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mercredi 19 juin 2013

Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (2ème partie)



Science-fiction

Dans Moon, le film de Duncan Jones, on se souvient d'une scène mémorable où le personnage joué par Sam Rockwell pilote son rover en portant des lunettes de soleil... sur la lune. C'est un peu l'effet d'étrange éblouissement que provoque l'écoute de Parallax, le dernier album d'Atlas Sound – soit Bradford Cox tout seul -, paru en 2011. Il faudrait seulement remplacer la lune par l'Islande. “Je l'ai écrit en Islande, à la fin d'une tournée exténuante de Deerhunter. Les autres voulaient tous voir les endroits touristiques du pays, tandis que je ne me sentais pas très bien et que je ne quittais pas la chambre de l'hotel. J'ai toujours en réserve des heures et des heures de démos, j'ai simplement commencé à les assembler. J'ai écrit Terra Incognita au sujet de cette expérience. Cette chanson est venue en songeant à cette nuit étrange et fiévreuse.” On ne sait pas s'il a éprouvé une rancune que le reste du groupe l'abandonne ainsi. Sans doute était-ce tacite que là où le travail de Deerhunter s'achevait, celui de Cox ne faisait que recommencer. Comme Rockwell et ses clones, il y a quelque chose d'un léger dédoublement de personnalité dans la relation entre ces deux projets. La première responsabilité de Cox ces dernières années a été de décider ce qui devait rester chez Deerhunter et ce qui devait faire partie de son projet solitaire. Pourquoi He Would Have Laughed, par exemple, se retrouve sur Halcyon Digest ? Elle a plus d'une similitude avec Te Amo sur Parallax, qui revisite cette façon d'utiliser une boucles de notes synthétisées et de poser sa voix plus haut que d'habitude, de manière à ce que la chanson soit tout à fait claire, dégagée. “Where did my friends go? » s'interroge t-il de manière prémonitoire sur He Would Have Laughed. Les deux albums sont parus à un an d'intervalle.
Parallax est exceptionnellement cohérent ; Cox y montre sa capacité à produire une musique qui n'a pas honte de sa vulnérabilité, de dégager la plus grande solitude et la plus grande tristesse tout en jouant sur l'attrait des mélodies. Terra Incognita est au coeur de la seconde et meilleure face de l'album, le point le plus éloigné de nous dans un voyage sonore euphorisant et touchant qui révèle l'autre Bradford Cox, celui qui postait sur son blog, en 2008, des versions de la chanson de Hank Williams I'm So Lonesome i Could Cry ou du standard Blue Moon par Rodgers and Hart. Parallax révèle un nouvelle fois le talent de Cox pour choisir ce qui doit être enregistré pour l'album et comment le présenter. “Voici 12 nouvelles chansons. Séquencez-les, faites en un album et occupez-vous de l'artwork pour moi : ce serait complètement différent si je me comportais ainsi, explique t-il à Larry Fitzmaurice pour Pitchfork. Ce serait l'efficacité d'abord, il faudrait que ça démarre sur les chapeaux de roue. Cela ne m'intéresse pas. Mes disques favoris sont ceux que que j'ai détesté la première fois que je les ai entendus.”  Parallax est son accomplissement de sonorisateur, le moment où il sait utiliser à bon escient sa pallette de sons dans l'idée de faire un album franc plutôt que de se dissimuler, révélant la confiance qu'il porte à la simplicité réconfortante de son écriture, et mise tout sur un alliage de gravité mais surtout de légèreté, nous faisant presque oublier combien il est séparé du monde.

Il a une idée très précisie d'où vient cette séparation ; quelques artistes underground clef lui ont insinué cette idée. “Trish Keenan est l'épicentre de Parallax. Elle 'a dit, 'Pourquoi ne fais-tu pas un album inspiré de science fiction ?” Elle m'a fait écouter beaucoup de musique britannique inspirée de science-fiction, me parlant aussi d'androgynie. Elle voulait que je me décolore les cheveux. Ca me faisait rire, je lui disais 'Je ne pense pas, je suis plutôt du côté de Neil Young et de l'honnêteté radicale.' Et elle me répondait : 'Oui, mais n'importe qui peut en faire autant'. La vérité, c'est qu'il y a eu beaucoup de situations pendant l'enregsitrement de l'album, où je doutais vraiment de moi-même, j'étais confus, et elle aurait été la première personne que j'aurais appelée.” Parallax est dédié à Trish Keenan comme Halcyon Digest était pour Jay Reatard. Keenan, chanteuse vaporeuse du duo britannique Broadcast, signé sur Warp - label de référence absolue pour la musique électronique inventive. Découvrir Keenan et les atmosphères si particulières, à la fois aériennes et nostalgiques, aussi lumineuses que tristes, de son groupe, c'est comme si Cox, dans le film de Jones, avait enfin trouvé sur la lune la base auxiliaire inhabitée qu'il ne soupçonnait pas, une extension de son espace vital qu'il serait prêt à investir. Parallax est constitué des poussières et des fantômes qu'il a ramenés de ces excursions silencieuses. Des désirs de science -fiction qui croisent le fer chez une autre de ses influences directes, Bobby Conn.
 
Ecriture automatique
 
On ne pouvait rêver meilleur endroit pour croiser le glam-rock (un genre de rock anglais dont T-Rex et les mannequins de Roxy Music furent le paroxysme), et la science-fiction que Rise Up, un disque grandiloquent pour un chanteur provocateur et flamboyant. La pochette illustrée d'une ville futuristte baignée d'un grand soleil orange et un morceau d'ouverture appelé 'Le crépuscule de l'empire' donnent le ton. Leur musique révèle que Cox et Conn font partie du même clan, une bande constituée de ceux qui repoussent les codes laissés par le punk, la new wave et la cold wave des années 1980 s'interdisant lois physiques habituelles. Rise Up rendait cela possible par sa simultanété hors du commun. Ses superpositions de glam-punk et de new wave sont supportées par un enthousiasme à lui seul l'auteur de refrains, traversés de sentiments d'obsession pour la santé et la célébrité, de crise de l'inpiration par auto-absortion, de paranoïa reliés de la façon la plus sous-jacente et sous-culturelle à l'histoire contemporaine des Etats Unis. Monomania, avec ses néons, ses vestes en cuir, et son ambiance tatouée, est lui aussi ouvertement ressortissant d'une amérique qui n'a pas vaincu les drogues de synthèse et autres démons des années 1980. Bradford Cox comme Bobby Conn n'ont rien a perdre : ils préfèrent n'avoir que quelques amis que de faire partie d'une scène musicale. S'ils doivent faire face à ce qu'il ressentent de déliquescence artistique et émotionelle parmi leurs pairs, ils le feront ressentir par leur musique étrange et flamboyante, aussi détachée qu'adroite et capable de viser juste. Même si Cox ne se clame pas l'Antichrist comme Bobby Conn sur scène (qui a écrit la plus grosse partie de Rise Up selon cette perspective)...
 
Conn parodie ainsi ceux qui cherchent à créer un courant artistique par intérêt personnel, comme les surréalistes amenés par André Breton. “II ne s'agissait que d'égo ! Remarque Cox. Le surréalisme ressemble à une forme de sorcellerie adolescente. C'est, “Je veux voir des chattes, je veux voir des seins, je veux que ça sorte de mon subconsient, je veux explorer ma perversion, mais je veux contrôler cette perversion.' Ils ont beaucoup parlé d'écriture automatique, d'écriture guidée par l'inconscient, et j'ai l'impression que la plus grosse partie de ce qu'ils faisaient s'en tenait à leur volonté d'explorer et de contrôler ce qu'ils trouvaient intéressant. Ils voulaient poser un droit d'auteur là dessus, créer un mouvement.” Cependant, pour contacter Trish Keenan par-delà la mort, Bradford avait aussi songé à l'écriture automatique à la création de Parallax.
 
La réponse artistique la plus logique à cette réflexion est de refuser de participer à un quelconque mouvement ; parce que vous êtes européen, ou bien américain, parce que vous êtes d'Atlanta comme de New York, si vous ne créez pas vous-même une scène on vous rattachera à l'une d'entre elles. C'était le message de Joey Ramone. A New York en particulier, on pense à un certain héros qui a longtemps dénigré en bloc toute appartenance, émasculant les journalistes par sa seule attitude, avant de faire venir un jour la ville à lui, rendant une sorte d'hommage et montrant comment la sincérité et l'attachement triomphe de la méfiance et du mépris (parfois justifié) de ses pairs à son égard. C'est Lou Reed, l'album hommage s'appelle New York (1989), et son superbe second disque, Berlin, avait subi un sort peu enviable en 1973.
 
Comme Lou Reed, et comme David Bowie, Cox a choisi de confier la pochette de Parallax à Mick Rock, s'exposant à l'imcompréhension de certains 'amis'. Plus qu'une filiation par un état d'esprit, l'impression de vivre à l'écart des mouvements, il s'agissait d'un désir authentique d'afficher sa révérence et sa nostalgie ; depuis son adolescence Cox avait associé sa fascination pour le rock n' roll, avec tout ce qu'il transportait comme parfum de scandale comme de nostalgie. Sa façon de tenir un micro des années 50 semble appropriée quand on entend une chanson tel que The Shakes, où Cox se dépeint comme une idole ennuyée par le succès, l'argent et les faux amis qui se multiplient à ses côtés.
 
Mes héros
 
 
En discussion, Bradford Cox s'expose à tous les regards, donne tant de détails sur sa vie affective et sexuelle qu'il n'est pas étonnant qu'il ait dû faire le tri entre ceux qui pouvaient supporter son intensité et les autres, avec lesquels le malaise était réciproque. Adorable pour ceux qui le connaissent, Cox met toujours challenge son interlocuteur – musicien compulsif, comme lui, de préférence. Il imagine dans la chanson Flagstaff, l'une de ses préférées sur Parallax, une cohorte d'épileptiques pour représenter la singularité d'une certaine scène musicale à laquelle il porte un hommage. «Les plus étranges sont restés/enchaînés au sol/Pour qu'ils ne puissent pas bouger/Il produisaient ces sons bizarres/Qui ont changé ma façon d'écouter/Et de ressentir. »
 
La française Laeticia Sadier est un visage plutôt rassurant dans cette cohorte. Elle est la chanteuse et musicienne de Stereolab, une groupe rock atypique, aventureux, dans lequel chaque chanson a une destination différente, une coloration voilée, que ce soit par l'action de cuivres, d'éléments électroniques, de percussions. L'une conversations les plus révélatrices de Bradford Cox a eu lieu en octobre 2010, alors qu'il s'entretenait pour le site internet Under The Radar avec Sadier, la flattant dans un rôle de grande sœur modèle et de mère. C'était un an après qu'ils aient collaboré ensemble sur une chanson du deuxième album d'Atlas Sound, Logos. « Le plus gros compliment que je puisse faire à ton groupe, c'est qu'ils me rappellent l'odeur d'une vieille maison dans laquelle j'ai vécu, ou une lumière spécifique de l'automne.» Et lorsqu'il évoque le souvenir d'un concert ensemble, le destin de Bradford Cox – tellement lié à sa maladie et sa condition solitaire – rejaillit. «Quand Alex (le fils de Laeticia) est monté sur scène, en 10 ans de concerts, c'est sans hésitation le meilleur souvenir que j'ai. Il y a quelque chose de réconfortant quand on voit une mère et son fils réunis. L'idée d'élever un enfant m'est intéressante. Je suis parrain. J'ai des neveux et des nièces. J'aimerais avoir un enfant, comme toi. Si j'en avais un, il serait mon héros.”
 
J'aimerais ressembler davantage à ma mère et mon père. Ils m'ont soutenu depuis le début. Je pense que c'est ce qui m'a donné cette indépendance bizarre, à l'écart des scènes et des héros. Mes héros ce sont eux, qui ont traversé des période si difficiles, et n'ont jamais cessé de croire en moi, chacun à leur façon. Ils m'ont mis avant eux, dès qu'ils en ont eu l'occasion.”Il y a un certain genre de personnes dans le monde pour lequel j'ai beaucoup d'admiration... mais c'est là que je perds toute mon éloquence.”

samedi 15 juin 2013

Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (1ère partie)


Bradford Cox, créature aussi haute que le batteur et co-fondateur de Deerhunter, Moses Archuleta, sur son promontoire, Cox dont les épaules anguleuses et le torse plat donnent à son tee-shirt arborant le nom d'un groupe de punk séminal un air d'étendard, est dans un monde à lui seul. Dans ce monde, le chanteur né en 1982 à Athens dans l'état de Georgie, semble avoir quinze ans. Le volume assourdissant, les larsen provoqués sciemment avec sa guitare, ne sont pas un énième défi au public, mais le fruit de sa franchise adolescente. La même qui le porte à déclarer que sa chanson préférée de tous les temps est Blue Milk de Stereolab. Cette sincérité qui le voit imiter les groupes les plus admirés de son interminable adolescence, les Strokes en tête (« J'aime les Strokes car j'aime le rock n' roll »), avec une fièvre entre envie et triomphe farouche. Elle fait de lui l'un des artistes les mieux capables de véhiculer l'esprit du rock n' roll, en exposant sa propre forme de juvénilité étrange. Cox vole par son apparence un charisme que beaucoup n'auront jamais. On se demande, à un moment, s'il ne va pas manger le hit-hat de Moïse, l'un des secrets du son Deerhunter.

Le groupe Deerhunter n'est qu'un versant de Bradford Cox. C'est là qu'il est entouré de musiciens à la maturité tellement plus ordinaire, prêts, eux, à se réclamer de l'indie rock, à se jeter des regards timides sans jamais dévisager le public ni s'adresser à lui, voire à vendre des tee-shirts sur un stand de merchandising – tant que Cox sera à la barre à exhorter le 'capitaine des rêves' de le prendre avec lui, cela ne se fera pas. Atlas Sound est un autre versant, où il fait mine d'être seul – mais c'est pour mieux être entouré de ceux qu'il porte dans son cœur, famille et musiciens. Un autre versant de l'identité de Cox encore, c'est la musique qu'il écoute dans les hauts parleurs, seul chez lui ou en tournée, celle dont il se nourrit et qui lui donne son pouvoir de révérence.
Dans la salle, il y a ceux qui, devant la scène, captent l'énergie comme elle vient, recherchent l'attention de Cox, l'affection d'un leader, qui veulent ressentir la vibration compulsive qui traverse la musique de Deerhunter et culmine avec une nécessité primitive dans Monomania, la chanson titre du dernier album. A la fin de celle-ci, avant le rappel, un brouhaha insoutenable d'où s'échappe ce qui ressemble à des hurlements d'âme damnées entremêlés, que Cox s'est amusé à produire avec sa pédale. Toute cette expérience rappelle ce qu'il déclarait, interviewé par Stevie Chick pour Mojo Magazine. « Ce n'est pas la reverb' qui m'attire, mais le fait que la musique puisse être hantée. Je n'ai jamais écouté Slowdive ; je n'ai jamais regardé mes chaussures en jouant [il fait allusion aux musiciens dits shoegaze et à tout un pan de culture rock alternative] ; je fixe les gens droits dans les yeux. » Avec sa candeur, Cox ressemble par certains côtés à un doux ectoplasme. A force de le regarder se mouvoir, parfois, on ferme les yeux et on voit...
Judy Is a Punk
Joey Ramone, une question t'est posée même si tu risques de ne pas pouvoir y répondre . A ton avis est-ce possible aujourd’hui encore de vouloir rester soi-même et vendre de la musique ? De vouloir jouer du rock garage et cependant séduire encore largement ? De poursuivre ce combat pour l'indépendance ? « Nous étions censés faire de la musique facile à écouter, et tout le monde était supposé participer – ta mère, ton père, ta sœur et ton frère. Tout le monde était supposé s’asseoir dans le salon et écouter des albums de Meatloaf ensemble. Nous étions complètement dégoûtés. Quand nous avons commencé, nous ne considérions pas ce que nous faisions comme du punk, mais nous avions une chanson qui s’appelait Judy Is a Punk Rocker, et la presse a commencé à nous mettre cette étiquette», commente Ramone dans une interview pour Art Magazine datant des années 1990. Depuis cette époque, la presse est mieux sur ses gardes. Les étiquettes se sont pratiquement multipliées aussi vite que les disques, et par ailleurs les journalistes ne cherchent plus systématiquement à en coller. Tout les courants qui se sont entremêlés, en particulier dans la culture alternative américaine depuis les années 1980, du renouveau du hillbilly aux musiques expérimentales, toutes les bandes d'amis qui ont formé d’invraisemblables groupes, écoutant de la musique avec leurs parents ou non, avec toutes leurs personnalités divergentes, tout pourrait simplement s’appeler rock. Soit : musique (populaire) qui trompe la croyance (populaire) selon laquelle elle n'est ni riche ni profonde, mais sur laquelle, cependant, il est encore salutaire de danser.
Le modèle familial d'écoute décrit par Joey Ramone semble désuet. Chacun apporte son modèle, et dans celui de Bradford Cox, par exemple, la famille occupe une place centrale. Le premier pose cette question : tout le monde doit t-il chercher à interpréter ce que vous faites, seulement parce qu'il s'agit de musique populaire ? Le second répond par une anecdote. Lors d'un concert en mars 2012 au Cedar Cultural Centre de Minneapolis, Bradford Cox ferma son set avec une version chaotique de près d'une heure de My Sharona, le tube de The Knack, en réponse à la requête idiote d'une personne ivre dans le public. L'histoire est reportée dans le Mojo Magazine de juin 2013. «Wov, est-ce qu'on va me laisser oublier cette nuit là ? On m'associe maintenant à la pire chanson. Pourquoi je n'ai pas simplement joué Judy is a Punk pendant une heure ? Ou Your Cheatin'Heart de Hank Williams ? Les gens essaient d'en faire une déclaration d'intention ! C'était seulement un peu d'humour ! » Avant de reconnaître, en revenant à la raison évidente de tout ce cirque : « Mais le rock n'roll a besoin de ses mythologies, je suppose. »
Jeux de silhouette
Monomania s'écoute comme un florilège de mythologies rock n'roll passées à travers le filtre intime et énigmatique habituel de Bradford Cox. C'est aussi l'album abrasif, qui véhicule l'esprit punk des Ramones, que ceux qui se sont lassés de l'enfermement de l' « indie rock » pouvaient attendre. Sans Judy Is a Punk Rocker pour faire bonne mesure, l'album s'écoute pourtant, en son cœur, comme une projection fantasmatique d'une grande époque musicale, et de surcroît de ce qui se serait passé, à cette époque, dans la tête d'une musicien, lui aussi atteint du syndrome de Marfan, en train d'enregistrer un grand disque de punk-rock appelé The Ramones. C'est ainsi qu'il faut comprendre le jeu qui consiste pour Deerhunter à s'appliquer à soi-même cette étiquette étonnement parlante : 'nocturnal garage'. S'il y a des faux semblants et autres jeux de silhouette, l'album est emprunt d'une nostalgie coutumière, qui ne eut s'expliquer que si l'on fouille un peu à l'intérieur de la solitude de son chanteur.
Le titre semble faire référence à une volonté immodérée de tout contrôler, mais aussi à un supposée 'manie' qui serait de ré-enregistrer inlassablement la même musique. Cette interprétation vole en éclats lorsqu'à l'écoute on compare Monomania aux autres albums de Deerhunter ; cet album brise la trajectoire du groupe, une montée indolente en puissance qui sonnait de plus en plus comme une prière pour le succès. « Come on god hear my sick prayer / If you can't send me an angel/Send me something else instead. », chante t-il encore sur la chanson titre, donnant l'impression que d'autres voies peut-être aussi gratifiantes existent pour son groupe que le succès. En 2008, Cox offrait déjà cette explication : « Je ne sais pas si je crois au contrôle total. Ce qui est beau dans la vie c'est qu'il y a toujours beaucoup de possibilités. C'est ce que je retiens de l'adolescence aussi : vous nagez au beau milieu de ces possibilités. Puis à l'âge adulte, elles réapparaissent comme des bulles de savon. Toutes les idées de ce que vous ferrez, qui vous serez, ou avez qui vous passerez votre temps se défont lentement... » C'est ce que raconte Monomania.
Des signes dans les textes de Monomania laissent deviner que Bradford Cox a trouvé sa façon d'être adulte, entre improbable glam-rock sudiste et envie de secouer les consciences. Il n'est plus celui qui se prenait à imaginer longuement ce que ça aurait été s'il avait eu sa place auprès des enfants de son école primaire ; au contraire, Deerhunter est une bande de réprouvés désormais capables de faire enfin percer l'humour et quelque chose de sexuel dans un groupe réputé pour sa pudeur. Deerhunter a cependant une inertie énorme ; l'une, psychologique, vient des relents d'adolescence difficiles à laisser de côté, l'autre, mécanique, de la quantité de chansons écrites, par centaines, difficiles à canaliser dans une direction sûre. Cox ne cesse jamais d'écrire, comme pris dans un tourbillon d’exorcisme mental, recherchant compulsivement à se débarrasser les mêmes sentiments en mettant en scène des personnages voués à l'observation de leurs propres vices, le cynisme se transformant en nostalgie et en amour lorsqu'il se tourne vers l'extérieur. Le sang de Bradford Cox est autour de leurs yeux pour qu'ils voient, fait battre leur cœur. Sa main, lorsqu'elle ne tient pas le micro, les cravache durement pour les faire avancer plus profondément dans leurs vérités.
Ce sont les chansons qui ont permis au groupe de survivre, malgré le départ du bassiste Josh Fauver après l’enregistrement de Halcyon Digest (2011), parce que, disait Cox, « Qu'allions nous faire de toutes ces chansons ? » On le comprend une nouvelle fois sur Monomania, l'ambivalence de ces chansons, est de pousser le groupe en avant tout en voulant parfois céder à des faiblesses, à des douleurs, à l'envie sans doute de ne plus écrire. Bradford Cox a fait écouter l'album à son père, qui n'aime que The Missing – la chanson, que, justement, il n'a ni écrite ni chantée. C'est si facile de voir pourquoi le paternel ne supporte que celle-ci – moins électrique et plus polie, elle donne une sensation d'équilibre que les autres chansons ne possèdent pas. Ailleurs, les guitares crient, les éléments se battent les uns contre les autres dans une stridence pourtant productive. Les mélodies sont avalées mais tracent encore une filiation claire avec le passé du groupe, spécialiste des refrains à la fois entêtants et faciles et des couplets qui donnent l'impression que ça y est, la chanson va décoller. Deerhunter ne termine jamais vraiment une chanson, semble t-il. Ce qui les rend si précieuses, c'est justement l'air d'avoir été crées à l'emporte-pièce, et de trouver leur force dans le manque et l'étourdissement. Plus équilibrée, The Missing semble réparer un trouble de l'esprit : pas étonnant, le rapport de Cox à la musique est psychique, et l'auteur de la chanson, Lochekt Pundt, le sait.
Après la mort de Joey Ramone en 2001, Danny Fields comme bien d'autres, lui rendit un hommage : « Il était isolé parce qu'il était si grand et 'bizarre'. Etant enfants, on n'a jamais entendu parler de tous ceux qui ne l'ont pas voulu à leur table, mais maintenant nous pleurons pour avoir Joey. C'est ce que racontait sa vie, derrière les chansons, le groupe et le chanteur super, il s'agissait de devenir une star pour les bonnes raisons, quand vous avez été exclu pour les mauvaises. » Monomania, comme d'autres albums de Deerhunter, est un album fait pour l'hommage, muet, subliminal.
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