“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

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lundi 19 septembre 2016

WILLARD GRANT CONSPIRACY - Ghost Republic (2013)




OO
pénétrant, contemplatif, inquiétant
Americana, folk

Cet album, j'ai cru pendant une journée qu'il venait de paraître alors qu'il remonte à 2013 ! Mon histoire de Willard Grant Conspiracy s'arrêtait avec Paper Covers Stone (2009), un disque toujours demeuré dans ma mémoire pour son côté artisanal, franc-tireur de l'americana squelettique et surtout la prestation habitée de son chanteur et seul membre permanent, qui ressemble toujours plus à Scott Kelly (Neurosis) en solo. Dans une année où je découvrais Bill Callahan, Willard Grant Conspiracy s'est doucement installé comme l'autre valeur DIY à percer avec une version peaufinée de lui-même. Il y a ici comme sur Sometimes i Wish We Were An Eagle (2009, Callahan), la volonté de faire beaucoup avec peu, quelques mots répétés qui permettent à la poésie de bourgeonner progressivement, un arpège contemplatif se développant avec une lenteur naturaliste (Parsons Gate Reunion) tandis que The Only Child rappelle, violon inclus, Venus in Furs. La poésie et la façon de poser de Lou Reed peut être citée comme référence, là ou sur Piece of Pie et son lyrisme dense. La chanson titre est aussi inscrite dans ce style détaché, énumérant des choses sur le thème de « When i think of you... » et qui s'achève bien vite par cette concision : «...I think less of me ».

Ghost Republic est fondé sur l'interaction de Robert Fisher avec un artiste qui l'accompagne depuis plusieurs années, la violoniste David Michael Curry. En concert, il est capable de susciter des mélodies qui, comme les fantômes qui mettent l'inspiration poétique de Fisher à l'épreuve, ne prennent jamais vraiment corps, mais se suggèrent tout au plus. Sur l'album, sa contribution paraît au premier abord un poil timide, si l'on s'en tient aux mélodies. Ce qui contribue, et ce n'est pas un mal, à souligner le côté errant et farouche de l'album, qui m'a évoqué Daniel Johnston.

Pour revenir à ma méprise concernant la date de parution de l'album, ce n'est n'est pas innocent, à un moment ou je m'interroge sur la transversalité des époques et des temps, et comment une histoire peut être racontée et interprétée depuis une époque ou elle n'a pas encore eu lieu, ou bien retrouvée par un narrateur qui s'en improviserait le contemporain alors qu'elle a été vécue voici bien longtemps auparavant, dans une vie qui n'a pas été achevée. Fisher médite, et sa poésie confine parfois à la transe. Ghost Republic fonctionne sur les murmures et les voix dans sa tête (Good Morning Wadlow).

L'album nous embarque dans une dérive hallucinante au cœur du désert Mojave fantasmé, car Robert Fisher y vit depuis 2006. Les vivants, les morts se rencontrent et les détails de leurs divagations prennent un relief épineux et tragique comme un cactus solitaire. Cela peut prendre la forme d'une paire de bottes abandonnées. La plus grande désolation est atteinte avec The Early Hour, un instrumental où le feedback de l'alto ne se veut plus mélodique mais capable de faire froid dans le dos, même dans celui de Fisher, on imagine. C'est là que le talent de David Micheal Curry s'affirme le mieux. Si l'objectif de l'album était de créer une ambiance poisseuse qui ne vous lâche plus, il y parvient après presque trente minutes où la poésie et l'instrument se sont tournés autour de façon tentative. A la fin, la voix de Fisher a gagné de ses vibrations notre épine dorsale.

jeudi 19 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 4 - WOUNDED GIANT - Lightning Medicine (2013)




OO

lourd, hypnotique

Heavy metal,


Un power trio. Donc un groupe de trois musiciens, comme souvent déjà expérimentés à travers d'autres groupes, et qui décident de tenter pour de bon la formule de leurs influences. Dans le cas de Wounded Giant, s'ajoute la clause 'cette musique ne pourra être jouée que par des bikers tatoués', et cela se traduit par un nouveau classique du genre.

Six morceaux parcourus d'un flegme infernal, dont trois dépassent les huit minutes, et amplement la place pour des trames telluriques et hypnotiques, enchâsses dans un psychédélisme terrien qui empêche leur musique de sembler désorganisée chaotique. C'est habile, précis et démesuré. Cela se se construit patiemment. Outre Neurosis, qui m'ont subjugué dès 2004 avec The Eye of Every Storm, je n'avais que deux albums de doom dans ma collection : l'album éponyme de Shrinebuilder, et Earthly Delights, par le duo de Rhode Island Lightning Bolt. 'Plaisirs terrestres' : ce titre seul décrivait très bien ce que j'apprécie chez ce type de groupe : leur capacité à changer l'auditeur par le corps, sans user d'effets spirituels.

Même si leurs influences avouées sont Hawkwind ou Electric Wizard, Lightning Bolt en particulier très semblent très proches de Wounded Giant ; hormis l'évocation de la foudre, il y a cette façon qu'à la basse gutturale de quasiment faire le travail d'une guitare ; et puis le chant survolté (électrique) et plein d'échos de Brian Chippendale, comme rendu par l'ampli d'un instrument. Et le jeu de batterie explosif de ce dernier se retrouve ici également.

Ailleurs, les trémolos dans la voix du chanteur trahissent son admiration pour Black Sabbath et la matière traditionnelle anglaise. Et la guitare permet d'ajouter des couleurs psychédéliques. La pochette est plutôt un prolongement de leur musique qu'une illustration, car ici on ne bascule jamais dans la dark fantasy. Lightning Medecine – dont le titre peut être vu comme un hommage à Lovecraft et à Mary Shelley - reste un album enregistré avant tout pour secouer voire déstabiliser l'auditeur et non pas pour rendre hommage à un imaginaire quelconque.

Le heavy metal est aussi le descendant spirituels du grunge des années 90, avec des groupes de Seattle. Wounded Giant est de Seattle, et la continuité est actée ici lorsque le chanteur Tad Doyle, une personnalité grunge locale, fait l'éloge de ce nouveau groupe en louant la précision de leurs riffs tranchants « comme un katana ». 

jeudi 28 mai 2015

LOCAL NATIVES - Hummingbird (2013)




O
lyrique, intimiste, efficace
indie rock

La musique New Yorkaise passe toujours très bien l'atlantique, et c'est plus rare que des sensations telles que Other Lives nous enchantent depuis l'Oklahoma. Ce grand pôle concentre énormément de talents, musiciens du cru, ou bien aillant déménagé pour profiter d'une émulation, d'une vibration particulière. Pour New York, on peut penser à The National, au franc succès qu'à remporté ce groupe en France. Leur leader Aaron Dessner est l'un des parrains de la musique de Sharon Van Etten, qui aurait pu très bien figurer dans cet revue aux côtés d'Other Lives (si je ne lui avais pas consacré un article de 3 pages).

Sur leur deuxième album, trois ans après Gorilla Manor, le groupe développe un son mélancolique et mélodique basé sur les rythmiques inventives et très expressives de Matt Frazier. Le groupe, plutôt que de se contenter de perdre leur bassiste en 2011, se voit retrouver un cinquième membre en la personne de leur producteur Dessner, propriétaire d'un studio à Brooklyn. La présence de Dessner est partout dans cet album au son détaillé, où le travail vocal de Kelcey Ayer est spectaculaire, qui profite du moindre moment de nudité pour étirer une chanson de façon bouleversante. Il suffit d'écouter Three Months pour s'en convaincre. Il y a une interaction addictive, de l'ordre de la régénération perpétuelle, entre le chanteur et son groupe, une élévation palpable sur chaque falsetto. Le groupe ne cherche pas à contrôler chaque note, laisse échapper des imperfections qui font partie de l'émotion, si on les compare aux anglais de Wild Beasts par exemple. La musique des Local Natives n'apparaît jamais comme une thérapie de groupe, comme c'est le cas pour d'autres artistes d'indie folk mélancoliques, mais se jalonne de célébrations telles que Wooly Mammoth. Le son vaste, détaillé, profond, la consistance mélodique, presque pop, et la tension de ce disque en font presque oublier la subtilité lyrique. Des chansons plus rapides sont tendues vers le dénouement de Hummingbird, sa raison d'être, la chanson Colombia, adressée à la mère du chanteur, qui est décédée pendant la création de l'album. On pense alors à la démarche valeureuse de Ari Picker, chanteur de Lost in the Trees. La capacité de Local Natives à transformer l'émotion et l'intimité en panorama, à lui donner des tonalités élégiaques, qui ont lui fait marquer un grand pas vers les sommets de l'indie folk sur Hummingbird.

lundi 11 mai 2015

DRY THE RIVER - Shallow Bed (2012)




O
efficace, lyrique, 
rock alternatif, indie folk

Texte provisoire  extrait de l'article à venir dans Trip Tips 26.


La voix de Peter Liddle, le chanteur de ce groupe, évoque par ses trémolos des chanteurs folk tels que Paul Simon et Art Garfunkel, que sa mère lui faisait écouter petit. Les harmonies chantées avec le guitariste Matthew Taylor et le bassiste Scott Miller, les arrangements riches, parfois pompeux, les structures ambitieuses, en tensions mélancoliques, de leurs chansons en font un groupe rafraîchissant à aligner aux côtés des pourtant moins fougueux Other Lives. Rapprochement intangible peut-être, mais pour un article rassemblant six artistes/groupes, et après en avoir écouté beaucoup d'autres, je me permets cet écart intercontinental.
C'est la vidéo d'un concert à Brighton, où le groupe mélangeait les morceaux de ses deux albums, qui m'a révélé aux subtilités d'un groupe capable si malignement de s'exporter. Car comme le décrivaient Britich Sea Power (pressenti pour figurer aussi aux côtés d'Other Lives), dans l'album The Decline of British Sea Power, le déclin de la nation britannique est irrémédiable, et pour les groupes de ce pays, c'est essentiel de pouvoir créer du lien au-delà des océans. La morale, la science (humaine) et la religion sont ici creusées par des paroles paradoxalement complexes que des fleuves de cordes tentent un peu trop vainement de faire passer bien qu'une grande majorité du public du groupe (qui ont troqué Mumford and Sons pour celui-ci) ne cherchera pas à comprendre. Dry the River attire sur lui les avanies et les peines du monde alternatif et interchangeable du rock d’aujourd’hui : beaucoup de gens les considéreront avec suspicion, n'entendant plus, sur un album construit autour de refrains et moments fédérateurs, la transmission de foi du groupe et son attitude de recherche.
Ils avaient trouvé, avec Shallow Bed, un producteur américain capable, mais Dry The River méritent dans le futur d'être poussés dans de nouvelles voies avec leur musique. Comme les meilleurs groupes, leur identité vient de ce que chaque musicien écoute et apprécie des genres musicaux différents, jusqu'à la country pour l'un des guitaristes. Constitué de chansons jouées depuis les débuts du groupe en concert, Shallow Bed fait désormais la cartographie de leurs débuts. Il y a les chansons écrites à 15 ans par Liddle, telle Weight & Mesures, qui avec trois accords et, en sa qualité de relecture post-adolescente, se consume pour créer un formidable pont avec la culture folk. Elle est, d'ailleurs, le mieux reçue lors des concerts aux Etats-Unis. Il y a aussi l'accueil déconcertant d'enthousiasme des fans réservé à No Rest, une chanson qui concentre e paradoxe, la bipolarité du groupe entre des paroles d'abord complexes. Et puis, juste après avoir hésité un peu sur une dernière contemplation, 'Our hearts are a herd', elle débouche sur un refrain si facile à scander, dont le climax est atteint sur le pourtant beaucoup moins excitant 'Did you see the light in my heart?

samedi 9 mai 2015

LORD HURON - Lonesome Dreams (2013)





O
vintage, romantique
Indie folk, americana

Chronique écrite dans le cadre d'un article pour Trip Tips 26

Sur cet album, Time to Run profite d'une coda où le rythme d'un train répond à des choeurs lointains. Lord Huron est un groupe ancré dans le passé, dans un monde la communication passait par le télégraphe et les relations amoureuses revenaient à scander son amour impossible face à la vallée. Heureusement, Lord Huron fait en sorte de rendre chaque couplet entraînant, chantant dans un tempo soutenu. On pense parfois à la pop d'un autre monde telle que l'a imaginée Animal Collective. La simplicité initiale de Lord Huron les apparentent sur Lonesome Dreams à des répliques moins fabuleuses des Fleet Foxes, comme eux perdus dans le temps. C'est dû au fait que le parolier Ben Schneider, comme Robin Pecknold, est du type à poursuivre des obsessions naturalistes. Si aucune autre inspiration équivalente à cette contemplation maniaque et tétanisante ne vient la recouper, la vapeur que le groupe dégage à couvrir ces distances finira par faire détraquer la locomotive, et le groupe s’essoufflera. Mais comparer le groupe aux Fleet Foxes dont ils se rapprochent beaucoup – harmonies, structures des chansons – ne doit pas servir des critique, les Fleet Foxes étant d'ailleurs suspendus depuis l'existence de Lord Huron dans un lieu incertain, et leur musique n'était désormais plus qu'un lointain souvenir de ce qui a pu fonctionner. Pourtant, la légèreté d'une chanson comme The Man Who Lives Forever avec des percussions et tonalités exotiques, fait renouer le groupe avec un style de pop plus affirmé. Tout en faisant inexorablement progresser la thématique temporelle de l'album. On pense aux sonorités fantaisistes de Memory Tapes. Lullaby continue dans un ambiance plus insulaire encore apportant avec son marimba la preuve que la frontière mexicaine a été largement traversée, jusqu'en Amérique du sud. C'est le cas de toute la deuxième parie de l'album, séquencé comme un voyage, si bien que les textes finissent par apparaître ce qu'ils sont sans doute : un prétexte à embarquer.  

lundi 27 avril 2015

JIMBO MATHUS & THE TRI STATE COALITION - White Buffalo (2013)






Chronique extraite d'un futur article sur Jimbo Mathus. (Trip Tips 26)

OO
intense, varié
country, blues rock, rock n' roll

En choisissant les dix chansons qui constituent White Buffalo (2013), Mathus se comporte exactement comme le jeune homme qu'il fut, sur le point de se rendre pour la première fois au festival folk de Mountain View, dans le nord de l'Arkansas, un lieu réputé pour préserver l'héritage musical des Ozark Mountains. Pour info, le comté de Stone County est un 'dry county' – toute vente de boisson alcoolisée est interdite. Drôle d'endroit pour un festival, et les subtilités des lois locales devaient ajouter à l'ambiance si particulière du lieu. Une matriarche se souvient d'un 'petit garçon maigrelet qui s'est hissé sur une souche et a joué Fox on the Run (une chanson composée par le groupe anglais Manfred Mann en 1968 et reprise par le chanteur country Tom T Hall). L'année suivante, il revint avec beaucoup d'autres chansons.
De l’aveu de Jimbo Mathus, White Buffalo marquait un nouveau départ dans sa carrière déjà riche en sauts d'écureuil et grimpées le long des branches. C'est l'album qui a révélé Mathus à un plus large public à l'approche de la cinquantaine, et qui marque le début de sa collaboration avec Eric "Roscoe" Ambel, dont le rôle auprès des fougueux musiciens du Tri State Coalition ressemble à celui d'un rider en peine épreuve de rodéo. En proposant Eric Carlton aux claviers, il a nuancé un son jusque là dominé par la guitare télécaster.

Parfois, comme sur la chanson titre, c'est l'occasion de tout lâcher, en apparence ; mais on se rend compte que l'ensemble de l'album est ciselé et ne dure d'ailleurs pas plus longtemps qu'un disque des Stones ou des Beatles sorti en 1963. Tout l'art de Mathus est de quand même ménager des moments d'émotion et, presque, de recueillement puisqu'il tenait à ce qu'il y ait de nombreuses harmonies sur cet album. Tous les sentiments attrapés là, observations culturelles et mythologies inabouties, sont dépeintes avec la nervosité de phrases simples et de métaphores simplistes, comme cette assertions que cette femme 'aurait du être un diamant' sur Poor Lost Souls (à ne pas confondre avec la chanson du fabuleux James McMurtry). Cette métaphore reviendra dans Shine Like a Diamond, une merveilleuse chanson pop, l'année suivante. Mais c'est celle du jardin d'Eden sur In the Garden qui laisse plus dubitatif et qui force, dès le départ, à entrer dans le jeu de la facilité lyrique soulignée de bienveillance propre à Mathus. Il faut reconnaître que la légèreté et la candeur sont partout parfaitement dosées. 

dimanche 1 février 2015

PHOSPHORESCENT - Muchacho (2013)







O
soigné, communicatif
country rock, folk urbain

Un album qui pourrait être la somme de beaucoup d'autres. C'est une musique préparée par le chanteur/songwriter Matthew Houck seul, mais qui regarde dans toutes les directions ; pleine d'innocence mais riche en allégories (« j'ai mis du temps à comprendre que la rivière était trop grande pour moi ») et réinventions, très construite mais fragile, si on s'en tient à la voix un peu cassée de Houck sur Muchacho's Tune, la chanson la plus directe de l'album ; soignée mais respirant la fraîcheur country, dès l'utilisation de l'instrument phare de cette musique, une steel guitar, sur Song For Zula. On pourrait tout mélanger, mesurer l'humanisme et le pouvoir de rédemption de cette musique à l'aune des tous les instruments qu'on y joue, de la performance d'y avoir intégré des trompettes mariachi mexicaines – car l'album raconte quand même une expérience au mexique. Le son est d'une profondeur glorieuse de bout en bout. Y mettre autant de lui-même donne à chacun de ses albums une force qui les fait durer longtemps : le rustique Pride (2007), l'hommage à Willie Nelson, To Willie (2009), le brise-coeur Here is To Taking It Easy (2010). Ce n'est pas étonnant que le producteur soit John Agnello, qui a travaillé avec Kurt Vile : on retrouve certaines sonorités. Cela quand il ne part pas sur la piste d'harmonies à plusieurs voix, ajoutant toujours de nouvelles dimensions plus festives ou grandioses à ses tonalités nocturnes, évoquant une chaleureuse isolation. Ainsi le final épique de The Quotidian Beasts (jusque là, l'album s'est écoulé tout seul) est suivi par une ballade réparatrice qui, sur un dernier solo de trompette, achève, ou presque, la parade si vivante de cet album sensitif. Ensuite, Sun's Arising, c'est une conclusion, un signe de la main, pour un album qui aurait bien pu être comme la longue fin sonore de l'histoire racontée, à l'instant où j'écris ces lignes, du label Dead Oceans jusque là.

JULIANNA BARWICK - Nepenthe (2013)




OOO
pénétrant, naturel
atmosphérique

Ecouter Julianna Barwick, par exemple Pyrrhic, peut être le morceau le plus majestueux sur Nepenthe, c'est se soumettre à un éloignement. Barwick vous amène bien quelque part, au contraire de la musique d'ambiance qui est faite pour que vous restiez à votre place à attendre la suite. Nepenthe, qui fait référence à un elixir de l'antiquité grecque, raconte l'idylle de Barwick, élevée dans l'Oklahoma et le Missouri, avec l'islande. C'est là qu'elle a enregistré, comme dans un rêve devenu réalité, un rêve d'adolescente sous le charme de Sigur Ros depuis un concert en 2002. Elle a capté Nepenthe avec le producteur de ce groupe, Alex Somers. Au vu du résultat, c'est une rencontre qui devait avoir lieu. « J'ai été inspirée, juste de me trouver là, par la générosité de cet endroit. Vos yeux ne peuvent pas croire ce qu'ils voient. (la musique sur Nepenthe retranscrit le frisson de ne pas pouvoir y croire) « Je suis rentrée chez moi une nuit et je me suis complètement perdue à Reykjavik (la capitale de l'Islande). J'ai fini par marcher le long de l'océan – il était d'un bleu luminescent. C'était comme s'il y avait une lampe en dessous.» C'était une expérience totalement différente que d'enregistrer dans ma chambre à Brooklyn » D'une pratique en ermite elle est passée à la rencontre de musiciens passionnés par la même chose qu'elle. Ces voix, ces sons islandais, comme les histoires d'elfes, semblent toujours trop beaux pour être vrais, et d'ailleurs, il ne sont pas vraiment réels, ils flottent au dessus de leur source, échappent un peu à la raison, à l'entendement. C'est l'émerveillement fait abstraction musicale. « Je ne peux pas chanter dans un micro 'dry'. C'est comme si je n'avais pas de vêtements. J'ai toujours aimé le son de ma voix dans un parking souterrain ou une cage d'escalier, où la réverbération se produit. » En plus, la beauté et la force de sa musique est soulignée par l'état émotionnel de Barwick, plus fragile qu'à l'accoutumée : « Je ne pouvais faire que des choses viscérales – le disque contient des choses sérieuses sur le plan émotionnel. » Elle pourrait déplacer les montagnes, si les volcans autochtones ne le faisaient déjà (un peu).

vendredi 30 janvier 2015

CALIFONE - Stitches (2013)


OO
apaisé, sensible
americana 

Cet album a été enregistré à Los Angeles, Austin et Phoenix. C'est à dire ? En Californie, au Texas et … en Arizona. Mais le label Dead Oceans fait aussi bien : ils sont quelque part au milieu des Etats Unis, à Bloomington. C'est pas Memphis, encore moins Nashville, et New York peuh !! 

On imagine pas vraiment de blagues sur le Texas cette fois, mais un voyage quasi nécessaire, pour un musicien vétéran de la scène de Chicago, dont j'ai écouté Heron King Blues (2004) pour la première fois à l'été 2009, au moment où je publiais les premiers articles sur le blog qui s’appelait l'Essentiel est Ailleurs. Je ne serai pas déçu avec Stitches : les disques à belle pochette de Califone sont plus attirants que les autres, et déjà attachants avant d'avoir rejoint la... platine ! Oui c'est là que cet album a sa raison d'être, pas sur un disque dur. Il a un grain, quelque chose de physique avec une ombre qui plane, se déploie dans une pièce, vous donne des ailes dans votre voiture. On plane avec Califone, qui trouve ici la route d'ambiances plus horizontales, une odyssée quasi mythologique à portée d'oreilles, tellement visuelle que je m'en souvenais comme de musique instrumentale. Et pourtant, quelle voix ! Celle de Tim Rutili, qui opère en trio (trois guitares parfois), est fatiguée, un peu voilée (on pense à Ben Chasny de Six Organs of Admittance) parfois suspendue à une corde. 

« C'est le premier disque pour lequel rien n'a été fait à Chicago, dit Rutili, depuis la route. Le sud-ouest américain l'a charmé. « Les paysages secs, les plages et les centres commerciaux, tout ça est venu dans la musique. » Désincarnée et contemplative. « Chaque chanson vient dune planète différente ; faire venir différentes personnes et enregistrer dans différents endroits a aidé à produire une tension à l'ensemble. Je voulais que ce soit un disque plus schizophrène, rattacher des textures et des sentiments en conflit. » 'Stitches', cela signifie les points de suture, l'image est forte. La discrétion des textures les plus étrangères, percussions, claviers et électronique, résolvent cette schizophrénie dans une harmonie Pour l'occaison, Rutili a retrouvé son vieux copain Tim Hurley, avec lequel il a enregistré pour la première fois depuis 1998. de la à y voir un certain retour aux sources, mais en plein nulle part... De l'aveu de Tim Rutili, une renaissance car il a utilisé, cette fois, ses nerfs, son cœur, confie t-il à Dead Oceans. La steel guitar est là. C'est comme Ry Cooder se frayant une voie spirituelle et se mettant dans la peau du vieux Harry Dean Stanton pour la suite du film Paris, Texas. 

lundi 4 août 2014

CANDY CLAWS - Ceres & Calypso in the Deep Time (2013)





OO
original, soigné
shoegaze, dream pop, indie rock

Au début de l'année 2009, en plein hiver, Animal Collective faisait paraître Merriweather Post Pavillon, un album qui malgré les synthétiseurs gardait la vibration naturelle et la légèreté rayonnante des albums du groupe. Ils étaient le rayon de soleil que certains qualifièrent, dès le 9 janvier, d'album de l'année. Candy Claws respecte mieux les saisons en faisant paraître son album en juin. Mais le shoegaze (guitares fortes, riffs à effet brouillard, mélodies pop dans un chant voilé) et la dream pop semblent ces derniers temps en pleine expansion temporelle, depuis que My Bloody Valentine est réapparu 20 ans après leur dernier album. Quel que soit le moment de l'année, des groupes shoegaze, synthgaze, pop talentueux et audacieux prennent leur place dans le canon indie rock et font oublier l'impression surannée d'être une musique d'été. Candy Claws joue selon son propre livre, méticuleusement annoté depuis plusieurs années, ou désormais les riffs et les textures sonores sont balancées pas une précision mélodique évoquant plus le génie des années 60 (Phil Spector, les Beach Boys..) que les groupes des vingt dernières années. Ils ont réussi l'exploit du disque à la fois idyllique et bien construit, avec des réminiscences mélodiques qui jouent en faveur de la cohésion de l'album, des mélodies de plus en plus puissantes à chaque écoute, un son précis et détaillé. On se laisse quasiment bercer par White Seal, malgré l'étrangeté assumée de la production, noyant les voix. Quelques trémolos provoquent une irrépressible nostalgie. Sur Fern Praire, ces trémolos se mêlent de cordes d'orchestre dans un monde ou James Bond aurait croisé Willy Wonka.  Et des mondes, Candy Claws savent en construire à foison. Fell in Love et Pangea Girls continuent cette dichotomie entre le électricité discordante et rêverie. Une fois le principe accepté, on peut apprécier le voyage dans des ambiances et des rythmes toujours plus surprenants. 

mardi 11 mars 2014

BRIANNA LEA PRUETT - Gypsy Bells (2013)








OO
contemplatif, pénétrant
folk, dream folk


Sun on the Mountain, une chanson de ce disque, donne la sensation que les 

voix qu'on entendait jusqu'à présent que pour nous mêmes, et qui nous 

guidaient en imagination au travers d'un pays aux intentions pures de 

réconciliation et d'amour, s'est échappée du canyon où elle était retenue.

 Présentée comme une américaine 'native' par tous ceux qui on entendu son 

message et décidé d'écrire à propos de Brianna Lea Pruett, cela nous laisse 

avec des images de jeune fille farouche, capable de jouer de la musique folk 

avec le désenchantement de ceux qui sont descendus en ville et qui en sont 

revenus avec des plaies dans le coeur. Ses tableaux à l'huile 

(http://briannaleapruettart.com/works/oil-paintings/#) montrent un art 

profondément enraciné. La place accordée par Bruett à sa fibre musicale est 

confortable au vu du soin apporté à cet album. La musique est lancinante, 

matinée de percussion subtile. La voix traînante nous éclaire, Pruett a une 

présence capable de découvrir les grand espaces. Une seule de ces chansons 

laisse un sentiment de force pour le restant de la soirée. Leur humilité nous 

surprend à chaque fois. "I wanna shine for yoouuuuuuu" chante t-elle sur la 

chanson la plus directe de l'album.

jeudi 27 février 2014

PINKUNOIZU - The Drop (2013)




OOO
hypnotique, vintage
psychédélique, indie rock


Le jeune quatuor Danois Pinkunoizu a accompli une prouesse avec cet album. 


Il est très agréable à écouter parce qu'il commence dans un chaos relatif et se

 termine dans la douceur, parce qu'il entremêle une voix masculine et une 

autre féminine sur des chansons à la destination incertaine. Il multiplie les 

tendances mélodiques modernes dans son écrin de musique roborative 

échappée du début des seventies - Can et Kraftwerk sont des références. La 

clarté du piano fait écho aux tournures psychédéliques novatrices. Ils ont 

joué en première partie d'Owen Pallett en décembre 2012, c'est un souvenir 

musical qui s'était imprégné dans ma mémoire aussi clairement que ce disque 

novateur et analogique va le faire.  


Un disque découvert grâce à la médiathèque de Nanterre. 

lundi 27 janvier 2014

THE NEW MENDICANTS - Australia 2013 EP (2014)

 
 


O
romantique, apaisé
folk-rock, indie rock

Je n'ai pas l'habitude d'acheter des EPS, mais celui ci joue le rôle de souvenir pour un concert des New Mendicants à Saint Ouen le 26 janvier (hier), où tout le public s'est rendu à leur indie rock 'gentil'. Une musique sentimentale, avec harmonies vocales dans l'esprit Californien et glokenspiel à l'appui. Des chansons à la simplicité touchante et qui plongent dans un état de bien être profond. Sans prétention de la part d'un ex-Teenage Fanclub, Norman Blake, pour qui le seul plaisir de jouer et de chanter des mélodies 'pop' est le moteur de la collaboration. Les chansons au cœur de cet EP, Follow You Down, High on the Skyline, étaient parmi les plus beaux moments du concert. I Don't Want Control Of You, écrite par Blake, a été présentée comme 'l'une des plus belles chansons pop de notre génération' par son acolyte Joe Pernice.

Le groupe partageait sa loge avec Cass Mc Combs, et pouvoir échanger trois mots et se faire dédicacer les albums par l'un et les autres était un point fort de la soirée !

lundi 6 janvier 2014

MUTUAL BENEFIT - Love's Crushing Diamond (2013)



O
apaisant, fait main, intimiste
alt folk 

"my favorite album of the year so far. Unbelievable. Out of nowhere" 
- You Tube

jeudi 2 janvier 2014

Artiste de l'année 2013 - WILLIS EARL BEAL (1)




  


The Black Rider

Dans un studio noir, ou bien sur scène, Willis Earl envoie souvent son micro en révolution, d’un tour de poignet. Un geste qui pourrait mal finir pour le micro. Mais Beal le maîtrise à la perfection. Que cherche t-il à maintenir à distance avec ce geste intimidant ? Que contient le cercle ainsi formé ? Quand un chanteur devient à ce point une énigme pour les autres, qu’il semble aussi déterminé, cela suscite la critique, des réactions. Les lunettes noires ?
Elles protègent ce ‘narcissique’, selon ses propres mots, des reflets de l’extérieur. Les gants noirs sont aussi là pour l’isoler des sources parasitaires. Il semble nous dire que si on veut s’inspirer de son art, c’est sa manière de faire qu’il faudra regarder, pas la musique. Il pourrait aussi facilement brancher un transistor sur lequel seraient enregistrées ses chansons.

Certains ont cru que Beal s’était fabriqué une armure de toutes pièces, un personnage juste bon pour la scène. Ce qui donne cette impression, c’est qu’il est un authentique paradoxal, et que les seuls comportements dont il puisse satisfaire son public, au premier abord, semblent caricaturaux. Il a réalisé après avoir enregistré Acousmatic Sorcery (2012) qu’on en a fait ‘un Noir de Chicago, honnête et sincère’. Pas très satisfaisant pour l’égo. Mais à ce stade, il a à peine mis la machine en route. Ce premier album est davantage le tableau de morceaux rassemblés pendant les dernières années qu’une œuvre focalisée. On le jauge pourtant déjà, on le met face à ses références, on est à l’écoute de ses relations, et beaucoup d’histoires invraisemblables mais souvent vraies se mettent à circuler à son sujet. C’est un vagabond. On croit l’avoir cerné, sans savoir qu’il n’a pas encore sacrifié son intégrité ; c’est une arme à retardement. Un peu comme pour Antony Hegarty, dans un autre genre.

La matière des rêves

Beal ne veut garder que le message, se moque des styles musicaux comme des classes de la société. Dans ces conditions, Nobody Knows est un album au raffinement inattendu, peut-être le dernier avant longtemps où Beal accepte de chanter une chanson telle que Everything Unwinds. Au moins y a t-il fixé l’errance – un paradoxe, encore. Il y a marqué les ornières de sa présence de fantôme. Cette chanson vous donne l’idée que la voix de Beal, étonnante de variété depuis Acousmatic Sorcery, est un murmure capable d’arrêter le temps. Comme Sambo Joe From the Rainbow, Monotony ou Evening Kiss sur Acousmatic Sorcery, Everything Unwinds est la matière des rêves. Pour le précédent album, elles auraient été enregistrées en pleine nuit, entre deux songes, avant que l’inspiration propre aux imprécisions nocturnes ne se dissipe, et recueillies ensuite, plus tard. Ici, la trame est une texture ondulante et séduisante, dépeignant une mélancolie qui inclut le dehors. La lune, les larmes, la douce étrangeté qui donnent à Beal la sensation d’être entendu, non seulement par nous qui l’écoutons mais aussi par une présence réparatrice/maléfique au-delà de nous. Réparatrice lorsqu’elle permet de recueillir une lamentation : maléfique parce qu’elle ne répond pas. 

Et pour se convaincre qu’il n’a pas besoin de réponses, Beal fait un provocation de sa poésie étrange et apocalyptique. Peut-être ne veut t-il se rendre qu’à elle. Ne se livrer qu’aux trois choses qui l’inspirent : venir seul ; la nuit la plus noire ; l’ange lui caressant l’âme.

Au delà de l’insurrection qui consiste à ne rien représenter, une poésie prend corps dans Nobody Knows. Elle est le mieux représentée par la relation ingénue de Beal à Chan Marshall, ou Cat Power, que les amoureux de musique rock indépendante intimiste connaissent bien. L’album s’ouvre sur des performances qui semblent mettre le chanteur dans une position plutôt inconfortable pour lui, comme s’il faisait la révérence à Marvin Gaye, la cour à sa bonne amie et, à travers elle, à l’auditeur qui trouvera absurdement que Wavering Lines est une chanson trop léchée. De son passé à Chicago, on retrouve la patte des productions de Motown sur le morceau suivant, Coming Through. Cette humilité et cette fraîcheur lui sied mieux que jamais sur la quatrième chanson, Burning Bridges, une chanson qui se termine lorsque Beal prend une voix de falsetto pour répéter « elle et moi, toi et moi, elle et moi. »

Passer la frontière

Puis vient Disintegrating. Elle se termine dans une noirceur sexuelle qui semble faire renaître pour de bon l’alter-égo féroce de Beal, affamé de vie, celui que certains accusent de construire un mur factice pour ensuite avoir la gloire de passer au travers. Mais le mur le protège des expériences les plus folles qu’il risque encore de vivre. Il va pénétrer dans les fentes du mur comme une araignée recherche une mouche pour se nourrir. « Tu ne réalises pas que je me sens à l’étroit. Je vais te montrer la douleur que je ressens. Je vais te pénétrer, pour que tu ressentes la même chose. Je me désintègre au-dessus de toi. Mais il y a ce mur qui nous sépare. Je le traverse. » Cat Power, elle, est comme ‘Neal Cassady dans Sur la Route, de Jack Kerouac : fragile mais impénétrable, et sans artifice. »

Même lorsqu’il se retrouve enfin auprès d’elle, il réalise qu’il ne doit la prendre que pour une sorte de guide spirituel. Il a joué dans un petit film pour l’une de ses chansons une fois, en plein désert Californien. « A la fin, j’en avais tellement marre que je me suis mis à marcher deux heures en plein désert. Quand vous êtes là, vous vous mettez à sentir votre conscience tout envahir : les interstices du passé, du présent et du futur. Tout ce que vous avez fait devient diffus, vos erreurs, vos succès. Vous commencez à vous persuader qu’il n’y a pas de raison de faire demi-tour. Mais la logique revient : j’ai fait demi-tour parce que la première vie que j’ai vue dans le désert c’était un nuage de mouches qui n’arrêtaient pas de voler autour de moi. » 

C’est comme si en le traversant il pourrait donner un sens à ses désillusions. « Elles dépassent mon talent de loin, dit t-il de celles-ci. Et ce sera toujours ainsi, car si ce n’est plus le cas, il n’y a pas de raison de vivre. » On peut remplacer « vivre » par créer. Remplacer les mots sur la langue d’un parolier par d’autres, drôle d’idée. Comme si remplacer un mot pouvait faire passer la frontière à Beal : passer de personne à quelqu’un, de réel à irréel, d’insignifiant à important.
Willis Earl Beal manipule ces mots, les phrases, cherchant malgré tout à rester le maître de sa destinée. L’envie de vivre, dépasse la désillusion.

mercredi 1 janvier 2014

KING KRULE - 6 Feet Beneath The Moon (2013)


OO
varié, pénétrant
indie rock


La voix de Marshall est celle d’un voyou, un timbre égal, un récitatif de sang-froid, son apparence celle d’un Poulbot diaphane qui paraîtra inoffensif même un couteau ensanglanté à la main. Du point de vue des textes déjà, malgré les rimes insistantes (Cementaly…) on ressent de la teneur, une volonté d’exprimer des sentiments non complexes, mais qui s’enchevêtrent peu à peu sur des plages intrigantes et dépouillées. Des intrusions de pop ou de jazz fusion diversifient un parcours déjà réfléchi

Marshall est né entre quelques accords jazz et le son d’une guitare à moitié cassée. Il y a ajouté les trames électroniques cotonneuses, une façon de mettre sa voix au premier plan. Il l’a fait sans prendre nécessairement le temps d’admirer le travail des autres avant de se lancer. 

Une compilation aussi riche (14 morceaux) de ses premiers émois fait pourtant le portrait d’un jeune homme qui doit encore s’affirmer au-delà de ses fragilités. Il triomphe pour l’instant sur la brèche entre l’éclosion palpable d’un art et l’expression de sentiments qu’à 19 ans il est encore en train de comprendre.

 
 

DAUGHTER - If You Leave (2013)



OO

sombre, romantique, soigné
indie rock

Ce qu’il y a de plus magique avec le premier album du trio Daughter, c’est qu’il vous faudra bien quelques minutes pour passer l’euphorie du premier contact pour réaliser à quel point les chansons sont désespérées. If You Leave est l’un de ces albums aussitôt confortables, ceux pour lesquels on sait, avant même de les comprendre, qu’on les écoutera en entier. Il n’y en a pas beaucoup, et c’est un attribut de la musique du groupe que de se distinguer par sa franche excellence – la précision avec laquelle le guitariste Igor Haefeli et le percussionniste Remi Aguilella sont parvenus à produire une orchestration, des thèmes musicaux pour accompagner, voire précéder la voix d’Elena Tonra. Le son est vaste, profond et riche au point qu’il serait vain de le rattacher à un style. Les sons trouvent peut-être une référence quelque part, mais Haefeli les joue avec un état d’esprit tellement transi qu’il fait percer l’émotion avant de donner la sensation de d’être affilié à une école musicale. Quelques notes de guitare tempérées transforment Winter, la chanson d’ouverture, en lui insufflant une sorte d’aspect dramatique. C’est comme si des sons glacés se réchauffaient à travers lui et le groupe pour trouver leur beauté originale, leur indépendance. Les anglais de The XX n’en sont que les ombres projetées et mornes. 

Elena Tonra n’avait pas l’intention de faire un grand disque. Elle voulait une musique confortable, dans laquelle elle se sentit en voix et en confiance, dont elle fit l’expérience aussi bien que des sentiments qu’elle décrit. Dès Winter, les ambiances sont autant faites pour saisir les sentiments que pour les émanciper. La chanson s’arrête, le temps de libérer plus d’espace, de se polir, de trouver son chemin avec une hésitation que la pop ne pourrait pas se permettre. C’est cette osmose entre la chanteuse et son environnement sonore qui définit le mieux Daughter, et qui peut parfois rappeler Portishead. 

A cause de ce qu’elle chante, certains ont vu dans If You Leave presque une menace : comme ces fantôme japonais qui émergent d’un puits et se dirigent sur vous pendant que vous demeurez médusé. C’est qu’avec « Ne te projette pas à demain car je sais déjà que je vais te perdre », sur Tomorrow, par exemple, elle est incapacitante, nous laissant entre deux saisons, inaptes à décider ce que nous ferons, sur le plan sentimental, pendant les prochaines semaines. L’amertume et le sentiment d’une rupture non seulement amoureuse, mais avec l’âme de chaque homme en particulier, semble totale lorsque Tonra écrit et chante. If You Leave décrit dans une gaze enivrante l’effet que peuvent produire les anti-dépresseurs et la nécessité de reproduire et de changer une émotion en art seulement pour se persuader que l’on en ressent encore. C’est pour cette raison que la musique est si caressante : parce que Tonra en recherche les effets réconfortants bien davantage que nous.

Groupe de l'année 2013 : LOS CAMPESINOS (2)

 
 
The fellowship of Boring

Dans Los Campesinos, il y a aussi Ellen, Harriet, Neil, Ollie et Tom. De façon très anglaise (pensez à Radiohead), ils demeurent excessivement discrets derrière leur leader, et semblent remplir de façon pragmatique leur rôle d’artistes. A côté de l’équipe de football avec laquelle il continue de jouer des matchs, c’est le clan des artistes, qui contrebalance l’ «environnement social» de Gareth. « Mon rôle dans l’équipe de foot, c’est celui du mec qui a les cheveux un tout petits peu plus longs qu’ils ne devraient l’être. Ils sont super. C’est juste que je ne peux pas passer tout mon temps avec ces gars qui aiment le rock à guitares. C’est trop restreint. » On le voit sur Romance is Boring, leur troisième album, le groupe développe beaucoup d’idées – arrangement de cordes, synthétiseurs - hors de ce ‘rock à guitares’ – Oasis ? Beady Eye? Noël Gallagher ? - que les amis non-musiciens de Gareth affectionnent. On aurait peut-être pensé qu’une des filles du groupe montrerait la même énergie que leur chanteur et parolier pour développer Los Campesinos et leur servir de porte-parole. Mais ça n’est pas arrivé : Gareth s’affirme comme leur seule figure de proue, et c’est ce qui caractérise cet album de consolidation.
 
Il a tout l’espace pour développer, au fil de tournées en première partie de groupes noise et de brainstorming effréné, son sentiment vis-à-vis de leur musique. La situation du groupe commence à changer : leur public s’élargit. Il ne s’agit plus seulement de chanter pour ses amis, mais pour des auditeurs qui ne comprendront pas les paroles. Les métaphores filées sur des couplets entiers ne sont plus faites pour tromper les amis mais pour signifier un groupe en quête de sens. Les gestes, toujours accompagnés de mots, prennent une autre dimension plus réflexive.

D’une certaine façon, écrire à propos de quelqu’un en particulier peut être une arme puissante puisque tu chantes les chansons à des milliers de personnes régulièrement.

G.C. : Peut-être que la différence, sur Romance is Boring, c’est que plutôt que d’être consacré à une personne en particulier, c’est un agrégé de beaucoup d’amis, de relations distillées en une seule entité. Ainsi il peut y avoir des phrases de certaines chansons qui sont inspirées par une personne en particulier, mais on ne peut plus écouter une chanson et dire « Ca parle de moi ». La plupart de mes amis n’écoutent pas notre musique, de toute façon – je pense qu’ils évitent de l’écouter parce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ce qu’on raconte à propos d’eux.»
 
La tautologie de l’année

Gareth a un jour fait part de son « admiration » pour une chanson comme Sex on Fire, de Kings of Leon. « C’est super de pouvoir écrire des paroles aussi simplistes, qui peuvent être chantées après une seule écoute. » La chanson des Kings of Leon, démonstration d’urgence émotionnelle et sexuelle, a révélé un groupe à la recherche d’une raison d’écrire, menaçant d’imploser à tout moment à cause des excès, et obligé après un concert désastreux en 2011 de s’arrêter pour réfléchir à l’avenir de leur carrière. N’ayant jamais – pour de bonnes raisons – rencontré un tel succès, Los Campesinos poursuivent leur trajectoire sans subir de crise. Un légère remise en question après Hello Sadness (2011), cependant, explique le caractère plus vivant, plus accrocheur et mémorable de No Blues à côté de son prédécesseur, pas indispensable. Pour le reste, Los Campesinos ont tenu la ligne, guidés par un précepte : toujours rechercher – ensemble, finalement - la rédemption amoureuse et y aller avec le cœur, même s’il passent encore pour des étudiants qui ont décidé de faire carrière dans la musique.

La chanson est un rite de recommencement éternel, encapsuler le plus possible d’énergie vitale, faire souffler le chaud et le froid, se fondre dans le quotidien, montrer habilement combien il est absurde, voire futile, de le chanter, tout en étant forcé de reconnaître que c’est ce qu’on fait. Gareth y parvient toujours à merveille. Il n’a encore que 27 ans, et il décrit dans Let it Spill sa vie comme une boule de neige qui se transformera en avalanche.

On pourrait penser qu’une bonne chanson ne nous permet jamais de reprendre notre état d’esprit d’avant. Mais Gareth chante «toi et moi nous sommes de la tautologie » [c’est à dire le ‘caractère redondant d’une proposition dont la conclusion énonce une vérité déjà contenue dans le point de départ.’]

Les chances d’évolution existent pourtant. Ils doivent continuer à dispenser l’énergie et l’urgence, améliorer la relation entre la musique puissante, riche et astucieuse et les mots qui tiennent l’ensemble. Recréer cette fraîcheur et une respiration qui nous encouragent à revenir à eux et à y déceler les jeux d’esprit, fougueux comme la vie, placés partout par Gareth. Il a ses règles : qu’il y ait toujours une « fille » pour réévaluer sa position, l’état de son désir, sa place au sein d’une génération dans laquelle c’est difficile d’être un artiste sans ne faire que chroniquer son impression de décalage. « Chérie j’ai envie d’apprendre/on m’a regardé comme une grappe de raisin pourrie quand vous autres buviez du Sauternes. »

Boire, manger, se retrouver avec ses amis, les plaisirs du quotidien semblent toujours décrits pour faire ressortir une mélancolie, une envie de changement, ce que Gareth décrit en 2013 comme une lueur d’espoir permanente dans toutes les chansons de Los Campesinos, même si quand on les ‘étudie’ – c’est à cette fin que No Blues a été pensé, soigneusement – elles paraissent désespérées. Gareth et le groupe s’amusent avec la mélancolie frivole, mais (donc?) subtile. Autre règle : à chaque chaque fois que la fille de la chanson fait un geste significatif, le chanteur en fait deux. C’est pourquoi l’album est aussi alerte.

Légèrement plus intense et, n’ayons pas peur des mots, plus épique que les autres, Avocado Baby (l’une des meilleures chansons du groupe jusque ici) relance l’album, mais il s’en fallait de peu pour que toutes les chansons aient chacune à leur tour le rôle de Wake Up sur le premier album d’Arcade Fire ; celui de culminer, avec un sens de la grandeur et la finalité d’une déclaration d’intention. Celui de provoquer cette poussée émotionnelle particulière qui les démarque au sein d’un album. What Death Leaves Behind le fait avec ses images de crémation et de barbecue, rejoignant l’adage scout ‘il n’y a pas de fumée sans feu’ ; Cemetery Gaits en se proposant comme le parfait embrasement de concert ; Glue Me, plus calme, en faisant mijoter l’art du jeu de mots à un point encore jamais atteint par Gareth jusqu’ici. Elle rappelle que la raison d’être de No Blues c’est le langage et l’humour. Le final Selling Rope (Swan Dive to the Estuary) montre aussi qu’avec un peu moins de mots, mais des mots faits pour emporter chez soi, Los Campesinos prennent pour nous le sens qu’ils ont eut successivement pour Aleksandra, Ellen, Gareth, Harriet, Neil, Ollie et Tom dans leurs vies.
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