“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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dimanche 26 novembre 2017

NATASHA AGRAMA - The Heart of Infinite Change (2017)




O
élégant, frais, soigné
Jazz, fusion


Parmi les moments de magie musicale sur The Heart of Infinite Change figurent l'apparition de Austin Peralta, dont ce fut les dernières sessions. Son âme seventies, sa révérence pour le piano Rhodes mâtine l'album, d'entrée, d'un halo saint. Il est retrouvé à l'âge de 22 ans, ayant succombé d'une pneumonie aggravée par l'alcool et les drogues. Les vétérans George Duke (Piano, claviers) et Stanley Clarke (le beau-père d'Agrama) à la basse rejoignent l'album dans un ballet suggérant le déroulé d'un concert, mieux, d'une célébration. Une certaine histoire de Los Angeles, à travers des lieux de passion qui ont servi de cadre pour l'album. A qui le confier, sinon à Gerry Brown, connu pour son travail avec Prince, Marvin Gaye, Wayne Shorter, Earth Wind & Fire...

Le lien entre Natasha Agrama et Austin Peralta, c'est Thundercat. Sa basse ondoie dans les deux premiers morceaux de l'album, donnant aux dehors plus frêles de la composition de Joe Henderson, Black Narcissus, un côté rutilant sur lequel a voix de Natasha Agrama vient apporter son contrepoint léger et virevoltant. C'est l'exercice de ce premier album étonnant et scotchant : convoquer certains des favoris du jazz du XXème siècle, Mingus, Ellington, ou l'incomparable saxophoniste Joe Henderson, et compléter leur musique par du chant. Parfois simple plaisir de lyrisme, le chant peut aussi évoquer les souvenirs de ces artistes hors normes et dessiner un certain sentiment du jazz. Raffiné, singulier, parfois ostracisé, et triomphant, finalement, du fait de son élégance.

Il y a aussi à fêter les 100 du premier morceau de jazz enregistré. L'humilité, la dévotion de cette musique spirituelle et connectée à la soul music et certaines choses des plus contemporaines. Agrama ne choisit pas entre le monde d'hier et celui d'aujourd'hui. Elle projette de son mieux une personnalité soulful, même si c'est pour son don du phrasé, les acrobaties de sa voix qu'on la trouve réellement vibrante.

Belle histoire que celle qui l'a conduite à cet album. Alors qu'elle se destinait aux arts visuels, elle se mit à écrire sans en informer personne, et développa son sentiment musical lors d'une expérience à Paris, avant de retrouver les États-Unis transformée par sa nouvelle vocation. Encore intimidée par les génies du jazz, elle a rejoint à Los Angeles les derniers tenants du titre, participant aux chœurs sur The Epic de Kamashi Washington, et le conviant à ses côtés pour sa propre musique. C'est de cette affirmation musicale qu'il est question dans l'album. Briser l'armure pour s'apprêter à donner et recevoir à travers la musique. Les musiciens l'entourant semblent presque trop bienveillants avec elle dans leur perfection.

Un autre participation très en phase avec l'univers de Natasha Agrama, c'est celle de Bilal, l'expérimentateur lyrique qui mêle les styles sur des albums à fleur de peau. All Matter, tiré de son album Air Tight's Revenge, met en valeur la délicatesse du texte qui explore le sentiment amoureux. Son propre arrangement était résolument soul et moderne, ici, on revient à un contexte plus dépouillé mais qui continue de nous récompenser après plusieurs écoutes, son texte sensuel dans la continuité d'autres choix de l'album, et du questionnement émotionnel d'Agrama.




dimanche 15 octobre 2017

SURPRISE PARTY - The Last Temptation of Chris (2017)


O
inquiétant, extravagant, groovy
Garage rock, hard rock, shoegaze

Chaperonnés par la maison de disques secrète Transistor 66, les quatre canadiens de Surprise Party la partagent avec le mirifique Scott Nolan, mais on les imagine mal faire avec lui ce que les américains appellent un split record, un album partagé. Leur rock psychédélique est à l'opposé des accents folk country réparateurs de Nolan. C'est une musique sombres, machiavélique même. Cette tendance intimidante est peut-être aussi l'un des courants dominants de Transistor 66.

C'est le son de l'affranchissement, un défi totalitaire à la société. Les guitares shoegaze à trémolos sont là, les synthétiseurs pour accentuer l'aspect caverneux, et la voix du chanteur (Danny ?) prolonge les syllabes d'un message incertain dans une texture déformée.

Gloom est un parfait exemple à la fois de la brutalité, de l'aspect sordide de la musique de Surprise Party. The Hunter enchaîne en mode clairement hard-rock à banshees. Toutes sortes de démons dansants traversent cet album, et j'ai écrit cela sans vraiment savoir qu'une chanson s'appelait Wrap Your Fears in Demons. Le disque se dresse là dans une forme de gloire chaotique.

Très abouti, The Last Temptation of Chris sonne comme l'album que Surprise Party veut enregistrer depuis ses débuts en studio en 2013. Ils y affrontent, avec des protections auditives, pêle-mêle, coïncidences inquiétantes, mauvais sorts jetés sur les personnes les plus innocentes, et expriment que le courage n'est qu'une affaire de possession, pas de volonté individuelle. Cet album dont vraiment rien n'est très clair – si ce n'est sa portée mentale, voire spirituelle. Psychedelic Girlfriend réussit l'exploit, malgré tout, de swinguer sexy. Les paroles expriment la jouissance de ne plus avoir de garde-fou, le masochisme de se faire violenter. Un bon résumé de l'album. « When you come inside me/i Wanna explode. » Le guitares tintent comme dans les années 60.

Puis retour à un son plus incommensurable et ébloui sur Svamvartasthayikalpa, légèrement plus pop. Et si vous n'êtes pas convaincus, reste le charme aérien dans les premières secondes de The Hell of no Respite. Et j'ai écrit « charm » sans voir qu'un la pièce de consistance garage de l'album s’appelait Hex. Cela fait de moi quelqu'un de possédé... The devil rules.

Ecouter l'album : 

https://surpriseparty420.bandcamp.com/album/the-last-temptation-of-chris

jeudi 12 octobre 2017

SCOTT MILLER - Ladies Auxilliary (2017)



O
vintage, apaisé, romantique
Folk-rock, country



Ladies Auxiliary s'ouvre avec Epic Love, une ballade folk-rock romantique où la voix de Scott Miller, plaintive et éloquente, évoque celle de Chuck Prophet. C'est un homme entre le sérieux et l’auto dérision. Il s'inscrit là dans la trace d'un songwriter comme Sam Houston, avec qui il partage la vallée de Shenandoah, dans l'ouest de la Virginie. Dans cette contrée, on est toujours un peu sauvages, clame Miller dans ce disque apaisé et encore jeune, celui d'un homme qui, après avoir connu le music business avec l'aide de Steve Earle, a refait sa vie comme éleveur de bétail, désormais lové entre ses collines et toujours partant pour un hommage à la rivière.

Le charme opère rapidement, et on s'attache à ce type d'album révélant ses différentes facettes, entre sonorités traditionnelles de Appalaches (banjo, violon...) arrangements jazzy vintage (la présence de contrebasse), et carrément rockabilly (Mother in Law). Jackie With an Eye swingue élégamment.

Son énergie rappelle le texan James Mc Murtry, surtout lorsqu’on arrive sur Middle Man et Lo Siento, Spanishburg, West Virginia. Dans la première, il raconte sans ambages son enfance, celle d'un fils de la campagne, un patelin où la vie sociale tournait autour de la chasse, finalement attiré par la littérature, puis la peinture et qui enfin appris trois accords à la guitare. La suite et connue, elle implique de la camaraderie, de la passion et quelques des vérités profondes.

Avec tendresse, il évoque sur la seconde Spanishburg, une ville vidée de ses habitants qui se repeuple lorsque ceux-ci atteignent la retraite, comme un troupeau rentré à l'étable. On sent qu'il recherche les mots justes, jamais très loin de raconter frontalement un drame, comme en s’adressant à une suicidée sur Someday / Sometime. Son sens de la métaphore laisse soupçonner des complexités cachées sous la simplicité de ses mots. C'est en toute humilité qu'il espère une reconnaissance méritée.

Miller est accompagné d'un groupe entièrement féminin, d'où la pochette humoristique qui voit leurs efforts comme une bravade féministe.

KURT VILE & COURTNEY BARNETT - Lotta Sea Lice (2017)





O
Spontané, pénétrant, intimiste
Rock

On imagine facilement le duo de Kurt & Courtney écouter cet album, fruit de leur collaboration, en boucle, étonnés d'un résultat aussi addictif. Et même nous, pouvons apprécier, en dépit du fait qu'Over Everything sonne foutraque, la volonté de se ressourcer, de se prendre en main. C'est particulièrement vrai de la façon dont Courtney Barnett, la plus jeune des deux, se conforte, dans ses reprises de Peepin' Tomboy ou de Untogether. Elle avoue être tombée amoureuse (d'une fille) sur la bande son de Smoke Ring For my Halo, de Kurt Vile. La combinaison de vulnérabilité (plutôt Courtney) et de malice (plutôt Kurt), permet à l'album de dépasser les abords nonchalants pour s'infiltrer.

La participation de Nick Turner et Jim White de Dirty Three n'est pas étrangère à la légèreté très réussie de Let It Go. La présence de ces kadors nous fait penser à la stratégie déjà utilisée par les Stones sur Exile on Main Street, auxquels avaient participé des techniciens notoires sur leur instrument, venus étayer les vibrations pressenties pendant l'enregistrement. Leur contribution 
accélère la décontraction de Lotta Sea Lice. Il rappelle que beaucoup de très bons disques rock sont issus de la collaboration de deux songwriters, capables d'exprimer à travers leurs chansons respectives leur singularité profonde. Cette collaboration, parvient à révéler un peu de leur psychisme et ouvre le notre. 

En privilégiant un tempo lent et une humeur un peu morose sur Outta the Woodwork, Kurt Vile se rapproche d'un crooner de type Iggy Pop sur ses plus belles ballades. On a presque l’impression qu'ils explorent de nouvelles configurations pour faire du rock.

On ressent combien il est révélateur pour eux mêmes de chanter leur amitiés, leur perception l'un de l'autre, leurs aspirations mutuelles et combien cela les clarifie entre le début et la fin de l'album. La musique comme alternative aux conversations et regards de connivence.


jeudi 5 octobre 2017

JOSH RITTER - Gathering (2017)





O
poignant, soigné
Folk rock, americana

Les personnages dans les chansons de Josh Ritter sont aventureux, parfois peu vraisemblables mais attachants. La précision de leurs états d'âme est presque affaire de superstition. Dans une certaine confusion de figures, de foi et de ferveur variables, les contemplations poétiques de Ritter se perpétuent avec une ardeur païenne, dépassant la tentation religieuse. “Out across the fields are the thunderheads gathering / Clouds all turned to the color of a cavern » chante t-il sur Feels Like Lightning, et jusqu'à Myrna Loy : “Still every now and then sometimes when the night sky gets so bright / And no Bethlehem of stars could match its burning”. On y entend la liberté. On apprécie que le fièvre et la fragilité s'empare de cet exercice tellement maitrisé qu'est, depuis toujours, un album de Josh Ritter. Et d'autant plus le neuvième. Originale et tourmentée, Dream est cette plongée, cœur noir cerné de deux autres chansons au ton doucement dévasté. On y retrouve un homme en proie à des hallucinations, un thème réminiscent chez Josh Ritter, qu'elles soient malveillantes ou bienveillantes.

Avec Showboat, Gathering démarre comme l'album d'un homme cherchant à garder la face et montrer à tout prix de la joie, tentant de redorer son ancienne fierté, comme une raison d'être. Il finit par gagner la capacité de consoler les autres avec Cry Softly. “I thought the sun was going down/ but the sun was coming up.” chante t-il sur Thunderbolt Goodnight, s'engageant plus que jamais dans le cliché réparateur. Josh Ritter, à l'image de certains écrivains, le prouve encore : les clichés sont inévitables, mais peuvent triompher dans le domaine du storytelling.

Le casting de Gathering ferait un bien étrange film, mais l'album évolue de toute façon selon les règles établies avec les précédents albums, au rythme d'une époque romantique. Il évacue les faux rôles dans les premières minutes, pour nous gagner peu à peu de sa vraie épaisseur émotionnelle. Friendamine et Feels Like Lightning s'écoulent en un instant, nous laissant le sentiment d'un trouble dissimulé dans l'agitation. Josh Ritter nous fait croire le désarroi enfui à dos de cheval, avant que When i Will be Changed marque la direction définitive prise par la musique de Ritter. Mature, spirituelle, révérencieuse, se fondant dans le gospel pour aller au delà du désamour et se réconcilier avec l'empreinte de l'humain en nous. Une musique pour tous, dont les émotions sont vécues en chacun.

Après Mina Loy, Josh Ritter est redevennu celui qui nous affecte comme peu d'autres, l'un de ceux autour desquels gravitent la tradition américaine actuelle, capable de garder son caractère même si elle s'adoucit, se matine de cuivres et de solemnité. Gathering est l'album d'un homme habitué à ce que chacune de ses décisions artistiques portent leur fruit. When i Will Be Changed illustre aussi cela, par la présence de Bob Weir. Ritter a produit avec succès son album en 2016, Blue Mountain. Et sa participation s'inscrit dans une connivence voire une complaisance très en phase avec l'album dans son ensemble que Weir participe, en retour, à Gathering. Enfin, Ritter secoue parfois ses habitudes. Ce qu'il qualifie de bourrasques, des mouvements à l'intérieur de l'album produisant sa générosité persistant
e. 

dimanche 24 septembre 2017

DAVID RAWLINGS - Poor David's Almanach (2017)



O
Doux-amer, vintage, ludique
Country folk

Je suis toujours presque incapable de chanter une chanson sans musique en arrière plan, même si cet album est plein de mélodies faciles. Ressentant une certaine timidité à reproduire en les chantant l'exubérance et la vitalité de ces folk songs, il faut pourtant bien en parler. 

On perçoit peut-être ce genre de folk rural comme une chose charmante et vieillotte, sans imaginer ce charme-là, vénéneux, qu'ont su insuffler Gillian Welch et David Rawlings. Leurs carrières sont liées, sans académisme. C'est une relation à l'américaine, entre complicité et relâchement. Rien de remarquable, si ce n'est que la musique produite ensemble les a tous deux distingués, séparément, parmi les meilleurs de leur classe, artistes capables de restaurer la vigueur aux racines de la musique populaire, en jouant sur sa capacité à déjouer son obsolescence et à se ressemer. Peut-être leur relation donnera t-elle l'occasion un de ces jours à Rawlings d'écrire une de ces chansons un peu narquoises dont il a le secret, comme dans cet almanach du « pauvre David ».

C'est un album de consistance, avec chaque chanson remontant à sa propre légende. Rien d'autre que la voix et la guitare typées de Rawlings pour entamer cette collection. Mais cette voix se détache par une tendresse plus grande d'un couplet à l'autre, et la guitare gagne un relief étourdissant dans son jeu reconnaissable entre mille. La présence de Welch souligne leur parenté artistique. Les chansons de Welch restent toutefois plus longues, plus tristes, plus intenses.

La légèreté ici à l'oeuvre dégage de l'amusement et de la joie, même dans les envolées mélancoliques de Airplane, l'une des plus réussies. Cumberland Gap et Guitar Man renvoient, dans leur indolence, à la rage étouffée de Neil Young circa 1974-1976. Mais les plus mémorables sont les plus amusantes. Come on Over my House ou Good God, a Woman ont cette perfection offrant à l'album la possibilité d'être entendu dans les centres commerciaux. Même si dans un cas, il s'agit de l'histoire d'un médiocre fantasmant sur sa voisine, et dans l'autre de la plaidoirie d'Adam, jour après jour, pour que Dieu lui crée la femme. On apprécie ces allégories et métaphores aux personnages parfaitement campés, et la façon dont les harmonies vocales soignées leur donnent une épaisseur.

On a l'impression d'un répertoire intemporel, décrivant les tentations au socle du monde, sans détresse, mais avec une insouciance capable de maintenir les ombres à distance. Lindsey Button montre bien ce détachement irradiant dans tout l'album : c'est la dévotion d'une jeune fille, il y a très, très longtemps, insiste la chanson. Maintenant, tous ceux que son histoire intéressait sont morts, et qui s'en souvient ? Finit par questionner Rawlings. La complaisance des personnages, ou leur inconséquence, sont parfois l'amère vérité enfouie dans ce caractère suranné. Pour ceux qui n'ont pas vécu il y a très, très longtemps, à cet endroit là, il est difficile d'imaginer les relations de causes à effet, et comment, déjà, on s'inquiétait de l'avenir du monde. On condamnait l'illusion de la jeunesse, cherchant à la ramener dans un giron sans chaleur ni tendresse. On trouvait bien étrange et risible notre propre pauvreté. Mais ces vérité ne prend jamais ici la même ampleur dramatique qu'avec Gillian Welch. Leurs chansons sont, ainsi, complémentaires.

dimanche 27 août 2017

SAVANAH - The Healer (2017)




O
puissant, hypnotique
Stoner rock, doom

Un album où narration et teneur musicale forment une osmose réparatrice, une libération graduelle. Parmi les signes distinctifs de ce jeune groupe, dont c'est le deuxième album : ils sont autrichiens. Ils jouent du rock stoner, ou ce type de metal aride, psychédélique, répétitif, traversé d'explorations le pied sur la pédale fuzz, dont le titre renvoie à une qualité de la musique autant que de la trame narrative, indissociables. The Healer est très patiemment conçu, tout en restant facile à cerner. Après Mind et la chanson titre, qui reprennent une recette dense de metal issu des années 90, l'instrumental Pillars of Creation marque un nouveau départ au cœur de l'album, avec un son plus minimaliste et progressif. Lorsqu'on finit par admettre que cette construction est aussi valable que les deux précédentes, déboule Black Widow, où des intonations doom viennent ajouter une profondeur plus ésotérique à The Healer. De nombreuses transformations dans les guitares, dans les vibrations dégagées par la chanson montre un groupe dévoyant les apparences et surpassant les attentes dans un genre assez stéréotypé. Panoramic View of Stormy Weather propose enfin le vrai moment d'affranchissement au jeu, une évasion pour laisser un goût de revenez-y.


The Healer laisse cette impression d'un groupe capable de manœuvrer ses influences pour produire une expérience comme une tempête au cœur d'un sommeil paradoxal. On en ressort peut être guéri, c'est à dire avec des idées fraîches, avec cette envie d'assujettir la réalité pour la rendre plus conforme à la vision étique puisée au fond de la musique de l'album. The Healer est une inspiration à vivre encore un peu plus lucidement, plus attentif à ce qui de notre nature peut émouvoir et nous plonger au cœur de nous mêmes.

mardi 8 août 2017

DEMON HEAD - Thunder On The Fields (2017)



O
lourd, vintage, sombre 
Heavy metal, rock, doom

Des chansons à la précision métronomique du post punk, dont les danois sont fréquemment épris, une imagerie et des riffs heavy metal, des arrangements de rock gothique, une voix et des échappées doom metal, Demon Head porte son romantisme dense et resserré. Claustrophobe à certains endroits, on ressent l’œuvre d'un groupe enregistrant live dans un espace confiné. Ils se démarquent aussi par leur habileté à reprendre des canons du hard rock vintage mais sans paraître vraiment nostalgiques d'une époque, comme insaisissables.

De la pochette à la rigueur des compositions, Thunder on The Fields se veut comme la quintessence d'un groupe signant chaque intro de cordes lugubres, mêlant les sonorités mornes et un sens de la mélodie évocateur. Le chant et les guitares œuvrent comme d'une seule main, produisant une langueur, un condensé de torpeur. Peu à peu, tandis que vient la face B, succédant à une face A millimétrée, se dessine la seule justification possible à la musique du groupe. Il s'agit de produire des faits, de mimer l'angoisse dans un pays où il ne se passe jamais rien. « Nothing happens by itself » chante sur Hic SVNT Dracones. Les doutes existentiels sont sincères, et renvoient à un sentiment de sa propre inutilité dans un monde qui n'a pas besoin de nous pour ne rien produire d'utile ni de marquant. Thunder on the Fields évacue ces sentiments à demi raisonnés parce qu'en groupe, finalement, on peut toujours donner ce sens limite à l'existence. Le plaisir d'être ensemble et de bien jouer triomphe de tout.

https://demonhead.bandcamp.com/album/thunder-on-the-fields

jeudi 27 avril 2017

THE SPIRIT OF THE BEEHIVE - Pleasure Sucks (2017)




O
extravagant, envoûtant
indie rock

Plutôt qu'un groupe conventionnel, il s'agit d'un collectif : au moins deux groupes expérimentés qui décident de lancer ensemble un nouveau projet dont la trame s'entend comme une évolution incessante, d'une écoute à l'autre. Ce que permettent des sonorités jamais définies, mais filant une perspective vertigineuse, n'en finissant pas de s'évanouir, progressant sans origine ni fin au point de paraître immobiles, dans la distance, dans le chaos, quitte à donner la nausée.

Pleasure Sucks commence avec un (dé)collage de field recording, de clavier analogique et de guitare inconstante. Des nappes étrangement mélodiques évoquent du shoegaze, et la batterie mène avec sûreté vers une première apothéose.  L'album (nommé d'après une sorte de thèse défendue par l'album, comme quoi les plaisirs éphémères videraient la vie de sa substance) est déjà très ouvert au départ, et capable de s'ouvrir encore plus, polarisant et agrégeant tout à la fois, défiant les lois de la physique. Ils font frissonner sur Time to Scratch Them All, un moment où se répondent la mélancolie révoltée de My Bloody Valentine et la malice de Pavement. C'est pure espièglerie, ou affectations réelles, mais jamais sabotage gratuit.

Les moments accrocheurs se succèdent, promettant un bon album indie-rock dans le sillage de Deerhunter ou Animal Collective, les tonalités dévoyées encore un cran au-delà. Piano, Heavys Instrument ou Snow on The Moon bâtissent sur cette esthétique d'une déchéance magnifique, ou d'un travestissement acidulé. Les claviers infâmes et totalement assumés apparus dès Pleasure Sucks I reviennent sur Future Looks Bright (It's Blinding).

C'est le sons d'un collectif aux impressions mouvantes, capable d'exprimer l'anxiété ou l'inconstance de leurs appuis, mais qui sait irradier la confiance et l'expérience. Le refrain est pris dans la manne des guitares triturées, audible mais sauvage. Becomes the Truth est comme la poigne d'un maniaque ne voulant pas lâcher les derniers effets semblant le retenir à la réalité. Toutes les choses concrètes reconnues ailleurs comme repères sont inefficientes pour empêcher The Spirit of the Beehive de dériver dans un délire musical, parfaitement maîtrisé, sur Big Brain. On pense au vertige de Zappa, mais alors, qui dirige cet ensemble ? Mono Light Crash, à son tour, laisse se dégager un misch-masch de bruits sur une rythmique locomotive, avec une réverb' copieuse, telle qu'on se croirait chez Kurt Vile. Un véritable amour des guitares se révèle d'ailleurs pour sublimer un peu cette débâcle de sons surprenants. Très présentes, d'abord comme nappes assourdissantes (Twenty First Road Trip), elles carillonnent avec Cops Come Looking.

C'est un maelström où l'on repère une volonté d'agréger des sensations plus profondes reliées à des lieux, à des temps, et de tout recracher dans l'instant. L'intérêt d'un tel album, hormis sa vulnérabilité bien gardée, et la brillance paradoxale de sa production, c'est de pouvoir observer les pièces trouver leur cohésion par-delà le sens commun, comme l’œuvre unique qu'il devient, en perpétuel transit. Comme des formations expérimentales exigeantes des années 90 (Stereolab...), il gagne lentement en épaisseur.

dimanche 9 avril 2017

R STEVIE MOORE & JASON FALKNER - Make It Be (2017)




O
ludique, extravagant, vintage

Power pop, lo-fi

Un album qui agite les neurones et donnera envie à ce qui ne le connaissaient pas de sonder R Stevie Moore - ou pas. Dans sa cinquième décennie de musique, le chantre de l'amateurisme pop, dont certaines mélodies ont été capables de rivaliser avec les groupes les plus doués, mérite sa place dans votre set-list. Il s'occupe seul, ne demande presque pas de soins. Et il peut ramener à la maison un ami de temps à autre. Une fois que vous aurez fait l'expérience du résultat, vous n'aurez plus rien contre. L'un pondéré et l'autre hyper spontané, encore précoce à son âge, la paire Falkner/Moore semble profitable aux deux d'entre eux, et en résulte un album qui ne se résout jamais. « I accept the risk of nocturnal emissions. » chante Moore sans bonhomie, pour une fois, sur le monocorde That's Fine, What Time ?

Make it Be passe avec vous un contrat de réciprocité que vous seriez bien en veine d'accepter. Ou bien ça vous ferait rater I Am The Best For You, capable de dresser les cheveux sur votre tête. Falkner use au mieux de l'excitation de Moore en lui adjoignant des power-chords. Ce n'est comparable à rien de charitable, mais ils ne sont pas là pour s'excuser. La participation de Falkner s'apparente tout du long à une forme de connivence enchantée, voir par exemple Another Day Sleeps Away. Ailleurs, le pastiche ridicule de Stamps précède l'excellent pouvoir sixties de Horror Show, à écouter aussi fort que les Who pour chasser les forces du mal tentant de s'installer face à chez vous (sous forme d'affiches hideuses préparant l'élection présidentielle). Dans ces cas là, on a toujours envie de voter pour le plaisir de l'instant.

R Stevie Moore puise sa meilleure énergie dans la décennie de la libération sexuelle, et joue du contraste de toutes ces libertés suggérées et de paraître un nerd enfermé dans sa chambre en train de compulser sa guitare et l'informatique musicale. La culture du sample et du loop l'avait éloigné peu à peu de l'écoutable. Il démontre qu'il sait toujours faire dans l'ambivalence avec le très réussi I Love Us, We Love Me. Il ne change pas sa manière de procéder : s'il a envie de caser une reprise de Huey Piano Smith and the Clowns sur son album, il le fait. Don’t You Just Know It nous ramène à la fête et à la rue mieux que les Doors de Strange Days, et montre un disque bien nommé, faisant exister le tracklisting absurde que d'autres ont à peine osé imaginer.

Inutile d'être trop précis quant à qu'il convient de dénoncer, noblesse et respectabilité, quand on est capable de finalement faire converger l'auditeur, par des mimiques et l'énergie consumée, dans une sphère intime où se devine la révérence profonde envers des groupes comme Big Star et Thunderclap Newman. Même dans le lo-fi, cette classe au son écorché, les chansons ont la possibilité de devenir intemporelles si elles sont bien conçues à l'origine. En témoigne Play Myself Some Music, réenregistrée maintes fois par Moore et reprise ici par Falkner. Elle est la preuve ravivée du triomphe de cette esthétique pop différente.

« We got to get out of here if it's the past thing we ever do ! » braille Moore d'une voix de pochard. Politique, paranoïa, pollution, tous les sujets ennuyeux présumant la disparition lente et certaine de notre humanité sont moqués comme d'affreuses bondieuseries. On perdrait notre temps à argumenter. Il y a un esprit de fun et de liberté, une envie de tout bazarder qui nous gagne, dès l'entrée en matière I H8 PPL (lire I Hate People) et c'est un sentiment enivrant.

DEVON SPROULE - The Gold String (2017)



O
frais, apaisé
folk rock jazzy


Quand on trace le chemin parcouru depuis le superbe Keep Your Silver Shined (2007), on réalise que Devon Sproule a développé, en toute quiétude, les armes lyriques qui l'on fait devenir discrètement l'une des plus brillantes dans son domaine. Lorsqu'elle évoque le jazz, c'est pour en reprendre ses éléments les plus volatiles, laisser sa parole porter dans un flow poignant, avec une once de fantaisie. C'est le cas sur la chanson titre, où Sproule part d'une voix presque monocorde, son phrasé indolent soulignant finalement la subtilité harmonique du morceau. Elle y évoque la vie au contact de la nature dans une île sauvage, la contemplation bucolique et celle des gens. Outre les harmonies, l'électronique est elle aussi révélatrice d'une plénitude. Elle est chants d'oiseaux sur la chanson d'ouverture Listen To This. Le sens de l'exploration musicale de Devon Sproule se confond avec ses textes, pénétrés de ce qui l'entoure, créant un amalgame singulier.

Après avoir révélé au fil du temps, des tons différents, des variations et des façons d'affronter la musique folk sans réellement en faire, Devon Sproule a finit par se tenir aux abords de l'expérimentation tonale, jouant de sons et de productions éthérées et profondes. Mais davantage encore, c'est le disque d'une personne ayant su s'intégrer, à sa façon, partout où elle a vécu, depuis les villages hippies de Virginie où elle a grandi, jusqu'au Canada, où elle a vécu dans plusieurs provinces puis enregistré cet album, en passant par New York et l'Europe. Elle est capable d'établir des connections décalées avec tout ces lieux et les personnes qu'elle y dépeint, qu'elle définit comme des tribus.

Devon Sproule dégage un charisme inattendu dans sa manière de figurer ses chansons sur scène. Cette expérience se reflète dans l'aisance de son album, une maturité qui se ressent dans la production, bénéficiant de la participation de son mari Paul Curreri. En atteste, par exemple, la diversité de textures des couplets sur Jana, puis le solo de guitare. Curreri chante et joue sur l'album également.

mardi 14 mars 2017

MARTIN WORSTER - You (2017)




O
fait main, contemplatif, vintage

Pop rock

You est de ces albums, qui, même imparfaits, nous affectent par leur beauté inattendue, la passion qu'ils véhiculent, s'attardant, explorant des temps ralentis, des époques de façon tellement passionnée. Le britannique Martin Worster a bien fait de combiner ses chansons les plus personnelles, les plus anciennes, à des productions années 80. La gravité dans sa voix comble le temps écoulé.

Du point de vue technique, You aurait pu sortir au alentours de 2003. L'informatique qui y est utilisée s'arrête à peut près là : ensuite, commencent les fantômes, le vague à l'âme, traînent les passions pour des groupes des années 80, mieux réutilisées que prenant la poussière. L'album n'est pas un simulacre des tentations d'aujourd’hui, mais émule des souvenirs de triomphes pop introspectifs. Faire revivre des sons qui nous ont fait vibrer, une mélancolie, un certain romantisme définitivement arrêté quand Radiohead sortit Ok Computer. On entend des sons, des productions nous évoquant des souvenirs que nous ne sommes pas sûrs d'avoir réellement : des rêveries spatiales. 

Words Unsaid nous affecte comme Ed Askew dans son dénuement, la façon dont sa voix recherche un timbre, une mélodie, quelque part, aussi, dans la lignée synthétique de New Order. Les sonorités froides ne l'empêche pas de produire des morceaux chaleureux. Des tonnes de sentiments à partager, depuis son studio, et il y parvient, parachevant les meilleures compositions de soli de guitare rétrospectifs. 

Comment tirer des frissons du temps passé devant votre PC ? Même là, vous pouvez avoir du fun, même s'il faut de la patience et deux-trois écoutes. Ne pas rater Helping Hands et Old à la fin, où Worster semble imaginer une suite à The Division Bell.

https://martinworster.bandcamp.com/album/you

samedi 25 février 2017

NOVELLA - Change of State (2017)



O
soigné, vintage, pénétrant
pop rock

Enregistré avec une économie de moyens, Novella se démarque de nombre de prétendants. Le quatuor londonien se joue des apparences de banalité et trace une voie de plus en plus évidente au fil des écoutes. On apprécie la production aérienne, capable d'introduire les éléments progressivement et des idées intéressantes jusqu'à la fin. On croirait entendre se développer une conversation, d'abord anecdotique, mais qui bien rapidement évoque des sentiments forts, gagne en intensité (la chanson titre), nous incite à vraiment écouter. Le choix de la méthode d'enregistrement, du producteur et du studio démontrent que Novella savent exactement où ils veulent aller avec leur son. Tout se combine pour rendre Change of State stimulant, autant qu'il est poli et étudié. Les époques musicales s'y entrechoquent candidement, surnagent, tel ce clavier analogique sur Four Colors.

On se retrouve propulsé par la suite dans les sentiments en formation, on pense à Slowdive, ou l'aspect juvénile et la fraîcheur active est balancée par des zones d'ombre mélancoliques. La batterie, détachée, les guitares envoûtantes et mélodiques évoquent les expérimentation de Rain parade (Elements). Mais les voix chorales de Holie Warren, la guitariste Sophie Hollington et la bassiste Suki Sou les démarque sur le plan de l'originalité pop. La voix de Warren et s'impose définitivement sur A Thousand Feet, avancée par le jeu resserré du duo basse/batterie. Les guitares percent pour un effet shoegaze dans la deuxième moitié du morceau. avant que l'album ne redémarre avec encore plus de pulpe mélodique. Dès lors, c'est une inertie faisant que, même lorsque l'album perd de son énergie, c'est pour mieux flotter et se rendre agréable.

samedi 4 février 2017

RICH HOPKINS & THE LUMINARIOS - My Way Or The Highway (2017)



O
intemporel, romantique, attachant
Rock, americana

L'americana s'affichant aussi ostensiblement depuis son titre passe pour une brave déclaration d'autonomie au pays de la liberté d'entreprendre, mais les choses deviennent bien plus riches quand on découvre finalement un musicien comme Rich Hopkins. Comme peut l'être Alejandro Escovedo avec un certain son texan, il est considéré comme l'inventeur de son propre rock du désert. Un 'pionnier', avec son groupe les Sidewinders, dans les années 80. Un véritable ouvreur de territoires qui n'opère pas seul : aujourd’hui avec  les Luminarios, avec qui il a déjà produit un quinzaine d'albums, dont l'écriture forme une chronique étourdissante de cette partie de la carte.

Il s'y trouve, notamment, la chanteuse et songwriter Lisa Nowak, qui est aussi sa femme. A leurs côtés, des musiciens chevronnés d'Austin, Texas et de Tucson, Arizona. Le dicton tout trouvé de cette ville du grand nulle part : Quand on vit là, il y a forcément une raison. Et si c'était, d'écrire sa propre histoire de la création du monde ? Leur écriture méticuleuse, l'amplitude des paysages et des traversées qu'ils décrivent, cette détermination, dès le premier instant, de continuer à révéler les merveilles du territoire, ne peuvent pas être seulement là pour sublimer les américains qui les habitent et leur sacro-sainte authenticité. Presque inévitable est le message de paix et de fraternité. Peut-être la part de création la plus féconde naît de l'attitude toujours juvénile, de ce son incroyablement ouvert. Pas innocent dans une contrée où il faut plus que jamais décider comment affirmer son identité : en s'ouvrant aux autres ou en restant entre soi. Du moins si le fric n'était pas le seul enjeu. 

Si les ballades sur My Way or the Highway profitent particulièrement de la guitare désinvolte et grandiose et des accords simples de Hopkins, le rock texan attaque avec Gaslighter. La voix est plus éraillée, la leçon du temps passé répartit de façon cinglante. A la manière du Crazy Horse, Rich Hopkins trouve sa meilleure jouvence dans le fait d'approcher la guitare avec une candeur adolescente. Quand Nowak chante sur Want You Around, on croirait entendre Slowdive revisiter la chanson qu'ils ont écriture quand ils avaient 20 ans, alors qu'ils tombaient amoureux l'un de l'autre en même que de la musique. L'impression d'un son quasi shoegaze est soulignée par la production soignée, bien plus lisse, que leurs impressionnants concerts, les effets sinusoïdaux appliqués dans If You Want to, 8 minutes de fraîcheur ou authenticité rime avec pureté de la passion. L'ardeur est bien celle de l'émergence d'un nouveau rock dans les années 90, mais le son s'est arrondi, presque compatible avec la country pop des radios locales. L'instrumental de folk latino Lost Highway semble une méditation sur le sort incertain des routes de frontière. 

Partout l'amour triomphe, à mille années lumière de l'insolence télévisée. Plus loin, I Don't Want To Love You Anymore est animée de la même éternelle jouvence. Elle culmine dans cette démonstration d'un son profondément personnifié sous son apparence assez générique. Hopkins véhicule cette idée que la musique peut tout, il s'amuse à prouver encore une fois à quel point elle est indispensable à sa vie. A découvrir si on aime déjà Chuck Prophet.



jeudi 19 janvier 2017

OTIS GIBBS - Mount Renraw (2017)




O
fait main, engagé
Country folk


Mount Renraw s'ouvre et se ferme avec ses chansons les plus émotionnelles. Otis Gibbs les délivre de façon éloquente, d'une voix sans âge, et sans affectation. Il apparaît aussi peu influençable par les modes qu'un roc, et le titre de l'album de réfère au surnom du quartier de Nashville où il vit. Il l'a enregistré en grande partie chez lui, en compagnie du producteur et guitariste Thomm Jutz, et cela s'entend, par la simplicité formelle et la limpidité des chansons, ne se laissant divertir ni par la fantaisie, ni par l'envie de plaire au plus grand nombre, toutes aspirations qui finissent par arriver lorsque la vision d'un artiste se trouve diluée par ceux croyant l'aider. Autobiographique (Ed's Blues) ou historique (Bison), le message est capté sans parasites.

Son album est comme une continuation au podcast radiophonique Thanks for Giving a Dawn, à travers lequel il persévère, 140 épisodes plus tard, à divertir sur les joies et les peines de la country, du blues, de l'histoire, et surtout de l'art qui ait un sens. « Il n'y a que deux personnes qui importent dans l'art, affirmait t-il dans l'un de ces émissions. «Celui qui crée et la personne faisant l'expérience du résultat. » Là comme en chanson, il sait se montrer très clairvoyant mais aussi poétique.

« To young to do better, to old to change. » Du haut de ses 50 ans, son réalisme et sa sincérité, dès la première minute, nous incite à rester attentifs. On se retrouve irrésistiblement impliqués par des rencontres mémorables « I saw the devil [...] he said these are the ways of the past [...] and the bullets rained down. » « 4 am and nowhere to go/Let's not pretend it will happen again/it was so much easier then/sometimes at night on late night drives/That's when i see/Katlheen. » Le diable ou cette jeune femme prénommée Kathleen, confèrent à ses chansons l’originalité qui leur manque du point de vue musical.

L'inflexiblité de Gibbs rappelle Steve Earle, son minimalisme aussi, dont la guitare ne s'accompagne que d'un violon rural. Comme lui, il y a du chemineau dans Gibbs (800 Miles Great American Roadside, Wide Awake...) Son côté volubile sert bien ses chansons, d'autant plus quand raconte l'histoire d'une star du catch de Memphis dans les années 50 et évoque la ségrégation que le lutteur, blanc mais populaire auprès des afro-américains, mit en évidence. « There was more to Memphis than rock n' roll » prévient t-il une allusion, entre autres, à Elvis Presley. Il en profite aussi pour offrir ce parallèle et tacler la crédulité ambiante : « Il y a beaucoup de gens qui pensent que le catch est pour de vrai ; comme de gens qui pensent que le music business est la seule réalité de cet art. » On pense aussi à Grayson Capps pour le côté sudiste. 


Sa concision pour traiter de ce genre de problème à travers des personnages complexes comme Sputnik Monroe l'honorent ; raconter les inspirations de telles chansons est plus long que de les chanter. En résumé, Mount Renraw pourrait n'être constitué que d'une seule chanson de trente-trois minutes abordant cette multitude de thèmes, ininterrompue telle une émission de radio.


https://otisgibbs.bandcamp.com/album/mount-renraw

mardi 17 janvier 2017

IRMA VEP - No Handshake Blues (2017)





O
hypnotique, intense, inquiétant

Rock lo-fi, indie rock

Un solitaire qui sait s'entourer, un illusionniste de la guitare qui semble préférer le défi des espaces confinés, le gallois Edwin Stevens a trouvé dans Irma Vep, son projet en solo, une façon de renvoyer au rock le plus expérimental, tout en faisant de chaque morceau une performance en soi, un moment unique. A Woman Work is Never Done provoque, dès l'émergence de la guitare, à travers un rideau de pluie, une tension qui ira crescendo durant 11 minutes.

Les légendes locales de Manchester DBH apportent entre autres un violon qui branche tout de suite Irma Vep sur des vibrations Velvet Underground, et cela ne fait que se confirmer tandis que les strates bruitistes se superposent. La voix, captée dans un appareillage étriqué, prendre des intonations évoquant Smog, le projet de Bill Callahan, dans la première moitié des années 1990. A Woman Work is Never Done dégage, dans une spirale de guitares ululant comme cent succubes, puis hurlant telles mille banshees, dans la répétition de la phrase qui lui donne son titre, une claustrophobie familière. La batterie, jouée également par Stevens, émet des sons métalliques, pour canaliser le timbre effrayant des grands pionniers du rock punitif.

Les chansons sont plutôt des tentatives, à l'image de la chanson titre, sorte d'ébauche n’existant que pour le plaisir d'un certain son, à la fois spectral, volatile et si intime, qui colle à la peau. La plus courte, Hey You, n'étant pas la moins fascinante, de par sa mélodie. Elle redimensionne ce qu'est une performance live : un grand moment de solitude dans un espace restreint. Le blues dont il est question renvoie à l'austérité de Scout Niblett, par exemple, dans les moments les plus directs, par exemple Armadillo Man. La guitare comme instrument de sidérurgie. Still Sorry est exploratoire dans les sons, glutineux dans sa production, avec juste assez de candeur pour rester suspendu, à la façon d'une chanson de Deerhunter. C'est un rock lo-fi intérieur, confiné.

https://irmavepirmavep.bandcamp.com/album/no-handshake-blues
 

dimanche 4 décembre 2016

TREMBLING BELLS - Wilde Majestic Aire (2016)





O
hypnotique, élégant
folk-rock 


Les héritiers du folk rock psychédélique, de Judy Collins jusqu'à Comus, The Trembling Bells sont la quintessence de la musique britannique. Ce court album prolonge The Sovereign Self (2015). Leur art est tellement culturel dans tous ses aspects mais réussit à nous le faire oublier grâce à la voix de Lavinia Blackwell. Elle remonte comme Sandy Denny aux odes chaleureuses, aux sources des territoires qui ont marqué la vie d'Alex Neilson, le batteur et leader du groupe. Swallows of Carbeth, en particulier, est fascinante, dans l'entrecroisement de la l'évocation si puissante de Blackwell et des mélodies d'un autre temps, provoquant un frisson que seul un très bon groupe, capable d’embrasser le sentiment, l'élégance et l'énergie, et un harmonium en embuscade, sont capables de susciter.


Neilson, est aussi un journaliste responsable d'articles importants pour The Wire. «Ça développe mon esprit d'analyse mêmes si mes connaissances en musicologie sont mauvaises. Je pense que ça m'a encouragé à être plus conceptuel et sensuel dans la musique. », révèle t-il en 2015 à Mark Corcoran pour le site Narc Magazine. Son univers en expansion perpétuelle est plutôt une affaire de sentiments, comme lorsqu'il s'intéresse aux héros des tragédies de la Grèce antique. «Vous rendre le sujet d'immensités vertigineuses, d'immaturités vampiriques, et leur permettre de tenter de contrôler votre système nerveux. Je suppose que je suis intéressé par le désespoir héroïque. Mais aussi par le sexe, les hallucinations, sublimer des lieux qui sont riches de significations personnelles, la rédemption d'une personnalité troublée à travers l'art. » Toutes choses qu'on peut retrouver chez les Trembling Bells, dont le revêtement traditionnel révèle une densité et une âpreté qui a toujours défini le rock anglais le plus imaginatif.

samedi 22 octobre 2016

THE GASLAMP KILLER - Instrumentalepathy (2016)





O
inquiétant, original, onirique
électro, expérimental, musique globale

The Gaslamp Killer (William Bensussen) tente le grand alignement, faisant coïncider puissamment les sons de sa propre invention les influences de ses « ancêtres », la musique soufie (Haleva), des vibrations turques et proche orientales qui servent de vecteurs de modernité. Dans cette mission, Amir Yaghmai et les Heliocentrics (sur un morceau bonus de 11 minutes) sont les meilleurs alliés dans cette mission très spéciale.

Pathetic Dreams, avec ses troubles atermoiements, laisse présager un album en forme de voyage intérieur, laissant imaginer une résurrection de l'artiste musicien, qui a failli mourir dans un accident de scooter en 2013. On entend une voix prononcer 'je t'aime' : la première chose entendue en se réveillant sur son lit l'hôpital. Cette preuve de foi d'un parent fait écho à la sienne, car il est clair dès lors que s'il a prévu de naviguer dans des contrées inquiétantes, The Gaslamp Killer a retrouver l'énergie d'insuffler à des paysages de guerre, désolés et lunaires, sa palette de rouges et de bleus. Il n'est pas détaché et cynique, mais investi, et nous invite à l'être aussi, pris au dépourvu que nous sommes par ces sons étranges, exhumés, raides et erratiques, du sable de Californie (The Butcher ou Gammalaser Kill, avec la participation du batteur des Heliocentrics, Malcolm Catto). Puis la session de cordes de Miguel Atwood Ferguson (collaborateur de Flying Lotus, Father John Misty, John Legend...) s'invite dans le tournoiement afro-beat répétitif de Life Guard Tower #22.

Dès les premières secondes de l'album, et pendant toute sa durée, on sent la volonté de faire de cette musique une onde psychique, une émanation de force et d'intransigeance tournée vers les paradoxes et les aspects les plus sombres de l'humanité. Les habitudes de production que l'on retrouve aussi chez Gonjasufi, et les collaborateurs de Breaktrough (2012) sont de la partie, mais on sent la volonté pour The Gaslamp Killer d'affirmer, plus que sa patte sonore, que l'on a déjà découverte par le passé, mais sa présence au monde, dans des contrées de méditation, dans des cavernes oniriques que peu de musiques ont visité auparavant. Il n'y a pas besoin de mots, pour évoquer la proximité fascinante de champs de psychisme altéré, de personnalités transformées, à la sensibilité adaptée au monde à venir : compatible avec la solitude, avec la religion omniprésente, nourrie d'enthousiasme et de défiance. 


L'efficacité presque entièrement instrumentale de l'album parvient à tirer de cette confrontation morbide de la lumière. Et c'est grâce au choix méticuleux qui a été fait des ambiances, complémentaires, la manne mentale et spirituelle creusée par les morceaux d'ouverture est contrebalancée par un morceau bien amarré comme Residual Tingles, qui aurait pu figurer sur 10 000 Hertz Legend, le deuxième album de Air. 


http://music.thegaslampkiller.com/album/instrumentalepathy

vendredi 7 octobre 2016

LESBIAN CONCENTRATE - Mercy Market (2016)




O

extravagant, ludique, expérimental
Rock alternatif


Pour certains, une anomalie lâchée à un karaoké. Pas tant que ça : il suffit de croiser le pape de l'enregistrement tordu et personnel, R Steve Moore, le rock aux franges de la marginalité de Pavement, un transi de jeux vidéo ou enfin un plombier, vert que sa musique préférée ne puisse pas être téléchargée en 16-bits. Lesbian Concentrate est un cas très spécial de projet sans lendemain imaginable accouchant d'un album tout à fait présentable, si on excepte les quelques voix au pitch intenable qui peuplent ces tentatives furieuses. Tout ce qu'a sorti le label Sup Pop en émulation à Pavement n'arrive pas à la cheville de ce mec qui a donné son premier concert à un karaoké et a tenu 2 minutes avant d'être expulsé sur une reprise de Break Stuff, une chanson de Limp Bizkit. C'était borderline, et pourtant, Shane Christopher Smith, aka Liebermintz, a promis qu'à partir d’aujourd’hui on l'y reprendrait, et qu'il jouerait une version de Break Stuff à chacun de ses concerts. Justement pour tester le point de rupture du rock, une musique à laquelle il donne une plastique très personnelle.


Autrement, Mercy Market est une formidable odyssée, qui ne craint pas la frénésie, la cacophonie, la déchirure sonore, l'encollage sauvage, qui ne craint pas grand chose en fait. Les émanations de solvant restent fortes tout au long de ses titres écoutés le souffle coupé. Tragedy montre bien cette capacité à rompre et à engluer des humeurs médiocres pour produire une dynamique supérieure à la somme de ses parties. I Bedazzled The Football surjoue le psychédélisme ouest-américain, se raccrochant et ricochant sur ses mélodies, qui évoquent non palette d'un seul homme, mais celle d'une revue de troupiers troublant de leur sarabande une réunion de nihilistes. D'ailleurs, Mercy Machine sonne rarement comme la musique d'un seul homme. Elle se montre agressivement invasive de toutes les surfaces, numériques et analogiques, qui s'offrent à elle. Enfermées dans un espace exigu, elles s'en échappent et sonnent comme le brouhaha punk underground explosif que leur concepteur a fantasmé dans son ascension solitaire.

C'est une traversée de dimensions tonales ou la qualité audiophile est conchiée sur son pendant, le lo-fi. Les paroles de rébellion unilatérale, de révolution autocentrée sont là pour nous rappeler qu'il n'y a qu'un Liebermintz derrière cette œuvre si délicate. On saluera des guitares assez audacieuses pour mener à bout les 8 minutes 22 (captivantes) de Minimum Speed. A 2 minutes de la fin, Liebermintz rassemble ce qui lui reste d'énergie dans un hurlement de bébé que Stephen Malkmus n'a pas poussé depuis longtemps, avant de s'achever sur quelques notes cramées dans l’éther. Beaucoup de surprises dans cet album étonnamment cohérent, alternant sketches et riffs cavalant dans des chansons en gestation monstrueuse. La voix fluette de Liebermintz est un contraste détonnant avec les guitares entrecoupées d'effets digitaux, au cours de breaks incessants (Schaeffer). C'est un artiste jusqu'au boutiste. Il n'aura d'autre spot que sur Trip Tips. C'est un gage de franchise, alors foncez.


https://ithoughtyouwereamarxistrecords.bandcamp.com/album/mercy-machine

TOM BROSSEAU - North Dakota Impressions (2016)



O
sensible, vintage, apaisé
folk, country

Tom Brosseau est un chanteur folk de Los Angeles à découvrir d'urgence pour qui aime réveiller, dans la solitude et la sérénité, le souvenir de musiciens révolus comme Nick Drake ou Cole Porter (ses influences). Brosseau entretient lui aussi une relation ambivalente à l'existence, juvénile et empreinte de gravité. Il brille par son économie de moyens, ses disques récents contenant essentiellement une batterie réduite à son minimum, une contrebasse et sa guitare Stratocaster. North Dakota Impressions est le troisième album d'une trilogie débutée en 2014 avec Grass Punks, et son neuvième disque depuis 2005. Il déploie sur North Dakota Impressions une affection très précise, exhumée et pourtant spontanée, celle que réveille en lui les mémoires d'une jeunesse vécue dans une langueur doucereuse, pas toujours tendre, dans une petite ville des prairies de la Red River Valley, Dakota du Nord, et sait se faire acerbe.  Il chante le bonheur d'avoir échappé à la solitude, d'avoir trouvé le rôle de sa vie, celui de ressortissant de ces grands espaces, capable de chanter ce qui vous touche le plus, comme l'interprète d'une petite communauté. Et le chemin pour arriver là était semé d’embûches. 

North Dakota Impressions, profite de deux vidéos émouvantes, pour On a Gravel Road et You Can't Stop, qui renvoient habilement aux sentiments saisissants décrits dans Perfect Abandon (2015) et Grass Punks, et donne à ceux déjà familiers les première images filmées de ce triptyque.  De façon très réflexive (notamment lorsqu'il ne chante plus, sur A Trip to Emerado, mais évoque plutôt. Cela avec une quiétude intense, une voix semblant autant donner à voir des images qu'en dissimuler d'autres à demi, dans un souffle ; comme la traversée d'un paysage les yeux à demi-fermés en proie aux pressentiments. La tempête arrive, entend t-il à la radio, tandis que sa grand-mère conduit la voiture, en route pour Emerado. Des paysages défilent, ils dépassent une base militaire fermée de grilles. “Now just think of that, all that space and still nowhere to run », abat t-il avec une voix où il est aisé de sous estimer l'émotion. Puis, une fois arrivés, c'est le rituel de la crème glacée. « No one is out » insiste t-il pour décrire l'ambiance de cette ville de 300 âmes, et saluer avec une pointe d'amertume la bonne volonté de cette grand-mère qui voulut lui changer les idées, l'espace d'une demi-journée. Sur l'album précédent, il était abandonné par sa mère dans un centre commercial. Puis sa méditation retourne à la route, avec l'acuité d'un adulte, désormais, capable de s’absorber encore puissamment dans la solitude éprouvée à l'époque, et par extension dans son jeu de guitare solennel.
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