover Give Some Time. Il touche alors son entourage de la même émotivité que celle qu’il incarne, celle d’un authentique rêveur.




    mercredi 30 septembre 2009

    {archive} Pixies - Surfer Rosa

    Rien à ajouter à l'excellente chronique de Nicolas disponible à cette adresse :
    http://www.albumrock.net/critiquesalbums/surfer-rosa-452.html

    Et que je publie ici.

    "On le sait, je le sais, vous le savez, les années 80 ont été pour le rock une période proprement calamiteuse. Lente agonie du punk, mort brutale de la coldwave, extermination du progressif, recul inexorable du hard rock au profit du metal (une bonne ou une mauvaise affaire selon les chapelles), cette décennie sinistrée n'a pas hésité à sacrifier un Ian Gillian (Deep Purple, ndt), un Roger Waters ou un Steven Tyler au profit d'une Madonna bitchy, d'un Prince fadasse ou d'un Michael "Aouhhhh !" Jackson. Pourtant, les eighties ont aussi engendré, envers et contre tout (et probablement de façon réactionnelle), quelques manifestes rock parmi les plus percutants de ces cinquante dernières années, et Surfer Rosa, premier coup de boutoir de ces allumés de Pixies, en fait incontestablement partie.

    On se demande d'ailleurs bien par quel miracle un tel brûlot a-t-il pu éclore dans un contexte aussi désastreux. A y regarder de plus prêt, la solution semble uniquement tenir au hasard des rencontres, comme c'est souvent le cas lors de la genèse des groupes cultes. Si Charles Thompson (alias Black Francis) et Joey Santiago n'avaient pas été copains de chambrée à la fac (et accessoirement jammeurs du Dimanche), si Kim Deal n'avait pas été la seule personne à répondre à l'annonce des deux premiers pour jouer de la basse au sein d'un groupe de rock, si cette même Kim Deal n'avait pas sympathisé avec David Lovering, batteur et vieux pote de son mari, le jour même où elle convolait en justes noces, les Pixies n'auraient jamais vu le jour. C'est aussi simple que cela. Ce groupe n'est rien d'autre que la résultante d'une rencontre fortuite entre quatre très fortes personnalités que la fatalité a mises sur le même chemin. Comment imaginer sinon qu'un petit chauve énervé, un fils d'immigré Philippin taciturne, une laborantine susceptible et un électricien débonnaire aient pu s'associer pour engendrer l'une des formations les plus influentes de sa génération, sans laquelle Nirvana et les Smashing Pumpkins - entre autres - n'auraient été que l'ombre d'eux-même ? Comment expliquer sinon l'émergence de ce rock proprement unique, fusion improbable du punk hardcore de Hüsker Dü, de la pop des Beatles, du glam excentrique de David Bowie, du metal progressif de Rush ou de la folk de Peter, Paul and Mary ?

    La folie des Pixies doit évidemment beaucoup à la personnalité pour le moins hors norme de Black Francis, à son goût pour les textes surréalistes, sa passion pour le catholicisme, sa fascination pour les déviances psychiques comme le voyeurisme, l'auto-mutilation ou l'inceste ; mais aussi et surtout à la façon qu'il a de donner vie à ses écrits, à son timbre de fausset sans cesse sur la corde raide, à ses soubresauts de voix imprévisibles et à ses hurlements féroces dignes du plus dangereux des aliénés. Mais réduire le combo au seul futur Frank Black serait une grossière erreur. Rares en effet sont les groupes à avoir su si bien capturer la singularité propre à chacun de leurs membres. Si Black explose le rythme des morceaux par sa diction chaotique et ses riffs cocaïnés, c'est bel et bien Kim Deal qui cimente la musique du groupe tant par ses lignes de basses alpaguant les mélodies que par ses chœurs d'une grande pureté, oasis de délicatesse dans ce royal bordel. Là-dessus, la puissance de feu de Lovering se révèle absolument nécessaire pour contenir les saillies détructurées de la guitare de Santiago, qui s'entortille sournoisement autour des autres instruments pour mieux s'en extirper sans crier gare en électrisant tout ce qu'elle frôle. Les lutins de Boston sont comme du lait sur le feu : brûlants et imprévisibles. Mais aussi - et surtout - fichtrement doués.

    Avant de mettre en boîte ce premier album coup de poing, les Pixies pouvaient déjà se targuer de posséder une solide réputation dans le Massachusetts, principalement en raisons de lives échevelés dont ils s'étaient rendus coupables et qui leur avaient valu de décrocher la première partie de la tournée de leurs idoles, les Throwing Muse, en 1986. C'est lors de l'un de ces fameux concerts qu'un producteur du nom de Gary Smith les alpagua et se mit en tête les faire signer sur le champ chez 4AD Records, ayant immédiatement repéré leur énorme potentiel. Quelques semaines plus tard, dix huit titres furent mis sur bande aux studios Fort Apache en à peine trois jours d'enregistrement, réalisant la fameuse Purple Tape de laquelle furent extraits les huit morceaux de Come On Pilgrim, premier EP officiel du groupe. Si le boulot de Smith fut considéré comme satisfaisant par le quatuor, l'individu fut en revanche jugé trop regardant sur ses honoraires pour pouvoir être reconduit au poste de producteur sur le futur album. C'est alors que Ivo Watts-Russel, patron du label 4AD, se vit souffler l'idée d'embaucher à sa place un certain Steve Albini, obscur musicien hardcore à forte affinité indu, ex leader des vénéneux Big Black et accessoirement producteur à ses heures perdues. En matière de rock, les affaires sont parfois rondement menées, et de fait il n'a fallu qu'une seule soirée chez David Lovering, soirée aussi impromptue qu'alcoolisée, pour qu'Albini se lance dans l'aventure. Le lendemain, les Pixies étaient en studio, et Surfer Rosa vit le jour dix nuits et 10.000 dollars plus tard. Une paille.

    Beaucoup de disques cultes se laissent apprivoiser sans effort, mais tel n'est pas le cas de l'album à l'andalouse dépoitraillée. Preuve de son jusqu'au boutisme sonore et de son atypie foutraque, Surfer Rosa choque, bouscule, dérange, et rejoint sur ce point le style extrémiste de Come On Pilgrim. En comparaison, Doolittle, son successeur, se révèle presque mainstream. La faute (si l'on peut dire) à une production made in Albini proprement radicale, misant tout sur un lo-fi incisif, ratissant les parties vocales pour les réduire au minimum vital, démultipliant le volume de la basse, acérant les giclées de guitares telles des lames de machettes mexicaines, et surtout plaçant la batterie au tout premier plan. De fait, la sonorité des caisses de Lovering sur cet album est tout bonnement herculéenne, il n'y a qu'à se passer l'introduction colossale de Bone Machine pour s'en rendre compte. Aussi lourde que brutale, aussi cinglante que massive, cette chappe de percussions fit rapidement la renommée de Steve Albini et fut l'argument décisif qui poussa Kurt Cobain à engager le bonhomme pour produire plus tard In Utero. De même pour Pure des Jesus Lizard, ou Rid Of Me de PJ Harvey. Mais le rendu technique de la galette n'explique pas à lui seul l'étrange ambivalence que l'on éprouve en l'écoutant, de cette ambivalence qui vous fait vous demander si, vous aussi, vous n'êtes pas en train de devenir complètement cinglé. Surfer Rosa a été conçu à l'instinct tant pour pulvériser les conventions que pour repousser les extrèmes. Ainsi en est-il de ces rythmiques punk complètement allumées, de ces chansons transpirant une démence aussi étrange qu'hilarante, mais aussi des éclats de voix hystériques de Black Francis et des grondements erratiques de la 6 cordes de Santiago. Il n'y a qu'à écouter les trésors de surréalisme déployés par des morceaux comme Something Against You, Broken Face, Oh My Golly! et Vamos (déjà présent sur Come On Pilgrim dans une version plus courte) pour prendre toute la mesure de ce disque hors norme. Le dernier titre, surtout, se pose en véritable manifeste pixiesien dans toute son excentricité, avec ses textes hispaniques sans queue ni tête, ses riffs dissonnants, sa batterie métronomique et son époustoufflant concert de hurlements copyright Black.

    Puis, au fur et à mesure que les écoutes s'enchaînent, on se rend compte qu'il y a plus, bien plus qu'une folie incontrôlée chez les lutins de Boston. On y découvre des chansons, des vraies de vraies, avec des lignes mélodiques en béton armé, de petites rengaines rapidement expédiées (esprit punk oblige) mais qui n'ont pas leur pareil pour nous trotter dans la tête à toute heure de la journée. Et c'est à ce moment que l'on appréhende le mieux la place absolument primordiale qu'occupe Kim Deal dans la formation. Sur River Euphrates, par exemple, même si Black assure un show vocal assez délirant, les choeurs tendus et asphyxiants de la bassiste aimantent l'attention et tractent le titre vers des sommets insoupçonnés. Kim est également l'auteur (et la chanteuse) d'un petit bijou pop répondant au nom de Gigantic, jolie ritournelle sur fond de grosses guitares imposant d'emblée la marque de fabrique la plus fameuse des Pixies : couplets calmes et refrains puissants. Oui, ce schéma qui nous semble si galvaudé de nos jours, ce schéma ultérieurement vulgarisé par un certain Smells Like Teen Spirit, ce sont eux qui l'ont inventé. Quoi qu'il en soit, ce titre représente la seule contribution de Deal au groupe. Mais dans le genre mélodies imparables, Black Francis ne s'en sort pas trop mal non plus, merci pour lui. Que ce soit dans le pamphlet barge martelé avec toute la conviction d'un détraqué (Bone Machine), le brulôt alternatif au refrain incandescent (Break My Body), le gros délire d'adolescent cancanné avec passion (Tony's Theme) ou encore la ligne de guitare qui tue transportant un duo vocal en apnée (Brick Is Red), la fibre musicale du chauve fait déjà merveille. Et puis il y a Where Is My Mind, le tube le plus connu du quatuor (bien aidé en cela par son apparition dans la BO de Fight Club), superbe morceau inspiré à Black Francis alors qu'il faisait de la plongée sous-marine à Porto Rico et qu'il s'étonnait de l'absence de réaction belliqueuse des poissons dont il dérangeait l'habitat. Placé en plein milieu de l'album, tel une bouée de sauvetage lancée à l'auditeur en détresse, il offre un instant de répit et de contemplation dans tout ce foutoir sonore grâce à la limpidité de son hymne électrique et à ses choeurs évanescents.

    A sa sortie, Surfer Rosa fût un flop commercial assez retentissant, et ne fut distribué dans un premier temps qu'en Angleterre avant que Rough Trade Records ne sorte l'album couplé à Come On Pilgrim aux Etats Unis - c'est d'ailleurs sous cette forme duale qu'on peut le trouver actuellement dans le commerce. Pourtant, le disque n'est pas longtemps passé inaperçu parmi les rockeurs, c'est le moins qu'on puisse dire. Il représente la meilleure carte de visite que pouvait se fabriquer Steve Albini pour démontrer l'étendue de son talent de producteur. Kurt Cobain lui-même affirma que la sonorité de l'album, sa dynamique novatrice et cette alliance entre gros son et mélodies pop avait eu un impact très fort sur la genèse de Nevermind. Quant à Billy Corgan, il a trouvé dans cette galette la motivation suffisante pour franchir le pas et lancer ses Smashing Pumpkins sur les rails. C'est dire si le premier album des Pixies a frappé fort là où ça faisait mal, réalisant une agression aussi barrée que joviale, aussi percuttante que jouissive. Un véritable sommet du rock alternatif, et la parfaite définition d'un abum culte, en quelque sorte. "
    • Parution : 21 mars 1988
    • Label : 4 AD
    • Producteur : Steve Albini
    • A écouter : Bone Machine, Where is My Mind, Gigantic, River Euphrates, Something Against You
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