article paru dans Trip tips n°22
“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”
James Vincent MCMORROW
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dimanche 8 novembre 2015
mercredi 19 juin 2013
Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (2ème partie)
Science-fiction
Dans
Moon, le film de Duncan Jones, on se souvient d'une scène mémorable
où le personnage joué par Sam Rockwell pilote son rover en portant
des lunettes de soleil... sur la lune. C'est un peu l'effet d'étrange
éblouissement que provoque l'écoute de Parallax, le dernier album
d'Atlas Sound – soit Bradford Cox tout seul -, paru en 2011. Il
faudrait seulement remplacer la lune par l'Islande. “Je l'ai écrit
en Islande, à la fin d'une tournée exténuante de Deerhunter. Les
autres voulaient tous voir les endroits touristiques du pays, tandis
que je ne me sentais pas très bien et que je ne quittais pas la
chambre de l'hotel. J'ai toujours en réserve des heures et des
heures de démos, j'ai simplement commencé à les assembler. J'ai
écrit Terra Incognita au sujet de cette expérience. Cette chanson
est venue en songeant à cette nuit étrange et fiévreuse.” On ne
sait pas s'il a éprouvé une rancune que le reste du groupe
l'abandonne ainsi. Sans doute était-ce tacite que là où le travail
de Deerhunter s'achevait, celui de Cox ne faisait que recommencer.
Comme Rockwell et ses clones, il y a quelque chose d'un léger
dédoublement de personnalité dans la relation entre ces deux
projets. La première responsabilité de Cox ces dernières années a
été de décider ce qui devait rester chez Deerhunter et ce qui
devait faire partie de son projet solitaire. Pourquoi He Would Have
Laughed, par exemple, se retrouve sur Halcyon Digest ? Elle a plus
d'une similitude avec Te Amo sur Parallax, qui revisite cette façon
d'utiliser une boucles de notes synthétisées et de poser sa voix
plus haut que d'habitude, de manière à ce que la chanson soit tout
à fait claire, dégagée. “Where did my
friends go? » s'interroge t-il de manière prémonitoire sur He
Would Have Laughed. Les deux albums sont parus à un an d'intervalle.
Parallax
est exceptionnellement cohérent ; Cox y montre sa capacité à
produire une musique qui n'a pas honte de sa vulnérabilité, de
dégager la plus grande solitude et la plus grande tristesse tout en
jouant sur l'attrait des mélodies. Terra
Incognita est au coeur de la seconde et meilleure face de l'album, le
point le plus éloigné de nous dans un voyage sonore euphorisant et
touchant qui révèle l'autre Bradford Cox, celui qui postait sur son
blog, en 2008, des versions de la chanson de Hank Williams I'm So
Lonesome i Could Cry ou du standard Blue Moon par Rodgers and Hart.
Parallax révèle un nouvelle fois le talent de Cox pour choisir ce
qui doit être enregistré pour l'album et comment le présenter.
“Voici 12 nouvelles chansons. Séquencez-les, faites en un album et
occupez-vous de l'artwork pour moi : ce serait complètement
différent si je me comportais ainsi, explique t-il à Larry
Fitzmaurice pour Pitchfork. Ce serait l'efficacité d'abord, il
faudrait que ça démarre sur les chapeaux de roue. Cela ne
m'intéresse pas. Mes disques favoris sont ceux que que j'ai détesté
la première fois que je les ai entendus.”
Parallax est son accomplissement de sonorisateur, le moment où
il sait utiliser à bon escient sa pallette de sons dans l'idée de
faire un album franc plutôt que de se dissimuler, révélant la
confiance qu'il porte à la simplicité réconfortante de son
écriture, et mise tout sur un alliage de gravité mais surtout de
légèreté, nous faisant presque oublier combien il est séparé du
monde.
Il
a une idée très précisie d'où vient cette séparation ; quelques
artistes underground clef lui ont insinué cette idée. “Trish
Keenan est l'épicentre de Parallax. Elle 'a dit, 'Pourquoi ne
fais-tu pas un album inspiré de science fiction ?” Elle m'a fait
écouter beaucoup de musique britannique inspirée de
science-fiction, me parlant aussi d'androgynie. Elle voulait que je
me décolore les cheveux. Ca me faisait rire, je lui disais 'Je ne
pense pas, je suis plutôt du côté de Neil Young et de l'honnêteté
radicale.' Et elle me répondait : 'Oui, mais n'importe qui peut en
faire autant'. La vérité, c'est qu'il y a eu beaucoup de situations
pendant l'enregsitrement de l'album, où je doutais vraiment de
moi-même, j'étais confus, et elle aurait été la première
personne que j'aurais appelée.” Parallax est dédié à Trish
Keenan comme Halcyon Digest était pour Jay Reatard. Keenan,
chanteuse vaporeuse du duo britannique Broadcast, signé sur Warp -
label de référence absolue pour la musique électronique inventive.
Découvrir Keenan et les atmosphères si particulières, à la fois
aériennes et nostalgiques, aussi lumineuses que tristes, de son
groupe, c'est comme si Cox, dans le film de Jones, avait enfin trouvé
sur la lune la base auxiliaire inhabitée qu'il ne soupçonnait pas,
une extension de son espace vital qu'il serait prêt à investir.
Parallax est constitué des poussières et des fantômes qu'il a
ramenés de ces excursions silencieuses. Des désirs de science
-fiction qui croisent le fer chez une autre de ses influences
directes, Bobby Conn.
Ecriture
automatique
On
ne pouvait rêver meilleur endroit pour croiser le glam-rock (un
genre de rock anglais dont T-Rex et les mannequins de Roxy Music
furent le paroxysme), et la science-fiction que Rise Up, un disque
grandiloquent pour un chanteur provocateur et flamboyant. La pochette
illustrée d'une ville futuristte baignée d'un grand soleil orange
et un morceau d'ouverture appelé 'Le crépuscule de l'empire'
donnent le ton. Leur musique révèle que Cox et Conn font partie du
même clan, une bande
constituée de ceux qui repoussent les codes laissés par le punk, la
new wave et la cold wave des années 1980 s'interdisant lois
physiques habituelles. Rise Up rendait cela possible par sa
simultanété hors du commun. Ses superpositions de glam-punk et de
new wave sont supportées par un enthousiasme à lui seul l'auteur de
refrains, traversés de sentiments d'obsession pour la santé et la
célébrité, de crise de l'inpiration par auto-absortion, de
paranoïa reliés de la façon la plus sous-jacente et
sous-culturelle à l'histoire contemporaine des Etats Unis.
Monomania, avec ses néons, ses vestes en cuir, et son ambiance
tatouée, est lui aussi ouvertement ressortissant d'une amérique qui
n'a pas vaincu les drogues de synthèse et autres démons des années
1980. Bradford Cox comme Bobby Conn n'ont rien a perdre : ils
préfèrent n'avoir que quelques amis que de faire partie d'une scène
musicale. S'ils doivent faire face à ce qu'il ressentent de
déliquescence artistique et émotionelle parmi leurs pairs, ils le
feront ressentir par leur musique étrange et flamboyante, aussi
détachée qu'adroite et capable de viser juste. Même si Cox ne se
clame pas l'Antichrist comme Bobby Conn sur scène (qui a écrit la
plus grosse partie de Rise Up selon cette perspective)...
Conn
parodie ainsi ceux qui cherchent à créer un courant artistique par
intérêt personnel, comme les surréalistes amenés par André
Breton. “II ne s'agissait que d'égo ! Remarque Cox. Le surréalisme
ressemble à une forme de sorcellerie adolescente. C'est, “Je veux
voir des chattes, je veux voir des seins, je veux que ça sorte de
mon subconsient, je veux explorer ma perversion, mais je veux
contrôler cette perversion.' Ils ont beaucoup parlé d'écriture
automatique, d'écriture guidée par l'inconscient, et j'ai
l'impression que la plus grosse partie de ce qu'ils faisaient s'en
tenait à leur volonté d'explorer et de contrôler ce qu'ils
trouvaient intéressant. Ils voulaient poser un droit d'auteur là
dessus, créer un mouvement.” Cependant, pour contacter Trish
Keenan par-delà la mort, Bradford avait aussi songé à l'écriture
automatique à la création de Parallax.
La
réponse artistique la plus logique à cette réflexion est de
refuser de participer à un quelconque mouvement ; parce que vous
êtes européen, ou bien américain, parce que vous êtes d'Atlanta
comme de New York, si vous ne créez pas vous-même une scène on
vous rattachera à l'une d'entre elles. C'était le message de Joey
Ramone. A New York en particulier, on pense à un certain héros qui
a longtemps dénigré en bloc toute appartenance, émasculant les
journalistes par sa seule attitude, avant de faire venir un jour la
ville à lui, rendant une sorte d'hommage et montrant comment la
sincérité et l'attachement triomphe de la méfiance et du mépris
(parfois justifié) de ses pairs à son égard. C'est Lou Reed,
l'album hommage s'appelle New York (1989), et son superbe second
disque, Berlin, avait subi un sort peu enviable en 1973.
Comme
Lou Reed, et comme David Bowie, Cox a choisi de confier la pochette
de Parallax à Mick Rock, s'exposant à l'imcompréhension de
certains 'amis'. Plus qu'une filiation par un état d'esprit,
l'impression de vivre à l'écart des mouvements, il s'agissait d'un
désir authentique d'afficher sa révérence et sa nostalgie ; depuis
son adolescence Cox avait associé sa fascination pour le rock n'
roll, avec tout ce qu'il transportait comme parfum de scandale comme
de nostalgie. Sa façon de tenir un micro des années 50 semble
appropriée quand on entend une chanson tel que The Shakes, où Cox
se dépeint comme une idole ennuyée par le succès, l'argent et les
faux amis qui se multiplient à ses côtés.
Mes
héros
En
discussion, Bradford Cox s'expose à tous les regards, donne tant de
détails sur sa vie affective et sexuelle qu'il n'est pas étonnant
qu'il ait dû faire le tri entre ceux qui pouvaient supporter son
intensité et les autres, avec lesquels le malaise était réciproque.
Adorable pour ceux qui le connaissent, Cox met toujours challenge son
interlocuteur – musicien compulsif, comme lui, de préférence. Il
imagine dans la chanson Flagstaff, l'une de ses préférées sur
Parallax, une cohorte d'épileptiques pour représenter la
singularité d'une certaine scène musicale à laquelle il porte un
hommage. «Les plus étranges sont restés/enchaînés au sol/Pour
qu'ils ne puissent pas bouger/Il produisaient ces sons bizarres/Qui
ont changé ma façon d'écouter/Et de ressentir. »
La
française Laeticia Sadier est un visage plutôt rassurant dans cette
cohorte. Elle est la chanteuse et musicienne de Stereolab, une groupe
rock atypique, aventureux, dans lequel chaque chanson a une
destination différente, une coloration voilée, que ce soit par
l'action de cuivres, d'éléments électroniques, de percussions.
L'une conversations les plus révélatrices de Bradford Cox a eu lieu
en octobre 2010, alors qu'il s'entretenait pour le site internet
Under The Radar avec Sadier, la flattant dans un rôle de grande sœur
modèle et de mère. C'était un an après qu'ils aient collaboré
ensemble sur une chanson du deuxième album d'Atlas Sound, Logos.
« Le plus gros compliment que je puisse faire à ton groupe,
c'est qu'ils me rappellent l'odeur d'une vieille maison dans laquelle
j'ai vécu, ou une lumière spécifique de l'automne.» Et lorsqu'il
évoque le souvenir d'un concert ensemble, le destin de Bradford Cox
– tellement lié à sa maladie et sa condition solitaire –
rejaillit. «Quand Alex (le fils de Laeticia) est monté sur scène,
en 10 ans de concerts, c'est sans hésitation le meilleur souvenir
que j'ai. Il y a quelque chose de réconfortant quand on voit une
mère et son fils réunis. L'idée
d'élever un enfant m'est intéressante. Je suis parrain. J'ai des
neveux et des nièces. J'aimerais avoir un enfant, comme toi. Si
j'en avais un, il serait mon héros.”
“J'aimerais
ressembler davantage à ma mère et mon père. Ils m'ont soutenu
depuis le début. Je pense que c'est ce qui m'a donné cette
indépendance bizarre, à l'écart des scènes et des héros. Mes
héros ce sont eux, qui ont traversé des période si difficiles, et
n'ont jamais cessé de croire en moi, chacun à leur façon. Ils
m'ont mis avant eux, dès qu'ils en ont eu l'occasion.”Il y a un
certain genre de personnes dans le monde pour lequel j'ai beaucoup
d'admiration... mais c'est là que je perds toute mon éloquence.”
samedi 15 juin 2013
Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (1ère partie)
Bradford Cox, créature aussi haute que le batteur et co-fondateur de Deerhunter, Moses Archuleta, sur son promontoire, Cox dont les épaules anguleuses et le torse plat donnent à son tee-shirt arborant le nom d'un groupe de punk séminal un air d'étendard, est dans un monde à lui seul. Dans ce monde, le chanteur né en 1982 à Athens dans l'état de Georgie, semble avoir quinze ans. Le volume assourdissant, les larsen provoqués sciemment avec sa guitare, ne sont pas un énième défi au public, mais le fruit de sa franchise adolescente. La même qui le porte à déclarer que sa chanson préférée de tous les temps est Blue Milk de Stereolab. Cette sincérité qui le voit imiter les groupes les plus admirés de son interminable adolescence, les Strokes en tête (« J'aime les Strokes car j'aime le rock n' roll »), avec une fièvre entre envie et triomphe farouche. Elle fait de lui l'un des artistes les mieux capables de véhiculer l'esprit du rock n' roll, en exposant sa propre forme de juvénilité étrange. Cox vole par son apparence un charisme que beaucoup n'auront jamais. On se demande, à un moment, s'il ne va pas manger le hit-hat de Moïse, l'un des secrets du son Deerhunter.
Le
groupe Deerhunter n'est qu'un versant de Bradford Cox. C'est là
qu'il est entouré de musiciens à la maturité tellement plus
ordinaire, prêts, eux, à se réclamer de l'indie rock, à se jeter
des regards timides sans jamais dévisager le public ni s'adresser à
lui, voire à vendre des tee-shirts sur un stand de merchandising –
tant que Cox sera à la barre à exhorter le 'capitaine des rêves'
de le prendre avec lui, cela ne se fera pas. Atlas Sound est un autre
versant, où il fait mine d'être seul – mais c'est pour mieux être
entouré de ceux qu'il porte dans son cœur, famille et musiciens. Un
autre versant de l'identité de Cox encore, c'est la musique qu'il
écoute dans les hauts parleurs, seul chez lui ou en tournée, celle
dont il se nourrit et qui lui donne son pouvoir de révérence.
Dans
la salle, il y a ceux qui, devant la scène, captent l'énergie comme
elle vient, recherchent l'attention de Cox, l'affection d'un leader,
qui veulent ressentir la vibration compulsive qui traverse la musique
de Deerhunter et culmine avec une nécessité primitive dans
Monomania, la chanson titre du dernier album. A la fin de celle-ci,
avant le rappel, un brouhaha insoutenable d'où s'échappe ce qui
ressemble à des hurlements d'âme damnées entremêlés, que Cox
s'est amusé à produire avec sa pédale. Toute cette expérience
rappelle ce qu'il déclarait, interviewé par Stevie Chick pour Mojo
Magazine. « Ce n'est pas la reverb' qui m'attire, mais le fait
que la musique puisse être hantée. Je n'ai jamais écouté
Slowdive ; je n'ai jamais regardé mes chaussures en jouant [il
fait allusion aux musiciens dits shoegaze et à tout un pan de
culture rock alternative] ; je fixe les gens droits dans les
yeux. » Avec sa candeur, Cox ressemble par certains côtés à
un doux ectoplasme. A force de le regarder se mouvoir, parfois, on
ferme les yeux et on voit...
Judy
Is a Punk
Joey
Ramone, une question t'est posée même si tu risques de ne pas
pouvoir y répondre . A ton avis est-ce possible aujourd’hui encore
de vouloir rester soi-même et vendre de la musique ? De vouloir
jouer du rock garage et cependant séduire encore largement ? De
poursuivre ce combat pour l'indépendance ? « Nous étions
censés faire de la musique facile à écouter, et tout le monde
était supposé participer – ta mère, ton père, ta sœur et ton
frère. Tout le monde était supposé s’asseoir dans le salon et
écouter des albums de Meatloaf ensemble. Nous étions complètement
dégoûtés. Quand nous avons commencé, nous ne considérions pas ce
que nous faisions comme du punk, mais nous avions une chanson qui
s’appelait Judy Is a Punk Rocker, et la presse a commencé à nous
mettre cette étiquette», commente Ramone dans une interview pour
Art Magazine datant des années 1990. Depuis cette époque, la presse
est mieux sur ses gardes. Les étiquettes se sont pratiquement
multipliées aussi vite que les disques, et par ailleurs les
journalistes ne cherchent plus systématiquement à en coller. Tout
les courants qui se sont entremêlés, en particulier dans la culture
alternative américaine depuis les années 1980, du renouveau du
hillbilly aux musiques expérimentales, toutes les bandes d'amis qui
ont formé d’invraisemblables groupes, écoutant de la musique avec
leurs parents ou non, avec toutes leurs personnalités divergentes,
tout pourrait simplement s’appeler rock. Soit : musique
(populaire) qui trompe la croyance (populaire) selon laquelle elle
n'est ni riche ni profonde, mais sur laquelle, cependant, il est
encore salutaire de danser.
Le
modèle familial d'écoute décrit par Joey Ramone semble désuet.
Chacun apporte son modèle, et dans celui de Bradford Cox, par
exemple, la famille occupe une place centrale. Le premier pose cette
question : tout le monde doit t-il chercher à interpréter ce
que vous faites, seulement parce qu'il s'agit de musique populaire ?
Le second répond par une anecdote. Lors d'un concert en mars 2012 au
Cedar Cultural Centre de Minneapolis, Bradford Cox ferma son set avec
une version chaotique de près d'une heure de My Sharona, le tube de
The Knack, en réponse à la requête idiote d'une personne ivre dans
le public. L'histoire est reportée dans le Mojo Magazine de juin
2013. «Wov, est-ce qu'on va me laisser oublier cette nuit là ?
On m'associe maintenant à la pire chanson. Pourquoi je n'ai pas
simplement joué Judy is a Punk pendant une heure ? Ou Your
Cheatin'Heart de Hank Williams ? Les gens essaient d'en faire
une déclaration d'intention ! C'était seulement un peu
d'humour ! » Avant de reconnaître, en revenant à la
raison évidente de tout ce cirque : « Mais le rock n'roll
a besoin de ses mythologies, je suppose. »
Jeux
de silhouette
Monomania
s'écoute comme un florilège de mythologies rock n'roll passées à
travers le filtre intime et énigmatique habituel de Bradford Cox.
C'est aussi l'album abrasif, qui véhicule l'esprit punk des Ramones,
que ceux qui se sont lassés de l'enfermement de l' « indie
rock » pouvaient attendre. Sans Judy Is a Punk Rocker pour
faire bonne mesure, l'album s'écoute pourtant, en son cœur, comme
une projection fantasmatique d'une grande époque musicale, et de
surcroît de ce qui se serait passé, à cette époque, dans la tête
d'une musicien, lui aussi atteint du syndrome de Marfan, en train
d'enregistrer un grand disque de punk-rock appelé The Ramones. C'est
ainsi qu'il faut comprendre le jeu qui consiste pour Deerhunter à
s'appliquer à soi-même cette étiquette étonnement parlante :
'nocturnal garage'. S'il y a des faux semblants et autres jeux de
silhouette, l'album est emprunt d'une nostalgie coutumière, qui ne
eut s'expliquer que si l'on fouille un peu à l'intérieur de la
solitude de son chanteur.
Le
titre semble faire référence à une volonté immodérée de tout
contrôler, mais aussi à un supposée 'manie' qui serait de
ré-enregistrer inlassablement la même musique. Cette interprétation
vole en éclats lorsqu'à l'écoute on compare Monomania aux autres
albums de Deerhunter ; cet album brise la trajectoire du groupe,
une montée indolente en puissance qui sonnait de plus en plus comme
une prière pour le succès. « Come on god hear my sick prayer
/ If you can't send me an angel/Send me something else
instead. », chante t-il encore sur la chanson titre, donnant
l'impression que d'autres voies peut-être aussi gratifiantes
existent pour son groupe que le succès. En 2008, Cox offrait déjà
cette explication : « Je ne sais pas si je crois au
contrôle total. Ce qui est beau dans la vie c'est qu'il y a toujours
beaucoup de possibilités. C'est ce que je retiens de l'adolescence
aussi : vous nagez au beau milieu de ces possibilités. Puis à
l'âge adulte, elles réapparaissent comme des bulles de savon.
Toutes les idées de ce que vous ferrez, qui vous serez, ou avez qui
vous passerez votre temps se défont lentement... » C'est ce
que raconte Monomania.
Des
signes dans les textes de Monomania laissent deviner que Bradford Cox
a trouvé sa façon d'être adulte, entre improbable glam-rock
sudiste et envie de secouer les consciences. Il n'est plus celui qui
se prenait à imaginer longuement ce que ça aurait été s'il avait
eu sa place auprès des enfants de son école primaire ; au
contraire, Deerhunter est une bande de réprouvés désormais
capables de faire enfin percer l'humour et quelque chose de sexuel
dans un groupe réputé pour sa pudeur. Deerhunter a cependant une
inertie énorme ; l'une, psychologique, vient des relents
d'adolescence difficiles à laisser de côté, l'autre, mécanique,
de la quantité de chansons écrites, par centaines, difficiles à
canaliser dans une direction sûre. Cox ne cesse
jamais d'écrire, comme pris dans un tourbillon d’exorcisme
mental, recherchant compulsivement à se débarrasser les mêmes
sentiments en mettant en scène des personnages voués à
l'observation de leurs propres vices, le cynisme se transformant en
nostalgie et en amour lorsqu'il se tourne vers l'extérieur. Le sang
de Bradford Cox est autour de leurs yeux pour qu'ils voient, fait
battre leur cœur. Sa main, lorsqu'elle ne tient pas le micro, les
cravache durement pour les faire avancer plus profondément dans
leurs vérités.
Ce
sont les chansons qui ont permis au groupe de survivre, malgré le
départ du bassiste Josh Fauver après l’enregistrement de Halcyon
Digest (2011), parce que, disait Cox, « Qu'allions nous faire
de toutes ces chansons ? » On le comprend une nouvelle
fois sur Monomania, l'ambivalence de ces chansons, est de pousser le
groupe en avant tout en voulant parfois céder à des faiblesses, à
des douleurs, à l'envie sans doute de ne plus écrire. Bradford Cox
a fait écouter l'album à son père, qui n'aime que The Missing –
la chanson, que, justement, il n'a ni écrite ni chantée. C'est si
facile de voir pourquoi le paternel ne supporte que celle-ci –
moins électrique et plus polie, elle donne une sensation d'équilibre
que les autres chansons ne possèdent pas. Ailleurs, les guitares
crient, les éléments se battent les uns contre les autres dans une
stridence pourtant productive. Les mélodies sont avalées mais
tracent encore une filiation claire avec le passé du groupe,
spécialiste des refrains à la fois entêtants et faciles et des
couplets qui donnent l'impression que ça y est, la chanson va
décoller. Deerhunter ne termine jamais vraiment une chanson, semble
t-il. Ce qui les rend si précieuses, c'est justement l'air d'avoir
été crées à l'emporte-pièce, et de trouver leur force dans le
manque et l'étourdissement. Plus équilibrée, The Missing semble
réparer un trouble de l'esprit : pas étonnant, le
rapport de Cox à la musique est psychique, et l'auteur de la
chanson, Lochekt Pundt, le sait.
Après
la mort de Joey Ramone en 2001, Danny Fields comme bien d'autres, lui
rendit un hommage : « Il était isolé parce qu'il était
si grand et 'bizarre'. Etant enfants, on n'a jamais entendu parler de
tous ceux qui ne l'ont pas voulu à leur table, mais maintenant nous
pleurons pour avoir Joey. C'est ce que racontait sa vie, derrière
les chansons, le groupe et le chanteur super, il s'agissait de
devenir une star pour les bonnes raisons, quand vous avez été exclu
pour les mauvaises. » Monomania, comme d'autres albums de
Deerhunter, est un album fait pour l'hommage, muet, subliminal.
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