“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 11 juin 2017

{archive} MELANIE - Photograph (1976)






OOO
soigné, lyrique, contemplatif
Folk rock


Dans la première moitié des années 70, épaulée par son compagnon et producteur Peter Schekeryk, Melanie Safka va sembler réveiller d'anciennes coutumes et spiritualités, et faire de la nature la force de levier de sa musique, dans une version qui devancera peu à peu les visions hippies. Elle a prolongé leur contemplation du monde, mis en scène de manière bouleversante son isolement progressif en tant qu'artiste et ses challenges en tant que femme et que mère. L'un de ses meilleurs albums est baptisé Gather Me (1971), et cela signifie 'rassemble moi', une belle expression pour inviter notre diversité émotionnelle, temporelle, matérielle, à trouver une nouvelle cohérence à travers des valeurs radicales, et que cette réunion constitue le message le plus sincère que nous pouvons adresser au monde : une sorte de transparence, avec laquelle chacun décide ensuite de jouer, qu'un artiste se doit de mettre en scène. 


La mise en scène, en retrait chez Melanie, cède a place à une spiritualité en expansion. C'est immédiatement frappant si on découvre, sur Photograph, I Believe, gospel entraîné par les chœurs des Edwin Hawkins Singers. A l'aune de ce moment passionné, et le temps d'un album, on a cru que, quelles que soient les secousses auxquelles elle était exposée, la volonté de Melanie la porterait enfin au firmament, comme celle qui persévérait à explorer dans une longue traversée les valeurs importantes de la vie et sa relation avec un public découvert à Woodstock, du temps de son hit Lay Down (Candles in the Rain). « When you break my heart/you feed my will » chante t-elle sur Friends & Co, consciente d'être arrivée à un certain point de sa carrière où chaque chanson doit avoir une forte raison d'être. 

« This should be an instrumental/But it seems i've made up words/Though they have a way of getting in the way/What a way to be absurd. » Lancée au beau milieu de phrases aériennes et gracieuses, cette tirade révèle une Melanie en quête de légèreté, réalisant que l'emphase est absurde, que certains penchants semblent une perte de temps s'ils sont chantés. Photograph fait triompher la valeur spirituelle sur le nombrilisme. Son exigence de paraître organique, que chaque chanson soit une déclaration vivante, désamorce l'aspect plus conventionnel voulu par la maison de disques Atlantic, qui lui enjoignit les producteurs et Ray Charles, Frank Sinatra ou Lena Horne, ainsi que les Edwin Hawkins Singers, célèbres pour Oh Happy Day. « C'était une époque ou les valeurs de production devenaient plus importantes que l'artiste lui-même sur certains albums » explique Melanie dans les notes de l'album. 

Sa volonté à chanter les chansons en live, avec l'orchestre et le groupe, et non pas en ajoutant sa voix à une musique déjà formée, donne sa force à Groundhog Day, captée aussi dans une version de 11 minutes qui fut écartée. Que cet extraordinaire moment de création n'ait pas été choisi pour l'album montre bien que le label avait une ambition plus limitée que Melanie. « I've grown fat/I've grown a beard/i've grown alone/Seems no one comes to stay in my loneliness », les paroles d'ouverture, renvoient à Together Alone, une autre immense chanson sur le plus triste Stoneground Words (1972), et ce sentiment de se sentir connecté aux autres tout en étant seul dans sa vie. Dans les deux cas, un moment magnifique résumant la volonté de la chanteuse à définir par ses propres termes sa place dans le monde. « J'aime ce mot, magnifique : c'est un mot ancien, dans toutes ses formes ; il me rappelle tout ce qui est noble et vrai. » Elle trace ostensiblement sa propre narration au film de l'album, où les épiphanies découlent d'un développement spontané, dans des chansons en apparence rigoureusement dirigées. 

Melanie est toujours parvenue à rendre minimiser les sujets de ses chansons au profit du tout, les faisant passer au second plan derrière un flot de lyrisme capable de déloger l'absurdité là où elle réside. C'est le rêve d'une tribu urbaine sans le côté étriqué ou intellectuel que certains lui donnèrent par le passé. Des artistes comme Melanie s'assurèrent que seule la musique comptait, au premier rang des arts de la fusion des aspirations et des cultures. Ce n'est pas de la philosophie, mais de la spiritualité exprimée par la musique et le chant, parfois même en s'affranchissant complètement de message, comme avec Cyclone. « J'ai toujours aimé prendre les choses à la racine. Avec cette chanson, j'ai sans doute entraîné les gens à imaginer ce vers quoi je tendais, simplement à travers la musique et le chant sans paroles. » commente t-elle de Groundhog Day, version longue (contenue dans le deuxième disque de l'album réédité). 

Cette capacité à écrire des chansons progressives, changeantes, échappant à la rigidité des formats, s’illustre aussi avec Save Me. « C'était si excitant pour moi de m'étendre au delà du type d'écriture que j'avais pratiqué auparavant. » Dans ce mouvement de l'avant, I'm so Blue semble anachronique dans sa nostalgie. Quant à la participation du saxophoniste Art Pepper sur ce morceau : « Il se produisait à ce moment là dans un club de la même rue que le studio, Peter est allé le voir et lui a demandé s'il voulait jouer sur la chanson. Il était si brillant et pur – nous étions tous complètement silencieux. » La touche la plus inattendue de cette spiritualité qui donne à cet album un statut spécial. 

C'est son opiniâtreté qui lui fit produire, déjà, une douzaine d'albums avant de parvenir à celui-ci à l'âge de vingt neuf ans. Cela a tenu jusqu'en 1982, avec Arabesque ; mais le public, comme l'envie d'élargir son horizon, se sont dilapidés peu à peu par la suite. Photograph est devenu le magnifique témoignage de ce que peut faire une artiste emblématique du summer of love quand elle atteint sa maturité.

samedi 10 juin 2017

{archive} PHIL UPCHURCH - Darkness, Darkness (1972)






OOO
groovy, élégant, funky
Fusion, jazz

Phil Upchurch, compagnon de route de George Benson, Curtis Mayfield et Donny Hataway, qu'il considère comme « l'un des plus grands vocalistes, compositeurs et arrangeurs de la musique classique américaine du XXème siècle (c'est ainsi que j'appelle notre musique.) ». Musicien de session hors pair, il est le passeur d'une tradition de fusion des styles, encore aujourd'hui. Sa combinaison si fluide de jazz, de blues, de rock, de soul et de funk pouvait se montrer presque provocante en 1972, lorsqu'il déballait avec une précision monstre des thèmes de James Taylor – Fire and Rain – James Brown – Cold Sweat – Percy Mayfield – Please Send Me Someone To Love – Marvin Gaye – Inner City Blues – leur insufflant une fluidité et un nouveau format confortable, comme un lit providentiel au tournant d'un échange de couple suggestif. Il va travaillant des thèmes intransigeants et durs, pour les laisser pantelants, et les coiffer, une fois qu'il ont capitulé à sa méthode, d'un solo, rendu possible aussi par l'intensité croissante du groupe toujours inspiré et bien arrangé. Le sens de l'arrangement, Upchuch l'a éprouvé à à son maximum sur son album éponyme de 1969. A ses côtés ici, Donny Hathaway est donc présent au piano Rhodes, le légendaire Chuck Rainey est à la basse et Joe Sample est au piano. 

Les élancements latins de la chanson titre nous font entrer en une seconde dans cet album, qui ne nous lâchera plus pendant plus d'une heure, et nous marque durablement par sa combinaison de tendresse et de virtuosité. La structure de Fire and Rain ou You've Got a Friend est étourdissante, Upchurch s'éprenant d'une petite mélodie délicate, avant que les cordes et claviers ne s'en saisissent, lui permettant de peindre la trame de son jeu particulier, par touches expressives, en cascade. Tandis que la température monte, il restaure la mélodie de son invention incessante. Partout il se révèle capable d'honorer cette mélodie dans ses multiples dimensions. 

C'est cela, la tradition selon Upchurch : combiner avec défiance le camp des pieux puristes et celui des innovateurs, celui des jazzmen à quatre épingles et des bluesmen baignant dans la sueur. La netteté du son n'empêche pas la moiteur funk de s'inviter sur Cold Sweat, avec ce sens intuitif de la retenue et du lâcher. Au final, on sent que tout au long de ce double album, Phil Upchurch n'oublie jamais l'intention première qui résulte de chaque pièce, en sonde les tréfonds avec ses langages, différents de ceux de la musique psychédélique, par exemple, mais tout aussi efficients. Les textures et les rythmiques produisent l'attache nécessaire, l'élément jazz à ces morceaux, incitant les musiciens à engager une conversation, provoquant dans cet album une forme de transcendance.


dimanche 21 mai 2017

THE AFGHAN WHIGS - In Spades (2017)





OO
soigné, spontané, efficace
Rock

Quand on lui demande pourquoi ses derniers albums sont signés des Afghan Whigs et non des Twilight Singers, en dépit du fait que le groupe est constitué de ces derniers, à l'exception du bassiste originel des Afghan Whigs, John Curley, le chanteur donne cette réponse : « parce qu'on voulait prendre les Doobie Brothers, mais quelqu'un portait déjà ce nom. » Il aurait pu avec plus de crédibilité citer les Temptations, Husker Dü ou Lynyrd Skynyrd. « Parce que j'ai décidé qu'il en serait ainsi. » La question n'a plus lieu d'être.
In Spades est l'album d'un groupe définitivement installé chez lui, comme à la maison, sur le label qui fit découvrir le grunge, Sub Pop, auquel ils sont revenus après un détour par les majors Elektra puis Columbia. Sup Pop est désormais une maison de disques à succès, et seulement en partie indépendante ; mais lorsqu'ils ont signé le groupe dans les années 90 c'était suite à un vrai coup de cœur, et le premier groupe qu'ils démarchaient en dehors de leur ville d'élection, Seattle.

The Spell offre le meilleur refrain de l'album : « I wanna go deep down/To where my soul lets go/And take my fantasy/And lay it on the table/And are you gonna see the light? ». Ce n'est pas tant pour la teneur des paroles, assez banale depuis Black Love (1996) dans sa volonté d'éclairer plutôt que de confondre ou de condamner. Mais la façon dont le groupe entonne « free the light », Dulli prenant sa voix de tête, en l'un des moments les plus attachants ici. Les morceaux sont enlevés et courts, se concentrant sur l'essentiel : même à presque quatre minutes, The Spell passe comme un message subliminal.

Peut-être le single grandiloquent Demon in Profile leur vaut-il de passer à la radio, à la déception de certains fans. Mais Greg Dulli est d'abord intéressé par l'oeuvre dans son ensemble, et quand il enregistre, il visualise très clairement ce qui va être sur la face A d'un album puis sur la face B. Ces irréductibles continuent de sacraliser la forme longue, même si In Spades est concis et resserré à 37 minutes. Demon in Profile était un parfait single à extraire d'un tel album ; séduisant mais frustrant, ouvrant sur de nouveaux secrets de conception, liés à la façon dont le groupe persévérerait : toujours obscurs, toujours nocturnes, et plus fidèle à la grande époque de Black Love qu'au moment de 1965. Elle promettait surtout que le groupe n'avait pas quitté les lieux de sa prise de pouvoir sur l'auditeur : une chambre noire, où la musique rock se détache de la trivialité quotidienne.

Reste que la voix de Dulli est toujours évocatrice mais plutôt en retrait dans la balance, ce qui nous conduit à se focaliser plutôt sur la dynamique explosive reliant les membres du groupe. « C'est la première fois depuis Black Love que nous avons enregistré en investissant à fond tout le groupe », confie Dulli à Robert Ham en 2017, pour Paste Magazine. «Je suis entré en studio et j'avais une idée en tête, je leur ai jouée et ils ont commencé à m'accompagner. C'était une situation très naturelle. C'était incroyablement spontané. Les gars ont apporté leur immense talent à ces propositions. » Cette spontanéité le rend musicalement plus attrayant que Black Love, qui profitait plutôt de la qualité de ses chansons que de la vivacité de son jeu. Porté par une esthétique allant désormais de soi, Dulli a aussi pu improviser au dernier moment sur les textes et les performances, captant Birdland en une seule prise, sa voix en suspens sur des staccatos de cordes.

C'est le son d'un groupe avançant coûte que coûte, avec John Curley prenant toute la place qui lui revient dans cet écheveau existentiel. « Faire un break m'a aidé à réaliser ce qui rendait les Whigs si enrichissants », confie le bassiste pour le communiqué de presse de Sub Pop. « Sur le cours d'une vie, il y a des constantes, et aussi des changements. Vous en avez vu un sauter en cours de route. C'est intéressant de voir où la vie vous mène, et où elle ne vous mène pas. Elle ne s'arrête pas pour vous. » Cette déclaration est à double tranchant, avec Dave Rosser, fidèle compagnon depuis plus de dix ans, atteint d'un cancer incurable. « Nous avons fait quelque concerts pour cet album, et c'est étrange de ne plus le sentir à mes côtés », commente Greg Dulli. « Je pense que tout le groupe l'a ressenti de cette façon. Étrange, mais je refuse de m'attrister en envisageant l'avenir. »

Ne pas poursuivre le groupe, c'aurait été comme de se résoudre à une condamnation aussi hasardeuse que celle d'une maladie. Se replonger dans le passé leur a permis, juste à temps pour retrouver le plaisir intact, de rejouer l'intégralité de Black Love en concert, de récolter des fonds pour les soins de leur ami.

Tandis qu'on s'est longtemps demandé quelle genre de muse si peu rancunière inspirait Dulli, sur cet album c'est la vie elle même, finalement, qui sert de muse à tout le groupe, et non plus seulement à leur chanteur.

samedi 20 mai 2017

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Black Love (1996)


OO
Rock
nocturne, intense, lyrique


Greg Dulli a été désigné de bien des façons tout au long de sa carrière. Il a été qualifié de misanthrope, de misogyne, d’arrogant. Ses obsessions charnelles, bien documentées dans son œuvre, et son attitude extravagante en concert ont certainement cimenté la perception de Dulli comme de la star de rock caricaturale - froid, insensible, et complètement égocentrique. Toutes ces allégations pouvaient être vraies à d’autres époques, tandis que le groupe fonçait, dévoyé par sa fascination pour les sentiments extrêmes.

En 1996, dans l'indifférence de la critique et surtout accablé de comparaisons défavorables avec son prédécesseur toxique, Gentlemen (1995), paraît Black Love, une tentative d'album grunge romantique. Greg Dulli, Rick McCollum, John Curley, Paul Buchigani, et une cohorte de participants incluant Doug Falsetti aux percussions et aux chœurs et Harold Chichester au piano rhodes ou à l'orgue, arrondissent le son des Afghan Whigs, le rendent plus mouvant et existentiel, laissent s'insinuer les doutes et les hésitations, ne laissant comme provocation qu'un sens de la mise scène audacieux. En témoigne l'un des refrains les plus excitants du disque, sur Going Into Town : « Go to town, burnt it down, turn around/and get your stroll on babe/I'll get the car/you get the match and gasoline. »

L'égocentrisme supposé de Dulli réside dans sa façon de dramatiser les brèches les plus condamnables de sa psyché. Évidement un tel don n'est pas évident à contrôler, et on pourrait énumérer les débordements des premières années. Mais le chanteur a depuis montré un profond respect pour ses amis, pour les gens qui gravitent autour de lui, et toutes les accusations portées ne sont devenues que jalousie stérile. Il ne reste de cette période le souvenir que d'une seule confrontation, assez banale : celle contre le label accusé de négligence, pas de quoi salir la réputation d'un homme.

Reste que Black Love est un album hybride, qui brille mieux à travers la subtilité de sa production que ne l'ont fait les précédents chapitres du groupe. C'est notamment vrai pour les ballades, même si elles offrent, tout comme les moments plus rock, des raisons de se méprendre sur la teneur des propos du chanteur. "The drug of your smile has gone and left me alone … I need it, sweet baby, please. Won't you answer the phone ? ... I have to ask. I need to know. Was it ever love?" C'est à toi de me le dire, connard, pourrait t-on lui répondre. On trouve sur dans ces moments de vulnérabilité inhabituelle des allusions aux mensonges et aux infidélités supposés de Dulli, certains diraient énoncés avec une maladresse volontaire exprès pour susciter l’indulgence de son entourage et de son public. Mais comment se débarrasser de ce dont on l'accable, si enregistrer un tel album ne suffit plus ?

Peut-être Black Love répond t-il d'un 'concept' volontaire , plus profond que tout ce qui a été exprimé par le groupe jusque là : un homme perpétuellement infidèle ne peut jamais connaître l’amour – ne jamais connaître la sincérité de la douleur à la perte de celle qu’il a continuellement bafouée. Et si c'était vraiment le cœur noir de l'album, l'album serait t-il mauvais pour autant ?

Malgré des chanson intransigeantes, comme Double Day et Blame, Etc, le sentiment n'est jamais à la haine, l'injustice révèle un aspect subjectif assumé, comme avec le même panache que les Afghan Whigs assument reprendre le flambeau du rock tel qu'il s'est toujours exprimé : matamore et sensible. S'ils jouent de leur renommée, c'est en jouant sur le lyrisme idéaliste de leur combat.

Night by Candlelight met Greg Dulli au pied du mur, tandis qu'il nous prend à parti à propos de sa sincérité. « Repeat these words/After Me/In all honesty/If you dare to believe this/Yourself. » Il trouve les termes justes pour désamorcer le présumé vernis prétentieux. Comme si c'était l'arrogance qui faisait rutiler les chansons ! Au contraire, Gentlemen avait éconduit Greg Dulli, mal à l'aise à l'idée d'interpréter ses propres chansons en concert pendant des années, jusqu'à ce qu'il se décide à les prendre au second degré.

Musicalement, l'album profite de la participation de Harold Chichester dans les atermoiements, même s'il rend parfois la trame un peu brouillonne. La guitare brûlante de McCollum prend les devants sonores pour éviter que Black Love ne sacrifie son immédiateté, même lorsque Dulli se traîne lui-même sur la braise. John Curley et Paul Buchignani préservent le mordant rythmique qui avait retenu l'attention auparavant.

L'album devient peu à peu plus limpide, tandis que les paroles cherchent à retrouver le contact de la vérité. La discorde émotionnelle de Dulli n’est pas entièrement résolue à la fin - bien que la seconde moitié de l’album soit nettement moins ambivalente. Il y a peu à peu une sorte de percée, comme si le chanteur mettait de côté la colère, le regret et la luxure: "Love I can't hide / But it's been easier since I said it now." sur Bulletproof, a chanson qui ouvre sur un véritable revirement vers un groupe momentanément plus apaisé et un chanteur plus confiant. Summer's Kiss poursuit dans cette voie. « Come lay down in the cool grass/with me, baby let's wtach taht/summer fade. » Et si les pulsions morbides vont toujours de pair avec l'extase que montre le chanteur, leur rock devient pourtant bien plus conciliant.

« Better get your ass up in the mountain, baby, i'll take you up tonight. » Femme ou homme, rien ne contre-indique qu'on puisse chanter cela sans être accusé d'un crime. Le crime serait de se défiler. Black Love, un album démarrant avec l'évocation d'un suicide, la perte injuste d'une amie, en sait quelque chose. « Me remettre en selle avec cette chanson, ouvrir les concerts avec Crime Scene était super. J'avais oublié combien j'aimais cette chanson, qui est un message très sensible adressé à une amie ayant choisi de partir de sa propre main. Tandis que c'était une chanson douloureuse au moment de l'enregistrer, le temps a passé, et j'ai été heureux de la ressentir désormais plutôt comme un hommage que comme un exorcisme. » confie Dulli lors de son interview à music OMH à l'occasion de la sortie de Do To the Beast, en 2014.

vendredi 19 mai 2017

DOMINIC WAXING LYRICAL - Rural Tonic (2017)



OO
extravagant, lyrique, romantique
Folk alternatif


Un album progressant avec une liberté de ton vivifiante ! La salve de violon de King ouvre sur des chansons explosives et mouvantes, entre vieille tradition et folk psychédélique. Le canevas musical repose hardiment sur un foisonnement de violons et violoncelles, puisque Dominic Waxing Lyrical est une gageure collective de musiciens de la scène d’Édimbourg avec le Scotish Chamber Orchestra. L'accent du chanteur/songwriter Dominic Harris fait dans l'éloquente gouaille écossaise. La pochette décalée et le titre décrivent un objet à la fois familier et appartenant à un univers subtilement différent du notre. Ce contraste de familiarité et de dépaysement est le premier sentiment à frapper. Puis vient Laïka, une ballade au romantisme étrange et un peu magique. Le clavecin nous rappelle les audaces possibles à Abbey Road en 1968, mais que dire du lyrisme de la scie musicale ? La précision des mélodies, leur sens du mécanisme et leur dynamique maintiennent l'attention et nous gagne la sensation d'une traversée multi-dimensionelle. River Styx met en avant l'urgence et le romantisme complètement incarné par un Dominic Harris comme possédé par une vision.

On est surpris de la fluidité de l'ensemble, et de la façon dont les références multiples sont intégrées, Tim Hardin ou Tom Rush parmi eux. Les morceaux s'enchaînent dans l'ardeur des meilleurs disques du Summer of love. Harris retravaille la palette du rock anglais populaire des années 70 en ajoutant cet ingrédient spécial, cette mélancolie, cette incertitude, forçant la netteté des images pour mieux nous dérouter et nous subjuguer. Les références sont encore plus visibles tandis que l'album avance, nous imprégnant d'une apparente complaisance. Susan Sontag se fredonne facilement, mais on poursuit ensuite dans une ambiance toujours plus onirique et imagée. Kill Everyone est complètement baroque, librement inspirée de l'époque de Sgt Pepper. Et on termine par une seconde ballade au clavecin, parfaitement dans l'esprit d'artistes folk aventureux, devenus très rares. Rural Tonic côtoie à plusieurs reprises les trublions de l'acid-folk de Tom Rapp ou de Ed Askew. Octopus Man mêle ainsi exubérance poétique et textures sublimes, avec des arrangements qui entre d’autres mains auraient pu sembler pompeux.  Cet album devrait logiquement avoir un grand succès dans la contrée qui l'a vu naître, et pour nous c'est le merveilleux témoin certains refusent le conformisme pop.

dimanche 14 mai 2017

{archive} MARGO GURYAN - Take a Picture (1968)





OO
romantique, orchestral, efficace
Rock, Pop

Les premières secondes de Sunday Morning, où le piano rhodes, la guitare électrique et la batterie se mettent en branle, nous propulsent dans ces productions authentiques qui ont si bien réussi à porter les chansons des divas du rock de la fin des années 60. Même si Margo Guryan a travaillé un temps avec John Simon, avant qu'il ne parte produire Janis Joplin, elle n'a rien à voir avec ce rock là. Les chansons suivantes, Sun et Love Songs, font deviner les raisons très différentes pour lesquelles Take a Picture, le seul disque de son auteure, est révéré depuis sa parution et sa disparition rapide, par une frange d'auditeurs transis dans le monde entier. Voix éthérée mais pleine de séduction, propulsée par des mélodies concises et tendues comme des pièges à qui viendrait y chercher une aventure. La curiosité sensuelle laisse rapidement place à un plaisir plus profond : les paroles épicuriennes sont en osmose parfaite avec la musique. Sans ampleur apparente mais avec un sens du détail captivant. Take a Picture suscite, en surface, l'amusement ; mais on y revient pour son exquise exigence. 


On pense immanquablement aux Byrds pour les guitares. Un multitude de tons et d'instruments s'entremêlent sur Sun pour créer une ambiance dans laquelle Guryan, pianiste élevée dans la musique classique, révèle les influences rythmiques et harmoniques les plus désirables, la bossa nova en tête. Love Songs, fantaisie pour la tête et pour le corps, résonne avec la même fraîcheur aujourd’hui, peut-être volée chez Goldfrapp sur Seventh Tree. Il y a, comme sur chaque chanson, un élément musical pour rendre sublime une chanson déjà agréable : ici, la harpe. Quelques accords éternels (Bach, surtout) donnent à Think of Rain et Someone i Know une élégance et du crédit à leur sensibilité. Sur Don't Go Away, le style vocal est parfaitement assumé : une autre qu'elle aurait dramatisé, elle se maintient dans l'intimité de son seul regard, n'attend que sa propre décision.

Guryan flotte dans une progression harmonique qui supplante le reste. La juxtaposition de chaque mesure, dans un tempo égal, est ce qui la démarque, lui permettant finalement de nous envelopper. Le choix des instruments, balancés entre les sons de rock daté sixties et les textures d'orchestre universelles, se poursuit jusqu'au bord de l'extase. On se demande comment ces chansons se seraient encore transfigurées si elles avaient duré cinq minutes au lieu de deux et demie. Pour ne rien gâcher, la légèreté se mue doucement en charme quand elle flirte avec la badinage : « Can you look into my face/and see the changes that has takin place/Can you tell i love you from the look in my eyes/Don't you know how badly i want to tell you about it/Loving you the way i do makes me feel good inside/Even if we never touch/If you knew it means such to me... » Ouvertement romantique, et cependant capable de travailler son ouverture à l'infini, dans un frémissement amoureux qui n'a jamais de résolution.

vendredi 12 mai 2017

{archive} BARRY THOMAS GOLDBERG - Misty Flats (1974)





OO
Sensible, fait main, onirique
Folk, songwriter


La vulnérabilité évoque Cass McCombs, ou bien Bonnie Prince Billy. D'ailleurs si McCombs et Bonnie Billly sont de mes songwriters préférés, c'est que Barry Thomas Goldberg, alors âgé de 23 ans, trouve avec cet album isolé une évidence poétique, où la douceur émerge de l'amertume, où le choix de détails porte les chansons à un niveau bouleversant. Sur Misty Flats il nous enveloppe progressivement de sa guitare, capable de provoquer une émotion immédiate sur Never Came To Stay. Difficile de ne pas penser au Neil Young le plus délicat sur Golden Sun, avec cet harmonica si caressant. C'est en particulier aux concerts acoustiques de l'icône indestructible que la chanson renvoie : cette capacité à évoquer la condition profondément marginale de son être d'une manière si radieuse et tangible. « J'ai toujours été l'étranger, commentera t-il plus tard. La meilleure inspiration était les lieux, dans lesquels vivaient ces gens que j'observais. ». Le lieu fondateur de son enfance fut, étrangement, Las Vegas. « Les actrices m'ont donné des rêves d'amour et de romance ». Les effets révélateurs des rayons solaires pourvoiront le chanteur d'une confiance dans le réalisme poétique. Le mélange de perceptions intimes et d'observations quasi instinctives le voient incarner ses compositions avec une intensité envoûtante.


Avec Cry a Little Bit et Misty Flats on atteint l'apothéose d'un art pas si solitaire, finalement : Michael Yonkers, qui proposa à Goldberg cette session dépouillée, est musicien et chanteur également sur le disque. C'est lui qui a insisté pour capter le résultat sur une bande Ampex, en mono, et avec le minimum d'overdubs. D'où l'impression que ces chansons sont incapables de vieillir. Malheureusement, le pressage de l'album fut limité à 500 exemplaires, et il disparut rapidement.

Misty Flats se poursuit avec ce qui ressemble à une démo de McCombs, China Girl. Mais on comprend mieux ce moment d'inconfort quand on sait que Goldberg chercha brièvement à enregistrer un album de punk rock, et que son influence principale était John Lennon et son album Plastic Ono band – un chanteur avançant le cœur sur la main, et privilégiant parfois la sincérité sur la justesse. Pop and Ice poursuit dans ce retour aux sources du rock. On imagine ce que ça aurait donné si la chanson avait été exceptionnellement traitée avec une guitare électrique et une batterie. City Rain continue de donner l'impression que Goldberg est ce qu'il y a de plus proche de Neil Young. Sa voix toute en retenue Never Stop Dreaming est le vrai duo de l'album, le compositeur et Yonkers harmonisant et frottant les cordes de la guitare avec une langueur qui évoque Michael Hurley. L'album d'un artiste avec plus de ressort et de consistance qu'il n'y paraît au premier abord.
L'album a été réédité par Lights in The Attic. 
http://lightintheattic.net/releases/1738-misty-flats

lundi 8 mai 2017

{Archive} PHIL OCHS - All The News That's Fit To Sing (1964)



OOO
lucide, spontané, audacieux
Folk


On a parfois tendance à dénigrer ce type d'album soit-disant trop attachés à leur contexte. Pourtant, sur All The News That's Fit To Sing, seules deux ou trois chansons sont chantées dans un style parlé proche de Bob Dylan sur Time are a-changin', Talking Vietnam ou Talking Cuban Crisis. Ailleurs il emprunte ou crée de belles mélodies qui, combinées à sa voix intense et son penchant poétique, ont pu inspirer Jim Morrison, et les Doors apparaissant l'année suivante, en 1965. On retrouve ici cette impression que le chanteur brave les fusils de peloton d’exécution, tant son attitude est intrépide et courageuse. « So young, so strong, so ready for the war/So willing to die upon a foreign shore/All march together, everybody looks the same/So there is no one you can blame ». Le refrain révolté de One More Parade annonce la couleur, celle de la cendre. Avec Power and Glory, ce sont des chansons aussi fondatrices que This Land is Your Land de Woody Guthrie. En outre, du jeu de guitare alerte de Phil Ochs résulte une vitalité extraordinaire, suffisamment exaltante pour laisser le chanteur lui-même gloussant et comme pantois de sa propre audace. Les images défilent avec vélocité. Lou Marsh est un sommet émotionnel, ballade dans un monde où la foi ne compense pas la misère même si elle tente de la contenir. Sur Ballad of William Worthy, Ochs se fait offensif et presque dramatique dans sa requête de paix. Il ne se contente pas de défendre la démocratie et les valeurs poussiéreuses, mais embrasse les combats de la jeune génération, Qu'est t-il advenu de ce courage chez ses pairs ? Seul Phil Ochs aurait pu répondre, il est décédé en 1976.

La perte des libertés individuelles au nom de la sécurité est un thème récurrent, Phil Ochs faisant preuve d'une largeur de vue rare dans un album de ce type en n'hésitant pas à adresser la politique internationale et l’interventionnisme Américain. Il se montre charismatique en troubadour ironique et mélancolique. Il s'abreuve directement à la source des histoires, des personnes et des faits, ce qui donne à sa musique l'aspect le plus tangible. Les inspirations hispaniques sous-jacentes dans l'album s'épanouissent complètement sur Bullets of Mexico, un hommage à Ruben Jaramillo, un leader révolutionnaire des années 1960. Ce revirement aussi spontané que surprenant montre Ochs prenant une nouvelle fois le contre-pied des attentes de son public et par là conquérant de nouveaux cœurs en quête de justice.


mercredi 19 avril 2017

SLOWDIVE - Slowdive (2017)



OOO
intemporel, apaisé, pénétrant
shoegaze, rock, pop alternative

Alors que le shoegaze semblait s’attribuer de plus en plus à un certain public et à des pronostics échangés sur internet, Slowdive vous incite, comme jamais ils ne l'on fait en leur premier temps, à sortir de votre PC et à vivre. Dans le temps en question, internet existait à peine. Ces années passées à ne pas jouer ensemble, puis à se retrouver en 2014, leur ont fait regagner une chance d'avoir une place dans le paysage, profitant aussi la défection d'Oasis, de Blur, des Libertines, de Franz Ferdinand... Ils ont attendu ce moment où les fans les retrouveraient, ceux-ci remisant leurs espérances pour rejoindre le groupe dans les concerts et façonner ensemble de nouvelles fonctions émotionnelles pour le monde, changé, de l'année 2017. Une date que le groupe s'approprie en jouant un rock vivant, entraînant, et simple.

Certains diraient que leur son a 'bien vieilli', mais a t-il été suffisamment écouté par le passé? Il arrive jusqu'à nous, sourd et langoureux, souterrain, identifiable comme celui d'un groupe revenant de loin et pourtant palpable.

Slowdive sait surprendre, et donner plusieurs dimensions à leur musique. Ils ne reposent pas seulement sur une texture aérienne mais arrimée, même si c'est une belle qualité que d'être si direct et statique sur Sugar For The Pill. Ils réussissent un disque enlevé, avec des changements de rythme au cours des morceaux, et où les thèmes communs avec leurs anciennes chansons – les dernières en date remontent à 1995 - ne se jouent pas au détriment des plus récentes. Ils ont montré en concert une volonté de régénérer leur répertoire, revisitant notamment des chansons réputées impénétrables de Pygmalion (1995), Crazy For You et Blue Skied An' Clear, en guise de douce revanche contre le temps et le music business qui aurait pu leur retirer, dans le cas où les contraintes auraient été les plus fortes, l'envie de s'aventurer de nouveau dans leur rock à l'aura nimbée de lumière.

Don't Know Why, une mélodie rappelant Machine Gun, est la première apparition notable de Rachel Goswell sur l'album. Elle réitère la même forme d'émanation sur Everyone Knows. Les arpèges de Falling Ashes font écho à Daydreaming, la chanson de Radiohead. Slowdive parvient, comme cet autre quintet britannique, à rester concret et attrayant pour le plus grand nombre malgré ses explorations. Le charisme insoupçonné de Neil Hamstead, qui troque son mal-être adolescent pour une maturité radieuse, hisse Slomo et Star Rowing bien au delà de ce que leurs trames laissent présager. C'est peut être lui qui évite à Slowdive de sembler engoncé dans son ancien désarroi.

Mais tout le groupe évolue de façon audible, comme ils l'ont fait entre leurs trois albums passés. Ils réitèrent le grand saut effectué entre chacun d'entre eux. Pour nous, le regret d'avoir attendu aussi longtemps est balayé par la réalisation que c'est de cela dont il s'agit, en musique : pas un timing, rapide et régi par des exigences fonctionnelles, mais plutôt un tempo, s'entendant selon des lois naturelles et le cœur de chacun. Sans encore élucider le message véhiculé par cet album, on en profite déjà pleinement. Les paroles méritent de rester inexplorées, admirées pour leur grain et l'endroit d'où elles émanent, aussi irréel que le sentiment que ce n'est pas un aboutissement, mais les signaux d'une présence intemporelle qui s'offre à nous. Les éléments vocaux et instrumentaux se combinent avec une grâce jamais attente auparavant sur un album de Slowdive, jusqu'aux chœurs finaux de Falling Ashes.

mardi 18 avril 2017

SEAN ROWE - New Lore (2017)





OO
Sensible, soigné
Folk rock, americana

Le dépouillement singulier de la guitare sur Gas Station Rose, en ouverture de cet album, est le fruit d'un choix artistique important et continuel chez Sean Rowe. « Je retourne toujours au désir de débarrasser ce que je crée de tout artifice. Dans la lignée de ce que j'écoutais à 18 ans et ce à quoi je reviens encore. Je ne suis pas impressionné par grand-chose dans la musique de maintenant. Le plus gros de ce que j'entends, c'est du pareil au même, pour moi. » Ainsi, il se lance pour défi d'aménager une intensité, une sincérité habitée de doutes et d'humour, à la manière de Tom Waits dont il partage le label, Anti-. Dans son ambition, et dans son approche spirituelle de la vie, où les rencontres provoquées entrent en collision avec un environnement fantasmatique, il fait penser au maître des bas fonds modernistes, visionnaire, la fibre politique en berne, pourtant, dans le cas de Sean Rowe. Il se 'contente' d'un matériau intime, comme issu d'une contemplation apaisée de la nature humaine plutôt que d'une envie de catharsis.

Sa poésie du dénuement le pousse à s'épanouir dans des mélodies entêtantes et des refrains éclairant les couplets construits autour d'eux. Le timbre rare de Rowe fait oublier peu à peu le classicisme de sa musique, et le positionne dans la lignée de poignants expérimentateurs comme Blake Mills et de son album Heigh Ho (2014). Le New Yorkais, jouant l'aller retour tendu entre ce classicisme en enregistrant à Memphis dans le studio mythique de Sam Philipps. Entraîné par sa guitare percussive, s'emploie à isoler un ton spécial, cela s'illustre à chaque seconde sur New Lore : les chœurs opulents sur The Salmon, soutenus par un refrain exalté, où il surprend un fois de plus en quittant sa voix de baryton pour une inflexion plus aiguë.

New Lore l'inscrit pour de bon dans la durée, il parvient à donner une façon finalement touchante à des moments quand Madman (2013) le voyait se confronter à des épreuves formelles au détriment du fond. Il sait se faire dans le sentimental hautement calibré comme Hayes Carll (It's Not Hard To Say Goodbye), John Murry (I Can't Make a Living By Holding You) ou Josh T. Pearson (Leave Something Behind), c'est dire qu'il sait s’inscrire dans ce qu'on appelle l'americana.

Il sait revenir dans un temps ou la ballade au piano pouvait couper le souffler d'une assistance de buveurs, et le hisser au dessus de ceux dont il semblait auparavant partager le goût de la boisson. Son ivresse n'est que mélancolique. Promise of You est aussi proche de Satellite of Love (Lou Reed) qu'elle est d'une sérénade de Waits jouée après minuit dans un diner. En voulant forger un album cohérent, il fait preuve d'un esprit de synthèse où Newton's Craddle joue le rôle du sursaut funky, le genre de ressort narratif insolite dont Tom Waits s'est fait une spécialité en changeant d'accent d'une chanson à l'autre.

samedi 8 avril 2017

ARTÚS - Ors (2017)







 OO
audacieux, original, intense
Rock

On a affaire à une expérience audiovisuelle, où la musique prend le relais des histoires traditionnellement racontées au cœur des montagnes pour chanter l'ours. Et si la gorge se noue parfois, devant les sentiments partagés de joie et de tristesse que nous procure ce dieu païen, les parties instrumentales, riches en crescendos et en moments de tension, font preuve d'une audace dévorante. Magnifique pochette rouge et noire, suggérant la force vitale et le mystère, à l'image de la musique : de l'intensité sauvage à l'élégie funèbre, à l'image d'un disque jazz de grand maître, Ors ne perd pas un instant sa magnitude. La valeur narrative de l'album trouve tout son sens sur La Hòla : c'est reformuler des histoires étranges, réinventer à chaque chanson une relation en tension dramatique entre l'homme et son démon, pourtant si innocent.

« Le fait est qu'il n'existe, pour ainsi dire, aucune chanson traditionnelle sur l'ours […] A l'heure actuelle, ces chansons restent à découvrir et à inventer » nous confie le groupe. Pour ce faire, Artús imagine des morceaux-sarabandes, avec des moments dont l'austérité nous renvoie à un temps de superstitions, de nature insoupçonnée, ou l'on éprouvait l'urgence de protéger son âme des intrusions néfastes et de mettre les bons esprits de son côté. La force tutélaire de l'ours devrait le ranger dans la deuxième catégorie.

Il est célébré parce qu'il incarne une tutelle contre l'agression, en l’occurrence celle de l'être humain, qui se trouve divisé entre sa culture et sa volonté de comprendre la créature. Dewsvelh démarre In Media Res. A travers les morceaux rythmés et progressifs de Ors, Artús décrit la descente quasi mystique de l'homme, essayant pourchasser ses pires penchants et de piéger ses propres préjugés. C'est un rêve collectif pour une nature incarnée en images et en sons. Six musiciens s'y mettent de toutes leurs forces, nous surprennent par leur utilisation des percussions, du violon, sur un lit de guitares électriques et de baisha, et l'habileté qu'ils mettent à contourner l'agressivité, combattue par leur poésie. La culture de l'animal n'a pas frontières, et il faudrait peu pour qu'on se retrouve dans les confins de l’Asie avec cette musique originale.

Auròst devient danse chamanique, essaie de réconcilier l'étranger et celui qu'il redoute, intervertit les rôles, comme un appel à la personnification de l'ours, ou à la transformation de l'homme en créature d'instinct. La peur éprouvée d'un côté, la curiosité de l'autre, et la joie chez le spectateur de ce face à face, pour solder cette rencontre.


http://hartbrut.com/


samedi 11 février 2017

{archive} MICHAEL CHAPMAN - Navigation (1995)






OOO
onirique, varié, apaisé

Folk-rock songwriter

En 1995, Navigation nous faisait passer une heure en compagnie de Michael Chapman, et il semblait alors en bout de course. Uncle Jack irradie de sérénité : mais bientôt, la voix abîmée du chanteur apparaît, sur une ode fougueuse à Bert Jansh, It Ain't So. « J'étais très malade au début des années 90. J'ai eu une crise cardiaque et je n'ai pas pu travailler pendant un an, les gens m''avaient un peu oublié, ainsi j'ai du tout recommencer. » Difficile au départ, d'y voir une renaissance. L'album crépusculaire ressemble plutôt à un souvenir amer, étirant à l'envi des jours passés, attisant douloureusement des souvenirs. Navigation aurait pu clore de guerre lasse trente ans à jouer du ragtime, du folk, du blues avec un talent qui fait de Chapman l'égal des plus grands. Heureusement, l'aventure s'est poursuivie. L'album remise au passé une décennie, les années 80, où la vigueur créatrice s'est tarie, l'artiste éteint peu à peu par la boisson. 

Désormais, les ramifications sont prêtes à se plonger encore plus loin, à tel point que les inclinaisons musicales de Chapman, se destinent peu à peu au monde entier, et que s'il reste si peu célébré aujourd’hui, il mérite plus que jamais d'être écouté partout, sa guitare trouvant des échos dans toutes les cultures. « Cudgegong seems so far away », chante t-il accompagné d'un chœur féminin, comme Leonard Cohen au crépuscule de sa vie. C'est un hymne à une rivière, semblable à mille autres rivières, peut-être l'une de celle prenant leur source au Népal, traversant l'inde, mais en réalité au Pays de Galles, Chapman y livre sa prose avec cette voix d'assoiffé, en peine de breuvage mais pas de spiritualité. Il en insufflera toujours à des chansons rejouées inlassablement, pour certaines, dans la confidentialité de chaque concert. Difficile de raconter un musicien sans ne livrer qu'une seule bonne raison de l'écouter, quand toutes les bonnes raisons son réunies. Écouter Chapman demande une volonté de faire table rase du jour d'hier, et de se prêter, plusieurs semaines, à n'écouter presque que cela. Parce qu'il en vaut la peine.

La musique de Chapman n'est pas immédiate, mais elle est totale. Il explique, avec sa modestie habituelle, que « c'est la chanson qui dicte la musique ». La réalité est plus riche ; car beaucoup des compositions se passent de mots, se placent au delà de narrations circonscrites. Là aussi, pourtant, Chapman tente de nous faciliter les choses ; la plupart de ses instrumentaux sont en fait reliés spirituellement, à une image particulière, une anecdote bien précise.

La complexité à saisir les chansons de Chapman, au premier abord, est due en partie à la façon disjointe dont elles ont été assemblées par le passé. Navigation n'échappait pas à cette règle : il offrait une heure de musique éparse, et cette sensation qu'il existe entre chaque chanson un monde, que les silences qui s'interposent nous déplacent de lieu en lieu. Le tout forme une carte, sans autre limites que notre endurance à écouter, encore et encore, et à se découvrir dans un endroit nouveau. Il y a un formidable sens du mouvement. Little Molly Dream est un instrumental flottant, à la fois superbe méditation sur l’Angleterre des siècles révolus, et projection onirique. The Mallard, ensuite, parallèle entre les souvenirs d'une femme et les visions d'un train anglais légendaire reliant Londres au nord du pays. Les accords utilisés, émouvants, seront répétés à chaque concert, comme la rumeur d'une machine ravivant le pouvoir de l'imagination. Il l'a notamment jouée en compagnie de l'un de ses amis les plus chers, Ehud Banai, résident à Tel Aviv. « Il peut m'amener, musicalement, dans des lieux ou je n'irai pas même dans un million d'années, car il utilise des accordages différents de ceux emploiyés dans la musique occidentale. » The North Will Rise est un moment plus enlevé, en droite ligne de ce qu'il a produit sur Wrecked Again (1973). Puis la chanson titre, qui lutte superbement, aidée en cela par une production aérienne, entre son penchant mélancolique et son envie de lumière. Rare et précieux, Navigation est un chapitre marquant de 50 ans de carrière dévoué à la guitare et à l'écriture de chansons ferventes. C'est là qu'on peut commencer, pour ensuite mesurer, à travers d'autres disques, la vigueur et toutes les qualités du musicien Michael Chapman.

Vingt ans plus tard, après la mort de Bert Jansch, John Renbourn, John Martyn, Townes Van Zandt, qui reste t-il, hormis Michael Hurley et Michael Chapman, pour allier virtuosité et complète liberté ?

samedi 4 février 2017

RICH HOPKINS & THE LUMINARIOS - My Way Or The Highway (2017)



O
intemporel, romantique, attachant
Rock, americana

L'americana s'affichant aussi ostensiblement depuis son titre passe pour une brave déclaration d'autonomie au pays de la liberté d'entreprendre, mais les choses deviennent bien plus riches quand on découvre finalement un musicien comme Rich Hopkins. Comme peut l'être Alejandro Escovedo avec un certain son texan, il est considéré comme l'inventeur de son propre rock du désert. Un 'pionnier', avec son groupe les Sidewinders, dans les années 80. Un véritable ouvreur de territoires qui n'opère pas seul : aujourd’hui avec  les Luminarios, avec qui il a déjà produit un quinzaine d'albums, dont l'écriture forme une chronique étourdissante de cette partie de la carte.

Il s'y trouve, notamment, la chanteuse et songwriter Lisa Nowak, qui est aussi sa femme. A leurs côtés, des musiciens chevronnés d'Austin, Texas et de Tucson, Arizona. Le dicton tout trouvé de cette ville du grand nulle part : Quand on vit là, il y a forcément une raison. Et si c'était, d'écrire sa propre histoire de la création du monde ? Leur écriture méticuleuse, l'amplitude des paysages et des traversées qu'ils décrivent, cette détermination, dès le premier instant, de continuer à révéler les merveilles du territoire, ne peuvent pas être seulement là pour sublimer les américains qui les habitent et leur sacro-sainte authenticité. Presque inévitable est le message de paix et de fraternité. Peut-être la part de création la plus féconde naît de l'attitude toujours juvénile, de ce son incroyablement ouvert. Pas innocent dans une contrée où il faut plus que jamais décider comment affirmer son identité : en s'ouvrant aux autres ou en restant entre soi. Du moins si le fric n'était pas le seul enjeu. 

Si les ballades sur My Way or the Highway profitent particulièrement de la guitare désinvolte et grandiose et des accords simples de Hopkins, le rock texan attaque avec Gaslighter. La voix est plus éraillée, la leçon du temps passé répartit de façon cinglante. A la manière du Crazy Horse, Rich Hopkins trouve sa meilleure jouvence dans le fait d'approcher la guitare avec une candeur adolescente. Quand Nowak chante sur Want You Around, on croirait entendre Slowdive revisiter la chanson qu'ils ont écriture quand ils avaient 20 ans, alors qu'ils tombaient amoureux l'un de l'autre en même que de la musique. L'impression d'un son quasi shoegaze est soulignée par la production soignée, bien plus lisse, que leurs impressionnants concerts, les effets sinusoïdaux appliqués dans If You Want to, 8 minutes de fraîcheur ou authenticité rime avec pureté de la passion. L'ardeur est bien celle de l'émergence d'un nouveau rock dans les années 90, mais le son s'est arrondi, presque compatible avec la country pop des radios locales. L'instrumental de folk latino Lost Highway semble une méditation sur le sort incertain des routes de frontière. 

Partout l'amour triomphe, à mille années lumière de l'insolence télévisée. Plus loin, I Don't Want To Love You Anymore est animée de la même éternelle jouvence. Elle culmine dans cette démonstration d'un son profondément personnifié sous son apparence assez générique. Hopkins véhicule cette idée que la musique peut tout, il s'amuse à prouver encore une fois à quel point elle est indispensable à sa vie. A découvrir si on aime déjà Chuck Prophet.



mardi 24 janvier 2017

THE ANGELUS - There Will Be No Peace (2017)





O
contemplatif, lourd, envoûtant
Slowcore, doom 


Une affirmation récurrente dans les forums de musique américains : « C'est comme ça que le rock chrétien devrait sonner », pour peu que la musique en question ait une qualité spirituelle, ou que ses instigateurs semblent prendre à cœur le musique parce qu'ils y trouve une chance. La possibilité même de s'exprimer à travers leur art leur devient symbolique. Ils recherchent une certaine noblesse, un lignage, et sont en général dépourvus du moindre humour. C'est par des gestes et des paroles prompts à être interprétés de mille façons différentes qu'ils bâtissent leur art, et leur art autour de leur vie. La quête de sens n'est que secondaire ; il s'agit avant tout de voir comment ils seront accueillis par le public et comment on se souviendra d'eux. Ils s'inscrivent dans un présent déjà obsolète, gravent leur contribution comme une icône de foi, ou bien une silhouette forcément allégorique, à l'image de cette colombe sur la pochette de There Will Be No Peace. Il faut rester attentif pour détecter dans leur art la trace du palindrome, elle s'y trouve inévitablement. Seul le recommencement perpétuel apporte un sens et un courage à leur attitude. Inutile d'aller jusqu'à imaginer Sysiphe heureux : ce que leur fardeau leur rapporte, c'est une foi inquiète.

Le trio de Denton, Texas, s'inscrit dans l'héritage de Lift to Experience et Midlake, originaires du même coin des Etats-Unis. Ils voient la musique comme un cycle dirigé vers toutes les résolutions, y compris la réalisation que le labeur de leur vie ne les conduit pas à être sauvés, que la clairvoyance acquise en échange des expériences vécues ne leur permet pas de s'arracher à la mélancolie. It's a Hell of a Climb et The Other Side of The Mountain laissent penser que c'est réellement un album-concept autour de la figure de Sysiphe. Auparavant, There Will be No Peace a culminé dans An Interceding, As I Live and Breathe et A Man Alive, Alone. Il est vain de vouloir départager ces morceaux, tant les sentiments s'y confondent. L'accordage original des guitares se remarque. La mélancolie est la plus intense sur la chanson titre de huit minutes qui termine l'album, une belle litanie ou le trio basse/guitare/batterie consolide tout ce qui a été joué avant. Les sons sont magnifiés, les paroles prennent un écho intemporel. Dans le reste du disque la cadence des morceaux a été travaillée pour les écourter, car autrement The Angelus aurait naturellement tendance à offrir des ruminations plutôt que des chansons de rock.



Il en résulte une densité mettant en valeur leur dévotion mutuelle. Ils sonnent soudés, rapprochés par une motivation spirituelle parfaitement logique. Le tableau de Jean François Millet qui leur a donné l'idée du nom L'Angelus du Soir, convient à l'impression qu'ils donnent d'une procession statique, d'un recueillement. Plutôt que d'alterner la sensibilité et la rage, The Angelus opère avec une constance qui les démarque de beaucoup d'autres.

http://store.theangelusband.com/

lundi 11 mai 2015

DRY THE RIVER - Shallow Bed (2012)




O
efficace, lyrique, 
rock alternatif, indie folk

Texte provisoire  extrait de l'article à venir dans Trip Tips 26.


La voix de Peter Liddle, le chanteur de ce groupe, évoque par ses trémolos des chanteurs folk tels que Paul Simon et Art Garfunkel, que sa mère lui faisait écouter petit. Les harmonies chantées avec le guitariste Matthew Taylor et le bassiste Scott Miller, les arrangements riches, parfois pompeux, les structures ambitieuses, en tensions mélancoliques, de leurs chansons en font un groupe rafraîchissant à aligner aux côtés des pourtant moins fougueux Other Lives. Rapprochement intangible peut-être, mais pour un article rassemblant six artistes/groupes, et après en avoir écouté beaucoup d'autres, je me permets cet écart intercontinental.
C'est la vidéo d'un concert à Brighton, où le groupe mélangeait les morceaux de ses deux albums, qui m'a révélé aux subtilités d'un groupe capable si malignement de s'exporter. Car comme le décrivaient Britich Sea Power (pressenti pour figurer aussi aux côtés d'Other Lives), dans l'album The Decline of British Sea Power, le déclin de la nation britannique est irrémédiable, et pour les groupes de ce pays, c'est essentiel de pouvoir créer du lien au-delà des océans. La morale, la science (humaine) et la religion sont ici creusées par des paroles paradoxalement complexes que des fleuves de cordes tentent un peu trop vainement de faire passer bien qu'une grande majorité du public du groupe (qui ont troqué Mumford and Sons pour celui-ci) ne cherchera pas à comprendre. Dry the River attire sur lui les avanies et les peines du monde alternatif et interchangeable du rock d’aujourd’hui : beaucoup de gens les considéreront avec suspicion, n'entendant plus, sur un album construit autour de refrains et moments fédérateurs, la transmission de foi du groupe et son attitude de recherche.
Ils avaient trouvé, avec Shallow Bed, un producteur américain capable, mais Dry The River méritent dans le futur d'être poussés dans de nouvelles voies avec leur musique. Comme les meilleurs groupes, leur identité vient de ce que chaque musicien écoute et apprécie des genres musicaux différents, jusqu'à la country pour l'un des guitaristes. Constitué de chansons jouées depuis les débuts du groupe en concert, Shallow Bed fait désormais la cartographie de leurs débuts. Il y a les chansons écrites à 15 ans par Liddle, telle Weight & Mesures, qui avec trois accords et, en sa qualité de relecture post-adolescente, se consume pour créer un formidable pont avec la culture folk. Elle est, d'ailleurs, le mieux reçue lors des concerts aux Etats-Unis. Il y a aussi l'accueil déconcertant d'enthousiasme des fans réservé à No Rest, une chanson qui concentre e paradoxe, la bipolarité du groupe entre des paroles d'abord complexes. Et puis, juste après avoir hésité un peu sur une dernière contemplation, 'Our hearts are a herd', elle débouche sur un refrain si facile à scander, dont le climax est atteint sur le pourtant beaucoup moins excitant 'Did you see the light in my heart?

jeudi 16 avril 2015

JAMES HARMAN - Bonetime (2015)





OOO

entraînant, élégant
blues, swamp blues, rythm and blues

Bourré d'intelligence, de sensualité, de vitalité Bonetime de James Harman pourrait bien être mon album de blues de l'année 2015. Catégorie Côte Ouest, en tout cas. Celui qui a éveillé la californienne Candye Kane à la bonne musique. Elle le découvrit lors de concerts et personne, alors, ne plaçait sa musique ans la niche du blues. Depuis 1962, Harman est un parrain de cette scène insouciante en apparence, qui n'a pas besoin de ressortir les reliques pour retrouver le mojo mais prouve avec Bonetime qu'il est capable, après six ans sans album, de produire une oeuvre cohérente, originale, et divertissante en diable. Tout est mis au service des chansons, on en oublie de remarquer le jeu des musiciens, pourtant excellents. Les chansons viennent se gonfler de choeurs, ceux de Kane, par exemple. On démarre sur les chapeaux de roue, sur la chanson titre et par une intro à l'harmonica, avant que la voix toujours avenante du maître lâche un couplet en forme de déclaration d'amour biaisée comme il les multiplie - avec juste la déférence qu'il faut pour ne pas passer pour un goujat. Puis vient un de ces soli qui ont biberonné Laura Chavez, la coéquipière de Candye Kane sur ses propres disques. Tout s'enchaîne à merveille, sans hésitation, sur des rythmes parfois lancinants (Ain't It Crazy) ou des influences rythm and blues ou vaudou (Blue Strechman Tattoo pourrait être sur le nouvel album de Dr John), décrivant des personnages en décalage, obsédé par la luxure bon enfant et les vieux gris gris de la musique blues.

http://electrofi.com/

Téléchargement gratuit :

http://mp3rally.com/2015/02/25/james-harman-bonetime-2015/

dimanche 12 avril 2015

VILLAGERS - Darling Arithmetic (2015)


OO
folk alternatif
intimiste, lucide

Au temps du dernier album, alors qu'il s'amusait avec un humour littéraire à brouiller les pistes, on imaginait pas que Conor O'Brien battrait en retraite vers le divan de sa thérapie, affrontant le seul capable de juger ce qu'il a fait : lui-même, plus jeune. Il a donc du se fabriquer un autre 'moi' plus âgé. Il devait inévitablement ressembler à une version plus irlandaise de lui-même, entendez se faire pousser la barbe. Et enregistrer seul, sans fioritures. La plus belle façon de poser les bases de l'exercice plus épineux qu'il n'y paraît, était de déclarer, depuis une position assise, nouvelle pour l'auditeur : "Cela m'a pris un peu de temps pour être honnête, cela m'a pris un peu de temps pour devenir moi-même." 
Dans la chanson d'amour nocturne Dawning on me, il prend la position couchée et retranscrit le mieux ce sentiment de calme qui vient en regarder l’insondable chaleur de la nuit, tout en établissant des forces nouvelles, venant du fond de son coeur. "Ainsi je marche le long du littoral... commence t-il sur Soul Serene, une belle méditation qui profite de toute la science du - lent- tempo chère à villagers depuis leur débuts, cette lenteur qui leur a valu l'étiquette folk sans doute un peu mou malgré tous les moments enlevés que pourront compter leurs albums. Avec un brin d'ironie, il recherche sa place sur Hot Scary Summer ("Nouxs devenions bons pour prétendre/et la prétention nous a bien eus") Le mellotron nous fait flotter jusqu'aux phrases finales "On voyage droit au cœur de cet été moite et effrayant'. Une chanson bouleversante quand elle sera chantée face aux spectateurs. Little Bigot c'est un peu comme si un John Lennon Irlandais s'en prenait à une jeunesse dont il sait qu'elle est la dernière ressource face à la déliquescence du monde. Comme Lennon, il nous dit que l'amour est 'tout', qu'il peut résoudre les conflits et rendre le monde meilleur. 
Plus loin, So Naïve termine l'album de façon étrange, sur une note suggestive qui attend sa résolution. Il n'y a pas de résolution quand on est dans l'honnêteté, et c'est bien dans le ton d'un disque plus direct, auquel suffisent la guitare, le piano, la voix qui parfois transcende tout et quelques ambiances lunaires. 

Paroles/Lyrics 

lundi 30 mars 2015

ALLISON MOORER - Down to Believing (2015)





OO
efficace, soigné, touchant
Pop, Country rock

Un album très soigné, de la musique jusqu'à la pochette et au titre, parfaitement ajusté pour frapper les esprits sensibles. Un disque rutilant enregistré à Nashville, avec une foule d'amis et même l'ancien compagnon, Steve Earle, dont la séparation nourrit ce disque. Et l'autisme de son fils n'est pas en reste pour lui faire briser les fatalités de la voyance injuste. Une oeuvre en équilibre entre la pop commerciale et la gravité cathartique de refrains tel que Thunderstorm/Hurricane, ou à la limite de la dépersonnalisation, sur le blues  Mama let The Wolf In. 

Touchant de voir comment on peut se battre et gagner pour remplir de façon crédible le vide des choses qu'on nous a retirées; ces chansons ressemblent à des after thoughts, des pensées non sur le vif, mais pour se donner du courage après cette tornade émotionnelle à la banale évidence. Comment ça, on devrait subir les aléas de l'existence ? S'agit t-il au moins d'aléas, quand on en sort une collection si ruisselante de sentiments, de guitares, de banjos et de mandolines. If i Were Stronger pourrait être dans la B.O. du Cendrillon nouvelle mouture, et ce n'est probablement pas la seule. "I guess i'not your Cinderella", chante t-elle d'ailleurs ensuite sur Wish I. La tenue dramatique, comme les arrangements, sont irréprochables. Allison Moorer sait si bien porter sur elle ce qu'elle enregistre, comme une parure qu'il est plus facile d'admirer, même si au fond, elle révèle la vérité. La voix puissante, on la découvrait le mieux sur un album de reprises renversant, Mockingbird (2008).


mercredi 1 mai 2013

THE HELIOCENTRICS - 13 Degrees of Reality (2013)




 
OO
hypnotique/original
expérimental/psychédélisme
 
13 Degrees of Reality est un album avec lequel on se sent simultanément guidé et lâché dans l'inconnu. C'est un album d'humeur et de texture, mais sans thème ni mélodie. Il est mu par une force irrépréssible, comme la machine qui propulsait dans des zones incontrôlées la musique de Hawkwind, progressant avec la tension implacable du rock progressif de Can tout en donnant encore une impression de nonchalance et de spontanéité.
 
Posté sur internet par le collectif anglais un mois avant la sortie de l'album, Wrecking Ball suscitait déjà des interrogations, par sa durée (plus de sept minutes), son introduction sinusoïdale, ses guitares électriques transformées, ses percussions ethniques, sa patience et son évidence, comme s'il s'agissait d'un morceau exhumé des années 1970, une époque dans laquelle on croyait jusque là que tout ce genre de musique avait déjà été créé, et que les technologies numériques avaient détourné pour toujours même les plus véritables musiciens de l'amour de la texture analogique. Le nom de l'album laissait par ailleurs planer une supposition trop évidente : les Heliocentrics allaient nous proposer l'expérience psychédélique type, la déformation des perceptions et la multiplication coutumière des dimensions. Quand on n'a pas déjà écouté Out There (2007), leur pallette étonne pourtant. Autant que sur le Cosmogramma de Flying Lotus. La construction à 21 entrées de 13 Degrees of Reality ajoute à la filiation avec cet album original de 2010.
 
Wrecking Ball est à la place d'honneur sur l'album, celle du moment d'apaisement et de réel trip que l'on attend à chaque nouvelle écoute, tout en découvrant avec Ethnicity, Mysterious Ways et Collateral Damage un groupe en totale autharcie, voués à déconstruire les conceptions de vraie musique avec l'attitude la plus fair-play qui soit. Malcolm Catto à la batterie et au piano, Jake Ferguson à la basse et à la guitare Thaï, et leurs amis le guitariste Ade Owusu, le percussionniste et flûtiste Jack Yglesias, le claviériste Ollie Parfit et le bidouilleur Tom Hodges sont totalement voués à un monde curieux où sur des sections rythmiques insulaires et plus au moins léthargiques se succèdent nappes électriques, marimbas, sonorités de moog ou cordes de véritables violons à l'orientale. Sans pointer vers une musique du monde qui citerait ses sources, ils conservent tout au long de l'album l'esprit absorbé qui donne à 13 Degrees of Reality son évidence, son atemporalité. Ils restent toujours très lisibles grâce à un son qui étouffe le chaos du free-jazz pour favoriser l'émergence d'une pulsation hip-hop.
 
Comme d'autres groupes psychédéliques, The Heliocentrics jouent avec les sensations d'aliénation et de paranoïa – leur musique complètement ouverte ne suscite pas ces sentiments, mais peut les justifier selon la sensibilité et l'état psychique de l'auditeur. Cela à cause des interludes parlés qui donnent la voie d'une narration elliptique, de la construction assymétrique et de la variété de l'album. Mais davantage que de supposées drogues, c'est leur affiliation avec la grande scène jazz qui est consommée : ils ont déjà célébré la musique aux côtés des légendes du jazz Ethiopien ou Nigerian comme Mulatu Astatke ou Orlando Julius.
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