“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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samedi 22 février 2014

ST. VINCENT - St. Vincent (2014)

 

 
 
O
original, ambigu
avant-pop

Dès le début, la musique était surprenante. Depuis, Annie Clark s'est voulue dans la lignée des Talking Heads, passant de Brian Eno (Roxy Music) à David Byrne (Talking Heads), pour les références éternellement branchées. Elle a travaillé dans le milieu du spectacle New Yorkais, on attend juste qu'elle se branche avec Robert Wilson.
Les univers fragmentés de Byrne et Eno semblent regarder dans des directions opposées, et il y a aussi une dichotomie dans la musique de St Vincent, entre douceur et détachement.  
Etant donné les préférences d'Annie Clark au moment de concevoir ses albums (allumer un mac et bidouiller sur Garageband) ce n'est pas étonnant qu'elle finisse par délaisser la guitare pour des sonorités plus froides. Si cet album éponyme est voulu comme le premier où elle sonne vraiment comme elle-même, on ne peut s'empêcher de penser que c'est la part d'elle qui ne porte pas la guitare qui s'exprime ici. Heureusement qu'en fait, depuis le début, la meilleure arme de St Vincent ce sont les textes des chansons : passionnées, agressives, assez sombres, elles s'ébattent dans des climats entre claustrophobie et vulnérabilité.  Digital Witness, I Prefer Your Love, elle enchaîne les chansons à thème et les accroches provocantes.

jeudi 13 décembre 2012

Best of 2012 - 6 ème rang albums #22 à #25

 
Au final, Love This Giant, se rapproche, sans surprise, davantage d’un album des Talking Heads que de Strange Mercy, le dernier St Vincent. Cette suprématie d’un groove funky qui n’a pas vieilli joue en faveur de l’album, et permet au duo de révéler encore davantage leur approche commune de la musique. Leurs excentricités, leur façon méthodique, leur exactitude, leurs approches stratégiques de l’écriture et leur talent à extraire l’émotion du processus même de création musicale sont des forces conjurées avec un plaisir si palpable à la création de Love This Giant que l’album surpasse la somme de ses talents comme celle de ses moments d’étrangeté et de grâce. Byrne semble revitalisé par l’expérience.
 
 
Même s’il ne dépasse jamais vraiment les frontières de la formule établie il y a longtemps, I Bet On Sky, plus court et donc plus digeste que son prédécesseur, explore doucement de nouveaux tempos, de nouvelles textures, et s’écoute avec plaisir, ne serait-ce que pour sa dynamique. De longues ballades électriques à la mélancolie intense, ponctuées en fin de face (sur le vinyle) par les compositions plus urgentes de Lou Barlow bassiste au demeurant qui apporte, ni plus ni moins, sa touche ‘Sebadoh’ (un groupe qu’il a contribué à créer dans l’intervalle) pour changer épisodiquement le ton d’I Bet On Sky.
 
 
Leur musique vous hypnotise plutôt que de vous assommer, et vous plonge au coeur de la bataille qui se joue et qui consiste sur le papier pour l'un des deux protagonistes à harasser l'autre, à le pousser dans ses derniers retranchements. Ce n'est que lorsque le duo joue pour de vrai, comme ici, que viennent interférer, de surcroît, des esprits venus d'un autre monde, ou alors une tempête de cerveaux télékinétiques .
 
 
Leur grosseur n’empêche pas le groupe d’avoir une certaine subtilité. Les paroles sur Handwritten semblent plus personnelles que jamais, et c’est peut-être ce que présageait le titre de l’album. Too Much Blood évoque la relation entre sa vie privée et son besoin d’évoquer des expériences personnelles pour continuer à alimenter les chansons du groupe. . “If I put too much blood on the page / And if I just tell the truth / Are there only lies left for you?” Une chanson que l’on peut replacer dans son contexte en se souvenant qu’au terme du précédent disque, American Slang (2010), Brian Fallon avait reconnu qu’il ne savait pas s’il serait capable d’écrire de nouveaux textes pour un futur album.

mercredi 12 septembre 2012

David Byrne & St Vincent - Love This Giant (2012)




Parution : septembre 2012
Label : 4AD
Genre : Pop, avant-pop
A écouter : Who, Lazarus, Ice Age

O
Qualités : audacieux

Remain in Light était un album à l’énergie unique autoritaire, extatique, parfois féroce ; le dernier des quatre disques des Talking Heads était parcouru d’une vibration étrange, ne tournant court qu’avec les belles ambiances contemplatives des deux derniers morceaux. David Byrne et Brian Eno, deux visionnaires de la musique pop, deux créateurs ambitieux ; y trouvaient un amour commun pour les contrastes et les assemblages inattendus, que ce soit entre les sons eux-mêmes ou entre la musique et les textes. Comme en témoigne Annie Clark, « David est capable de tant de touches et d’humeurs différentes, et l’une d’entre elle est une combinaison de paranoïa et de joie extatique. » En lui faisant ce compliment, Clark ne se rend peut-être pas compte qu’elle pourrait de la même façon parler d'elle-même ; si ce n’est qu’elle a engagé (sous le patronyme de St Vincent) sa carrière musicale quelques 30 ans après celle du célèbre touche à tout New-Yorkais. Elle continue « David ne semble jamais épuiser son énergie créative. Elle prend de nombreuses formes, mais il n’apparaît jamais nostalgique. Il cherche sans cesse à aller de l’avant. » David Byrne n’a jamais fait deux fois le même album ; sorti de l’arc électrique constitué par les quatre albums qui propulsèrent un groupe d’avant-garde tiraillé entre vague post-punk, new wave et rythmes du monde parmi les formations les plus influentes du rock, ses travaux sont divers sans être dépareillés. Des collaborations récentes lui ont permis d’apporter un peu de sang neuf à son inspiration.

Dernièrement, collaboration est le maître mot chez Byrne. S’il confirme à chaque fois que ‘tout est venu de la musique’ – avec sa façon très personnelle et érudite de s’intéresser aux genre musicaux qu’il décide de recréer – ses projets finissent par impliquer producteurs, musiciens, et jusqu’aux acteurs qui transformeront les fictions de ses textes en pièces de théâtre, puisant dans a vaste diaspora de l’art New Yorkais, où tout le monde le connait et le respecte. Même la mairie, au courant de sa passion pour le vélo, aura fait appel à lui pour illustrer les racks des vélibs new-yorkais. Car Byrne dessine, installe, fabrique : en référence à Léonard de Vinci on l’a appelé ‘the rennaissance man’, ce que même son égo plutôt heureux ne peut supporter.
 
Byrne, ces derniers temps, est plus envahi de joie et de clairvoyance créative que de paranoïa et d’anxiété, des sentiments qu’il a peu à peu relégués en marge de son système. Il peut, avec une lucidité toujours plus neuve voir les nuances qu'il a contribuées à créer, dans la musique des autres. « Je perçois une acception de la mélodie, sans aucune crainte, dans la musique d’Annie, ce qu’elle ne partage pas avec beaucoup de musiciens qui débutent. Mais ces belles mélodies sont souvent sous-tendues par des thèmes glauques et perturbants. » Il a bien cerné son poulain. C’est à elle de se démarquer dans ce qui va être une relation forcément à l'avantage de Byrne : plus d’expérience, et un ascendant sur elle qui fait que lorsqu’on écoute une chanson comme Surgeon sur Strange Mercy on songe aux Talking Heads. Les tics de David Byrne vont de toute évidence avoir le dessus. Pourtant, il a inscrit en lettres d’or quelques règles de collaboration : c’est un travail qui se passe de leader, avec dans lequel les initiatoives que chacun peut prendre sont délimitées à l’avance. Au final, Love This Giant, se rapproche, sans usrprise, davantage d’un album des Talking Heads que de Strange Mercy, le dernier St Vincent. Cette suprématie d’un groove funky qui n’a pas vieilli joue en faveur de l’album, et permet au duo de révéler encore davantage leur approche commune de la musique. Leurs excentricités, leur façon méthodique, leur exactitude, leurs approches stratéguques de l’écriture et leur talent à extraire l’émotion du processus même de création musicale sont des forces conjurées avec un plaisir si palpable à la création de Love This Giant que l’album surpasse la somme de ses talents comme celle de ses moments d’étrangeté et de grâce. Byrne semble revitalisé par l’expérience.
 
Revitalisé mais aussi étrangement tiré vers l’auto-contemplation. Les duos sur Who et Lazarus sont une bonne idée, mais ailleurs chacun chante séparément. Travailler avec Annie Clark est pour Byrne à la fois une bonne idée et un piège ; un piège parce que celle qui a appelé l’un des ses albums Actor (2009) semble prête jouer sa partition comme un rôle au cinéma. Sur cet album, sa présence évasive empêchait l’auditeur de l’identifier aux personnages bizarres qu’elles décrivait ; ici, cela contribue à rendre Byrne plus possédé encore par ces propre idées. Avouer qu’il devrait davantage regarder la télévision tout en préférant se rendre à Walt Whitman (sur I Should Wach T.V.) annonce un maniérisme que le timbre flottant, voire réflexif de clark, s’il est intéressant, ne vient pas contrebalancer. Byrne opère, lui, dans le mode le plus idéaliste, à gorge déployée, ou bien sur le mode d’une étrange conversation (de type “I took a walk down to the park today”, un style adopté dès les Talking Heads). Chacun a conjuré son lot d’images mystérieuses, comme cette ‘statue of a man who won the war’ sur I am a Ape. Comme le reste, nature, télévision, les mots de Whitman deviennent partie d’un mouvement plastique qui trouve son apogée dans la pochette frappante de l’album – une interpretation peronnelle de la Belle et la Bête. Ce n’est pas un hasard si les mots sont aussi surprenants, les histoires aussi excentriques, et que le résultat est à la fois ludique et parfois profond ; à la manière typique et toujours plus raffinée de Byrne, phrases et musique doivent entrer en conversation. « J’ai réalisé qu’écrire des paroles pour ces compositions centrées sur les sonorités cuivrées impliquait que je devais changer mon approche des textes. Les cuivres sont associés à de nombreuses choses – les marching bands, les fanfarres Italiennes, les groupes de la Nouvelle-Orléans, le rythm and blues et le funk. En général, ce n’est pas un sont très subtil, et les mots devaient répondre à cette franchise. »



L’idée de d’enregistrer avec beaucoup de cuivres – saxophone, tuba, - est venue de Clark, et des conditions dans lesquelles les premières ébauches de l’album ont été pensées. Il s’agissait d‘enregistrer un morceau pour l’association caritative New Yorkaise, The Housing Works. Comme ils ne disposaient pas d’une vraie salle de concert, mais d’un local peu adapté, le duo a dû compenser le manque de possibilités logistiques en essayant d’obtenir le son le plus acoustique possible ; l’utilisation de cuivres leur permettait de n’utiliser une amplification que pour les voix et de ne pas nécessiter de console de mixage au moment de performances. Les cuivres ont fini par devenir comme un troisième personnage sur Love This Giant. Et s’ils apparaissent dans une telle variété de textures et d’humeurs, c’est grâce à l’intérêt infini de Byrne pour la musique qu’il perpétue. Il a listé plusieurs groupes, parmi ses favoris, qui chacun utilisent les cuivres de manières différentes. C’est aussi bien le Rebirth Brass Band que Björk, l’Hypnotic Brass Ensemble ou même certaines de ses propres chansons qu’il réinvoque. « Nous voulions vraiment que les cuivres deviennent le groupe, et non pas juste une source de ponctuation musicale comme c’est souvent le cas. Je voulais découvrir de combien de manières différentes nous pouvions utiliser ces sons, afin de différencier les chansons sur l’album. »



Comme pour ses propres disques, Annie Clark s’est saisie à nouveau de Garage Band, et un échange de fichiers s’est engagé, à distance, entre les deux, qui a duré de long mois. « Parfois, c’est Annie qui m’envoyait des versions synthétisées de cuivres ou de riffs de guitares, que j’arrangeais un peu, et pour lesquelles j’écrivais une ébauche de mélodie et des paroles ; d’autres fois c’était l’inverse, c’est moi qui fournissais les idées musicales. Ces bribes jonglaient entre nous. Il y a des chansons pour lesquelles l’un d’entre nous chantait sur la démo, et l’autre finissait par interpréter la version terminée. » Dans l’effervescence de leurs échanges, les musiciens ont veillé à ce que Love This Giant regorge de grooves funk et afrobeat. Weekend in the Dust, Dinner For Two ou Lightning en sont des exemples. Les rythmes électroniques proposés par le producteur/musicien John Congleton ont aussi été un élément déterminant pour transformer ces essais en une collection de chansons pop cohérentes. « Beaucoup de gens, en entendant une description de ce que nous faisions, ont pensé que ce serait un genre d’indulgence artsy, mais à un certain point ça a pris vie différemment. » Ce moment est peut-être venu, lorsque Byrne a impose son talent logistique et fait d’un album bricolé avec des logiciels une réalité. « Nous avons travaillé avec un groupe de très bons arrangeurs, leur donnant les versions midi que nous avions créées avec nos ordinateurs. Ils nous ont fait écouter à leur tour des versions synthétisées des arrangements avant que les véritables musiciens ne nous rejoignent. »  Le résultat final est à la fois engageant et cérébral, parcouru de sonorités grondantes et fauves. C’est ainsi que les Talking Heads devraient sonner s’ils existaient encore, si ce n’est pour ces moments bizarrement optimistes : "Sing along with the one who broke your heart /Sing it loud, it will keep you safe and warm”, sur The One Who Broke Your Heart.

vendredi 24 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (suite et fin)


MARRY ME

“Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le jouaient à leur mariage, ou qu’il faisait partie de ces petits moments spéciaux pour eux. J’ai fait un concert à Boston où un homme est monté sur scène et a fait une demande en mariage à sa petite amie. C’était fantastique. C’était très doux. C’est un vrai rappel que, une fois que votre partie est jouée, une fois le disque paru, il est assimilé par d’autres gens dans leur vie quotidienne, est c’est énorme. Totalement hors de votre contrôle. Et psychiquement, c’est très agréable de savoir cela. » Annie Clark nous parle de l’accueil de Il y eut d’abord le EP Paris is Burning (2006), dont la chanson-titre, un brin apocalyptique, est sans doute inspirée du film documentaire de Jennie Livington du même nom (1990) qui chronique la culture de bal à New York et les sujets du racisme, de l’homophobie, du SIDA et de la pauvreté. Parmi les trois morceaux de l’EP, une reprise de Jackson Browne, These Days.

Les chansons présentes sur Marry Me furent écrites quand Clark avait dix-huit et dix-neuf ans, et, selon elle, « représentaient un aspect plus idéaliste de ce que la vie ou l’amour sont, à travers les yeux d’une personne qui n’a aucune expérience. » Annie Clark se décide à occuper un rôle de premier plan. « L’égo provisionnel. C’est un concept que j’ai appris de mon oncle. Vous vous donnez la permission de vous manifester, et d’être vu, ou plutôt entendu, vous vous autorisez une situation que vous ne ressentez pas comme naturelle. Vous êtes comme un messager pour la musique. » Musicalement, Marry Me n’avait pas encore l’opulence des albums à venir ; il est moins intense, et plus vaudevillesque. L’influence cabaret y est clairement audible, comme chez Congleton. Marry Me révèle le talent multi-instrumentiste de Annie Clark, puisqu’elle y est créditée ainsi : « piano, guitares, orgue, Moog, synthétiseurs, clavinet, xylophone, vibraphone, dulcimer, programmation, triangle, percussion ». Dans les circonstances, se créditer au triangle révèle une humilité presque « ancienne école ».

Chaque élément est utilisé pour donner une coloration, mais le résultat est bien au-delà de l’exercice de palette. La musique exerce un magnétisme que l’indulgence et la douceur de l’interprétation de Clark ne fait qu’augmenter. Certains moments font que, malgré la douceur, Marry Me pourrait être l’affirmation d’une dualité précoce. “L’amour ne sert qu’à montrer qui endure coup de fouet après coup de fouet avec panache » ; « Le temps va venir où je vais te donner ma main et dire : ‘c’était bien mais… c’est fini. » L’attraction-répulsion – le fameux push-pull – est une stratégie instinctive. Tout en contrepoints vocaux, en tentatives polyphoniques, tour à tour orchestral et dénudé, traversé d’éclats de guitare abrasive, Marry Me fait éclore une grâce un peu folle, et révèle un nouveau talent exceptionnellement inspiré, saturant ses chansons d’idées, de nuances. What Me Worry, est une chanson au classicisme jazzy, qu’elle interprètera en live avec le violoniste folk et klezmer Andrew Bird. What Me Worry termine d’envoûter l’auditeur, à défaut de le laisser avec les clefs de compréhension de l’album. Comme ceux qui suivaient Annie Clark allaient s’en apercevoir, Marry Me effleurait des thèmes qui allaient croître au fur et à mesure que les sources d’émerveillement de l’artiste se multiplieraient.

ACTOR

Deux ans s’écoulent entre Marry Me et son successeur, Actor (2009). Dans la bouche d’Annie Clark, un mot supplante alors tout les autres : « magie ». L’énergie de New-York, où la jeune femme originaire de Dallas (Texas) vit à présent ? Magique. La bande originale néo-classique du film Disney Sleeping Beauty, qui inspira de nombreux sons sur son second album ? Magique. Découvrir une mélodie qui fonctionne ? « Oh, c’est magique ». Elle évoque ainsi les choses qui nourrissent aussi bien le cœur que l’esprit. « J’aime les contes de fées en partie parce qu’ils sont étranges, confie- t-elle sur le blog Denver Westword. J’aime beaucoup les films de Disney des années 30 et 40. Il y a un article très intéressant sur la préparation de Blanche Neige dans Vanity Fair. » « Ces histoires ont été transformées pour Disney, mais si vous lisez Hans Christian Andersen, c’est horrifiant. Les personnages se font des choses terribles les uns aux autres. » Elle trouverait également magiques les bandes originales enregistrées par Danny Elfman pour Tim Burton. Son apparence gracile, ses boucles, la pâleur de son teint et surtout son regard, presque dénué d’expression, sur la pochette de Marry Me puis sur celle d’Actor, le deuxième album de St. Vincent, la font ressembler l’une de ses marionnettes auxquelles le cinéaste insufflait la vie dans ses films d’animation. Comme Emily, la mariée défunte du film de Burton, Annie Clark semble si légère qu’elle peut s’évanouir dans un souffle. Sur la pochette de Marry Me, sa beauté victorienne crée un personnage à elle seule, un peu énigmatique du fait de cette expression d’attente et de curiosité. Entre les deux albums, l’émerveillement répété d’Annie Clark n’a fait qu’accentuer sa personnalité artistique.

Actor fut l’objet d’un regain d’intérêt important pour le travail de Clark. C’est à cette période que de nombreux nouveaux admirateurs la découvrirent. Allmusic, l’influent site américain qui vise l’exhaustivité et la justesse critique, décrivit l’artiste en ces termes : « Annie Clark est un talent unique : elle est autant musicienne qu’auteure de chansons, ses sons comme ses mots ne font pas de compromis malgré leur délicatesse. Elle mélange rock, jazz, musique électronique, et touches classiques si naturellement que cela semble naturel. Aussi adorables que ses mots et sa voix puissent être, elle est trop étrange et trop maligne pour être seulement séduisante. » Sa signature avec le label britannique emblématique 4AD avant la sortie de l’album a sans doute contribué, en l’associant à une scène de qualité, à sa découverte par un public plus large. 4AD est en effet associé à la scène pop et rock d’inspiration romantique des années 1980, tels This Mortal Coil, Bahaus, les Cocteau Twins ou Dead Can Dance, et a su préserver son esprit indépendant jusqu’à aujourd’hui à travers les signatures d’Atlas Sound, Deerhunter ou Twin Shadow. Actor fut commenté avec plus de précision et d’excitation que son prédécesseur, auquel il fut comparé. Annie Clark, elle fut apparentée à David Byrne (Talking Heads), David Bowie encore et toujours, Peter Gabriel et Beth Orton, des gens qu’elle « respecte et qu’elle admire », tout en notant, interrogée, sur le blog Denver Westword, son intérêt particulier pour une chanson comme Wuthering Heights, de Kate Bush.

Pour beaucoup, les visages inhabituellement exposés des jaquettes accentuaient l’ambigüité des œuvres en connotant l’existence de sentiments inavouables, et donc la nécessité de cette demeurer neutre en façade. « C’est une superposition de cruel et d’aimable. Les arrangements, baroques, sont encore plus apprêtés qu’avant et sa voix est plus belle, ceux-ci et celle-là soulignant les courants obscurs qui sous-tendent ses chansons. » Dans ce jeu de signifiants, Actor introduit la couleur – orange – pour dénoter un art plus vivant, plus vibrant, plus intense. La persistance du portrait conserve cependant le mystère.

Sur Actor, Annie Clark accolait à des cordes cinématiques des sonorités et des rythmes plus minimalistes et inquiétants. Les moments les plus inconfortables venaient avec les mélodies les plus douces, et inversement. Laughing with a Mouth of Blood, malgré son titre violent, contient les passages les plus mielleux de l’album. La nouvelle musicalité mettait ainsi en valeur les oppositions qui donnaient sens à son œuvre, les rendant décelables même pour un auditeur moyennement attentif. « L’album joue des contrastes, pouvait-t-on lire dans Entertainment Weekly, « Clark laissant sa voix de chorale d’église s’attarder sur des paroles qui s’en prennent sombrement aux thèmes de la violence, du sexe, et du chaos général ». Une interprétation extrême pour un disque enregistré dans une sérénité retrouvée. « Je suis revenue d’un an et demi de tournée, et mon esprit était usé », racontera Clark. « J’ai ainsi commencé à regarder des films, dans un processus pour me faire redevenir humaine. Et ça s’est mis à influencer le disque entier. » Actor laisse entendre que ‘redevenir humain’ ne débarrasse pas de la confusion, mais ne fait que la transfigurer. Cet embrouillement suscité par une longue fuite vers les salles de concert s’écrit en chansons. La sophistication sonore d’Actor peut dissimuler dans un premier temps la sensualité et la sensibilité intenses de l’album. Les paroles évoquent souvent un souffle qui s’accélère, un cœur qui bat la chamade et toujours l’appréhension. « Ses personnages s’inquiètent du jugement de ses voisins et des étrangers, tentent de sublimer ou de désamorcer leur colère, et dans un des moments les plus sombres de l’album, fantasment à l’idée de se fondre totalement dans une nouvelle identité. »

Une autre chose qui différencie Actor de Strange Mercy, c’est le mode de composition, majoritairement à l’aide d’un ordinateur, avec Garageband, le logiciel de création musicale développé par Apple et généralement destiné aux amateurs. Clark expliquait en partie ce choix par l’influence de ses voisins, qui rechignaient à l’entendre jouer de la guitare à travers la cloison de son appartement. Que ceux qui pensaient qu’une telle pratique ne pouvait donner de résultats probants se détrompent. Le procédé n’a pas altéré les qualités d’écriture, mais a sans doute participé au timbre légèrement étouffé des chansons.

YEAR OF THE TIGER

L’Amour l’Après-Midi est un film d’Eric Rohmer qui date de 1972. Un homme marié y médite son rapport aux femmes, celles qu’il observe dans sa vie quotidienne. La maîtresse d’un de ses amis de jeunesse, Chloé, reprend un jour contact avec lui. Créature impulsive et en détresse, l’homme, qui s’appelle Frédéric, décide de lui devenir en aide, et tombe bientôt sous le charme, avant d’être tiraillé par la jalousie. L’histoire a plus d’une parenté avec Le Démon de l’américain Hubert Selby (1928-2004), livre génial dans lequel un homme marié lui aussi ne peut s’empêcher de multiplier les aventures, frustré par un travail qui ne tarit pas ses envies de pouvoir et de domination les plus folles. Une critique acerbe de la morale sociale, qui démarre dans l’intimité paisible d’un foyer pour se terminer en feu d’artifice de violence grandiloquent. Chloe in the Afternoon, c’est le titre de la chanson qui ouvre le troisième album d’Annie Clark sous des auspices plus étranges encore que sur Actor. Le refrain, avec la phrase du titre répétée, intrigue. Nous sommes propulsés sans préparation dans un univers de tension psychologique, au bord de l’hystérie. Clark semble y manier le fouet autant qu’elle s’écrase sous les coups de langue enflammée de son instrument. Elle subit et inflige tour à tour, et souvent simultanément. Son désespoir semble appeler revanche. “did you ever really care for me, like I cared for you?”

Comme le personnage de Selby, Clark s’y pose entre les apparences que l’on se donne et les envies qui nous prennent, en réaction à un environnement pour que l’on s’efforce de garder banal, tout en cherchant à la fuir. St Vincent nous a appris à ne plus se fier aux apparences ; plus une personne est marquée de neutralité, semble signifier Clark, plus ses envies, sa voracité, seront puissantes. «Physiquement j’ai l’air très réservée », suggère Clark. « Mais j’ai certainement autant de colère et d’agressivité en moi que n’importe quelle autre personne, et il faut que cela s’exprime d’une façon ou d’une autre. » L’instinct prend le dessus avec de plus en plus de panache, tandis que les personnages restent dans une réserve presque maladive. Le son est plus acéré, se réconcilie un peu avec les mots dans un objectif commun. Strange Mercy est né à la guitare, conçu pour pouvoir être interprété entièrement en solo sur l’instrument, et le choc de cet instrument et des mots, ‘emboités ensemble d’une façon évocatrice’ est parfaitement clair. La présence de claviers aux sonorités originales n’enlève rien à la crudité des mélodies. "J’aime l’aspect physique de la guitare ; vous pouvez l’étrangler ou la faire chanter. Je ne peux pas dire que je sois très technique pour autant. C’est plus de l’intuition – c’est toujours plus le coup de chasser l’abstraction. » Autour d’elle et de son instrument, une douzaine de musiciens.

Clark ressemble parfois à Nina, l’héroïne du film de Darren Aronoifski, Black Swan, et ce n’est pas seulement pour sa voix de cygne. « Strange Mercy, c’est ce qui se produit quand l’image d’élégance et d’assurance est confrontée à la confusion et au chagrin : vous pouvez soit avoir le regard fixe et désespéré vers toutes ces choses étalées par terre, soit faire quelque chose de beau, et même de transcendant, en vous confrontant à vous-même. » Parfois, les désirs de grandeur se concrétisent, comme sur Cruel et ses remarquables séquences de cordes, au cours d’une entêtante Cheerleader au refrain insistant ou encore sur le magnifique Year of the Tiger. « J’ai discuté avec plusieurs personnes qui m’ont dit que l’année 2010 avait été la pire de leur vie. Un ami m’a dit qu’n 2010 les hauts devaient être vraiment hauts et les bas vraiment bas. J’ai essayé de faire quelque chose d’utile et de productif de cette année-là, d’en faire une chanson. Et c’était l’année du tigre. » commente-t-elle, à propos de la chanson Year of The Tiger, interrogée par Christina Lee sur le site New-Yorkais Vulture. Lorsqu’elle laisse la confiance l’abandonner pour paraître plus vulnérable (Surgeon, Strange Mercy…), c’est fascinant aussi. Dilettante est précieux, inclassable, funky, avec un final une nouvelle fois surprenant. L’album est aussi une relecture aussi mondaine que précaire de la maturité, avec Champagne Year – une expression utilisée lorsqu’on atteint l’âge de notre jour de naissance, 28 ans en l’occurrence.

Clark se fait kidnapper par une famille dans une vidéo dont le principal personnage est une petite fille d’une douzaine d’années. Il faut imaginer cette fois l’héroïne de Dogville, le film de Lars Von Trier. Enfin, une session pour 4AD parachève, pour les mois à venir, sa vision musicale. Inspirée de Shirley Bassey chantant This is My Life en 1968 à la télévision italienne, elle est entourée de son nouveau groupe, constitué de Daniel Mintseris et Toko Yasuda au synthétiseurs et de Matthew Johnson à la batterie. Annie Clark y apparaît lourdement maquillée, et, malgré sa fragilité, est plus convaincante que jamais tandis que sa guitare et sa voix sont valorisées par le relatif minimalisme de la musique, sur les réinterprétations de quatre titres extraits de son nouvel album. Elle est en passe de transformer les stimulations d’un spectacle, glamour en apparence, en joie féroce.

vendredi 10 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (2)


UNE ARMEE DE VINGT

Clark accompagna le duo jazz et rythm and blues constitué de Tuck Andrews and Patti Cathcart, son oncle et sa tante, à travers le monde, pendant les vacances de sa scolarité. Tout au long d’une carrière prolifique qui démarra en 1981, le couple enregistra pour différents labels et finit par créer le sien propre en 2002 pour la parution de Chocolate Moment, un album de chansons originales. « Mon oncle est un guitariste incroyable, et j’ai passé beaucoup de temps à étudier le moindre de ses mouvements. Vous ne pouviez pas trouver de meilleur guitariste dans son style. » A 17 ans, elle compose la musique pour une version d’Alice au Pays des Merveilles montée à l’école. Ses parents ne savaient rien de ses talents musicaux, et décident, impressionnés, de l’encourager ; c’est le Berkeley College of Music, puis New-York, puis retour chez les parents, fatiguée d’accumuler les boulots sans intérêt. Puis c’est le Polyphonic Spree ; un groupe symphonique hors normes basé à Dallas, comportant deux douzaines de musiciens. La formation amenée par Tim DeLaughter mettra sans doute un peu d’étoiles et de strass dans le cœur d’Annie Clark. Elle est soudain investie de l’héritage de Marc Bolan et son Electric Warrior, de David Bowie et Aladin Sane ou Diamond Dogs, les Talking Heads, les Flaming Lips.

"Certaines personnes ont reçu des fleurs qu’ils n’attendaient pas, qui était peut-être une bonne chose à la base, jusqu’à ce qu’ils réalisent que les admirateurs secrets qu’ils avaient inventé n’existaient pas."

Si dans une « armée » de vingt, elle s’est déjà démarquée par son jeu de guitare, l’instrument lui permettra à coup sûr de briller sous sa propre étoile. Elle écrit des chansons pendant plusieurs années avant d’en faire son premier disque, Marry Me. En 2005, elle quitte le monde « normal » pour de bon. « Je me suis faite virer de mon dernier travail, en tant que fleuriste. Je livrais des fleurs et j’ai accidentellement livré des fleurs aux mauvaises personnes, le jour de la Saint-Valentin, ce qui a été horrible. Certaines personnes ont reçu des fleurs qu’ils n’attendaient pas, qui était peut-être une bonne chose à la base, jusqu’à ce qu’ils réalisent que les admirateurs secrets qu’ils avaient inventé n’existaient pas. Et d’autres personnes n’ont pas reçu les fleurs qu’elles attendaient. J’ai bafoué au moins trois personnes. J’étais si mauvaise dans ce travail. Je n’étais pas bonne en télémarketing non plus. Je ne suis pas faite pour grand-chose autre que ce que je fais en ce moment.»

Un autre artiste, et complice de longue date de Annie Clark va aussi sans doute contribuer à former sa sensibilité artistique, et réciproquement ; John Congleton. On le retrouvera comme producteur sur sur Actor et Strange Mercy (2001). John Congleton est leader du groupe The Paper Chase, originaire de Dallas comme le Polyphonic Spree, dont peu ont entendu parler, mais qui est un projet particulièrement abouti du point de vue esthétique. Avec un pendu sur la jaquette de l’album, des interludes pleines de tension sourde entre les morceaux et un dernier titre dénommé The House is Alive and The House is Hungry, Now, You are One of Us (2006) semble fait pour effrayer son éventuel auditeur. « J’ai toujours tenté de faire de la musique qui soit affirmée, et qui me fasse sentir vivant », explique Congleton. « La manière de vous sentir vivant, c’est de se confronter à la face obscure de l’existence, et regarder droit dedans sans aucune peur. » Championné par le label Kill Rock Stars, Now You Are One of Us est un disque rock passionné, une musique de cabaret, balancée, avec moins d’ambigüité que chez Annie Clark, entre vulnérabilité et agressivité. Autour d’un piano fou, on retrouve l’aspect étrangement mélodique partagé avec St. Vincent, parfois poussé à la cacophonie. Thématiquement, Congleton pousse l’expérience dans ces derniers retranchements, imposant son intransigeance, son obsession de contrôle à point de sado-masochisme macabre. La musique est chaotique, vulgaire, voyeuriste mais jamais comme on pourrait l’imaginer.

“Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le jouaient à leur mariage, ou qu’il faisait partie de ces petits moments spéciaux pour eux. J’ai fait un concert à Boston où un homme est monté sur scène et a fait une demande en mariage à sa petite amie. C’était fantastique. C’était très doux. C’est un vrai rappel que, une fois que votre partie est jouée, une fois le disque paru, il est assimilé par d’autres gens dans leur vie quotidienne, est c’est énorme. Totalement hors de votre contrôle. Et psychiquement, c’est très agréable de savoir cela. » Annie Clark nous parle de l’accueil de Il y eut d’abord le EP Paris is Burning (2006), dont la chanson-titre, un brin apocalyptique, est sans doute inspirée du film documentaire de Jennie Livington du même nom (1990) qui chronique la culture de bal à New York et les sujets du racisme, de l’homophobie, du SIDA et de la pauvreté. Parmi les trois morceaux de l’EP, une reprise de Jackson Browne, These Days.

A suivre

lundi 6 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (1)


LEGION DE SUCCUBES

Il fut manipulateur sonore au sein de Roxy Music, groupe dont le glamour exigeant s’affiche dans ses pochettes de modèles déshabillés comme dans ses riffs conjugués de guitare électrique et de saxophone. Pionnier de la musique ambient, glam-rockeur, producteur de tubes, artiste multimédia, innovateur technologique, et se décrivant lui-même comme non-musicien – tout au long de sa carrière prolifique, Brian Eno a été tout cela, et bien davantage. Déterminant ses choix créatifs à l’aide de cartes avoisinant le jeu de tarot et baptisées Oblique Strategies, Eno crée des textures, organise des accidents pour les secouer de soubresauts lubriques et n’oublie pas les mélodies pop mémorables. En quelque sorte, il fait intervenir la réalité dans la musique, représentée par le hasard des situations. Dans le processus, Eno altéra pour toujours la façon dont la pop serait approchée, composée, jouée et perçue par le public. Du punk à la techno, innombrables sont les artistes qui reproduisent, consciemment ou non, certains de ses coups de langue sur les bandes magnétiques. Comme une légion de succubes qui s’ignorent. Le déni de sentiments, - complaisance, ennui, colère - qui rejaillissent de façon sournoise, le stoïcisme brûlant de désir, le contraste sont les forces à l’œuvre dans son travail.

Comme chez Eno, c’est l’avènement d’une réalité plus dure confiée à la libre association.

Lorsque certains interviewers se lamentent que si peu de femmes aient la même démarche, expérimentale et frontale, que St. Vincent, Annie Clark conseille de commencer par écouter les trois premiers albums en solo de Brian Eno ; Here Come the Warm Jets (1974), Taking Tiger Mountain (By Strategy) (19747) et Another Green World (1975). Si elle voit aussi clairement ce que ces albums de pop reconstruite peuvent apporter, c’est qu’Annie Clark comprend le contraste. D’ambigüités de sens en chocs de matières et d’humeurs, sa musique en est truffée. « J’ai écouté beaucoup de jazz étant jeune… Puis j’ai écouté du heavy metal, Iron Maiden, Pantera, Megadeth, puis la scène indé américaine, avec les Bad Brains, Big Black, puis les groupes 4AD des nineties, Pixies, Breeders. » confie t-elle à Olivier Drago pour New Noise Magasine. Ses goûts sophistiqués, ses talents – sur son instrument de prédilection, dans son écriture – dénotent d’un pouvoir à synthétiser ces influences pour en faire quelque chose de nouveau, de concis mais surtout d’excitant. Son désir de sophistication s’abreuve de ce qui est agressif, passionné, romantique ou enfantin, pêle-mêle. Elle s’instruit de l’instinct de survie et du besoin d’épanouissement personnel des gens autour d’elle. Comme chez Eno, c’est l’avènement d’une réalité plus dure confiée à la libre association, de codes esthétiques bien différents de ceux de la poésie classique auquel le patronyme St. Vincent fait allusion. Il vient du Saint Vincent Catholic Medical Center, où le poète gallois Dylan Thomas est décédé en 1953. Nick Cave l’a chanté sur Abattoir Blues/Lyre of Orpheus (2004)

Faire sens de la frénésie ambiante ; trouver un subterfuge pour s’évader ; ces deux motivations vitales se rejoignent dans le désir qu’a Annie Clark d’étudier les gens, de les recréer en chansons, et ensuite d’interpréter ces chansons devant eux. Chaque personne du public revêt une signification particulière, avec sa propre histoire, sa propre raison d’être là, ses propres humeurs qui participent à l’humeur générale, ce qui n’est pas toujours évident à gérer lorsqu’on est le centre de l’attention. « Pour moi, la meilleure façon de jouer, c’est en acoustique devant vingt personnes…. Pas toute seule devant 200 personnes… Mais j’adore tourner quoi qu’il en soit, être complètement déconnectée. J’aime m’échapper… c’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis lancée dans la musique, d’ailleurs. » Perdre pied, vivre dans une insouciance irréelle pour contrebalancer les besoins du public le plus exigeant, intéressant, stimulant. Passer le moment de son mariage en léger décalage, entre bonheur intense et détachement ; c’est là qu’Annie Clark s’est positionnée, émotionnellement parlant, dès son premier album, Marry Me (2007). Sur la chanson-titre : « Prends-moi pour femme, John, je vais être gentille avec toi/Tu ne vas pas te rendre compte que je n’ai pas toute ma tête ». St. Vincent, c’est de l’auto-persuasion, c’est donner de l’élégance à un doute, un atermoiement fou.

A suivre

jeudi 1 décembre 2011

St. Vincent - Strange Mercy (2011)


Parution : septembre 2011
Label : 4AD
Genre : Pop alternative
A écouter : Cruel, Strange Mercy, Dilettante, Year of the Tiger

°°
Qualités : féminin, sensuel, ambigu

L’Amour l’Après-Midi est un film d’Eric Rohmer qui date de 1972. Un homme marié y médite son rapport aux femmes, celles qu’il observe dans sa vie quotidienne. La maîtresse d’un de ses amis de jeunesse, Chloé, reprend un jour contact avec lui. Créature impulsive et en détresse, l’homme, qui s’appelle Frédéric, décide de lui devenir en aide, et tombe bientôt sous le charme, avant d’être tiraillé par la jalousie. L’histoire a plus d’une parenté avec Le Démon de l’américain Hubert Selby (1928-2004), livre génial dans lequel un homme tout aussi marié ne peut s’empêcher de multiplie les aventures, frustré par un travail qui devrait pourtant en théorie tarir ses envies de pouvoir et de domination les plus folles. Une critique acerbe de la morale sociale, qui démarre dans l’intimité paisible d’un foyer pour se terminer en feu d’artifice de violence grandiloquent. Chloe in the Afternoon, c’est le titre de la chanson qui ouvre l’album sous des auspices bien étranges.

C’est la que se pose Annie Clark avec son alias St Vincent ; entre les apparences que l’on se donne et les envies qui nous prennent, en réaction à un environnement qui s’efforce de sembler paisible et banal pour ne pas nous stimuler. Plus une personne est elle-même marquée d’une banalité apparente, plus ses envies, sa voracité, seront puissantes. « Physiquement j’ai l’air très réservée », suggère Clark. « Mais j’ai certainement autant de colère et d’agressivité en moi que n’importe quelle autre personne, et il faut que cela s’exprime d’une façon ou d’une autre. » Ce disque subvertit l’image de Annie Clark sans pourtant jamais la faire ressembler à PJ Harvey sur Rid of Me. Ni vraiment à rien d’autre, d’ailleurs. Actor, son précédent disque, noyait un peu le propos de la chanteuse dans les ornements de ses arrangements ; Strange Mercy est né à la guitare, et le choc de cet instrument et des mots, ‘emboités ensemble d’une façon évocatrice’ est resté bien audible. La propension des claviers à emplir l’espace n’enlève rien à la crudité des mélodies.

Difficile, sans doute, d’aimer immédiatement cette entremêlement de claviers flûtés et d’électricité lubrique que Clark fait jaillir de son instrument de prédilection. "J’aime l’aspect physique de la guitare ; vous pouvez l’étrangler ou la faire chanter. Je ne peux pas dire que je sois très technique pour autant. C’est plus de l’intuition – c’est toujours plus le coup de chasser l’abstraction. » Le refrain, avec la phrase du titre répétée, intrigue. La production du morceau est conçue pour le rendre aussi séduisant qu’effrayant, ses bruitages acides et psychédéliques nous propulsent sans préparation dans un univers de tension psychologique qui confine à l’hystérie. Clark semble y manier le fouet autant qu’elle s’écrase sous les coups de langue enflammée de son instrument. Elle subit et inflige tour à tour, et souvent simultanément. Son désespoir semble appeler revanche. “did you ever really care for me, like I cared for you?” Il y beaucoup de questions rhétoriques, de faits arrêtés, les considérations précieuses sont en réalité des remparts désespérés, la chanteuse faisant mine de s’accrocher tant bien que mal à sa fierté.

Clark a beaucoup à voir avec Nina, l’héroïne du film de Darren Aronoifski, Black Swan, et ce n’est pas seulement pour sa voix de cygne. Parfois, ses images de grandeur se concrétisent, comme sur Cruel et ses remarquables séquences de cordes, au cours d’une entêtante Cheerleader au refrain insistant ou encore sur le magnifique Year of the Tiger. Lorsqu’elle laisse la confiance l’abandonner pour paraître plus vulnérable (Surgeon, Champagne Year…), c’est fascinant aussi. Dilettante est précieux et inclassable, entre funk et instrumentation baroque, avec un final une nouvelle fois surprenant. Clark créée des enjeux imaginaires plutôt que de tenter d’obtenir le rôle de sa vie.

Malgré le faste sonore de certains morceaux, au cœur de Strange Mercy, ce n’est que doutes, atermoiements. « Si jamais je rencontre ce sale policier qui t’a brutalisée/Non, je ne sais pas ». Ceux qui ont déjà à eu l’occasion de découvrir ce disque très attendu le savent ; le pouvoir de séduction de ce disque est laissé par Clark dans l’entrelacs de ses flottements sensuels, au détour de ses structures originales. On pense aux groupes les plus ambigus à s’exprimer dans les périodes où les personnalités étaient comprimées par l’impératif du commerce de masse et de la réussite. Certains y gagnaient à être pressés comme des fruits mûrs, transformant ces stimulations insensées en luxure, la paranoïa en joie féroce, comme les Talking Heads. On retrouve un morceau de leur karma sur Surgeon.








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