“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 24 septembre 2017

HISS GOLDEN MESSENGER - Hallelujah Anyhow (2017)



OO
Americana
apaisé, attachant

Le swagger, c'est cette nonchalance exaltante qui fait que des chansons de Taylor comme Domino (Time Will Tell) sont désormais comparées à celles de Rolling Stones. Ayant laissé, à l'issue d'un travail quotidien, l'aisance prendre le pas sur l'austérité, sa musique peut passer à la séduction internationale.

La quarantaine et les caps de l'existence, paraissent désormais des raisons bien circonspectes de faire des chansons. Allelujah Anyhow, ce sont plutôt les signaux du grand dehors, qui attendaient que Taylor ait trouvé une parfaite clarté pour les décoder. Il écrit un disque aux lignes franches et dégagées, dont il pourra encore être fier quand le monde aura changé. Les chansons illuminées comme des divinations ou des paris sur l'avenir. Son précédent disque, Heart Like a Levee, le montrait observant comment il avait tenté, dans un effort un peu vain, de prouver à ses enfants qu'il méritait sa place aux côtés des héros sur les pochettes d'albums disséminées dans la maison. Il reconnaissait en même temps ne plus vraiment chercher à atteindre ce statut de héros.

Ces grands efforts pour se faire un nom l'avaient vu progresser jusqu'à l'impressionnant Haw (2013), où son désir de spiritualité trouvé des échos dans un culture musicale embrassant le gospel et le blues, une certaine sévérité. Sa douceur ne masque toujours pas entièrement cette volonté couvée, de bâtir une société à part, dans laquelle il puisse sentir une plénitude naturelle. « J'essaie de mon mieux, chaque jour, de garder la tête froide, de laisser l'art montrer la voie et de m'amuser. Je gagne désormais ma vie en faisant la chose que j'aime le plus au monde et je dois être attentif à ma relation avec celle-ci, je dois la traiter avec soin. Et mes enfants me voient quotidiennement pratiquer ma passion. Peu d'enfants ont cette expérience avec leur père. Je n'ai pas eu ça, du tout. Donc c'est important. »

Magnifiquement produit, avec des cuivres et un piano qui révèlent de plus en plus la douceur et ont fait presque définitivement reculer la rudesse des chansons. Caledonia My Love, montre une écriture toujours plus mise à nu, ouverte. Qu'on se rassure, les chansons de Hiss Golden Messenger, même les plus dénuées, conservent leur part de magie. On peut poursuivre, familiers désormais à la façon dont Taylor séquence ses albums, en s'intéressant à la dernière chanson sur celui-ci, When the Wall Comes Down. Toujours élégant et en retenue, il délivre un message fort de compassion.

Taylor crée le monde qu'il veut faire entendre à ses enfants, et aux prochaines générations : où les changements environnementaux sont une force pour abattre les murs, pour se réconcilier. « I'm trying to be hopeful for you, brother », chante t-il sur Lost Out in the Darkness. En gage d'optimise, il fait preuve de patience. Il pense aux efforts du Michigan en faveur du texas, du nord en faveur du sud. Il réconcilie les camps de la guerre de Sécession quand la nécessité d'entraide n'a jamais été aussi forte. Etant passé lui même de l'ouest à l'est. L'endroit où il vit, la Caroline du nord, chère à son cœur Californien.

« Cette musique est pour l'espoir. C'est la seule chose que je peux dire à son propos. L'amour est la seule solution. Je n'ai jamais eu peur de la pénombre ; c'est juste une autre sorte de lumière », tente t-il, pour paraphraser Jenny of the Roses, la chanson enlevée qui installe l'album sans perdre un instant. Pourquoi commenter plus avant un album s'inscrivant si logiquement dans l'existence d'un homme et dans le cours de la société qui l'a vu grandir ? Parler d'une existence en toute simplicité, juste pour dire qu'une telle musique existe, derrière, une révélation.

samedi 22 octobre 2016

HISS GOLDEN MESSENGER - Heart Like a Levee (2016)



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OO
sensible, funky, élégant
americana


Un monde sans fin, où on prend place un certain temps. C'est à la fois frustrant et nécessaire. Des trajets sans fin, sur la route, d'une ville à l'autre. Est-ce bien nécessaire ? Le jeu en vaut t-il la chandelle ? Oui, quand MC Taylor (Artiste de l'année 2014 dans Trip Tips) parvient à se conformer à la hauteur de vue qu'il vise, à évoquer pour nous un profond désarroi, et à le conjuguer avec une intensité météorologique. “Should I wade in the river/With so many people living just/Just above the waterline?” s'interroge t-il, soutenu par une chanteuse qui lui ressemble, Tift Merritt.

Très peu de choses devraient être dites sur un tel disque, si limpide est son mélange de folk, de country, de blues, l'americana réinventée au son de cette voix affectée et affirmée en même temps. Si limpide qu'à la première écoute, la douceur de la chanson titre, de Cracked Windshield ou de Happy Day (Sister my Sister) sont faciles à sous estimer. Mais c'est là le pouvoir de HGM. Souvent a t-on l'habitude d'encourager les écoutes successives d'un album pour le faire apprécier. Avec MC Taylor, ces écoutes viendront sans effort. En deux ans, je n'ai jamais cessé de me replonger dans Lateness of Dancers (2014), l'album qui marquait sa percée commerciale. Pour ses moments impétueux ? Plutôt pour sa façon, dans les chansons les plus ordinaires, d'aligner les mots et la musique avec une perfection si émouvante qu'elles impriment l'esprit.

Peut être a t-il choisi ce patronyme de Hiss Golden Messenger car sa musique est un prêche, une révélation née de la lassitude, de la spoliation, et d'un autre côté contemplation naturaliste, formulant son propre positivisme au monde, plus utile que tous ceux que l'on énoncera pour vous ; plus fructueux est celui qui n'est pas énoncé pour vous, mais pour soi. Cette contemplation, elle contient en creux le bonheur de pouvoir vivre de mieux en mieux de sa musique. A sa manière de s'inscrire, aussi, dans la lignée des héros country funk des années 70 tels Larry Jon Wilson, il le mérite amplement.

Il y a des lieux – Nashville, Atlanta, le salon ou se déroule un anniversaire - et des personnes, au premier rang desquelles ses deux enfants et sa femme. La musique est un levier par lequel il recherche le soutien de ses proches. Sa démarche depuis Bad Debt (2010), celle du doute et de l'incertitude, réclame la foi la plus totale, une foi qui entre en résonance, dans sa musique, provoquant des raz de marée audiophiles tels Ace of Cups Hung Low Band. L'approche de MC Taylor le démarque, dans les tournures traditionnelles qu'il aborde, parce qu'il essaie par le biais d'une production soupesée, intelligence, d'insuffler à chaque chanson les raisons de leur bonne foi ; il les arme pour répondre : oui, cela sert d'être sur la route plusieurs mois, éloigné de ceux dont on a besoin pour vivre. La déchirure prend les tons parcimonieux de cordes, de cuivres, jusqu'à la ballade finale, qui est facile à sous-estimer ; c'est à dire, en ce qui concerne HGM, si vous avez retenu la leçon, vite indispensable. De ce manque, il tire une vigueur qui en fait un cas à part dans la musique américaine, si le timbre de sa voix ne suffisait pas.

La photographie de pochette est de William Gedney (1972).



mardi 30 décembre 2014

Artiste de l'année 2014 : HISS GOLDEN MESSENGER

Acheter un disque tel que Lateness of Dancers c’est comme planter un arbre fruitier. Vous le laissez grandir, vous ne vous lassez plus de ce bout de jardin sur lequel il étend son ombre... Quand il donnera ses fruits, il aura remplacé les amis absents, les anciens qui ne sont plus, ceux qui sont partis trop tôt... Les fruits vous donneront envie de planter d’autres arbres, un peu différents... Les années auront passé. Ou vous irez chercher ailleurs un arbre plus vénérable dont celui-ci a pu descendre. Toutes choses sont liées et revêtent un sens, si on prend le temps. 

On revient à Lateness of Dancers car la voix de Michael Taylor a un goût bien particulier. Mais comment décrire le goût d’un fruit nouveau, s’il n’est ni acidulé, ni vraiment sucré, mais sûrement pas fade ? C’est ce qui vaudra sans doute à Taylor, un chercheur existentiel, de passer pour ‘trop discret’.

Dans l’année 2014, Taylor et son ami Scott Hirsh, basés au sud-est des Etats-Unis, ont sorti deux albums sous le patronyme de Hiss Golden Messenger, mais Taylor a aussi produit le disque d’une légende du bluegrass, Alice Gerrard. C’est un passeur d’une culture musicale plus large, plus humaine et plus nuancée que beaucoup d’autres : country, country soul, rythm and blues, swamp pop, bluegrass, country funk, folk. Des affiliations qu’il vit en les travaillant en lui même, leur donnant la modernité de son propre quotidien plutôt que d’en répéter les clichés. Il a fini par admettre qu’il valait mieux faire cohabiter la musique et la vie, donc accorder l’une avec l’autre. «La façon dont j’ai incorporé la musique à ma vie, c’est de la tisser dans la fabrique de toutes les obligations que j’ai. Que ce soit les enfants, ou le jardinage. Je n’ai pas le choix, donc c’était soit ça, soit la musique et le reste de ma vie engagés dans un combat.»

Le premier album à être sorti cette année, Bad Debt, était déjà prêt, sous une forme un peu différente, dès 2010. Les émeutes sociales à Londres sont restées tristement célèbres pour avoir causé des dommages tels que l’incendie des entrepôts de Sony. Tous les exemplaires de l’album, publiés par un petit label, Blackmaps, seront brûlés. Dad Debt le laisse... avec une dette. Le label ne peut plus assurer sa diffusion. Vers qui se tourner ? Taylor doit retrouver la foi. « C’est un disque qui parle de Dieu. S’il y en a un, et s’il y a une place pour moi dans ce monde. Je ne vais pas à l’église. Et je ne suis pas sauvé. Bad Debt a été ma révélation. Il y en a beaucoup pour qui je ne ferai jamais un meilleur disque que celui-ci. » Certains le comparent à Nebraska de Springsteen, voire à Pink Moon de Nick Drake. Lui dira que c’est son For Emma, Forever Ago, car les chansons ont été captées dans un dénuement spirituel semblable à l’album à succès de Justin Vernon. (Qui deviendra un admirateur de Hiss Golden Messenger à son tour.) 

Dégoûté, M.C . Taylor décide de passer à autre chose... mais il a alors le sentiment que cet album contient les premiers versets d’un nouveau chapitre de sa carrière. Il commence alors à enregistrer Poor Moon (2011), un disque sur lequel il rhabille les chansons dépouillées de Bad Debt, accompagné d’une douzaine de musiciens. Le résultat est tourné vers l’avenir, même si les instruments sont traditionnels : fiddle, mandoline, banjo, saxophone, orgue à pompe, clavinet (un piano électrique fabriqué entre 1964 et 1977), Célesta (un piano-percussion inventé en... 1886 !), violons... Dans la pochette, M.C. Taylor est en photo avec son fils, alors âgé d’environ deux ans. Pieds nus et chapeau de paille, il ressemble plus à un père, ou à un jardinier, qu’à un musicien. 

Malgré cela, on a entre les mains un album racé parfaitement construit. Sa voix, captée en profondeur désormais, est grave, certaines intonations descendant même en dessous de ce qu’on a entendu chez Bill Callahan. Il laboure là où Bad Debt avait posé les jalons, et cette fois, il triomphe. Le balancement en ½, parfois accompagné de mains frappées, évoque à la fois country rock et gospel. L’ambiance est à l’ouverture comme au recueillement. L’album sort chez Paradise of Bachelors, un label prometteur que Taylor partage triomphalement avec les talentueux Chris Forsyth, Elephant Micah ou Steve Gunn. C’est une édition vinyle de 500 exemplaires. Puis il est repris plus largement en CD chez Tompkins Square, connu pour des disques de gospel étonnants ou les exhortations du fiddle fou de Frank Fairfield. En comparaison, Poor Moon paraît ratisser beaucoup plus large, et met l’accent sur la personnalité du chanteur déjà expérimenté et le contenu très personnel des chansons. 

Poor Moon est déjà le troisième album de Hiss Golden Messenger, et Taylor chante depuis plus de 10 ans, car d’autres projets l’ont mené là. C’est un album qui brûle lentement, mais innove aussi. Lambchop comme Megafaun viennent à l’esprit. Dans son aspect chaleureux et méticuleux, on pourrait le comparer à ceux enregistrés à Laurel Canyon comme Fanfare, de Jonathan Wilson (2013) par exemple. Le sommet est atteint avec Super Blue (Two Days Clean), l’histoire d’un junkie que la sobriété forcée commence à ronger, et la méditation expansive de Jesus Shot me in the Head. Under All the Land ou A Working Man Can’t Make it No Way confrontent la bonne volonté du personnage (comme un alter ego de Taylor écrivant son journal) à la réalité du terrain. Under All the Land a un air de reggae, une inspiration spirituelle et musicale pour le chanteur. Le groupe transporte les dilemmes de l’album, plonger dans la foi ou au contraire s’en détacher, dans une country rock où les sens fusionnent. Jamais pédant, Poor Moon est plutôt comme la main chaleureuse posée sur une épaule, et de nos jours, nombreux sont ceux qui en ont besoin. 

Comparer les deux versions de Super Blue contenues sur Bad Debt et Poor Moon, c’est comme comparer un lac désert, au crépuscule et le même, quelques années plus tard, occupé par des mobile-homes de néo hippies. Un endroit qui ressemblerait à Saralyn. « Il y a eu ce professeur (Wallace Kaufman, l’auteur de Coming Out of the Woods : The Solitary Life of a Maverick Naturalist), dans les années 50 et 60, qui a acheté une grande surface de terre, des centaines d’acres [ancienne unité de mesure de la superficie des champs]. Il en a vendu 20 pour que ses amis puissent y vivre. C’étaient des artistes, musiciens, bouddhistes. Il y a vraiment une vibration bouddhiste forte à Saralyn. Les gens ont construit des maisons. Et nous avons déménagé dans l’une de ces maisons. Elles se ressemblent toutes ; elles sont en cèdre, car c’est ce qui pousse ici. On a pensé : ‘C’est le moment ou jamais. On a toujours voulu vivre au fond de ce pays.’ » 

L’expérience ne durera pas, mais elle a marqué Taylor car c’est dans cette maison de cèdre qu’il a enregistré, sur un coin de table Bad Debt, et balisé les 5 prochaines années, au moins, de sa carrière. Quand il reviendra leur rendre visite un peu plus tard, il croisera sur la route un homme méfiant qui lui demande ce qu’il fait ici, ignorant qu’il est l’un des leurs, un ancien de la communauté de Saralyn. Comme si son passage n’avait pas laissé de trace. 

Haw (2013) poursuivra la quête du songwriter de plus en plus affirmé, y apportant une instrumentation originale et riche, à mi-distance entre la sobriété et la mise en abyme. La puissance d’une chanson telle que Sufferer (Love my Conqueror) révèle un album plus vaste, électrique, voire mystérieux. Une interrogation profonde nécessite une réponse urgente, les instruments s’entremêlent dans une sorte de transe (Cheerwine Easter...) pour souligner que la révélation est proche. Dans Sweet as John Hurt, Taylor atteint le plus fort de son charisme folk en évoquant un ancien musicien de Blues du Mississippi. Malgré le sang et la sueur investis par Scott Hirsch, Hiss Golden Messenger est son projet, il tient le rôle de celui qui doit invoquer ou révoquer, car c’est cela le songwriter. 

Être songwriter a quelque chose de naturel, directement en rapport avec une chaîne alimentaire. « Pense à tout ce qui intervient : le label, la personne qui s’occupe de la pochette, celui qui fait le master de l’album, ceux qui le fabriquent... Mais le seul, dans tout le processus, qui puisse faire apparaître la moindre chose, c’est le songwriter.» Quelque part en 2013, James Jackson Toth, de Wooden Wand, interroge Michael Taylor. Une manière de célébrer l’amitié de ces hommes, leur admiration pour ceux qui découpent comme eux les gabarits de leurs albums, qu’ils travaillent de leur main. Il ne sera pas question de jeu de guitare pourtant, car au fond, peu importe la méthode. Ils ont avant tout un fil narratif à tirer. « Toth a cette qualité picaresque qu’avait aussi Dylan dans sa verdeur, quand le narrateur se fraye un chemin au travers de plusieurs épiphanies – c’est noir, capricieux, mais amusant - il vous emporte dans une histoire qui vous laisse mystifié, à la fois heureux et triste. », témoigne Michael Gira, du groupe Swans. 

Beaucoup de choses dans leur musique sont au delà des mots. Presque tout pourrait se deviner, à les entendre, lorsqu’ils se souviennent d’un concert hommage, qu’ils évoquent une influence qui leur tient particulièrement à cœur. Jusque dans des volutes de slide guitar de Dambuilding (sur l’album de Wooden Wand sorti en 2014, Farmer’s Corner), on peut entendre les échos d’un cruel manque. Jason Molina a disparu, malade, à 39 ans, en mars 2013, et 2014 aurait dû être l’année d’un nouvel album de Magnolia Electric. Molina participera pour Taylor au processus introspectif qui lui a permis de comprendre ce qui comptait, comme songwriter. « Les gens qui le connaissent ont une relation spéciale avec sa musique. Il y avait en lui quelque chose de magnétique. Apprendre sa musique m’a vraiment fait prendre conscience de cela. Pour tout le respect que je lui dois, ses chansons sont faites de très peu de chose. Ce qui les rend si difficiles à accomplir, c’est qu’il y manque sa présence, la façon dont il les chante. Son outil le plus puissant était sa voix. Je veux dire, il avait un vrai talent avec les mélodies, un alphabet bien établi, mais les mêmes mots ont tendance à revenir dans toutes ces chansons. » 

En donnant son impression sans ambages, Taylor montre le chemin à prendre. Utiliser les mêmes mots, mais dans un canevas toujours plus raffiné, mettant l’accent sur les points forts du songwriter. Le plus souvent, il faudra que celui-ci ait une voix qui frappe. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle chanteur, ‘singer’, par commodité, plus qu’auteur de chansons, pour faire l’impasse sur l’angoissant, voire l’ennuyeux processus qui consiste à créer. 

La voix donc. Un peu aiguë, lyrique comme celle de Jason Molina, capable de faire ressortir une mélancolie terrible des chansons. Michael Taylor, lui, sait y montrer à la fois l’incertitude et la confiance en lui. Le songwriter le sait ; face aux questions qu’il se repose sans cesse, faire face aux paradoxes est le seul moyen d’avancer. « Jason restait une énigme. C’était quelqu’un de franc et direct. Aussi très drôle. Mais il y avait en lui une mythologie qu’il portait comme un linceul, même auprès de ses amis. » Jason Molina était très prolifique. James Jackson Toth sort généralement un album par an. Hiss Golden Messenger, quatre albums en cinq ans. C’était la condition pour trouver l’élégance d’être appelé songwriter. Il lui a fallu vingt ans pour le mériter. « J’ai beaucoup pratiqué l’écriture de chansons, j’ai toujours décidé de continuer. J’ai senti que c’était une chose importante dans ma vie, et ça m’a pris très longtemps pour faire une chanson qui me paraissait authentique, qui semblent affecter les autres gens. » 

Sur ses albums Poor Moon, Haw, et Lateness of Dancers (2014), chaque chanson dans son canon comporte l’empreinte d’une autre. « C’est comme de répéter une suite de mots encore et encore, jusqu’à ce qu’ils se mettent à prendre la forme d’une réponse. J’ai cette collection de mots, et quelque part dans cette collection, il y a une réponse, donc je continue de répéter ces mots de différentes façons, et enfin, il va s’en dégager une phrase que je ressens comme une déclaration qui a sa place dans la chanson. Ce n’est pas une réponse, mais quelque chose qui a du sens.» Les chansons se produisent d’elles mêmes, et ne répondent à aucune question. Une fois que le songwriter est conscient de cela, sa pertinence vient de sa position vis à vis de ses sujets. A la fin, c’est toujours : de quel droit je peux me prendre pour un créateur? Comment vivre une vie d’homme responsable sans être vraiment rangé? Quelles libertés me réserve mon métier? Taylor se pose ces questions. Tout l’art est d’en faire une œuvre sans cesse renouvelée et touchante pour nous, comme d’autres font des films ou des fresques peintes. «J’ai l’impression qu’un livre a été ouvert dans ma tête au moment de Bad Debt qui n’a jamais été refermé. Toutes les questions que je me posais au temps de Bad Debt sont les mêmes que celles que je remue sur ce nouvel album. Genre, y-a t-il un endroit au monde ou je puisse être heureux ?». 

Si Lateness of Dancers est une aussi grande réussite, c’est qu’il est le fruit d’un équilibre parfait. On ne prétendra plus que la condition à cette réussite était une connaissance de toutes les tendances de la musique américaine, mais il se trouve que M.C. Taylor et Scott Hirsch ont tous les deux une immense culture en la matière. Taylor pourrait nous emporter dans une large digression englobant les premiers chants gospel et jusqu’aux sérénades des marins irlandais du siècle dernier. « La poigne de Mike quant aux musiques américaines est déconcertante», raconte Phil Cook, multi-instrumentiste au sein de Megafaun et invité chez Hiss Golden Messenger. « Il m’a branché sur chaque disque pour lequel j’ai eu une obsession ces trois dernières années,. Il a connecté beaucoup de points et ouvert de nombreux mondes pour moi. » Il écoute Fisherman’s Blues (The Watersons) comme du reggae, saisit l’essence des musiques, en apprécie les multiples dimensions – la dimension humaine, religieuse, autant que les influences rythmiques, pour le reformuler dans sa musique. Ensuite, il a sa propre façon de construire un album, de varier les tempos, de produire des atmosphères, de la vigueur, de la spontanéité, de la fraîcheur. 

Au final ? La première chanson du nouvel album, Lucia, résume tout.

lundi 3 février 2014

HISS GOLDEN MESSENGER - Bad Debt (2014)



 
 
OO
envoûtant, fait main
americana, songwriter

Pour sa voix, et sa façon d'ouvrir l'americana à une pulsation personnelle tout en le rendant vaste grâce à la maîtrise des arrangements, Hiss Golden Messenger est l'une de mes plus importantes découvertes de ces derniers mois ! Mais attention , cet album, enregistré il y a 3 ans, peut s'apparenter à des démos pour les deux disques qui sont sortis depuis.

La Caroline du Nord, Ron Rash, un écrivain que j'adore, y vit. Un état qui, à travers lui, dégage une sagesse étrange, basée sur la narration de remords et de doutes, le patriotisme examiné à travers la réminiscence de vieux conflits qui ne laissent pas, d'un bord à l'autre, les américains en paix ; de vies que l'on veut redresser. M.C. Taylor y s'est installé pour retrouver une harmonie égarée à Los Angeles. Il a recommencé au début, enregistrant en 2010 ces chansons que le poids autobiographique et poétique prête parfaitement à sa voix suspendue comme au dernier acte d'un drame. Mais il n'a jamais pu vendre le résultat : l'entrepôt qui contenait les copies de l'album a brûlé. Il devait s'appeler Bad Debt, 'mauvaise dette', et le titre est resté. (Un article lu cet après-midi, m'expliquait que la dette constitue la base de la société humaine et est un moteur pour l'homme, mais que lorsque le capitalisme a remplacé la religion, la perspective de la rédemption qui donnait un sens et poussait à transcender cette culpabilité est tombé pour une fuite en avant sans expiation possible. Il faudrait redonner un sens à cette 'mauvaise' dette pour en faire une force).

Le gâchis financier et artistique subséquent à l'incendie donne un sens particulier à l'album. Ces chansons acoustiques contiennent du folk, mais suintent surtout de l'authenticité du parolier, raconteur d'histoires. Elles frémissent et n'attendent pas de se déployer pour être déjà intenses. The Serpent is Kind ou Super Blue, par exemple, sont déjà marquantes, avant de trouver sur Poor Moon (2011) et Haw (2013) leurs incarnations définitives, flamboyantes. Maintenant qu'il est de nouveau disponible, cet album est comme la pièce manquante d'un triangle d’œuvres où les brillants arrangements de certaines répondent en écho aux harmonies et aux révélations personnelles. 
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