“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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mardi 9 février 2016

SCOTT WALKER - Bish Bosh (2012)






OOO
Audacieux, sombre, expérimental
Songwriter

Scott Walker est de retour ! Et il n'a jamais aussi bien chanté ! C'est ainsi que j'ai ressenti l'arrivée de cet album, paru dans la 70 ème année de son créateur. Il est vrai que de tout temps, le moyen le plus innocent de faire écouter Scott Walker à ceux qui ne le connaissent pas est de vanter sa voix. Mais avec Bish Bosh cela ne fonctionnera pas complètement. 

Qu'est ce qui est le plus beau chez Scott Walker ? Ce n'est pas la question qu'on se pose le plus souvent le concernant, du moins depuis sa tétralogie d'albums remontant aux années 60. Ce serait plutôt : le plus déconcertant. La pochette de Tilt ? Les images du clip où s'orchestre un ballet étrange de créatures et de personnages. Bien la pochette de Tilt ou les images de la vidéo représentent la même chose, comme il est de rigueur dans un art totalement absorbé à la tâche. Il y a là un jeu de masques funèbres, pour celui qui met, dans ses chansons, les masques mortuaires aux dictateurs et traces les contours d'une silhouette humaine à la peinture fraîche. Méticuleusement construite, son œuvre l'a conduit avec Bish Bosh à enregistrer sur une période de plusieurs mois, dans des conditions compliquées. 

Les chansons de Bish Bosh finissent par capter notre attention parce qu'elles se révèlent plus immédiates que prévu, même Corps de Blah, malgré ses dix minutes, ce qui est un tour de force. Walker multiplie les éléments permettant à l'auditeur de se repositionner, se rassurer, de se dire, je reconnais là quelque chose qui a déjà été fait ailleurs. Arrivé sur le cosmologique SDSS14+13B (Zercon, a Flagpole Sitter), on est pleinement entrés dans le domaine du divertissement de haute qualité. Peu importe les métaphores, Bish Bosh nous fascine par la cadence qu'il impose, les moments de silence et les indications qu'il semble nous donner, entre temps, pour nous aguerrir. Arrive Epizootics, et nous sommes en ordre de bataille. Si la séduction sonore est à l’œuvre sur Bish Bosh, sa charge émotionnelle est inattendue. Elle survient surtout avec The Day The « Conducador » Died, une chanson à propos des derniers jours d'un dictateur, sujet de prédilection de Walker. L'album se termine ainsi sur une version de Jingle Bells. 

Les pistes pour ramener tous les narrateurs de Bish Bosh à un seul ne seront jamais refermées, tant il ouvre de possibilités et transforme les chambres cinématographiques en vastes étendues virtuellement impossibles à figurer. «Si la merde était de la musique, tu seras un brass band ! » assène t-il dans un ostentatoire moment de solitude humoristique, ressemblant à ce que dirait Ignatius, le héros de la Conjuration des Imbéciles. S'il était un auteur de bande dessinée, Scott Walker en serait aussi le personnage. Ce serait Chester Brown dans 23 Prostituées. En fait, dire que tout cela est drôle en retire tout l'humour, comme si j'aspirais la moelle des os avant de vous les donner. Nous sommes contents d'adopter là un esprit canin, éprouvant un seul sentiment, une seule pensée à la fois, car l'écoute de Scott Walker ne permet pas autre chose : elle accapare nos sens. 

Imaginez, maintenant, qu'on s'amuse à rendre la musique de Bish Bosh en envoyant des tweets pour transmettre notre enthousiasme à chaque nouveau détail amusant ou glaçant que contiennent ses chansons. Dans monde sans concentration, de commentaire continu, où tout est partagé avant d'avoir existé, où la création est rendue impossible par la parole et l'écriture de messages ininterrompus et inutiles via les nouvelle technologies, Scott Walker est une plongée dans un monde qui n'est pas effrayant, mais réconfortant. Réconfortant de voir ce que la pensée affûtée peut encore créer, quand elle est libérée de besoin débilitant de rechercher l’approbation d'un autre que lui. C'est une leçon cinglante. Il n'y a qu'à entendre les sabres sur Tar, un morceau direct et simple une fois accepté que sa trame est constitué de machettes frottées l'une contre l'autre en prévision d'une décapitation. C'est le pouvoir d'un esprit qui, comme celui des dictateurs, n'a qu'une idée en tête et tous les moyens à sa disposition pour y parvenir. 

Les expérimentations de Scott Walker en studio apparaissent, au vu du résultat, étonnamment sensées et conduites dans un but, au delà de celui de remplir le néant : provoquer un contraste idéal entre beauté et cynisme. Avec des cordes d'orchestre comme dans les années 60 ou aujourd’hui, cela au moins n'a pas changé. Certes, on pourrait penser que Walker a toujours gardé le ressentiment de se faire oublier dès ses trente ans, mais quarante ans plus tard, il a fait de tout son ressentiment un crocodile dont nous sommes des Pulvians fluviatiles auxquels il ne laisserait pas que les restes mais toute la proie en état de grâce ante mortem. 

Sa volonté de songwriter n'a jamais été battue. Il fut un modèle pour Bowie jusqu'à l'avant dernier jour de sa vie, celui où parut Blackstar (2016) sonne comme une tentative de jouer dans la veine de son aîné (de trois ans). Écouter Nite Flights (1978) permet de s'en convaincre plus avant. Il reprend la chanson titre avec élégance sur Black Tie White Noise (1993). 

L'image la plus forte de Scott Walker ? Celle fournie par Mojo, où on le surprend dans une librairie londonienne, la casquette vissée sur la tête, dans une situation bien banale. Pourtant, qui connaît sa silhouette énigmatique, la personnalité élusive de cet étrange britannique originaire de l'Ohio, et son aura dans la musique pop anglo-saxone aurait le sang qui ne ferait qu'un tour en l’apercevant. Mais pour expliquer pourquoi, il faudrait commencer par en faire un portrait non pas comme simple silhouette, mais comme créature humaine au parcours hors du commun.

Plus que l'album, c'est l'homme qui mérite l'étiquette de référence dans le paysage musical des cette fin/début de siècle. 



jeudi 21 mai 2015

FIELD REPORT - S./T. (2012)





OO
élégant, doux-amer, lyrique
Indie folk, songwriter

Chronique écrite dan le cadre d'un article à paraître dans Trip Tips 26. 

Il y a des gens dans la vie qui sont plus doués pour explorer les failles humaines, les fragilités, que pour vendre des appartements, travailler dans un commerce ou dans une société quelconque. Par humilité, ils décident d’étudier ce qu’ils connaissent le mieux : leur propre cas. Mais avec une petite astuce : quand tu vas t’adresser à eux, ils te parleront à la deuxième personne, comme si tout ce qu’ils ont traversé était applicable à toi. C’est le moyen qu’ils ont trouvé pour se vendre.

Christopher Porterfield s’attache à croire, et à nous persuader, que ce qu’il chante, c’est ce qu’éprouvent beaucoup d’hommes autour de lui, qui peuvent ainsi se reconnaître dans sa musique. Si c’est le cas, un artiste est vraiment aussi important qu’un médecin, et la musique remplace les médicaments pour arrêter de boire, ou ce genre de trucs. Il n’y a rien de maniéré chez Porterfield, mais c’est pourtant un gentleman. Un rejeton issu du même moule que Justin Vernon de Bon Iver ou Phil Cook de Megafaun, deux artistes indie folk qui ont remporté un grand succès depuis le milieu des années 2000, tandis que Porterfield continuait de jouer dans des endroits petits et vides et de faire les premières parties de ses acolytes. La différence de poids, (un poids sur le cœur, mélancolique), c’est que Porterfield mais l’accent sur les mots, sur la confidence plutôt que sur la musique. Il ne ressemble pas aux plus ornementé des groupes indie-folk : d’ailleurs, son ‘groupe’ change entièrement entre ce premier album et le suivant, Marigold (2014) qui réinvente le mythe d’Icare Californien comme Bill Callahan a réinventé le rider texan (Porterfield ne cache pas que son album favori entre tous, c’est A River Ain’t Too Much to Love (2005)).

C’est une musique très américaine, et pourtant, c’est cela d’une homme dans le dénuement de la marche plutôt que de celui qui fait des distances à cheval. Porterfield a pris sa vie en main à trente ans passés, saisissant selon lui le fait que le moment était arrivé de ‘sauter dans le train’, et il trouve immédiatement un équilibre exemplaire entre ce qui est personnel, ce à quoi on peut s’identifier, en tant qu’auditeur et rêveur, ce qui est général, et ce qui est précis, comme le souvenir de ce qui s’est passé la semaine dernière, mais transformé chose élégiaque. Pour le reste, le simple fait d’avoir fait de son projet l’anagramme de son propre nom en dit long. Il y a un peu de l’humour noir, aussi, de Bill Callahan, un artiste auquel Porterfield mérite vraiment d’être comparé, et c’est rare. Ses chansons sont faites pour vous mettre un peu mal à l’aise, mais la brillance mélodique qui vous gagne sur Intercommunicado ou Circle drive, au cœur de l’album, finit par vous conduire dans les endroits où vous avez toujours rêvé d’être. Là, dans son aspect le plus émotionnel (‘Someday we do the best we can’), il arrive qu’on pense aussi à Conor Oberst. Je ne sais pas pour ce dernier, mais Porterfield doit encore écluser une jeunesse complexe et en partie gâchée par la boisson et la solitude qui en découle.

Cette musique prend une dimension cinématographique sur Chico the American. Il décrit des psychés déphasées par la célébrité, plaque les avec une profonde assurance la poésie humaniste sur le surréalisme d’un rêve, jusqu’à évoquer plus largement tous ceux qui sont morts trop jeunes. L’un de ses héros, Jason Molina, en fait partie. Les instruments sonnent jusqu’à la fin dans une isolation quasi spectrale. La partie de synthétiseur qui parcourt tout l’album devient peu à peu inestimable. 

samedi 16 mai 2015

EFTERKLANG - Piramida (2012)




chronique écrite dans le cadre d'un article à paraître dans Trip Tips 26.


OO
soigné, lyrique, onirique
Pop, Indie folk, orchestral


Ceux qui cherchent dans les manifestations de mélancolie de grand mouvements, et des tournures originales, devraient écouter Efterklang, qui le font d'une façon assez détachée pour rappeler des parangons de la musique électronique comme Matthew Dear, jamais Sigur Ros et rarement Bon Iver. Il m'es arrivé de songer, comme modèle du chanteur Casper Clausen, à Mark Hollis, du groupe pop Talk Talk, à sa manière un peu détachée et froide. Une chose qui frape en voyant Caser Clausen en concert, c'est son allure de grand échalas, résolument penché au-dessus de ce qu'il chante. A ce point de la progression du groupe, critiquer la façon de chanter de Clausen – particulièrement peu démonstrative – revient à tenter inutilement de causer une mutinerie sur un navire en critiquant son capitaine. Plusieurs membres d'Efterklang ont d'ailleurs déjà quitté le navire, pour que le groupe se retrouve désormais sous a forme d'un trio - souvent bien entouré (Nils Frahm au piano, Peter Broderick au violon...). Il ont raté les retrouvailles de Clausen avec la mélodie vocale, ici, sur Between the Walls surtout.
La richesse de cet album se mesure en termes conceptuels et musicaux. Musicalement, c'est une profondeur sans exubérance, basée sur la qualité de sons (sur la finale Monuments par exemple). Et que penser de la façon dont le concept - isolement dans une ville fantôme - se transforme en méditations lyriques affectées ? Leur nouvelle marque de fabrique, en comparaison avec Parades (2007) et même Magic Chairs (2010), est une force minimaliste basée sur une rigueur un peu triste.
Told to Be Fine démarre dans le feu de cette ferraille frappée, transformée en percussions hétéroclites comme celles des premières nations, figurant un travail à l'unisson, les musiciens faisait désormais office de mineurs à la place de ceux qui ont quitté Piramida, la ville polaire slave, depuis longtemps. Ces marimbas improvisés produisent des sons réticents à se mélanger, enfermés chacun dans leur propre résonance – ils produisent une forme de vide et de beauté dont on ne prend la mesure qu'au fil des écoutes. Told to be Fine se termine par des chœurs, non pas ceux d'une chorale de 70 femmes, cette fois, mais du trio, qui répètent « Told you it's ok/keep me away » « Je t'ai dit que ça irait/de me laisser à l'écart. » Au final, la chanson ne laisse pas une impression très physique, mais plutôt celle d'émotions lointaines renfermées, de lieux sacrés que la lumière de cette musique pop moderne dénature. Les méditations de Clausen, ses refrains répétés discrètement, sont autant de moments emblématiques du disque dans ce qu'il contient de détachement. C'est dans l'écart entre ce qu'on entend et ce qu'on verra, une fois le groupe sur scène, que réside aussi l'intérêt d'Efterklang, un groupe capable de se réchauffer au fur et à mesure que des musiciens de talent se mettent à jouer, au fur et à mesure que le public joue à se perdre dans leur mélancolie sophistiquée.

mercredi 28 janvier 2015

# morceau : BILL FAY - Be at Peace With Yourself


Un nouvel album est prévu pour 2015. 

CHUCK PROPHET - 2ème partie (Temple Beautiful)






OOO

apaisé, groovy
Rock

Temple Beautiful paraît sous des auspices calmes et sereins en 2012. Un nouvel album de rock and roll lumineux à la ceinture de Prophet, un album fièrement présenté comme « enregistré à San Francisco par des gens de San Francisco, à propos de San Francisco.’ Même sans message particulier, à chaque album Prophet nous fait de toute façon retrouver une verve qui laisse penser que la Musique (américaine) est une chose métaphysique qui englobe les réussites, les actes manqués, les artistes encore présents et ceux trop tôt disparus, les hommages et les inquiétudes, la vie quotidienne et la mémoire, qui fleurit ses propres haies d’honneur. L’art suprême, rien de moins. C’est si tentant d’écouter nonchalamment, des jours durant, sans rigueur. On peut faire un parallèle entre écouter sans effort et rester chez soi plutôt que de se confronter aux autres. « Je suis rentré insatisfait, je suis rentré pour sauver ma fierté » chante t-il sur une vieille chanson, Ooh Wee (1997). Vaut t-il mieux se cacher du regard des autres que de se ridiculiser ? Ou alors, autant nous faire croire que les petites gens peuvent susciter le respect de la société (New Year’s Day, 1997). Le rock est là pour fuir la solitude, la banalité, rompre avec l’hypocrisie, pour réduire les relations à leur plus simple expression : l’amitié. C’est si tentant d’écouter sans peine. Après tout, qu’est-ce que Chuck Prophet a-t-il de plus que Springsteen, dont l’album Darkness at the Edge of Town (1978) l’a enchanté ? « Il m’a vraiment rendu fou. Il garde toujours un œil sur le monde en général. Qu’est ce que font ses personnages ? Vers quoi courent t-ils ? » Il a au moins compris, comme eux, que la libération était dans les rencontres, la vie sociale, sur laquelle la musique rock porte habituellement ses réflexions à travers l’évocation de palliatifs et de frustrations. Qu’a-t-il de plus ? De se contenter de ça, de ne pas devenir un porte-parole, plus proche de Tom Petty que de Sringsteen. 

Mais cette fois, quelque chose se débloque : soudain, Prophet semble entrer dans la danse médiatique pour de bon, son inexistence sur Pitchfork n’y changera rien. Deux choses au moins expliquent ce succès : le fait d’être revenu à une formation à quatre, en dehors de quelques arrangements, et à un rock sec mâtiné de blues, parcouru de riffs originaux et de super soli de Telecaster. Ça donne un album recentré sur l'âme de la rue, que Prophet, avec sa voix parlée-chantée, canalise très bien. Plus du tout de hip-hop comme c’était le cas depuis les années 90, et malgré les résultats positifs sur The Hurting Business (2000) et No Other Love (2002). La deuxième raison, c'est sa nouvelle amitié créative avec l’obscur Kurt Lipschutz, qui relève le niveau de détails sur cet album. L’égo de Chuck Prophet a déjà pris une nouvelle dimension, peu de temps auparavant, quand il a collaboré avec Alejandro Escovedo, l’un de ses aînés songwriters les plus proches, musicalement, de lui. De douze ans plus âgé, Escovedo est un de ceux-là dont les disques vous imbibent de leurs accents émouvants dissimulés sous une couche d’arrangements soignés. Les cordes sur la chanson Sister Lost Soul, par exemple, ne font pas oublier la verdeur de celui qui se réincarne dans les émotions, avec une voix poignante comme le David Bowie le plus senior. Le fruit de leur collaboration, Real Animal, paraît en 2006.

Il y a l'atmosphère d’un pulp dans cette évocation nonchalante d’une ville à travers des anecdotes grinçantes. « La parie la plus fun, c’est de faire le casting des morceaux et construire l’album [...]. Le sens, l’attitude, ce n’est pas seulement contenu dans les paroles. » Le rock and roll véhicule d’abord des humeurs capables de nous imprégner. Ainsi, de la majorité des chansons de l’album émane des évocations assez sombres, et des personnages aux destins funestes, avec un côté film noir qui rappelle la passion de Prophet et de Green on Red pour les polars de Jim Thompson (il avaient nommé un de leurs albums d’après un de ses livres, The Killer inside Me). La chanson titre cible un de ces lieux emblématiques, une salle de concert dans les années 70, juste à côté du temple du pasteur Jim Jones, le fondateur d’une secte connu pour le suicide collectif de sa communauté du Temple du Peuple, en 1978, faisant 908 morts. « The future is here/but it feels like the past. », chante Prophet, dans une chanson très entraînante, évoquant les Rolling Stones , dont il adore Beggars Banquet (1968, l'album rageur et provocateur dans lequel les influences ont toutes trouvé leur place, en poussant les murs). Les Modern Lovers ou The Clash sont à ajouter au pot des inspirations, ces derniers un des groupes fétiches de Prophet, qui ont montré qu’en restant punk on pouvait tout jouer. Personnellement, j’ajouterais Iggy Pop. Leur voix se ressemble, sur Who Shot John par exemple. « Theys say i shot my babe/Say i shot her down. » Comme Iggy pop peut-être, et en particulier avec l’ambitieux Homemade Blood (1997), Prophet s’inscrivait dans la tradition des musiciens rock/country qui jouent des codes des personnages de cinéma, jouant un jeu de va et vient entre auto-humiliation et classe crâneuse, enrichissant ainsi son image de performer. Pour un chanteur a priori sentimental, il fallait déjouer le piège de se laisser définir par la futilité relative des relations d'amour. C’est l’ampleur de sa discographie et la façon dont il joue avec les codes qui amènent le génial John Murry à incendier positivement Prophet. 

Pour quelqu’un qui s’inscrit si bien dans la lignée de tous les grands de rock, Temple Beautiful garde son feu à l’intérieur. Il contrebalance la parade chaloupée de White Night, Big City par l’une des plus belles ballades de Prophet, Museum of Broken Hearts, qui évoque à demi-mots le Sida. On pense évidemment à tous les chanteuses et chanteurs côté rue, Lou Reed, les Ramones, et le doo-wop punk de Blondie. Temple Beautiful est aussi l’album d’un homme qui admire les tendances à la science-fiction (voir son hommage à Willie Mays) et la mise en scène d’un autre héros, David Bowie, mais semble préférer se mettre en retrait, même lorsqu’il est gouailleur, derrière sa passion de la collaboration. C’est pour lui un exercice sacré, et le facteur humain qui lui permet de maintenir le même niveau d’excellence depuis ses débuts. John Murry commentera : « Si vous trouvez les bonnes personnes, cela vous rend meilleur. Chuck m'a appris que ce qui comptait, c’était l’effort de collaboration et comme il est rendu par le disque, puis à l’autre bout, l’expérience des gens qui l’écoutent. » Temple Beautiful a ainsi été joué pour un documentaire, avec huit musiciens d’instruments à cordes. Comme un chef d’orchestre au service des sentiments et des évocations de la musique. 

Ces partenaires vont de pair avec une longue histoire d’excès, qui semblent désormais faire partie du passé. L’énorme quantité de travail – enregistrement d’un album tous les deux ans, tournées – ont t-elles eu raison de l'endurance d’un autre Chuck Prophet, qui continue d’exister dans sa musique souvent humoristique ? John Murry : « Sa femme et partenaire musicienne Stephanie Finch a si longtemps souffert de sa personnalité, elle peut assurer quiconque que les histoires d’excès concernant Chuck sont sans fin. » Une analogie vient en tête : s’il est Gram Parsons, musicien folk rock des seventies connu pour ses frasques et son laisser-vivre, elle est son Emmilou Harris, la muse a en apparence sévère et inaliénable. Une anecdote a particulièrement marqué Murry. « Il a sauté depuis le toit d’un immeuble de San Francisco dans celui d’un autre, et a chuté de trois étages à travers un dôme, sur le sol en ciment d’un garage auto ; c’était une tentative d’impressionner une fille et d’entrer dans son appartement, car il s’était enfermé dehors. Il était shooté. » Sur Temple Beautiful, la mélancolie de Museum of Broken Hearts est elle-même balancée sur Little Girl, Little Boy, qui profite de la participation de Stephanie Finch, toujours investie depuis ses débuts en solo avec Brother Aldo (1990). Enfin, l'hommage à la ville est complété par l'apparition vocale de Roy Loney, des Flamin' Groovies.

lundi 22 juillet 2013

Americana Music Festival de Nashville - Les Awards 2012

Ce festival se déroule tous les ans en septembre, à Nashville, et donne un bon aperçu de l'actualité de la scène americana/country aux Etats Unis !
RDV en septembre 2013 pour la nouvelle édition...


2012 Americana Music Association Honors & Awards Winners

Instrumentalist of the Year: Dave Rawlings

Album of the Year: This One’s For Him: A Tribute to Guy Clark; produced by Tamara Saviano and Shawn Camp

Song Of The Year:  “Alabama Pines”; Written by Jason Isbell and performed by Jason Isbell and the 400 Unit

Emerging Artist of the Year:  Alabama Shakes
Artist of the Year: Gillian Welch

 Duo/Group of the Year: The Civil Wars

 Lifetime Achievement for Performance: Bonnie Raitt

 Lifetime Achievement Award for Instrumentalist: Booker T. Jones

 Lifetime Achievement Award for Songwriting:  Richard Thompson

 Lifetime Achievement Award for Executive: Dennis Lord

lundi 25 février 2013

TIFT MERRITT - Travelling Alone (2012)


OO
naturel/lucide
folk-rock/pop 

 
 
« Je voulais m’investir entièrement dans les choses qui sont importantes pour moi, et laisser tout le reste de côté. Le temps peut diluer votre détermination et c’est entièrement votre décision d’empêcher ça. » Travelling Alone est l’album de folk-rock le plus naturel d’une chanteuse américaine reconnue notamment pour la clarté et la pureté de sa voix. C'est sa mise au point à l’approche de la quarantaine. Plus que jamais, elle descend le chemin d’un folk-rock d’auteur révérencieux dans la veine de Joni Mitchell, Dan Penn, Lucinda Williams ou Carole King. 
 
On voudrait croire que le thème de la solitude a été battu et rebattu en chansons, mais c’est avant de se rendre compte que la solitude est souvent vécue comme un état de fait, un sentiment subi et dramatisé. Au contraire, la solitude qu’évoque Tift Merritt c’est une solitude productive. Etre seul est un engagement, le fruit d’une réflexion sur ce qui importe à ses yeux, les chansons. Les chansons ne sont pas la somme d’une certaine quantité de solitude, mais des pensées vives et profondes, des personnages qui attendaient de trouver leur histoire vraie. « Les choses superficielles me dépriment. Ce n’est pas forcément lié à la vie moderne. Je pense qu’à chaque époque, il y a toujours eut des distractions. » Une nouvelle chanson, Small Talk Relations, parle de cela : toutes les petites rencontres sans profondeur qui empêchent de véritables interactions d’exister. « Avec la distraction arrive ce vide, cette solitude inhérents. Certaines personnes multiplient ces rencontres sans conséquence qui leur procurent un regain d’énergie, mais dans mon expérience personnelle ces relations sont vaines. » 
 
Travelling Alone est aussi la somme de moments de félicité en studio, enregistrés par Tucker Martine (Laura Veirs, Abigail Washburn, The Decemberists). Merritt a décidé de s’entourer de musiciens brillants (Marc Ribot…) mais capables de s’effacer pour mettre en avant sa voix – un peu moins travaillée qu’auparavant. «Je me suis dit qu’il fallait que je devienne l’artiste que j’ai toujours voulu être, et la personne que je souhaitais devenir étant petite fille », confie-t-elle pour expliquer sa volonté de faire une musique empreinte de la simplicité du quotidien. Sweet Spot est l’une des chansons les plus accrocheuses de l’album, et raconte cette envie de devenir d’habiter ses propres aspirations avec la plus grande sérénité : «I'm just looking for that sweet spot/Where I can live the way that I want." « Cette chanson décrit la sensation d’investir ce que vous faites de mieux, sans plus chercher à forcer les choses. » La langueur pop la moins affectée du monde, ici ou sur Too Soon to Go, c’est ce qui rend Tift Merritt le plus satisfaisante. Et chaque musicien y donne le maximum de tendresse et de tripes. « Nous voulions ce son dense, chaleureux, profond, riche, comme si vous vous trouviez dans la même pièce que nous. » Ces chansons peuvent paraître trop classiques à cause de la simplicité de leur approche, mais à travers chacune d’entre elles Tift Merritt partage une passion des plus authentiques, une humeur diffuse et engageante en même temps. Drifted Apart, en duo avec le Andrew Bird, représente incarne parfaitement l’esprit de l’album. « Je voulais que cette chanson se débarrasse de tout dramatisme – juste un homme et une femme, très naturels, comme des amants sur le retour, qui ont fini de se battre. »

samedi 26 janvier 2013

En Images : BRANDI CARLILE - Bear Creek (2012)



OO
communicatif/frais/soigné
country/folk-rock/pop
A peine entrée dans la trentaine, Brandi Carlile dégage une aura particulière. L’assurance de ses chansons, sa voix puissante ainsi qu’une attitude très chaleureuse à l’égard de son public, que son statut de star montante aurait pu mettre à mal, forcent l’admiration et l’amitié chez ceux qui la découvrent, cette amitié devrait-elle demeurer virtuelle. Lorsqu’elle écume les Etats-Unis en support de Bear Creek, elle voyage avec une traînée de fans dans ses bagages, incarnant littéralement l’estampillage d’ « artiste à suivre » qui lui fut adressé par Rolling Stone Magazine à la sortie de son premier album, plus inspiré par Jeff Buckley, en 2005. Les producteurs T-Bone Burnett et Rick Rudin ont depuis tous deux enregistré un album avec elle. Plus de 200 000 personnes ont levé le pouce en son honneur sur Facebook.

Beaucoup s’identifient à elle. Cela donne envie aux gens de s’attacher, quand on provient d’un coin perdu à 50 miles de Seattle, un endroit où l’on occupe sa jeunesse à déambuler dans les bois et à se donner des leçons de chant à soi-même. Quand on est de surcroit jeune, jolie, élégante – les jeans n’ont jamais été mieux portés que par Carlile, et elle en fera les frais, après publication d’une photo la montrant de dos en concert. A en juger par les commentaires, affectueux, on n’a pu détacher le regard de son ravissant derrière. En 2005, en portrait sur la pochette de son album éponyme, elle semblait incarner le fantasme de l’Amérique de Terence Malik, de la Ballade Sauvage et des Moissons du Ciel, faisant fondre les cœurs à tel point que certains craignaient qu’elle ne soit qu’une construction médiatique.

Dans ces conditions, cela semble presque superflu pour elle que d’enregistrer au studio de Bear Creek, ce lieu de ressource pour groupes et musiciens parmi les plus attachants aujourd’hui : les Fleet Foxes (en mettant de côté leur succès, il reste une bande de potes que tout le monde voudrait compter dans ses amis), les Walkmen, les Lumineers, les Foo Fighters, Les Savy Fav, Stephen Malkmus and the Jicks… Chacun de ces groupes a un je-ne-sais quoi chaleureux qui les rend indispensables, et qui se manifeste en grandes quantités chez Brandi Carlile. Elle semble de surcroît entretenir une touche de romantisme mature. Un EP paru en 2010 et dont les chansons tournaient autour du thème de la Saint Valentin. Elle ajoute à cette projection de romantisme, le sien, une forme directe et plus rustique qu’auparavant avec Bear Creek.

En bonne country matinée de pop-rock, la musique dégage une énergie scénique sensuelle, tour à tour tragique et goguenarde. Bear Creek est l’album d’une artiste et d’un groupe complètement à l’aise avec l’exercice du live, cela se ressent à leur façon à la fois décontractée et très efficace de sonner sur l’album. L’écoute de l’énergique Rise Again donne tout simplement envie de se précipiter à leur prochain concert. Au-delà de leur professionnalisme, l’originalité de la formation réside dans la présence des élégants jumeaux Tim et Phil Hanseroth, tous deux multi instrumentistes surdoués. Comme Carlile l’est avec sa voix. Prenez Raise Hell, une chanson qui n’est de bout en bout, jamais tendre : le ton est tout de suite féroce comme une chanson intimidante de Johnny Cash, et le refrain indompté. Et ce n’est qu’une nuance, qu’un style parmi tant d’autres. Des influences gospel et des chœurs discrets mais très effectifs font aussi mouche ça et là.

Brandi Carlile ayant fêté ses trente ans en 2011, il n’est pas surprenant que ses pensées l’aient conduite à réfléchir à sa place dans le monde et à ses envies, entre nostalgie et nouveau départ dans ses relations aux autres. On commence avec Hard Way Home, en souvenir du chemin difficile qu’elle a emprunté durant son adolescence, caractérisées par la solitude et la crainte de se tromper, de perdre son temps. « Oooh, follow my tracks / See all the times I should have turned back / Oooh, I wept alone / I know what it means to be on my own”. Save Part of Yourself est aussi frappante. « I remember you and me / Lost and young dumb and free / Unaware of years to come / Just a whisper in the dark / On the pavement in the park / You taught me how to love someone / Save part of yourself for me / Won’t you save part of yourself for me”. Tout l’album est emprunt de la même humilité. La chanson 100 est un point culminant de ce parcours qui épingle aussi la vanité juvénile, et révèle les fêlures et les doutes d’une jeune femme en apparence très assurée.







avec l'orchestre symphonique de Seattle
  

Sources des images

Le Facebook de Brandi Carlile

http://www.bearcreekstudio.com/


http://chickswithguitars.com/

http://www.saltlakemagazine.com/blog/2012/12/brandi-carlile-brings-some-holiday-spirit-to-the-state-room/

http://aftertheshow.wordpress.com/2012/05/30/brandi-carliles-new-album/



mercredi 23 janvier 2013

CONOR OBERST AND THE MYSTIC VALLEY BAND - One of My Kind (2012)







O
attachant/poignant
indie rock

Pour ceux qui ne connaissent pas Conor Oberst ni le dernier acte de sa saga collaborative, ceci n’est pas un authentique nouvel album mais ça vaut le détour. Le country-indie-rock n’roll à la sauce mexicaine du groupe y est particulièrement débraillé, ce qui leur réussit assez bien. On aime tant la voix si caractéristique d’Oberst, et c’est étonnant qu’il ait laissé interpréter tant de chansons par ses camarades… One of My Kind reste cependant son projet. Ceci grâce à trois moments hors du commun :One Of My Kind, Gentleman’s Pact et Breezy, qui constituèrent en 2008 un EP. Le reste de l’album sert de prolongation agréable à ces pépites inspirées par les régions qui surplombent l’Eldorado, enregistrées pour la première fois juste avant que Conor Oberst ne gagne El Paso, au Texas, pour enregistrer Outer South, l’un des disques les plus généreux, enjoués, et même engagés de l’année 2009. Ces chansons sont ici recyclées pour servir de bande-son à l’un des films musicaux les plus improbables de 2012, un documentaire imprévu sur la fondation fortuite du groupe d’Oberst, The Mystic Valley Band (5 personnes). Ils ont réinventé la bohème américaine exilée au Mexique, sans que les soupçons quant à l’utilisation de cocaïne ne puissent être vérifiés.

Voir ma chronique intégrale sur FAUST SCEPTIK

jeudi 13 décembre 2012

Lost In The Trees - Groupe de l'année 2012




 

 

 
« Indie rock with a symphonic edge », commence la voix d’une journaliste musicale dans une émission du site web watchmojo.com, sur quelques notes triomphantes de Walk Around the Lake. Au cours d'une escapade nocturne dans la campagne enneigée, un homme imposant se détache finalement, lanterne en main, de ses six camarades pour rester seul face à son propre reflet dans les eaux d'un lac noir. C’est Ari Picker, le guitariste et chanteur et compositeur principal du groupe américain Lost in The Trees. Les autres musicens s'en vont, arborant leurs instruments du musique étincellants comme pour chasser la pénombre et opposer au silence une autre forme de mystère nocturne, leur valse folk orchestrée. Des sourires furtifs, sincères, sont échangés.
 
Picker ne cesse de sourire et de rire en interview. « J'ai commencé ce groupe seul dans ma chambre en 2000, et après l'université je me suis mis à solliciter des amis pour jouer les chansons en concert, comme Emma [Nadeau, qui joue du cor et chante]. Nous étions tous deux tributaires d'un petit label de Caroline du Nord, Tricky Records, et nous avions différents projets. » Interrogée elle aussi par Watchmojo.com, Emma Nadeau poursuit : « Pour les deux premières années du groupe, il s'agissait de former un casting, en quelque sorte, de retenir certains musicens plutôt que d'autres. » « Quand vous commencez à introduire de plus en plus de musiciens, l'expérience musicale change. Il a fallu trouver un équilibre entre garder la vérité de la musique originale et laisser chacun d'entre nous s'exprimer sur scène. » Là, ils sont sept, comme Arcade Fire, dont il rapellent parfois furieusement l'énergie scénique. « C'est le genre de groupe qui a renouvellé mon excitation pour le rock n' roll », commente Picker. 
 
La chanson Walk Around the Lake résume sans doute ce qui caractérise Lost in the Trees : le groupe y capture, avec un feu juvénile, l'essence d'un charme baroque. Lost in The Trees parviennent à être intenses en racontant des histoires intimes, à retenir l'attention par la sensation d'étrangeté nocturne qu'ils suscitent. Leur univers peut être onirique et labyrinthique. “J'ai choisi le nom de Lost in the Trees car je voulais quelque chose qui éveille une petite histoire, un début ou une fin, dans la tête des gens quand ils l'entendent.” Les chansons décrivent le cheminement intérieur de personnages, et évoluent avec sensibilité entre réalité autobiographique et fiction poétique. Ari Picker montre une volonté de s'inspirer d'abord de l'humain, du microcosme de la vie en chacun. Mais les chansons font aussi la part belle aux mélodies, qui deviennent rapidement un tumulte aussi doux que terrible. La voix légère du chanteur illumine le chemin vers un nouveau dénouement, une chanson après l'autre.
 
« J'ai grandi en écoutant de la musique pop, comme la plupart des gens, et ce qui m'intéressait c'était les textures produites par les orchestrations, pour les Beatles et les Beachs Boys, par exemple. J'ai poursuivi en écoutant de la musique classique, et ça m'a beaucoup inspiré dans mon apprentissage. C'est tellement plus intéressant que la guitare électrique et ce genre de truc. Même si j'aime la guitare électrque par ailleurs. » « Pour moi, utiliser les techniques de composition que j'ai apprises à l'école et essayer d'écrire à la manière classique, cela demande plus de discipline et de concentration. Ce n'est pas que l'écriture de chansons n'en demande pas, mais c'est comme si une partie différente de votre cerveau fonctionnait. La composition classique tient davantage d'une formule à suivre, tandis que pour les chansons il suffit parfois d'attraper votre guitare et de chanter ce qui vous passe par la tête. Je ne peux pas utiliser ces deux techniques distinctes en même temps, je dois choisir, je ne peux pas changer de perspective dans la même journée, cela me prend quelques jours pour chanter correctement d'une part, ou orchestrer les chansons d'une façon que je puisse comprendre, d'autre part.”
 
Aux émotions crues de All Alone in an Empty House – dont l'inspiration vint de l'enfance tumultueuse de Ari Picker, le divorce de ses parents et la dépression de sa mère – font écho les sentiments complexes de l'adulte capable de rendre un hommage et de commenter l'acte même de l'hommage. La pochette de All Alone... préfigurait déjà celle de A Church that Fits Our Needs, avec cette mère à la beauté très Rennaissance, personnage sublime, absorbé, qui s'impose à l'auditeur comme une gravure sur la page d'un livre, et qui le prépare aux travaux l'esprit. Picker n'est jamais seul. Cette fois-ci, le personnage maternel l'accompagne, prévaut parfois dans les sensations qu'il est amené à décrire. Comme dans un roman gothique, Picker ressent un fantôme. On a eu raison de comparer les conséquences de l'imaginaire de cet album au Château d'Otrante, un roman anglais du dix-huitième siècle écrit par Horace Walpole. Comme dans un bon roman gothique, ce nouvel album est parfois exhubérant, surchargé, laissant penser que le drame dans le coeur de son auteur ne peut être contenu. Les musicens soutiennent d'un mouvement conjoint la prestation ésothérique de leur chanteur, ses plongées au cœur de sa propre mythologie, entre le deuil des réalités et la mise au monde d’un nouvel univers aux contours envoûtants, fantômatiques.
 
Le groupe privilégie les cœurs et les parties instrumentales invoquant une riche instrumentation. Le sentiment dominant est celui d’une musique chorale vécue simultanément, comme un prolongement plus spirituel à cette excursion de fin de collège, autour des feux de camp. C'est ce qui se produit quand les chansons des Beatles et des Beach Boys sont remplacées par des mélopées plus impénétrables mais, d'une certaines façon, par leur contours mélodiques, tout aussi immédiates. Des chansons qui contemplent volontairement le cœur de leurs propres histoires, avec juste ce qu’il faut de préciosité.

vendredi 7 décembre 2012

Silvia Perez Cruz - 11 de Noviembre (2012)

 



Entre jazz, folk, musique cubaine...

Retrouvez bientôt la compte-rendu du concert du 7 février à l'Alhambra (Paris)

Shovels and Rope - un article à propos de O' Be Joyful (2012)




Parution : juillet 2012
Label : Dualtone Music
Genre : Americana, Country rock
A écouter : Birmingham, Carnival, Cavalier

Qualités : entraînant, vintage, féminin, rugueux
OO

« Nous étions déjà mariés longtemps avant de décider de marier nos projets musicaux. Et cette dernière décision a demandé plus d’engagement que celle de passer le reste de notre vie ensemble. »


Une des nombreuses utopies que réalise la bonne musique, c’est celle de l’amour complice, celui qui n’exclut pas la camaraderie, celui d’un jeune couple marié qui puisse enregistrer main dans la main un album entier de musique trépidante, fraîche, audacieuse. Et abandonner (temporairement?) les carrières qui leur étaient promises à chacun...
 
Charleston Sud
 
LES DEUX AMÉRICAINS de Shovels and Rope sont différents de l’habituel duo, où les rôles sont bien définis et protégés. Ils attaquent leurs mélodies robustes et puissantes, leurs arrangements rustiques avec une force simultanée et égale. O’Be Joyful représente plus qu’un engagement artistique ; on a l’impression que Cary Ann Hearst et Michael Trent y apprennent, au-dessus de toute chose, ce que c’est qu’être une famille : trouver l’indépendance après que les règles soient posées ensemble, faire aller de pair solidarité et vision propre de leur destin pour les mois à venir – en concert et sur la route. A travers l’écriture de chansons, ils ont la chance d’avoir un travail qui n’exclut pas l’autobiographie, qui les incite à prendre le temps d’une réflexion quant à leur mariage et à leurs voyages. Shovels and Rope, c’est ce qu’on appelle parfois une relation sérieuse, celle que certains d’entre nous recherchent sincèrement. «Nous étions déjà mariés longtemps avant de décider de marier nos projets musicaux,» commente Hearst. «Et cette dernière décision a demandé plus d’engagement que celle qui nous a décidés à passer le reste de notre vie ensemble ».
 
L’intensité et la qualité de leur écriture est évidente, et cela bien avant qu’ils ne commencent à faire cause commune. «Je jure que j’ai une bonne idée de chanson par jour», s’amuse Trent. «Mais si je n’attrape pas un stylo pour la noter aussitôt, en dix secondes elle s’est évanouie pour toujours.» Plus important que l’origine ou la quantité de leurs idées, c’est dans le regard de l’autre que se précise le duo. « Cary a grandi dans la tradition country, c’est une chanteuse de country fantastique. Mais son cœur est voué au rock n’ roll. Elle adore les Stooges. » Hearst, à son tour : « Michael va se pointer avec 20 idées. Puis il va leur donner corps, trois par trois – il aime travailler par lots de trois. Il va créer une belle mélodie, et de temps à autre je vais l’entendre jouer ces nouvelles idées pendant les balances des concerts. Je regarde souvent par-dessus son épaule pour voir s’il n’est pas en train d’écrire. Il peut y avoir une concurrence entre nous! »
 
Décor d’un roman de Pat Conroy, Charleston Sud, Charleston est une ville côtière superbe de Caroline du Sud, ensoleillée et verdoyante, avec de belles maisons blanches et des palmiers, un port de plaisance réputé, la destination de vacances idéale, la carte postale. Hearst aura ce commentaire en 2008 : «Je vivais à Nashville [une capitale américaine de la musique country] jusqu’à l’âge de 18 ans ; puis j’ai déménagé à Charleston et je n’ai pas bougé depuis lors. C’est une ville isolée, dans un sens, possédant une communauté autonome au sein de laquelle de nombreux groupes qui choisissent une approche indépendante s’en sortent bien. Toutes sortes de musique sont jouées ici. Je vivrais à Nashville si je pouvais me le permettre, mais je ne me vois pas à la fois enregistrer, et être obligée de travailler comme serveuse ou autre pour gagner un peu d’argent. À de nombreux points de vue, Charleston est bien plus détachée que de plus larges communautés, nous avons plus de recul sur ce que nous faisons. La plupart de mes amis à Nashville ne gagnent pas du tout d’argent, tandis que nous nous faisons au moins 100 dollars par nuit ici. »
 
Inverser les rôles
 
CARY ANN HEARST S’EST FAITE connaître pour son univers sombre et décalé et sa voix puissante, comparable à celle de Loretta Lynn, au sein de son groupe Cary Ann and the Gun Street Girls. «J’étais pourtant la seule femme. Il y avait cette chanson de Tom Waits, Gun Street Girl, et un jour que je conduisais, je l’ai entendue et je l’ai trouvée différente. Elle m’a rappellée les New York Dolls (un groupe masculin habillés en femmes). Les mecs dans le groupe se sont bien marrés. L’ironie qu’il y avait là dedans confondait les gens ou les amusait.» Les Guns Street Girls étaient entièrement son groupe, elle pouvait se permettre d’exprimenter avec leur identité.
 
Cary Ann parle vite, est exhubérante. Ce n’est pas June Carter, mais plutôt Poison Ivy des Cramps. « C’est le groupe de rock n’ roll le plus sexy de tous les temps », s’enthousiasme t-elle à leur sujet. « J’aimais qu’on ne puisse pas être sûr de qui était le mec et qui était la fille. » Le groupe, dissous à la mort du chanteur Lux Interior en 2009, avait influencé la scène anglaise par leur mélange de trois genres distincts : rockabilly, punk garage et psychédélisme. Un melting-pot sonore de contre-culture américaine, et une identité visuelle, tirée des films d’horreur, qui a, elle aussi, fortement inspiré Hearst. Il suffit de voir la vidéo extraite de son EP Are You Ready To Die (2010), Hell Bells.
 
Avant Shovels and Rope, Michael Trent était sans doute encore plus engagé que sa compagne, et il n’a pas été si facile de mettre de côté une carrière prometteuse avec son propre groupe, The Films, de côté. Surtout lorsque votre femme se considère comme votre fan numéro 1, faisant de vous un cow-boy glamour et vous comparant aux Kinks et à Elvis Costello. Pourquoi travailler ensemble dans ce cas ? « Tant d’années de la vie de Michael ont été passés sur la route, à se gribouiller son propre avenir», commente Cary Ann. «Tant d’années de la mienne ont été employées à essayer de me distinguer dans cette mer de musiciennes rousses, et ça a été quelque chose de mettre de côté nos individualités alors que nous étions presque parvenus... Nous venions d’enregistrer de très bons albums. Je n’ai pas honte de dire que ces disques sont suffisamment bons pour nous permettre d’avoir une carrière chacun de notre côté avec notre propre groupe. »
 
Michael Trent commente à son tour : «Nous avions sorti ces albums, mais sans avoir de plan particulier. Nous allions faire un concert, interpréter quelques-unes des chansons de Cary et quelques-unes des miennes, apprenant à les jouer du point de vue d’un duo. C’est de ce point de vue ques les choses ont soudain pris une autre dimension intéressante, et on a commencé à nous contacter pour faire des dates ensemble (en première parte des fleurons américana les Felice Brothers ou Hayes Carll), nous avons eut beaucoup d’opportunités d’un seul coup. »
 
Ralentir le tempo
 
Trent lance alors un regard en arrière, sur la carrière qui l’attendait. Il écrivait des chansons punk-rock pour son premier groupe et aura cette idée que « si vous en ralentissez le tempo, elles deviennent des chansons country. » «Peut-être est-ce là qu’est mon évolution en termes de songwriting. Parfois cela me rend nostalgique. J’oublie presque que j’ai écrites toutes ces chansons. De temps à autre, un fan des Films va se montrer dans un concert de Shovels and Rope et demander à ce qu’on joue un morceau de [l’album] Oh Scorpio. »
 
Si vous voulez faire plaisir à Cary Ann Hearst, parlez-lui de X : le duo angelinois constitué de John Doe et Exene Cervenka. Ils furent ceux qui mirent la scène punk de Los Angeles sur la carte des États-Unis, au début des années 80 : Los Angeles (1980), Wild Gift (1981), Under the Big Black Sun (1982). C’est par le mélange désinhibé de rockabillly, de blues, de country et d’harmonies vocales nouvelles qu’ils séduirent un assez large public. Non, vraiment, Hearst ne se sent pas vraiment de filliation avec June Carter, trouvant les interactions entre Doe et Cervenka autrement plus intéressantes que celles de Carter et Johnny Cash.
 
Le cultissime Elvis Costello aurait pu lui-même évoquer le processus qui consiste à ralentir le tempo du punk-rock jusqu’à obtenir une chanson country ; il s’y connaît. Son album Secret, Profane and Sugarcane (2004) peut servir de référence dans le canon des influences de Shovels and Rope. Quand celui-ci fit paraître son premier album en1977, sa colère et son cynisme établirent un lien fort avec la scène punk et new-wave de l’époque. Mais ce qui validait ce lien, c’était sa passion débridée ; il empruntait au passé du rock n’ roll ce tout ce qu’il voulait, mimant aussi bien la country, la Tin Pan Alley (musique new-yorkaise des années 20), la pop, le reggae, entre autres genres. Cet éclectisme continue de le distnguer aujourd’hui, comme le font ses textes fouillés. On parle d’influence tutélaire, une influence diffuse. Pour d’autres, ce serait Bob Dylan ; pour Shovels and Rope, c’est Costello. Pour qu’il s’agisse d’un duo, il suffit de compléter Costello avec Lucinda Williams, qui est la reine de l’américana rugueux, autentique, conflictuel et tourmenté depuis vingt-cinq ans, avec d’abord Lucinda Williams (1988) ou Cars Wheels on a Gravel Road (1998) [voir encadré page suivante]. Hearst et Trent ont aussi aimé le duo que constituaient deux autres légendes de la musique américaine, Gram Parsons et Emmylou Harris.
 
Difficile d’accorder deux fortes personnalités musicales et de les faire écrire sur la même page. Sans doute qu’assurer 200 concerts ensemble en une année a participé à l’équilibre de l’album, entre ecxentricité et tradition, entre brutalité et douceur. Au coeur de leur son, un kit de batterie qu’ils ont arrangé eux-mêmes et que Michael Trent a appris à jouer, d’une façon qui n’est pas sans rappeler celle de Meg White. D’ailleurs, les White Stripes pourraient être l’ultime point de référence à lâcher avant de laisser définitivement Shovels and Rope tracer leur route - et avant de décrire tout ce que leurs deux écritures contiennent de vie et d’originalité.
 
Mais encore : l’album que Jack White a produit avec Loretta Lynn, Van Lear Rose (2004), vient aussi à l’esprit ; la production de cet album country-rock y est organique.Cary Ann Hearst a plus d’un point commun avec Lynn : outre la voix, elles se ressemblent assez physiquement...
 
Pour l’anecdote, en 2012, le magazine anglais Mojo a laissé à Jack White la première place de son top des 50 albums de l’année - car nous sommes désormais dans un monde post-White Stripes. Le site web/magazine américain American Songwriter, de son côté, a laissé à Shovel and Rope la troisième place de leur propre top 50 de 2012, donnant même à Birmingham le titre de meilleure chanson de l’année.
 
Vie bohémienne
 
BIRMINGHAM, PREMIÈRE CHANSON de l’album, évoque, sans sentimentalité mais avec un humour tendre, la naissance du duo. Raconter des histoires, c’est là ce qui noue Shovels and Rope. “Comme il s’agit de chansons, nous faisons tout pour devenir de meilleurs raconteurs et de meilleurs auteurs de chansons, de façon générale. Je pense que là d’où nous venons, c’est la chose la plus importante.”
 
O’ Be Joyful est un album accompli, contenant les meilleurs exemples d’écriture propre à ses deux auteurs. Les contributions de Trent sont souvent lyriques, poétiques et parfois sombres. Il dit aimer les auteurs de chansons qui utilisent des personnages et des perspectives distinctes de leur propre existence. D’autre part, Hearst joue sur la corde du conteur populaire, usant de phrases entêtantes et des bons mots. “Tell New York, tell Tennessee/ Come to Carolina and ya’ drinks on me,” chante-t-elle sur le old-timey Kemba’s Got The Cabbage Moth Blues, inspiré par les enregistrements qu’Alan et John Lomax ont fait de chanteurs de Johns Island, Caroline du Sud, dans les années 1920.
 
La plupart des chansons ont été écrites on the road, et semblent être une continuation de leur vie bohémienne. “Je pense que cet album, c’est ce qui arrive à des musiciens quand ils commencent à écrire à propos de leur vie sur la route et des lieux où ils sont allés”, commente Hearst. Les chansons ont une attache géographique, c’est comme un moyen de laisser des points de référence en route. “Vous vous levez dans une ville différente chaque jour. En vous réveillant le matin, vous ne savez plus du tout où vous êtes.”
 
O’ Be Joyful n’hésite pas à accomoder les chansons en faisant appel à plusieurs musiciens supplémentaires pour s’étofffer. Parmi lesquels Amanda Shires, que j’ai découverte en faisant des recherches à propos du dernier album de Todd Snider, l’excellent Agnostic Hymns and Stoner Fables (Aimless Records, 2012). Elle contribuait beaucoup au son plein de l’album, et c’est la même chose ici, sur Keeper ou This Means War. Cette chanson, placée à la fin, est l’une des ballades convaincantes et même touchantes de l’album – à ce point là, vous aurez déjà eu les mémorables Lay Low et surtout Carnival – pour laquelle il n’est plus question de cuivres bravaches (comme sur Hail Hail en particulier), ni de percussions trépidantes – c’est seulement l’écriture et la mélodie qui atteignent une qualité intouchable. La voix de Cary Ann Hearst y a des intonations étonnament profondes et originales. Sur le morceau-titre, cette voix m’évoque celle de… Candye Kane. Il y a la même énergie rockabilly et blues, auquelle on ajoute, comme souvent, un banjo.
 
This Means War fait oublier sa tourmente en se terminant par un vieil enregistrement d’une Cary Ann Hearst de trois ans et demi, disant à son grand-père qu’elle aimerait avoir un caniche pour l’habiller avec des rubans et lui appliquer du vernis à ongles...
 
“J’ai cette image de quand je serai agée, dit t-elle en 2008. De ce que nous étions dans notre jeunesse, deux voyous vivant cette vie facile à romancer.”
Les sources documentaires de cet article incluent principalement les articles publiés sur American Songwriter.com, La plupart des citations de Cary Ann Hearst proviennent de l'interview conduite par American Songwriter en 2008.







lundi 3 décembre 2012

CANDYE KANE & LAURA CHAVEZ - Interview un an après l'album...


article provisoire.
Même si vous ne questionnez pas Candye Kane à propos de son cancer, de son passé familial rude ou de ses formes généreuses aujourd'hui envolées, ce sont des données qui reviendront comme un leitmotiv dans le discours qu'elle véhicule. Son message de surpassement, étayé avec ses albums Superhero (2009) et Sister Vagabond (2011) , elle le martèle en 2012 avec une détermination de chaque instant. Candye Kane joue de la musique pour voir les yeux des enfants briller, pour exhorter chacun d'entre nous à ne jamais s'engager dans un régime inutile ou simplement pour le plaisir de retrouver son public français.

Verneuil-sur Seine accueille une date de la tournée française Candye Kane, le 20 octobre 2012 dans le cadre du festival Blues sur Seine. Une programmation mêlant blues et musique afro-américaines qui privilégie les coups-de-coeur, plus de cent lieux répartis dans deux départements à l'ouest de Paris et une dimension pédagogique à destination des écoles font de ce festival discret une sorte d’événement de proximité mais néanmoins ambitieux. C'est ainsi qu'une star internationale du blues telle que Candye Kane peut se retrouver à jouer dans la salle de spectacle d'une ville de 15000 habitants, à 40 kilomètres de Paris.

Dans la loge, une demie-heure avant le concert, les makis californiens ont été servis ; je me retrouve assis à la table et regarde Kane qui a la sympathie de répondre à mes questions tout en mangeant - sans réel appétit. Dans mon dos, installée dans un fauteuil contre le mur se trouve Laura Chavez, la l'amie dévouée de Ms Kane, qui semble veiller sur elle et intervient parfois dans notre conversation. Laura Chavez a été désignée comme « l'une des meilleures guitaristes du monde » dans un article français récent, et régulièrement par ailleurs.

« Aucun de ces types ne fait vraiment du surf même s'ils ressemblent à des surfeurs. » La conversation a bifurqué sur l'idée reçue qui fait des habitants de Los Angeles sont des êtres superficiels, presque d'une autre planète. Certaines chansons sur le dernier et meilleur album de Candye Kane, Sister Vagabond, semblent raconter un peu cette mentalité particulière : la reprise de Everybody's Gonna Love Somebody Tonight de Jack Tempchin et Glenn Frey ou Have a Nice Day, que Candye Kane a écrit à propos d'une personne qui l'a trahie. Sa précision à ce sujet était superflue, puisque la pochette de l'album contient une petite explication concernant cette chanson et les autres – une très bonne idée à mon avis. « C'est la réputation qu'ont les Californiens, ou même les Angelinois, qu'est-ce le mot déjà... Superficiel est bien, mais il y en existe un autre... Insipide. Sans profondeur. Nous avons de belles plages en Californie, mais la culture liée à ces plages peut être un peu... C'est lié à votre corps, et à quoi vous allez ressembler une fois en bikini. Les Beach Boys c'était super, mais la culture surf concerne davantage votre apparence. Quelle voiture vous conduisez et si vous êtes bon sur votre planche... » Plus tard dans la conversation, Candye Kane évoquera de nouveau les plages de Californie, cette fois pour en faire, de façon intéressante, une apologie. « J'aime être proche de la mer. La présence de l'eau aide ma pensée, m'aide à écrire des chansons, et quand je suis chez moi, je vis près de la plage, et je m'y promène. Ca me détend. » Kane est elle-même née en Californie, après tout.

« Le plus ironique dans tout ça, » dit t-elle juste après avoir évoqué les bikinis et les planches de surf, « c'est que j'étais grosse et je n'étais pas assortie à cette culture. » C'est sûrement ce qu'il y a de plus intense quant au personnage de Candye kane : la relation à son corps. Elle a longtemps fait partie des très grandes tailles, approchant les 150 kilos. Ses formes plus que généreuses lui avaient alors attiré la sympathie d'une certaine frange de femmes fortes en voie de se décomplexer. C'est étrange d'avoir cette conversation maintenant que Kane a tellement perdu de poids des suites de sa maladie, un cancer du pancréas contre lequel elle se bat depuis 5 ans. « C'est un peu étrange, car j'étais la championne des grandes tailles, j'ai écrit beaucoup de chansons qui parlaient d'être grosse et célébrer son corps tel qu'il est, et ça été une drôle d'expérience de perdre autant de poids d'un seul coup. C'est étrange d'être atteinte du cancer et d'avoir encore des gens pour vous faire le compliment que vous avez l'air en forme. Les personnes atteintes du cancer n'ont généralement pas bonne mine. Je n'ai pas essayé de perdre du poids parce que je n'aimais pas mon corps, mais car j'étais malade. » Au beau milieu du concert qui suivra notre entrevue, cette constatation et la perspective d'interpréter l'une de ses chansons préférées lui inspirera un de ces nouveaux genres de philanthropie qui fourmillent dès lors qu'elle prend la parole. Le concert est chargé de tendresse et de bonne humeur gouailleuse. « C'est une chanson que j'ai écrite il y a longtemps, elle s'appelle Two Hundred Pounds of Fun. Je fais un peu moins de deux cent livres maintenant. J'en pesais presque trois cents. J'ai été très chanceuse d'être grosse. Si vous prenez du poids ce n'est pas grave ! Mangez des café liegeois, des chocolat lieégois, des crêpes au Nutella, eat, eat, mangez, mangez ! Parce que si vous tombez malade, ainsi vous avez du poids à perdre ! Ne vous battez pas contre votre corps. Quand je pense à tout l'argent que j'ai dépensé avec Jenny Craig et Weightwatchers et tous ces régimes stupides, j'avais besoin de cette graisse pour sauver ma vie, car si j'avais été mince je serais morte ! Et vos corps sont beaux exactement tels qu'ils sont. Dieu vous a faits parfaits ! Et un jour vous allez aller au paradis et vous n'aurez même plus de corps ! Aimez ce corps maintenant, parlez-lui, dites-lui qu'il est si doux et beau. Votre corps peut vous sauver. » La salle rit beaucoup. Mais Candye Kane a fait mieux : quelques jours avant les élections, elle s'est servie de sa condition pour argumenter en faveur du président sortant. « J'aime mes fans et mes amis, quel que soit le choix de votre vote. Mais sachez que si je suis en vie c'est grâce aux nouvelles conditions de prise en charge des soins mises en place par Obama (à l'évocation de ce nom, le public français applaudit systématiquement). Quand Bush était président, je n'avais pas droit aux soins car comme je pesais 275 livres, on me refusait toute assurance. Merci à tous ceux qui payent des taxes et me permettent de financer mes soins ! » Ces problèmes lui ont inspiré la chanson Love Insurance : pourrait t-il y avoir une assurance contre les cœurs brisés, monsieur Obama ?, demande t-elle non sans humour. L'amour et les cœurs brisés ont chez Candye Kane quelque chose d'une relation de corps à corps, tonique.

A ses débuts, Candye Kane a commencé le blues pour engager une conversation avec son corps et son âme. Le blues, c'était simplement de la bonne musique, c'était avoir du bon temps, davantage qu'un courant musical. « James Harman a été le premier gars que j'ai vu jouer, il faisait dans le style improvisé des années 40, et il était très bon pour ça. Il jouait comme les anciens, comme T Bone Walker, en costume et avec des cuivres dans son groupe, c'était très cool. Les années 80 en particulier m'ont beaucoup influencée car à 21 ans, je commençais seulement à aller dans les bars et à voir de la musique live et à chanter. Je jouais avec tous types de musiciens, The Blasters, Los Lobos... Vous pouviez jouer du blues, ou du rockabilly, du jazz, et tout le monde participait. Tant que vous étiez sincère dans ce que vous jouiez le genre musical n'avait pas d'importance. Personne ne qualifiait ce que jouait James Harman de blues, ils disaient seulement « j'ai vraiment aimé ce groupe ». Il y a eu aussi Hollywood Fats dans cette scène des eighties, un très bon guitariste. Il est mort, comme beaucoup d'autres. Il y avait beaucoup de grands talents et j'ai été chanceuse de les côtoyer. » « J'aime vraiment la vieille musique. Je n'écoute pas beaucoup de musique enregistrée après 1969. J'écoute de la musique d'entre 1920 et 1968 »

C'est quand on lui demande d'évoquer ce qu'est le blues pour elle aujourd’hui que Candye Kane évoque pour la première fois quelques démons de son passé. « Je fais du blues depuis 1992. C'est toute ma vie et je pense n'être faite que pour la musique blues, car ma vie a été pleine de turbulences. Avoir des moments difficiles vous permet d'écrire de meilleures chansons. Les chansons que j'écris sont basées sur le blues à cause de ce que véhiculent les mots. Je ne sais pas, peut-être que si j'avais été une fille gâtée avec des parents normaux je ne ferais pas de blues. Mais j'ai grandi dans une famille pauvre avec des parents à moitié fous, mon père était en prison et ma mère abusait de moi. Quand j'ai découvert le blues et l'histoire de l'oppression qui sous-tend cette musique, l'histoire des gens qui ont souffert, ça semblait correspondre à ce que je ressentais. En plus, il y avait dans le blues beaucoup de femmes fortes qui étaient fières de leurs corps et qui étaient attractives, et j'étais moi-même fière de faire partie de ces femmes fortes. Lorsque j'ai découvert Big Mabelle, Big Mama Thornton ou Etta James j'ai trouvé une place pour moi à leurs côtés. » « Quand j'étais petite, ma mère avait l'habitude de dire que j' étais une petite pute, que je finirais en tôle comme mon père. Ma mère ne m'a pas donné beaucoup de mots gentils, j'ai donc commencé à les inventer pour moi-même, des mots pour me dire que tout allait bien tel que c'était. » Abandonné par ses parents, Candye Kane devient Pin-up et actrice de films pornographiques pour gagner ses premiers cachets et de quoi enregistrer ses premières chansons. « J'écris des chansons pour me tenir à distance du psychiatre. Le psychiatre coûte cher, écrire des chansons rapporte de l'argent. J'écris des chansons pour puiser l'énergie qui est en moi. »

Il n'y a alors qu'un pas à faire pour partager cette énergie avec son public, ce qu'elle fait tous les soirs de concert. « Je pense que chacun a le pouvoir de réaliser ses rêves, et la musique peut accélérer le processus car elle a un pouvoir que de simples mots n'ont pas. Si vous vous asseyez et vous répétez à vous même que vous êtes la fille la plus solide du monde, que vous pouvez arriver à bout de tout, ce n'est pas aussi fort que de le chanter. Je suis sûre que cette musique, c'est en partie la raison pour laquelle je suis encore en vie. » Ce soir, il sera bientôt temps pour Candye Kane et son groupe de remonter sur scène. La chanteuse a prévu un peu de repassage avant le grand saut (!).

Avec son accent traînant, ses héros classic rock (Led Zeppelin, Santana, Black Sabbath) et sa façon de trousser les solos de Sweet Nothin's ou de Walkin Talkin Haunted House, Laura Chavez est décidément le meilleur premier lieutenant que l'on puisse imaginer. Mieux que ça, on est dans un comics. “Elle est encore meilleure quand elle boit du whisky, s'exclame Candye Kane pendant le concert. C'est comme... un carburant !””Elle n'a que 30 ans. Imaginez-la à 50 !” Elle joindra le geste à la parole en déposant une bouteille de Jack Daniels au pied de l'ampli de “sa” guitariste. De Disneyland jusqu'aux lits d'hopital, la relation des deux est une aventure à la substance palpable sur l'album Sister Vagabond. Ce lien est une chose touchante qui s'exprime sur scène avec sincérité. “La prochaine chanson parle d'amour. J'aime écrire des chansons à propos d'amour, et celle ci je l'ai écrite avec Laura. Les cinq dernière années, je les ai passées à travailler avec Laura, elle est arrivée dans ma vie un mois avant que je suis diagnostiquée avec un cancer. Quand Laura a rejoint le groupe je lui ai dit : je vais peut-être mourrir, et sans doute devrais-tu partir et jouer avec un autre groupe, car tu es si douée, et les gens devraient te voir jouer dans le monde entier. Mais Laura est une si bonne amie qu'elle a décidé de rester. Et elle a veillé avec moi à l'hôpital toutes les nuits, est venue à mes rendez-vous médicaux et s'est renseignée sur ma maladie. Je vous souhaite à tous de pouvoir rencontrer un ami comme ça au cours de votre vie, si jamais vous tombez malade. Ca m'a tellement aidée d'avoir quelqu'un pour reprendre soin de moi et avec qui je puisse écrire des chansons.

Candye Kane a beaucoup d'autres amis. Plus d'un milllier de personnes lui ont souhaité son anniversaire sur les réseaux sociaux. Elle finira par commenter cette anecdote. “J'ai eu un millier de gens qui m'ont souhaité mon anniversaire, mais j'ai aussi un millier de gens qui me font des suggestions pour combattre mon cancer. Tout le monde a une idée à ce propos, mais aucune d'entre elles n'est garantie de marcher. J'ai choisi la chirurgie. Je ne pense pas que je vais me débarrassser de mon cancer en mangeant des fruits et des légumes, même si c'est utile d'en manger. Quand les gens vous disent soit de ne plus boire, soit de boire du thé Cambodgien tout les jours ou encore d'éviter l'eau qui est dans les bouteilles en plastique, ce sont des suppositions. Je suis pourtant très chanceuse d'avoir tant de gens, tout autour du monde, qui m'envoient leurs souhaits, leur affection, leurs prières, il y a là un vrai pouvoir, comme dans la musique.”

Quelques jours plus tard, Candye Kane devait se produire dans un centre d'arrêt de la banlieue parisienne. On lui avait demandé alors de “ne rien porter de sexy”. “Je vais y aller comme si je me rendais à l'église et chanter du mieux que je peux, confiai t-elle sur les réseaux sociaux.
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