“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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jeudi 12 octobre 2017

KURT VILE & COURTNEY BARNETT - Lotta Sea Lice (2017)





O
Spontané, pénétrant, intimiste
Rock

On imagine facilement le duo de Kurt & Courtney écouter cet album, fruit de leur collaboration, en boucle, étonnés d'un résultat aussi addictif. Et même nous, pouvons apprécier, en dépit du fait qu'Over Everything sonne foutraque, la volonté de se ressourcer, de se prendre en main. C'est particulièrement vrai de la façon dont Courtney Barnett, la plus jeune des deux, se conforte, dans ses reprises de Peepin' Tomboy ou de Untogether. Elle avoue être tombée amoureuse (d'une fille) sur la bande son de Smoke Ring For my Halo, de Kurt Vile. La combinaison de vulnérabilité (plutôt Courtney) et de malice (plutôt Kurt), permet à l'album de dépasser les abords nonchalants pour s'infiltrer.

La participation de Nick Turner et Jim White de Dirty Three n'est pas étrangère à la légèreté très réussie de Let It Go. La présence de ces kadors nous fait penser à la stratégie déjà utilisée par les Stones sur Exile on Main Street, auxquels avaient participé des techniciens notoires sur leur instrument, venus étayer les vibrations pressenties pendant l'enregistrement. Leur contribution 
accélère la décontraction de Lotta Sea Lice. Il rappelle que beaucoup de très bons disques rock sont issus de la collaboration de deux songwriters, capables d'exprimer à travers leurs chansons respectives leur singularité profonde. Cette collaboration, parvient à révéler un peu de leur psychisme et ouvre le notre. 

En privilégiant un tempo lent et une humeur un peu morose sur Outta the Woodwork, Kurt Vile se rapproche d'un crooner de type Iggy Pop sur ses plus belles ballades. On a presque l’impression qu'ils explorent de nouvelles configurations pour faire du rock.

On ressent combien il est révélateur pour eux mêmes de chanter leur amitiés, leur perception l'un de l'autre, leurs aspirations mutuelles et combien cela les clarifie entre le début et la fin de l'album. La musique comme alternative aux conversations et regards de connivence.


dimanche 27 août 2017

{archive} TYRANNOSAURUS REX - My people were fair and had sky in their hair... (1968)





OOO
spontané, extravagant, attachant
folk, freak rock


La voix sans compromis de Marc Bolan est à découvrir dans ce premier album de Tyranosaurus Rex. La voix et les bongos : c'est les excentricités qui avaient attiré l'attention du producteur Toni Visconti. Aujourd'hui Devendra Banhart a imité cette extravagance et fondé la scène « freak folk ». Avant le glam rock, Bolan a d'abord fabriqué le « freak rock ».

Avec 400 livres, Visconti enregistrera en 4 jours l'album constitué du répertoire de concert de son nouveau poulain, persuadé dès qu'il l'a vu à Tottenham Court Road que Bolan avait le destin d'une star. La configuration en duo, avec le multi-instrumentiste Steve 'Perigrin' Took, acheva de le convaincre. Il envisagea qu'il serait possible d'enregistrer leur musique pour une somme dérisoire, ce que ces 400 livres représentaient, et cela n'aurait pas été le cas avec un groupe classique de quatre musiciens. Sur scène, ils semblaient vraiment complémentaires : le second tapageur avec les percussions mais aussi habilité à produire des backing vocals bien sentis pour le premier. Ils deviennent de belles harmonies sur Child Star ou Graceful Fat Sheba.

Malheureusement, la qualité sonore médiocre de l'album poussera pendant trop longtemps l'artiste (disparu en 1977) et son producteur à défier quiconque de trouver un intérêt à cet album. Il sera remastérisé avec les dernières technologies, pour ressortir en 2015. Visconti n'y verra ainsi plus un gâchis déprimant, mais le véritable potentiel d'un album transcrivant fidèlement le talent du jeune rockeur. La musique du duo est de nature mi-enfantine mi-folklorique, et joue sur un canevas fantaisiste alliant les fables héroïques, des intrigues entre Amérique du Sud et le Proche-Orient. Un ensemble d'inflorescences charmeuses qui séduisent rapidement un public, notamment de jeunes filles avides de divertissement. Il y a pourtant une ombre au tableau, une gravité, celle d'un artiste hanté.
My people were fair and had sky in their hair... se démarque par l'omniprésence d'une guitare acoustique dans le style acid folk, une dynamique qui voit les vignettes s’enchaîner d'une traite, les passages répétés ne sont pas nombreux. On peut toujours s'accrocher à Child Star ou Wielder of Words pour détecter les prémices du glam-rock que T. Rex développera dans sa prochaine incarnation. Mélange d'onomatopées, de phrases spontanées trempées dans sa propre mythologie, les textes entièrement écrits par Bolan peuvent paraître datés, mais ils sont associés à un son sans espace ni temps ni tempo déterminé. C'est un album dont il ne reviendra jamais, ne regardant désormais plus en arrière, et l'auditeur non plus : à la fin, Frowning Atahuallpa (My Inca Love) offre l'un des moments les plus charmants et dépaysants d'une expérience vraiment transcendantale.

Les dernière quarante secondes n'ont que l'apparence d'une bribe inachevée. Contrairement aux albums de Syd Barrett, pour lesquels il fut impossible d'obtenir satisfaction, 
une fois le son de ce premier album restauré, il apparaît vraiment achevé, comme premier chapitre d'une destinée marquée par la maîtrise de paradoxes et de pôles contraires, Electric Warrior révélant au grand jour cette bataille à peine fantaisiste entre les forces occultes et les séduction spontanées dans la musique de Bolan. Un clair obscur richement détaillé.



dimanche 21 mai 2017

THE AFGHAN WHIGS - In Spades (2017)





OO
soigné, spontané, efficace
Rock

Quand on lui demande pourquoi ses derniers albums sont signés des Afghan Whigs et non des Twilight Singers, en dépit du fait que le groupe est constitué de ces derniers, à l'exception du bassiste originel des Afghan Whigs, John Curley, le chanteur donne cette réponse : « parce qu'on voulait prendre les Doobie Brothers, mais quelqu'un portait déjà ce nom. » Il aurait pu avec plus de crédibilité citer les Temptations, Husker Dü ou Lynyrd Skynyrd. « Parce que j'ai décidé qu'il en serait ainsi. » La question n'a plus lieu d'être.
In Spades est l'album d'un groupe définitivement installé chez lui, comme à la maison, sur le label qui fit découvrir le grunge, Sub Pop, auquel ils sont revenus après un détour par les majors Elektra puis Columbia. Sup Pop est désormais une maison de disques à succès, et seulement en partie indépendante ; mais lorsqu'ils ont signé le groupe dans les années 90 c'était suite à un vrai coup de cœur, et le premier groupe qu'ils démarchaient en dehors de leur ville d'élection, Seattle.

The Spell offre le meilleur refrain de l'album : « I wanna go deep down/To where my soul lets go/And take my fantasy/And lay it on the table/And are you gonna see the light? ». Ce n'est pas tant pour la teneur des paroles, assez banale depuis Black Love (1996) dans sa volonté d'éclairer plutôt que de confondre ou de condamner. Mais la façon dont le groupe entonne « free the light », Dulli prenant sa voix de tête, en l'un des moments les plus attachants ici. Les morceaux sont enlevés et courts, se concentrant sur l'essentiel : même à presque quatre minutes, The Spell passe comme un message subliminal.

Peut-être le single grandiloquent Demon in Profile leur vaut-il de passer à la radio, à la déception de certains fans. Mais Greg Dulli est d'abord intéressé par l'oeuvre dans son ensemble, et quand il enregistre, il visualise très clairement ce qui va être sur la face A d'un album puis sur la face B. Ces irréductibles continuent de sacraliser la forme longue, même si In Spades est concis et resserré à 37 minutes. Demon in Profile était un parfait single à extraire d'un tel album ; séduisant mais frustrant, ouvrant sur de nouveaux secrets de conception, liés à la façon dont le groupe persévérerait : toujours obscurs, toujours nocturnes, et plus fidèle à la grande époque de Black Love qu'au moment de 1965. Elle promettait surtout que le groupe n'avait pas quitté les lieux de sa prise de pouvoir sur l'auditeur : une chambre noire, où la musique rock se détache de la trivialité quotidienne.

Reste que la voix de Dulli est toujours évocatrice mais plutôt en retrait dans la balance, ce qui nous conduit à se focaliser plutôt sur la dynamique explosive reliant les membres du groupe. « C'est la première fois depuis Black Love que nous avons enregistré en investissant à fond tout le groupe », confie Dulli à Robert Ham en 2017, pour Paste Magazine. «Je suis entré en studio et j'avais une idée en tête, je leur ai jouée et ils ont commencé à m'accompagner. C'était une situation très naturelle. C'était incroyablement spontané. Les gars ont apporté leur immense talent à ces propositions. » Cette spontanéité le rend musicalement plus attrayant que Black Love, qui profitait plutôt de la qualité de ses chansons que de la vivacité de son jeu. Porté par une esthétique allant désormais de soi, Dulli a aussi pu improviser au dernier moment sur les textes et les performances, captant Birdland en une seule prise, sa voix en suspens sur des staccatos de cordes.

C'est le son d'un groupe avançant coûte que coûte, avec John Curley prenant toute la place qui lui revient dans cet écheveau existentiel. « Faire un break m'a aidé à réaliser ce qui rendait les Whigs si enrichissants », confie le bassiste pour le communiqué de presse de Sub Pop. « Sur le cours d'une vie, il y a des constantes, et aussi des changements. Vous en avez vu un sauter en cours de route. C'est intéressant de voir où la vie vous mène, et où elle ne vous mène pas. Elle ne s'arrête pas pour vous. » Cette déclaration est à double tranchant, avec Dave Rosser, fidèle compagnon depuis plus de dix ans, atteint d'un cancer incurable. « Nous avons fait quelque concerts pour cet album, et c'est étrange de ne plus le sentir à mes côtés », commente Greg Dulli. « Je pense que tout le groupe l'a ressenti de cette façon. Étrange, mais je refuse de m'attrister en envisageant l'avenir. »

Ne pas poursuivre le groupe, c'aurait été comme de se résoudre à une condamnation aussi hasardeuse que celle d'une maladie. Se replonger dans le passé leur a permis, juste à temps pour retrouver le plaisir intact, de rejouer l'intégralité de Black Love en concert, de récolter des fonds pour les soins de leur ami.

Tandis qu'on s'est longtemps demandé quelle genre de muse si peu rancunière inspirait Dulli, sur cet album c'est la vie elle même, finalement, qui sert de muse à tout le groupe, et non plus seulement à leur chanteur.

lundi 8 mai 2017

{Archive} PHIL OCHS - All The News That's Fit To Sing (1964)



OOO
lucide, spontané, audacieux
Folk


On a parfois tendance à dénigrer ce type d'album soit-disant trop attachés à leur contexte. Pourtant, sur All The News That's Fit To Sing, seules deux ou trois chansons sont chantées dans un style parlé proche de Bob Dylan sur Time are a-changin', Talking Vietnam ou Talking Cuban Crisis. Ailleurs il emprunte ou crée de belles mélodies qui, combinées à sa voix intense et son penchant poétique, ont pu inspirer Jim Morrison, et les Doors apparaissant l'année suivante, en 1965. On retrouve ici cette impression que le chanteur brave les fusils de peloton d’exécution, tant son attitude est intrépide et courageuse. « So young, so strong, so ready for the war/So willing to die upon a foreign shore/All march together, everybody looks the same/So there is no one you can blame ». Le refrain révolté de One More Parade annonce la couleur, celle de la cendre. Avec Power and Glory, ce sont des chansons aussi fondatrices que This Land is Your Land de Woody Guthrie. En outre, du jeu de guitare alerte de Phil Ochs résulte une vitalité extraordinaire, suffisamment exaltante pour laisser le chanteur lui-même gloussant et comme pantois de sa propre audace. Les images défilent avec vélocité. Lou Marsh est un sommet émotionnel, ballade dans un monde où la foi ne compense pas la misère même si elle tente de la contenir. Sur Ballad of William Worthy, Ochs se fait offensif et presque dramatique dans sa requête de paix. Il ne se contente pas de défendre la démocratie et les valeurs poussiéreuses, mais embrasse les combats de la jeune génération, Qu'est t-il advenu de ce courage chez ses pairs ? Seul Phil Ochs aurait pu répondre, il est décédé en 1976.

La perte des libertés individuelles au nom de la sécurité est un thème récurrent, Phil Ochs faisant preuve d'une largeur de vue rare dans un album de ce type en n'hésitant pas à adresser la politique internationale et l’interventionnisme Américain. Il se montre charismatique en troubadour ironique et mélancolique. Il s'abreuve directement à la source des histoires, des personnes et des faits, ce qui donne à sa musique l'aspect le plus tangible. Les inspirations hispaniques sous-jacentes dans l'album s'épanouissent complètement sur Bullets of Mexico, un hommage à Ruben Jaramillo, un leader révolutionnaire des années 1960. Ce revirement aussi spontané que surprenant montre Ochs prenant une nouvelle fois le contre-pied des attentes de son public et par là conquérant de nouveaux cœurs en quête de justice.


samedi 15 octobre 2016

CONOR OBERST - Ruminations (2016)




OOO
spontané, fait main, pénétrant

Folk

Certains grands disques n'ont pas été le fruit d'une ambition particulière. Leur qualité tient à la façon déconsidérée avec laquelle il sont abordés, mais aussi à la décision d'un musicien déjà établi d'enregistrer dans des conditions inattendues.

On connaît Conor Oberst pour l'énergie et la générosité de ses projets en groupe – The Mystic Valley Band, Desaparecidos – et pour sa capacité à enregistrer beaucoup, d'abord sous le nom de Bright Eyes puis sous le sien, depuis 2008. Pour les conditions inattendues qui ont produit Ruminations, un disque enregistré en 48 heures, comme souvent dans ce cas, Conor Oberst s'en serait bien passé. Il y a eu ce kyste au cerveau, et la tension artérielle devenant un vrai problème (Tachycardia), ce qui expliquerait l'agitation, la défiance, la nervosité parfois ravalée que contient sa musique. Il en écrit depuis l'âge de 13 ans, cela fait plus de 20 ans maintenant.

Ruminations est inattendu pour l'auditeur aussi, car il va à rebours de la capacité du chanteur de se projeter toujours en avant. Si le même genre d’éclectisme hasardeux qu'habituellement y est délivré, c'est avec c'est avec une cohérence plus forte cette fois ci, et avec le dévouement spécial d'un homme au pied du mur, combattant ses démons. Alors qu'il pouvait se contenter de nous imprégner de sa vitalité débordante, il se pointe avec une ardeur dévoyée, une exigence nouvelle, nous mettant à contribution avec une certaine amertume. « Tomorrow is shining like a razor blade / And anything is possible if you feel the same », sur Counting Sheep. Il est risqué de croire que l'adage d'une de ses anciennes chansons, Method Acting, que chanter l’apaise dans ce cas précis. Difficile de savoir ce qu'il pensera de Ruminations, quand il se souviendra de cet hiver 2015 à Omaha (Nebraska), sa ville de naissance, qui lui inspira cet album plein d'efforts palpables pour éviter l'intimité. C'est ainsi que ce qui s'est produit pendant ses années de célébrité est traité par des allégories dédaigneuses.

S'il nous déstabilise par la spontanéité et parfois la cruauté des paroles, il est facile de prendre du recul et d'apprécier la densité émotionnelle en suspens et la malice de cette installation piano harmonica. Il va même jusqu’à sonner comme Randy Newman sur Till St. Dephna Kicks Us Out. On pourrait lire une bonne partie de Ruminations en y imaginant le ton caustique de Newman, capable d'endosser les rôles les pires pour décrire une certaine dégénérescence de la société en général. Et soudain, de nous saisir par une narration poignante. Ce qui signifie que Oberst est rarement lui-même, sauf peut-être dans ...Kick Us Out, justement, où il tente de retrouver un ami dans un pub irlandais d'East Village afin qu'ils boivent jusqu'à se faire jeter. Ce détail a plus de résonance que « Je ne veux pas me sentir coincé bébé, je veux juste me prendre une cuite avant ce soir. » sur Barbary Coast (Later). C'est touchant comme d'entendre enfin un détail sonnant vrai.

Quand à l'harmonica, sa poésie rappelle Neil Young sur l'album After The Gold Rush... Pourtant, en comparaison jamais Conor Oberst n'a paru seul dans sa musique : ici, simplement sonné de frôler la solitude de si près, et de manquer faire surgir de mauvaises pensées. C'est comme si l'influence vicieuse dont jouent de musiques plus tourmentées, telles le blues, l'avait saisi et déposé en grâce.

lundi 3 octobre 2016

CASS MC COMBS - Mangy Love (2016)





OOO
Doux-amer, engagé, spontané
Indie rock

Dans le clip audacieux pour Medusa's Outhouse, Cass McCombs médite sur l'envie de célébrité, même si pour cela il faut être temporairement acteur de porno. Mais ce genre de personnes ne sont finalement, n'ont pas une situation plus extérieure que celle du musicien enregistrant son album pour une minorité de gens. Le studio d'enregistrement serait ce lieu clos où on est aux petits soins, pour qu'e l'artiste se croie important. Mangy Love, paraît-il, est un album drôle, mais il fat toujours se méfier de ce genre de réflexion. Mc Combs sait qu'on rira probablement de ses blagues dans un endroit isolés des autres, et ménager de tels moments de cynisme et d'engagement, c'est vraiment la démarche de celui qui utilise les portes des toilettes comme moyen d'expression planétaire.

Tout cela, la l'humour et la politique, est sauvé par un fait ; Cass McCombs, 38 ans, est un snob littéral. Non, il ne laissera jamais les paroles de ses chansons de destinées à un support aussi idiot que la porte des toilettes ou les réseaux sociaux. En 8 albums, il a posé des bases, et si elles ne sont faites que pour une minorité de gens, ça ne les empêche pas de répondre à des critères d'un goût affirmé sans arriver jusqu’à l’écœurement. Cet album vous ouvre des portes non sur l'extérieur, mais vers l'intérieur, emploie ses envies de dérision, de 'fun' musical, voire de psychédélisme en énergies internes. On sera séduit par les sonorités surprenantes rencontrées en route, notamment les boites à rythmes sur In A Chinese Alley ou It, cordes très Laurel Canyon seventies sur la superbe Low Flying Bird, qui ne nuisent pas aux réussites de ses chansons auxquelles Cass McCombs parvient à insuffler sa spiritualité si particulière. It par exemple, profite de chœurs singulièrement mixés.

Ainsi, cet album est parsemé de sentiments étranges, inattendus. L'une de ces surprises est trouver des chansons – Opposite House ou Switch – qui sonnent comme Air, sur la B.O. de The Virgin Suicides ou Moon Safari. Le minimalisme propre au style de McCombs reste dans le fond, mais la forme, la production donne parfois envie de prendre les choses avec plus de légèreté,d e se laisser dérouter. Avec au fond de la tête, une envie de s'épanouir dans cette musique. Peu importe le goût amer, car Bum Bum Bum nous décrit un monde raciste et sauvage. C'est un album sanglant qui n'en a pas l'air. Il peu arriver qu'un frisson d'appréhension nous traverse. « Pour moi, il s'agit de créer une attitude révolutionnaire, créer un langage rythmique qui est cool. Et ce que je veux dire par cool, c'est plein de sang froid, détaché, glacé au bout des doigts. » Vous vous retrouvez seul avec le cocktail pas assez 'cool' que vous aviez prévu de partager avec votre nouvel(le) ami(e) ; un conseil, évitez les soirées arrosées et partez plutôt marcher au grand air, même si McCombs vous persuadera que la nature est aussi futile que la vie d'une anguille.

«Tout le monde fait ce qu'il sait faire. Au final, il s'agit juste pour les gens d'être eux mêmes. » Cette remarque concernant les vingt musiciens invités sur l'album pourrait vous retourner dans la figure, si pour une question de manque d'attention vous décidiez que cet album n'est pas assez prégnant. Le problème viendra de vous ; vous n'avez pas su y insuffler assez de vie.

Il s'agit de trouver, à chaque fois, une base solide sur laquelle ses textes vont s'épanouir – à ce compte là, Run Sister Run est canon, tandis que Rancid Girl joue à merveille sur plusieurs forces du songwriter – le côté macho qu'il sait si bien imiter, combiné à une réflexion plus sincère sur la société américaine (la chose qui l’intéresse vraiment) et un bon groove où les guitares prennent un intérêt capable de maintenir les choses 'fun'. Rancid Girl est menée dans une transe particulière, qui s'horrifie des effets de la méthamphétamine. I'm a Shoe, en fin d'album, renoue avec une foi dans la guitare comme instrument à la fois féérique et inquiétant, sourd d'une langueur qui ouvre le disque sur des territoires plus vastes où le désenchantement est enfin le sentiment capable de déteindre sur les choses alentour si vous êtes vidé à l'intérieur. En écoutant I'm a Shoe, au moins, nul besoin d'avoir une vie interne très active pour se laisser évoquer des histoires. Elles sont tragiques et redoutables à entendre, nous font trouver le lieu où flottent ceux s'étant laisser tenter par un peu trop de 'fun' sonore.     

vendredi 6 novembre 2015

MUDCAT AND THE ATLANTA HORNS - While You Were Away (2015)











OO
groovy, spontané,
Rythm and blues 


Une très belle découverte ! Quand une telle magie prend vie sur un disque, il devient inutile de se rendre dans le sud profond et sa taverne au-dessus des marécages pour assister à quelque rituel bizarre. Le plus extraordinaire sur cet album, c'est ce son purement vivant, ondoyant, éclectique, électrique.  Une  musique pleine de gris-gris, jouée juste au dessus du bayou et dans des lieux de prédilection comme la Northside Tavern (Atlanta, ci-dessus). On y trouve un trombone (Lil' Joe Burton) aperçu chez B.B. King, Bobby Womack, Joe Tew et Otis Clay), au sein d'un trio - avec saxophone et trompette - qui apportent un coup d'accélérateur au rythm and blues énergique et charnel de Danny 'Mudcat' Dudeck. Né à St Paul, au bord du Mississippi, il a grandi en Georgie et a côtoyé des pionniers du blues. 

A lire un journaliste de la scène locale à Atlanta (Géorgie), Mudcat est profondément persuadé que le blues transcende les langages, les classes sociales et les genres musicaux. Quel que soit la formation qui l'accompagne, il garde une ligne sexy et incantatoire, et cet album avec les Atlanta Horns est la meilleure façon de plonger dans le blues excentrique qu'il semble avoir mis au point de toutes pièces. Il sait très bien mettre en valeur tous les musiciens impliqués. The End, par exemple, combine à différents moments un orgue électrique, un piano Rhodes, une flûte traversière envoûtante, un rythme de second line, une guitare électrique. C'est quand les cuivres s'arrêtent brusquement et de Mudcat prend une voix de damné que la tension est à son comble. Il chante à la façon pleine d'émotion, parfois à la limite du faux, typiquement sudiste.  Mais parfois (Toodle-Oo), c'est simplement instrumental, le gimmick provoquant l'impression pittoresque d'un bal d'alligators. Let it Be me est un rock comme on peut en entendre chez Jimbo Mathus, avec solo de saxophone (Daryl Dunn) furieux - aussi  sur Divine the Fight. 

http://mudcatblues.com/Home.php


lundi 16 mars 2015

BRANDI CARLILE - The Firewatcher's Daughter (2015)





OO
Communicatif, spontané
americana, rock

L'un des grands espoirs du country rock moderne revient avec un album studio ! Penser à Brandi Carlile, c'est penser aussi aux frères Tim et Phil Hanseroth, surnommés, 'les jumeaux', ce qu'il sont effectivement. Ils sont là depuis le début, et le son n'a donc beaucoup évolué, mais s'est consolidé. Sur scène, voir ces trois là se dévouer à leur musique hyper confiante est spectaculaire et très communicatif. 
La voix éclatante de Carlile brille encore plus sous l'énergie féroce The Things of Regret ou de Mainstream Kid. Elle sait accrocher par ses mélodies. C'est du rock and roll ! Mais c'est sur l'entêtante Wherever is Your heart qu'elle a misé pour éclater le billboard.  Carlile n'est pas du genre à s’encroûter dans des tournures ou des productions pro-Nashville. Sa musique est un americana qui couvre des centaines de miles, naturelle et spontanée - car c'est une série de premières prises. 
Les ballades, en particulier Beginning to Feel the Years ou I Belong to You, apportent une une balance qui endort l'aspect plus cavalier de l'album, mais semblent nécessaires à une intégrité toujours plus large.  Et la participation spontanée des frères aux harmonies fait des merveilles. Sur le pont de Alibi, déjà : mais surtout sur Wilder (We're Chained) en fait la ballade consumée dont Carlile avait besoin pour tenter de capitaliser sur l'énorme promesse qu'avait provoqué son apparition en 2005, avec l’album qui portait son nom et son portait si frappant. The Stranger at My Door finit de brûler les planches, dans une veine qui évoque un Johnny Cash, au niveau des paroles notamment mais dont les audaces  - le piano, la coda - en font une chanson éminemment personnelle. 

samedi 24 janvier 2015

CUB & WOLF - S./T. (2015)





O
attachant, spontané, frais
folk-rock

Un album d'un groupe très loup solitaire, quasi invisible sur le net ailleurs qu'au nord de l'Allemagne (A l'exception notoire de l'excellent webzine Nothing but Hope and Passion). Leur pays d'origine : la suède. Il sera évidemment confondu avec les australiens de Wolf & Cub (!!!) Autant dire que ces deux là ont le même nom, et qu'il vaut mieux que les derniers venus en changent. Le producteur Mattias Larsson et Linus Lindvall ont composé la réussie A Place to Mourn pendant un temps récréatif en studio. Les autres chansons, issues de sessions pour d'autres groupes mais qui n'avaient pas trouvé leur place sur les albums des amis, sont toute revenues en une journée et ont été arrangées pour constituer cet album de rock mélancolique. Leur sincérité et leur spontanéité les rend attachants. Etant donné la démarche, la profondeur d'une production pourtant dépouillée d'une chanson comme Standing Tall while Failling Down est confondante.  Des constructions de morceaux propres à l'épanchement, à la communion, comme on pouvait en trouver dans la pop de Ages and Ages l'an dernier. Une instrumentation en banjo et glockenspiel (l'un de mes instruments préférés) apporte de la luminosité à des compositions à la monotonie positive. What we Lost in The Fire termine l'album sur une touche résolument déchirante, en témoigne son violoncelle.

http://cubandwolf.com/
https://www.facebook.com/cubandwolfmusic?fref=ts

lundi 28 juillet 2014

JIMMY "DUCK" HOLMES & TERRY "HARMONICA" BEAN - Twice as Hard (2014)





OOO
intemporel, rugueux, spontané
Blues

Retourner au Mississippi des juke joints, après des volutes de pop, pourrait paraître un dur retour à la réalité. Entre deux inondations, le terrain fangeux laissé par le fleuve est pourtant propice à une liberté totale, un imaginaire foisonnant. Un esprit né de la réalité la plus brutale. Comme dit Jeff Konkel dans les notes de pochette de cet album miraculeux, si Holmes et et Terry Bean jouent, chacun de leur côté, un bleus assez dur, ensemble, ils produisent l'une des musiques les plus vraies du delta. Le lien qui les unit produit de l’électricité, une singularité qui les éloigne de toute société musicale préformatée. Ils agissent selon leurs propres règles. Certains bluesmen s'en sont échappés comme de grands manipulateurs de mots (et de femmes ?), d'autres comme des guitaristes impossibles à imiter. Le blues agissait comme une conversation, avec soi-même et ceux qui les écoutent de près. Twice as Hard donne l'impression d'être deux fois plus près des musiciens que la plupart des albums enregistrés aujourd'hui. Nous sommes avec eux dans de grandes salles remplies de chaises de plastique, insensibles à l'eau qui monte. Le quotidien autour de Clarksdale en de Bentonia est rude, Jimmy Holmes et Terry Bean épinglent les jours, les ralentissent jusqu'à les rendre hypnotiques. Sur Park You Car, les interjections de Holmes et les notes les plus aiguës de Bean nous redonnent la volonté que le temps, peu à peu, nous a retiré. L'envie de se remettre sur la route, complètement libre, vers le delta le plus proche.

Je remercie Hugues qui m'a offert ce disque pour mon anniversaire... Et je m'en vais écouter le dernier podcast de son émission blues de ce pas !  : 

http://www.mixcloud.com/DrWax31/clarksdale-radio-show-2013-2014-14/


jeudi 10 juillet 2014

THEE OH SEES - Castlemania (2011)




OO
ludique, extravagant, spontané
psychédélique, garage rock

Un album très pop des inénarrables Thee Oh Sees ! Rien que dans l'année 2011, il y en a eu 2 autres. Quand on commence par Castlemania, on ne veut plus s'arrêter d'écouter ce groupe californien délirant, désormais débarrassé pour l'instant de son petit pendant sinistre et lourd. Les morceaux sont pop dès la première seconde, ils sont enfin concis, il y a du saxophone et de la flûte comme dans Jethro Tull. Si les morceaux sont courts, ils trouvent tous leur saveur particulière, ce qui donne un total généreux et varié. Certains instruments se démarquent souvent, comme les claviers sur Blood on the Deck, et mille formes de guitares.  Et bien sûr, quand on les écoute avec la perspective de les voir en concert, les nuages dans le ciel deviennent définitivement roses. C'est l'album d'un groupe plus libéré qu'à l'accoutumée : ils laissaient derrière eux leur ancien studio, 'cher au coeur' du chanteur et ont passé quelques journées mémorables et productives.

vendredi 5 octobre 2012

Titus Andronicus - Local Business (2012)




Parutionoctobre 2012
LabelXL Recordings
GenrePunk-rock, Rock alternatif
A écouterEcce Homo, In a Big City
OO
Qualitésludique, spontané, Doux-amer



Le
groupe auteur du meilleur album de 2010 est de retour avec un disque sans prétention mais toujours aussi bien  ! 


Commentaires issus du site américain NPR

Michael M

So The Monitor is my favorite album of the past 5 years And it's certainly in my top 10 albums of all time. Love is not a strong enough word I have for that album. So that said going into Local Business I knew itd be ridiculous to think it'd come close to matching The Monitor. The fact that I was proven right doesn't even matter however. It's a terrific album in it's own right. One of the years best, and gets better and better with each listen. Can't wait to see these guys the sunday after Thanksgiving. I just hope I'll have enough energy after gorging on food for the 5 days prior to be able to participate in the epic shout alongs while wading back and forth in the raucous crowd.

Howdy Doo

Local business puts out the goods. Titus Andronicus switches paths, while still maintaining the same energy and drive that made their previous two releases so consistently enjoyable. After beginning with a more abrasive tone in The Airing of Grievances (possibly due to recording budget), they refined their sound and came up with an interesting background of the Civil War for The Monitor. The album flowed seamless track to track, with its strongest tracks all being well over 5 minutes. Local business is a different path altogether because it may be seen as Patrick Stickles reaching for more mainstream acceptance. The sound here is very warm, and Patrick has lost most of his rasp in his voice, which really aided his limited range. The strongest tracks here compared to their prior albums are much more immediate (take Still Life or In a Big City). Some of the tracks here feel like Patrick is reaching into his Americana themes and wants to embrace comparisons to Bruce Springsteen, or in this album's case John Mellencamp (I am the electric man is too easy). However, his lyrics of alienation, rejection, anger, and other bitter obstacles will keep him the band in a very smaller but no less appreciated demographic. Not as strong as The Monitor, but definitely a great listen with many replays to come.

Andrew Scott

I really dig it. Like everyone else "The Monitor" is on up there on my list of favorite albums of the ever (I think the Battle of Hampton Roads and A More Perfect Union in particular both stand out as two of the best songs...just the best songs), but I like the new direction too. It's a little more mainstream, cleaner but still rough around the edges (and Patrick's voice is really channeling old-school punk in style and delivery which is fun). It's not as good - but making a better album would have basically been a superhuman feat. What we've got here is a really solid album that'll be great listening for years to come.

 Brendan Finn

Patrick and the guys did a good job of keeping us from expecting the grandiosity of the first two albums to come through again. This album reminds me of the hard rock albums of the late 70s, Thin Lizzy keeps coming to mind. But this album is so tight and will be incredible live. Hard to say if it'll have the same wherewithal of the first two albums but I've enjoyed it thus far.

 Michael Martin

On first listen, I wasn't sure what to think about Local Business. The Monitor is quite possibly my favorite album of all time, and Local Business definitely isn't the same as the Monitor. But upon further listening, the album has grown on me exponentially. It's more upbeat, and has a more stripped down sound than The Monitor. It wasn't what I expected at first, but now I absolutely love this album.






jeudi 27 septembre 2012

Lightning Bolt - Oblivion Hunter (2012)





Parutionseptembre 2012
LabelLoad Records
GenreNoise rock
A écouterKing Candy, Fly Fucker Fly
O
Qualitésspontané


La plupart des groupes finissent par tomber dans le consensus inévitablement tendu quand trop de musiciens utilisent les mêmes techniques et finissent par arriver aux même fins, ne faisant plus que se croiser et produire des albums se ressemblent tous les uns les autres.
Et il y a Lightning Bolt, l’un de ces projets un peu fous que son approche musicale interdit de ressembler à quiconque. Avec une élémentaire simplicité et beaucoup d‘astuces tenant presque du bricolage, une basse au son kaléidoscopique et une batterie vitaminée par des procédés électroniques, et aussi avec une façon de jouer qui emprunte aux formes improvisées aussi bien qu’à l’insistance hypnotique de la musique électronique, Lightning Bolt se démarque. Wonderful Rainbow (2003) puis Hypermagic Mountain (2005) alliaient densité de barrage et grande diversité de son et d'ambiances. Ils exploraient des plans musicaux sophistiqués à travers leur force compacte et leur fureur punk, segmentale et élémentaire, féroce, accérée. On ne se rend pas toujours compte de la finesse du séquencement, du découpage, du modelage musical à l’œuvre, mais on admire sans réserve possible Lightning Bolt pour leur endurance, leur héroïsme instrumental, ici le mieux illustré par treize minutes de fusion ininterrompue sur World Wobbly Wide. Une constante : écouter dans quel chaos leurs morceaux naissent, puis meurent, en dit aussi beaucoup sur ce qui les rend fascinants.
Si par le passé on a pu détecter des bribes de musique metal ou d'autres musiques chez Lightning Bolt, Oblivion Hunter, une compilation d’exercices cataclysmiques et transcendantaux enregistrés en 2008, n’est plus une question de genre musical, mais simplement de noise music. C’est une affaire de production – ou plutôt de son absence - un disque qui vous tétanise par ses textures brutes, un maelstrom dans lequel les talents du duo sont livrés au gâchis et au chaos tout en dessinant parfois des chemins de traverse toujours inventifs. Oblivion Hunter est souvent si convaincant qu’il parvient à éviter d’exsuder la frustration, dans une pratique qui consiste pourtant à forcer l’auditeur à l’écoute de titres mal enregistrés, abandonnés par moments à la recherche d’une apogée sonique qui n’est peut-être pas atteinte.
Avec son air de démonstration, de phase préparatoire, Oblivion Hunter capture la spontanéité du duo en concert et nous projette au cœur de la jubilation que constituent ces moments de franche camaraderie, de l’avis général de ceux qui ont pu en vivre. Il nous oblige parfois à tendre l'oreille pour trouver les syncopes ultra-rapides de Brian Chippendale à la batterie, instrument sur lequel il se tient coude à coude avec Zach Hill. Au démarrage de Fly, Fucker, Fly, on s'attend à ce qu'MC RIDE (Death Grips) nous prenne à parti. Cette chanson, la plus formée de l'album, contient des mots presque intelligibles de Chippendale. King Candy et Oblivion Balloon imitent aussi la forme de vraies chansons. Leurs riffs métalliques et la voix soigneusement délayée de Chippendale évoquent une fois interprétés la façon brutale d'un doppelganger sournois tentant de tromper une proie. Lightning Bolt a une ombre tapie au fond, quelque chose de caverneux qui ne se manifeste qu'au plus fort de sa stridence, de sa frénésie.
On avait autrefois du mal à croire que la musique ne soit truquée par des moyens électroniques ; avec Oblivion Hunter, la réalité de sa conception saute au yeux plus rudement que jamais. Leur musique vous hypnotise plutôt que de vous assommer, et vous fait fouiller, toujours davantage, les tréfonds de la bataille qui se joue et qui consiste sur le papier pour l'un des deux protagonistes à harasser l'autre, à le pousser dans ses derniers retranchements. Ce n'est que lorsque le duo joue pour de vrai, comme ici, que viennent interférer, de surcroît, des esprits venus d'un autre monde, ou alors une tempête de cerveaux télékinétiques .

lundi 19 mars 2012

Screaming Trees - Invisible Lantern (1988)




Parution : 1988
Label : SST
Genre : Garage rock, Psychédélique,
A écouter : Ivy, Even If, Lines and Circles

°°
Qualités : spontané, grunge

Le chanteur Mark Lanegan est alcoolique au moment d'Invisible Lantern, sans quoi Ivy n'aurait pas été possible. La première chanson de ce disque incarne peut-être mieux les Screaming Trees que Nearly Lost You, les morceau qui continue toujours d'être cité comme leur chanson pour la postérité. Brutale, elle aborde les aléas de la possession et de l'obsession charnelle de façon assez originale. Mark Lanegan interprétera encore e morceau quinze ans plus tard, en concert : il peut ainsi être entendu dans le bootleg Live at Brighton Market enregistré en 2004. Ivy introduit aussi un peu plus la souplesse erratique des Stooges chez les Screaming Trees. Les trois accords du morceau semblent faire écho à I Wanna Be Your Dog, qui abordait le même sujet en reconnaissant la même soumission. Les choeurs des frères Conner ressemblent aux jappements d'Iggy Pop. Après Even if and Especially When, qui est souvent considéré comme le sommet de la première incarnation du groupe, les Screaming Trees n'avaient pas fait de remarquables progrès dans leurs compositions. Mais leur attitude semblait soudain plus extrême, comme s'ils avaient été poussé à bout. Jetant de ci-de là des morceaux roublards et précipités du type de She Knows n'empêche pas Lanegan d'écrire des paroles touchantes. « See her eye in the sky/Burn once more into my mind/Today she's gone away/To leave me hung up in her wake. »

Invisible Lantern transpirait la hargne et l'instinct de survie : les Screaming Trees avaient enfin trouvé la route maudite des salles de concert, et se dévidaient de leurs impressions sur le sujet. « Nous n'avons joué aucun concert jusqu'à ce que Clairvoyance [leur premier album, 1985] soit terminé. » Annulations et déconvenues retardèrent le temps pour le groupe de prendre la route, mais une fois qu'ils comprirent à leur tour ce que c'était que de jouer à travers tout le pays, ils se rendirent rapidement compte qu'il fallait soit se faire humilier, soit durcir le ton. « Nous avons joué à Savannah, en Georgie, et en plein milieu d'une chanson un type a dit dans le micro de la console : « guitariste, baisse le son de ta guitare ! », se souvient Lanegan. « Je ne comprenais pas ce qu'il disait, ajoute le guitariste Gary Lee Conner. Tout ce que j'entends c'est Lanegan qui me demande d'augmenter le volume de ma guitare, ce que je fis. Un peu plus tard, je suis allé au bar pour demander un verre d'eau et le barman m'a dit avec son accent sudiste, 'Si tu peux pas baisser le son de ta guitare, je peux pas te donner d'eau. »

Ainsi le groupe avait découvert le monde au-delà de la bourgade d'Ellensbourg, son unique disquaire et ses deux cinémas. Ils ressentirent une Amérique plutôt hostile, ou simplement indifférente, et cela façonna l'agressivité de ce nouvel album avant que de futures violences ne viennent épisodiquement saborder le groupe de l'intérieur. « Je pense que tous les membres du groupe l'on quitté et réintégré au moins un fois', témoigne Rod Doak, ami d'enfance de Lanegan et roadie du group entre 1987 et 1990, interrogé en 1996. « Je me souviens d'une demande qu'un gars d'une major leur avait faite, 'Bien, débarrassez-vous des deux gros et nous vous signerons. » Le fait que les frères Conner fassent 120 kilos chacun transformait selon certains le spectacle en exhibition plutôt que d'en faire le concert d'un des groupes les plus importants de la côte pacifique.

Si l'attention est facilement accaparée par les progrès de Lanegan en termes de déliquescence vocale, pour une question de fierté et d'honneur, Invisible Lantern se devait d'être l'album de Gary Lee Conner et de son frère. Les riffs de guitare glauques semblent sortis du livre des morts version rock garage, sur Lines and Circles par exemple ; et les soli sont exécutés avec une fluidité et une frénésie qui rappelle James Williamson.

Après Shadow Song, les morceaux deviennent un peu interchangeables, ne gardant pas la hargne du début. Even If, peut-être échappé des sessions pour Even of and Especially When (1987), ramène le psychédélisme des années 60 avec un succès inattendu. Les paroles y semblent s’intéresser aux possibilités d'évasion, par les airs, la mer. « And the waves meet the ship/that we are going to be on ». « On a flight from this day/to a place where we can stay. » Avec encore un album l'année suivante, Buzz Factory, les Screaming Trees prouvèrent qu'ils pouvaient continuer malgré la violence et la précarité de leur situation. Les choses ne changeraient qu'en 1991.

mercredi 18 janvier 2012

La semaine du Groove #3 : Rival Sons - Pressure and Time (2011)


Parution : juin2011
Label : Earache
Genre : Rock n'roll
A écouter : Pressure and Time, Gypsy Heart, Face of Light

°
Qualités : intense, spontané, groovy


Rival Sons font pour le rock n’roll ce qu’Other Lives ont fait pour le folk mélancolique. Ils ne créent pas à proprement parler de nouveaux standards, mais se hissent au niveau de ceux qui existent avec une élégance précieuse. Ils terminent le travail là où d’autres se contentent d’ébaucher quelque chose et d’essayer d’en tirer le plus d’ovations possibles. Ils prouvent en outre que l’élégance n’empêche pas une certaine absurdité maligne. Pour qui les voit comme des récupérateurs de clichés, on leur conseillera de passer outre l’efficace All Over the Road et ses chœurs finaux en forme de Deep Purple pour s’enfoncer plus au cœur du disque. Tous les éléments présents sur ce titre, et les chœurs non des moindres, sont réutilisés avec sincérité et maitrise ailleurs. Rival Sons use peut-être de clichés mais en les assemblant à la force d’un riff sincère à des formules hallucinantes, souvent psychédéliques. Selon le chanteur Jay Buchanan, c’est beaucoup plus simple ; tout vient du blues, de la charge émotionnelle, et de la nature de ce qu’on chante. « Qu’est ce qu’est le rock ? Est-ce la même chose que le rock n’roll ? Les Sex Pistols ? Ils ne sont pas rock n’roll, c’est comme une installation. Le rock n’roll doit être basé sur le blues – c’est de là que vient son esprit. Il doit donner des maux de cœur, de la satisfaction et tout ça. » Pas de cliché éculé lorsqu’on parle de véritable rock n’ roll. Et d’après lui, les gens le reconnaissent tout de suite. C’est le moment d’essayer.

Les Rival Sons célèbrent un temps où la musique incitait à se mettre une miurge, à entrer sans payer dans les festivals, à faire l’amour devant tout le monde et à se faire arrêter par la police, et le mélangent avec l’humeur d’une ère nouvelle, dans laquelle un nuage de publicitaires qui vous tombent dessus comme une invasion de sauterelles pour tenter d’utiliser des bouts de votre art dans des spots vantant de la bière, des voitures ou pire encore.

Formés en 2008, les Rival Sons ont pour leur deuxième signé avec Earache, un label habitué aux groupes de death metal. Pressure and Time, dominé par une chanson-titre qui a bien dû donner du fil à retordre à Judas Priest ou Alice Cooper pour qui ils ont assuré les premières parties. Ils seront aussi conviés à la grand messe par AC/DC, ce qui inclura Jay Buchanan ouvrant seul à la guitare acoustique devant 12 000 personnes. Comme disait un journaliste, Rival Sons c’est les Black Crowes avec plus de couilles. « Nous étions sur la route depuis six semaines. Quand nous sommes arrivés à New York, nous avons rencontré Al Dawson et les gars de Earache. Toute l’équipe était là à demander : « Vous avez des chansons à enregistrer ? » Nous avions prévu de commencer l’enregistrement le lendemain de la fin de la tournée. Nous étions obligés de répondre que non. Nous avons ensuite atteint Los Angeles un dimanche soir et avons commencé à enregistrer le lundi matin. Nous n’avions rien. Nous avons pris nos instruments, et commencé à écrire au moins une chanson par jour. Nous enregistrions la chanson juste après l’avoir écrite. » Le résultat, c’est l’impression que le groupe s’exécute devant vous. Le nom de l’album est ainsi parfaitement en adéquation avec son contenu. Enregistré avec la pression d’un staff accoutumé à en venir aux mains avec des gros barbus tatoués et hurlants. Ils enchaînent vite, et exhument presque systématiquement les meilleurs riffs que personne n’a encore trouvé, quand ce n’est pas pour accomplir des (power) ballades parfaitement calibrées. Cette approche très basée sur la guitare de Scott Holiday – de type Jimmy Page –, Buchanan la rend crédible en poussant à leur paroxysme le blues et l’émotion, ses chevaux de bataille, de sa voix perçante.

Les Rival Sons célèbrent un temps où la musique incitait à se mettre une miurge, à entrer sans payer dans les festivals, à faire l’amour devant tout le monde et à se faire arrêter par la police, et le mélangent avec l’humeur générale d’une ère nouvelle, dans laquelle plutôt que des hordes de hippies incontrôlables ce sont un nuage de publicitaires qui vous tombent dessus comme une invasion de sauterelles pour tenter d’utiliser des bouts de votre art dans des spots vantant de la bière, des voitures ou pire encore. Et ils tirent parti des deux courants, se situant parfaitement entre les Who, les White Stripes et les Black Keys. Leur capacité à rebondir sans arrêt sur de nouvelles idées, un peu comme s’ils tentaient de compiler en une demi-heure et dix titres les trois premiers albums de Led Zeppelin, donne l’impression d’un groupe astucieux autant que passionné. Il y a dans leur approche quelque chose de malicieux qui leur donne une légitimité supplémentaire. S’ils étaient prétentieux, comme la pochette le laisse penser, il auraient encore raison. « 95 % de ce que vous entendez au quotidien n’est pas authentique», affirme Buchanan. Autant sauter sur l’occasion.


dimanche 24 avril 2011

Smog - Accumulation : None (2002)


Parution : Novembre 2002
Label : Drag City
Genre : Lo-fi, Folk-rock
A écouter : A Hit, I Ride Horses, Little Girl Shoes

°°
Qualités : intimiste, rugueux, spontané

Il y a toujours un morceau de Smog à découvrir. Hormis les dix albums publiés sous ce nom entre 1993 (Julius Caesar) et 2005 (A River Ain’t Too Much To Love), des dizaines de titres issus des simples et EPS qu’a produits Callahan, notamment au début de sa carrière, valent d’être écoutés. L’injustement nommé Accumulation : None (pas le moins du monde un constat d’échec !) proposait, pour la première fois dans le cheminement de Smog, un regard nouveau sur le passé de ce projet bien trop peu commenté par son géniteur, avare en rétrospectives. D’aucuns auraient pu croire que les morceaux présents sur ce disque précieux allaient être perdus pour la majorité d’entre nous n’ayant pas eu accès à des tirages aussi obscurs que le single bruyant My Shell ou l’EP Floating, des enregistrements datant d’une époque où les coups d’éclat du berger du Maryland, alors plutôt mineur de fond, se faisaient sans distinction de label ; il ne regardait pas où il portait les coups de pioche, pas plus qu’il ne s’intéressait à ceux qui allaient les recevoir. Callahan n’avait alors virtuellement pour public qu’une ribambelle de fidèles locaux, comme c’était le cas pour Pavement à leurs débuts, par exemple. L’attention et le temps qu’il leur prêtait n’était que limitée, et il a visiblement eu quelques difficultés à rattraper ces négligences par la suite.

Trop occupé à explorer les possibilités, sans cesse tourné vers l’avenir, tentant – peut-être inconsciemment - d’échapper à l’aspect vain de ses premiers enregistrements (ne chantait t-il pas sur A Hit, l’un de ses percutants simples déterrés pour la compilation : «It’s not gonna be a hit/So why even bother.» («Ca ne sera pas un succès/alors pourquoi seulement s’en soucier»), ou encore « I’m not gonna be a Bowie/I’m not gonna be an Eno/I’ll never be a rockn’ roll saint ».

Ces stars du rock anglais, évoquées comme des choses, rappellent un attachement compréhensible au jeune Callahan à la musique anglaise. Après tout, lui qui se décrit aujourd’hui comme 100% américain et cite Johnny Cash ou Kris Kristoffersson, passa de nombreuses années de son enfance à Knaresborough dans le North Yorkshire, en Angleterre précisément. (Et puis, qui Bowie n’a-t-il pas influencé ?) Avec le temps, l’écriture de Callahan est devenue plus descriptive. Au contraire, A Hit - conçu à l’époque de Wild Love (1995) - était un essai fascinant pour l’appréhension qu’il dégageait ; tout était encore à faire, aucun plan de carrière n’était proposé par un tel morceau. Il s’agissait d’une pure et simple célébration de l’instant, quand le plus récents disques de Bill Callahan évoquent tout à la fois un temps – celui que prennent les images et les sons à éclore – et un espace – l’environnement de Callahan ayant de plus en plus d’emprise sur lui. Ici, Came Blue sortait de nulle part, et tournait court ; «I don’t believe in you »/I don’t believe in me» concluait t-il après avoir croqué en une seconde une autre de ses petites amies, complice et adversaire. Il n’y avait aucune place pour l’avenir, c’était le travail d’un punk sabotant toutes les perspectives émotionnelles, et relationnelles, auxquelles il allait très lentement concéder plus de place avec le temps.

Chosen One, dans une versions enregistrée pour les sessions radio du célèbre John Peel, est vaguement menaçant avec son évocation d’une collision, d’une sensation soudaine, mais reste complètement flou et indécis. «I no longer think that/I'm your chosen one” (“Je ne pense plus que/je sois ton élu”). Le jeu du chat et de la souris, incessant dans l’œuvre de Callahan, a commencé. Comme lorsqu’il prévient : « Tonight I'm swimming to my favorite island/And I don't want to see you swimming behind”(«Ce soir je pars vers mon île déserte favorite/et je veux pas te voir nager derrière ») sur I Break Horses, originairement présent sur l’EP Kicking a Couple Around (1996), et qui reste l’une de ses chansons les plus maladivement solitaires. Ici, c’ est encore un extrait des Peel Sessions, qui laisse à l’auditeur l’envie de découvrir tous les autres enregistrements encore invisibles de ces sessions.

Accumulation : None a encore cette malignité d’être frustrant, ne contenant finalement que 12 morceaux alors que tant d’autres – on pense à Look Now – n’ont jamais pu être écoutés par la plupart des gens. Le jeu de piste ne cessera pas de sitôt autour d’un travail qui ne se laisser pas collecter si facilement. On se console avec les agréables Little Girl Shoes – de la période Knock Knock (1999), ou Spanish Moss qui comme Came Blue provient du 7’’ édité par Hausmusik en 1996 (dont la jaquette montre un doigt pressant un bouton). Petit cadeau d’excuse pour l’impression de manque que laisse le disque, cette soif inextinguible sur le bout de la langue ; White Ribbon, un morceau totalement nouveau est du niveau de ce que l’on trouvera sur Supper (2003) un an plus tard. « There is still a hunger », ajoute t-il ; « Il y a encore une faim ». Il fallait nourrir l’engeance Smog. En 2002, un an après un Rain on Lens fermé à toute perspective, Accumulation : None marquait déjà pour Smog le besoin de récapituler ; Supper, puis A River Ain’t Too Much to Love, allaient ouvrir Callahan à de nouvelles possibilités qui souffriraient d’un patronyme devenu encombrant.

jeudi 20 janvier 2011

John Lennon - Live Peace in Toronto (1969)


Voir aussi : Double Fantasy (1980)

Les Beatles, paraît t-il, n’avaient rien d’exceptionnel en live. Ce qui rend ce Live Peace in Toronto d’autant plus intéressant. De nombreuses choses en font déjà un document exceptionnel. Le concert en question, le Toronto Rock Revival, est rentré dans l’histoire : les plus gros groupes du moment y ont participé, comme le Doors ou Alice Cooper, aux côtés de héros locaux ; 20 000 personnes y ont assisté. Mais surtout, l’idée du festival était de faire renaître les icônes du rock n’ roll des années 50, telles Little Richard, Chuck Berry, Bo Diddley et Jerry Lee Lewis, qui étaient alors largement ringardisées par l’arrivée de nouveau dieux come Jimi Hendrix, Led Zeppelin ou Frank Zappa. Ces parrains et saints patrons partageaient la scène avec les nouveaux trublions de la décadence psychédélique. Un geste fort que l’on pourrait imaginer se reproduire, à l’heure de la dispersion, de la dilution musicale. C’est imaginer PJ Harvey en plein Bercy, les Pixies dans un stade de foot. Mais bien sûr, le rock n’ roll des années 50 est loin d’être désuet aujourd’hui – Chuck Berry et Jerry Lee Lewis sont encore là pour l’incarner. Parution : 1969
Et Lennon dans tout ça ? Avec barbe fournie et costume blanc, il engageait son premier concert en trois ans, sa première apparition scénique après les Beatles – dont ce concert allait, pour beaucoup, signifier la fin. Let it Be n’était pas sorti, mais Lennon avait déjà sa nouvelle vie sur les rails, et il suffisait d’une pichenette pour lui donner l’envie nécessaire à s’intéresser exclusivement à lui, à Yoko Ono et à leur projet de paix mondiale. Le concert est taillé sur mesure pour lui, lui qui a toujours crié son amour pour Elvis Presley et le rock n’ roll. Ici accompagné par la première mouture d’un groupe constitué d’Eric Clapton – toujours d’attaque – à la guitare, du bassiste Klauss Voorman (Manfreed Man) et du batteur Alan White (qui allait rejoindre Yes), et harcelé par la danse d’une Yoko Ono survoltée habillée d’un sac blanc – le film du concert existe aussi – LennonDizzy Miss Lizzy,  Money (That’s What I Want) et Blue Suede Shoes) – et reprend l’une de ses compositions les plus intenses pour les Beatles, Yer Blues (sur le White Album, 1968). Cold Turkey, jouée à l’emporte-pièce attend encore de sortir en single.
Le groupe n’a répété que dans l’avion qui les conduisait au concert, et ça s’entend. John Lennon explique qu’ils vont reprendre des morceaux “faciles” étant donné le manque de travail en commun : “we’re just gonna do numbers that we know, because we’ve never played together before.” Rien n’est vraiment en place, mais le cœur y est, à entendre la voix puissante d’un Lennon qui s’égosille – sa prestation donne l’occasion de prendre plaisir à écouter ce qui s’apparente vraiment à un enregistrement des années 50. Il s’agit bien pour lui de chasser la pop de la liste des choses qui peuvent se passer ce soir. Si, de manière générale, Lennon a tenté de se débarrasser du maximum, voire de perdre certaines de ses précieuses qualités de compositeur en s’éloignant du groupe mythique qu’il a incarné avec Paul Mc Cartney, ce sentiment d’abandon à double tranchant commence maintenant. Le chanteur est dans une situation incongrue, en sandwich dans un concert surprise comme a pu l’être Jerry Lee Lewis le même soir, quelle que soit l’impétuosité dont celui-ci avait fait preuve ce soir-là (mais il est probable qu’il n’a pas pu s’empêcher de se prendre encore pour le meilleur).
C’est une habitude que de critiquer la prestation de Yoko Ono – hululements, chuintements, gémissements et simulations diverses – sur la deuxième moitié de ce disque, mais, en détournant ainsi l’attention de manière aussi inattendue, elle prend plutôt habilement le contrepied de Lennon en donnant un air d’avant-garde à sa récréation. Ecouter l’hallucinant Dizzy Miss Lizzy, dans lequel la béatitude d’un Lennon en perdition est transformée en moment d’hystérie surréaliste grâce à l’organe de Yoko Ono qui occupe l’arrière plan. Et ce n’est que le début du rôle de transfiguration de celle-ci, culminant sur les douze minutes de John, John (Let’s Hope for Peace) où elle entre en pâmoison. La nouvelle compagne de Lennon est aussi à l’origine du Plastic Ono Band, qui devait accompagner les vrais musiciens d’une installation constituée d’un faux groupe de boîtes en plastique. L’idée, sans doute un peu trop iconoclaste pour aller avec un Lennon épris de viscéralité, lui permet de toute façon d’enregistrer son premier album solo, l’acclamé Plastic Ono Band (1970). Lennon trouve aux côtés de sa compagne une nouvelle raison d’être. C’est le sens que l’on peut donner à son assertion que « this is what we came here for » au début de Give Peace a Chance, une chanson dont le thème préfigure Imagine et ses actions controversées pour la paix.

Label : Apple
Producteur : John Lennon, Yoko Ono
Genre : Rock n’ roll, avant-garde
A écouter : Dizzy Miss Lizzy, Yer Blues

6.50/10
Qualité : spontané, groovy, engagé
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