“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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mercredi 4 janvier 2017

{archive} MICHAEL FRANKS - Tiger In The Rain (1979)




OO
élégant, romantique, sensuel
rock laid back, jazz


Si écouter la musique de Michael Franks peut être comme respirer un peu d'air frais, découvrir son histoire l'est aussi. Pour commencer, il a composé plusieurs morceaux et joué guitare et banjo sur l'album Sonny & Brownie (1973), de Sonny Terry et Bobby McGhee, un sacré moment de fraîcheur lui-même, un disque country blues parfaitement produit avec son piano et son harmonica d'anthologie. Tiger in The Rain est produit par John Simon (Leonard Cohen, Janis Joplin, The Band...) Déjà, avant même de l'entendre, on peut commencer à se détendre. Si c'est l'hiver dans vos contrées, de préférence en compagnie d'une Piña Colada ou autre cocktail latino stéréotypé. Franks le mérite bien : ce qui démarque cet album, c'est sa conviction latine, dorée dans un hédonisme quasi licencieux. Underneath the Apple Tree, Jardin Botanico
... De quoi rendre attractif un chanteur dont la voix est si douce qu'elle lui vaut d'être relégué avec le jazz un peu honteux. A mon sens, il s'agit d'un rock, extrêmement laid-back, avec du swing mais pas réellement du jazz, ni surtout dans la veine molle. Le tempo latin et les percussions les plus sensuelles, telles le vibraphone, n'empêchent pas le saxophone de marquer une chanson Hideaway par exemple, où l'on est en territoire jazz pour le coup. Cependant même après avoir entendu la chanson titre, tellement feutrée, on rechigne encore à le comparer à des combos jazz propres sur eux ! C'est comme qualifier les Walker Brothers de simple groupe de pop sixties... C'est peut être encore son introspection folk (Living on the Inside) qui séduit.
Tiger in The Rain dissimule. Il s'offre à qui s'attarde. Car Franks est le preux détenteur d'un doctorat en Littérature Américaine. Ce qui lui permet de jouer, en demi teinte, l'homme compassé : « All these books upon your shelves/Did they teach you how to kill yourself/Not even Sigmung Freud/Can save you from the love you destroyed. » (When it's Over) Il n'est pas en reste du point de vue musical, puisqu'il a collaboré avec Ron Carter, Flora Purim, Carla Bley, Michael Brecker, Dean Parks, Steve Gadd, Kenny Barron, Larry Carlton, Ernie Watts, Bucky Pizzarelli, et beaucoup d'autres musiciens à découvrir. Tiger in the Rain crée un monde parallèle pour une Amérique vivant parfois dans un paysage gris de montagnes (l'Utah?), sans parler de villes laides (Los Angeles?), sans loisirs, c'est le parfait moment de détente après une dure journée de travail, surtout au vu de la nature du travail en question. Il apporte une élégance, un sens esthétique entre les critères duquel ont peut tous trouver une bonne raison d'écouter. La voix de Franks, si inoffensive et si peu menaçante, pourrait bien en détourner certains de son objectif : vous leurrer ou vous inciter à examiner de plus près son oeuvre.
Ainsi, ' le pays de Sampaku', contrée imaginaire dont il est question au début apparaît au premier abord un lieu voluptueux. Un endroit sauvage d'où le narrateur est avisé d'échapper, une 'femme aux yeux bruns' le prévenant que 'cette vie empoisonnée sera ta perte'. C'est la fin d'un voyage de jeune homme, pour devenir la percée, par petites touches, d'un gandin plus mûr à sa façon. A la façon de M Craft dans son album Blood Moon, on l'imagine nous mettre en garde, à nous rendre plus attentifs à la nature environnante, même lorsqu'elle semble invisible.
Chez Franks, les secrets ne sont pas seulement cachés dans le paysage, mais dans la langage aussi. 'Sanpaku' est un terme du chinois ancien, que l'on peut traduire par 'trois blancs'. Il se réfère à l’œil et la pupille humaine, et comment, selon le dicton, si le blanc des yeux est visible sou la pupille il s'agit d'un 'œil de sanpaku' qui est souvent le propre des drogués. Justement, le narrateur de la chanson a l'air sur le point, non seulement de se trouver, mais de mettre fin à ses jours après avoir mâché une plante hallucinogène... Depuis la pochette du tableau iconique du douanier Rousseau, le compositeur nous incite à chercher quelque chose d'imprécis mais de réel, et c'est peut être ce qui fait que les fans sont unanimes : Michael Franks relaxe aussi bien le corps que l'âme.

01. Sanpaku.
02. When it’s over.
03. Living on the inside.
04. Hideaway.
05. Jardin botanico.
06. Underneath the apple tree.
07. Tiger in the rain.
08. Satisfaction guaranteed.
09. Lifeline.


A écouter aussi : The Art of Tea (1975)

samedi 30 juin 2012

Crazy Horse & Neil Young



Le deuxième album solo de Neil Young, paru 4 mois après le premier, était presque entièrement un rejet de son précédent effort. De la country folk de ce premier album, les chansons était devenues plus rugueuses. De solo, Neil Young était devenu groupe ; Everybody Knows This is Nowhere (1969) marquait le début de sa collaboration avec le trio de Dany Whitten (guitare), Ralph Molina (batterie) et Billy Talbot (basse) que le canadien avait rescapé de leur groupe original, The Rockets (les formations homonymes ne manquent pas). C’est peut être par l’unique album (1968, réédité par Cherry Red) de cette formation condamnée à l’anonymat de Los Angeles qu’on peut commencer. Ou par le personnage de Dany Whitten (né en 1943), dont cet album rock psychédélique précoce prouvait les qualités d’auteur de chansons. Whitten est mort d’une overdose en 1972, l’année où Neil Young a explosé avec Harvest. Un site lui est dédié : http://www.dannyraywhitten.com, sur lequel ont peut lire sa biographie (numérisée) et écouter l’essentiel de sa discographie, pour remonter aux origines du Crazy Horse.

Le Crazy Horse se rebaptisa ainsi une fois signé leur contrat avec Neil Young. Un trio de chansons, aux paroles comme issues de fantasmes typiquement américains, se démarquèrent par leur fureur et leur grandeur : Cinnamon Girl, Down by The River et Cowgirl in the Sand. Everybody Knows This is Nowhere posa les bases d’une formule qui est restée inchangée 40 ans plus tard, alors que sort Americana (2012). Un album éponyme en 1971, Crazy Horse poursuit en parallèle de leur début de carrière avec Neil Young leur propre utopie de groupe, tandis que les trois membres qui forment le cœur du groupe sont rejoints par Ry Cooder à la steel guitar, Nils Lofgren ou Jack Nizsche, un important compositeur et arrangeurs. Ils enregistrent leur album le plus convaincant. Garage rock et lourdes influences country se marient parfaitement sur les morceaux entêtants Dance Dance Dance, I Don’t Want to Talk About It ou surtout Downtown. Dans la poésie de Whitten, la lune, les étoiles et les larmes sont des images souvent évoquées. « I got stung by the moonglow” (Hole in My Pocket) « Don't you be caught with a tear in your eye./Sure enough they'll be sellin' stuff/When the moon begins to rise.” (Downtown) Ou surtout “If I stand all alone, will the shadow hide the color of my heart/Blue for the tears, black for the nights we’re apart/And the stars don’t mean nothin to you, they're a mirror (I Don’t Want to Talk About It). L’aspect rustique de leur musique restera le principal charme du groupe.

Dany Whitten devint accro à l’héroïne au tournant des années 70, ce qui émoussa son désir de continuer avec le Crazy Horse. Pour l’aider, Neil Young (qui écrivit The Needle and the Damage Done en songeant à lui) lui proposa de les rejoindre en tournée. Mais son comportement erratique l’obligea à s’en débarrasser. Whitten fut bientôt retrouvé mort. La tournée qui s’ensuivit fut particulièrement débraillée et imbibée, mais Young continua d’écrire beaucoup de chansons puissantes et de les interpréter sur scène dans des concerts déroutants. Tonight’s the Night (dont la parution est délayée jusqu’en 1975 car il est jugé trop ardu) est le document de cette période en compagnie des membres restant du Crazy Horse, mêlant studio et concerts. Whitten chante encore sur Come on Baby Let’s go Downtown, enregistrée de son vivant. Les interprétations de World on a String, Albuquerque (« "starvin' to be alone/Independent from the scene that I've known" ) ou Speakin’ Out sont rendues plus bouleversantes par leurs défauts et leurs changements de tempo. La chanson titre est un hit d’un autre genre, avec ses chœurs éthyliques, et bien que crédité au seul Neil Young, la patte ‘garage’ du Crazy Horse est bien présente. Le groupe avait laissé leur public sur leur faim à la suite de leur très bon premier album, et il faut attendre 1978 pour avoir une suite à la hauteur, avec Crazy Moon. Le principal problème du ‘groupe’ est le changement incessant de personnel autour du batteur Molina et du bassiste Talbot. Celui-ci écrit aussi des chansons, mais il faudra attendre encore plus de 20 ans pour qu’il se lance en solo, dans les années 2000. Frank Sampedro, une nouvelle recrue, se révèle être un bon chanteur et un bon auteur de chansons. Dommage qu’au-delà des best-of il n’y ait plus eu de suite digne…

Les longues compositions de Young canalisent la ferveur musicale du Crazy Horse, que ce soit sur Cortez the Killer ou Like a Hurricane. On préfèrera les versions live de ces morceaux. Le concert est un domaine où le Crazy Horse a toujours excellé - la solidité de leur base basse/batterie leur permet des jams qui dépassent le quart d’heure sans faiblir. Mais Rust Never Sleeps (1979) est constitué de morceaux plus ramassés, culminant avec le poignant Hey, Hey, My , My (Into the Black), chanson qui fut rétrospectivement associée au suicide de Kurt Cobain puisqu’il en avait repris ces mots sur une note : « It’s better to burn out/ than to fade away ». Un autre disque de Young avec le Crazy Horse, Sleep With Angels, constituera un hommage retentissant à Cobain. Mais avant cet album, Ragged Glory (1990) aura une tonalité bien plus positive, revenant à un endroit ou « peace and love live there still » (Sur l’accrocheuse Mansion on the Hill). L’amour est au centre de presque toutes les chansons – Over and Over, White Line, Farmer John, Love to Burn... Plusieurs mauvais albums plus tard, c’est un retour plus convaincant pour le Crazy Horse, dans leur forme d’accompagnateurs. Homogène, parcouru de bonne mélodies et saturé de la guitare de Young, c’est le dernier grand album du Crazy Horse avec Neil Young jusqu’à ce jour. Il aura bientôt son pendant live définitif, Weld, 2 CD et 16 morceaux parmi les plus intenses du répertoire commun au groupe et à leur chanteur star, ponctués d’outros cataclysmiques dont les musiciens ressortiront à moitié sourds. Greendale (2003) et son histoire de meurtre dans une petite ville américaine divisera, malgré de bonne chansons.



dimanche 24 juin 2012

Gladiators




Le nom du trio vocal les Gladiators semble dériver d’une fascination pour la figure de l’esclave rebelle de la rome antique Spartacus. Leurs débuts sont liés à un succès des Ethiopians, Train To Skaville. La face B de ce célèbre morceau était You are the Girl, une chanson permettant à Albert Griffiths, qui allait devenir le charismatique leader des Gladiators, de gagner confiance en ses capacités d’auteur de chansons. Il les aimait très imagées, chargées de paraboles, capables de retracer l’histoire du reggae depuis ses origines.

Trio vocal composé de Griffiths, de Clinton Fearon et de Gallimore Sutherland ils firent leurs classes avec le producteur Coxsone Dodd - ils allaient rester maçons un moment, étant donné son principe de 20 dollars la chanson et pas de royalties. Le morceau Hello Carol (1968) fait partie de leur préhistoire, et c’est déjà un gros succès en Jamaïque. Roots Natty, Bongo Red, Jah Go Before Us et Mr. Baldwin suivent, et le trio passe même entre les mains de Lee Perry avant que l’affaire ne se termine en combat de coqs.

Virgin, à travers leur branche Front Line, poussa à partir du milieu des années 70 des artistes plus enclins à faire des singles, qui offraient une gratification immédiate dans leurs pays, à produire des albums destinés à une plus large distribution. L’intrusion d’un gros label est donc plutôt bénéfique pour le reggae, d’autant plus que les albums sont rendus de nouveau disponibles par Virgin après les années 2000 (avec leurs pochettes originales – mais sans notes et sans paroles). Les Mighy Diamonds ou les Abyssinians sont aussi concernés par ces rééditions.

Les Gladiators se montrèrent aussi productifs avec les albums qu’avec les singles. Ils réenregistrèrent beaucoup de hits pour ces albums qui sont parmi les grands classiques de la période. Encouragés par un premier disque redoutable, Trench Town Mix Up (1976), ils maintinrent le cap avec Proverbial Reggae (1978) et Naturality (1979). Une compilation, Dreadlocks the Time is Now (1990), ressemble 19 hits révélant la ferveur du groupe dans cette période. Musicalement, le trio se maintient dans une formule simple ; les rythmes lancinants tirent parfois sur le dub, l’apport des guitares est minimaliste il n’y a pas ou peu de cuivres. La présence inattendue d’un harmonica dans plusieurs morceaux de l’album Sweet so Till (1980) laisse penser que Griffiths avait apprécié les bandes originales d’Ennio Moricone pour Sergio Leone.

mercredi 13 juin 2012

Culture



VOL 2 : ROOTS REGGAE
Introduction
Les rythmes du rock steady se sont ralentis, la basse est devenue proéminente. Les versions instrumentales, le dub et les DJs sont les nouveaux visages du reggae. Les artistes solo, nouveaux venus ou héros de l’époque du ska aillant évolué hors de leurs formations d’origine, sont nombreux à sortir d’excellents albums. Le reggae s’est imposé en Europe, en Angleterre en particulier. Ce n’est qu’au début des années 1980 que la reconnaissance mondiale va suivre. Juste avant cela, les années 77, 78, 79 sont propices aux plus incroyables séries de disques de la part de groupes à la maîtrise et à la vision impressionnantes. Souvent amenés par des auteurs et chanteurs charismatiques, les meilleurs trios sont ceux qui embrassent la ‘culture’ locale, presque une trinité – le Rastafarisme, l’appel à la paix politique et à la renaissance sociale, l’environnement et le mode de vie à travers la culture du chanvre (cannabis) et sa consommation.

Le Rastafarisme est une déclaration d’appartenance par laquelle vient la liberté. Pour être libre, il faut avoir un héritage à défendre, des valeurs communes qui transcendent les réalités économiques, l’égoïsme, l’isolement, les difficultés quotidiennes. La star internationale Alpha Blondy reconnaît un jour : « j’ai choisi le reggae parce que les Jamaïcains sont plus africains que les noirs Américains », évoquant le lien privilégié qui réunit la petite île et le cœur du grand continent – le Ghana, l’Ethiopie. Le peuple de Jah (Dieu) est pourtant sans frontières. Son utopie est de créer un grand mouvement fasse progresser tout un peuple comme un seul homme, et la musique entraînante, dansante, excitante sert à démontrer que la révolution vient du cœur autant que de l’esprit. Le reggae est une musique du cœur ; c’est une musique parfois amusante, pleine d’humour, mais surtout de tendresse et de mélancolie. Quand reverrai-je cette terre que mes ancêtres ont laissée derrière moi ? Quand verrai-je mes désirs de révolution se propager dans les cours des maisons du ghetto de Kingston, Trench Town, et jusque sur la place publique ? Le reggae tente de réconcilier les conflits et de passer outre les guerres froides ; le symbole le plus fort, c’est lorsque Bob Marley réunit deux opposants politiques lors d’un grand concert pour la paix (avant de subir une tentative d’assassinat). C’est aussi Peter Tosh avec Equal Rights en 1977. Rien à faire, l’île est scindée en deux, en partie à cause de l’influence américaine écrasante.

L’année précédente, le même a déjà secoué avec Legalize It, touchant à un problème très sensible : l’herbe. C’est d’épanouissement et d’espace vital qu’il est question. Pour en rester au pur pragmatisme, la fumette rend plus supportable les barreaux de la pauvreté. Poser dans un champ de chanvre en train de fumer demande un peu de courage, quand être pris en possession de joint peut condamner à 18 mois de prison. Culture fait la même chose avec International Herb (1979), mais ils sont trois sur la pochette. U Roy émerge d’un nuage de fumée sur celle de Dread i a Babylon (1975), l’un de ses chefs-d’œuvre. La culture et la consommation de la plante est une affaire de territoire ; et l’on sait que partout où l’on revendique du territoire pour en faire quelque chose culturel il y a toujours quelqu’un pour le convoiter à des fins moins ‘culturelles’.

Culture

Juste à gauche du fameux visuel de pochette sur lequel Joseph Hill, Albert Walker et Roy Dayes sont en pleine séance de fumette devant un buisson touffu de chanvre, une série de drapeaux : le Japon, les États-Unis, l’Angleterre, la Chine ou le Brésil. En 1979, le reggae est l’un des genres musicaux les plus influents au monde, inspirant des stars internationales. Pourtant, des formations comme Culture (d’abord baptisés The African Disciples) rappellent que ce n’est pas un genre musical générique hérité d’un seul moule, mais une musique étroitement liée à l’identité du groupe qui l’enregistre.

Chacun cultivait sa singularité, spirituelle, politique, musicale. Ceux qui réussissaient le mieux étaient les plus persévérants et solides, souvent amenés par un leader téméraire. L’auteur et chanteur charismatique de Culture, Joseph Hill en faisait partie. Sa voix puissante est légèrement voilée est un élément clef de Culture, soutenue parmi les harmonies de ses coéquipiers Roy Dayes et Albert Walker par l’invention de gimmicks mélodiques puissants et cuivrés, et des rythmiques assez rapides et versatiles. Joseph Hill n’a abandonné sa carrière qu’en 2006 ; en plein concert, il s’écroule sur scène et meurt.

Après Bob Marley, le mieux qui puisse vous arriver dans votre découverte du roots reggae, est d’ouvrir le boitier jaune vif de Two Sevens Clash (1977), avec la photo d’un trio vocal à contre-jour sur la pochette. A l’intérieur, le CD arbore fièrement le label de Joe Gibbs, apparemment imprimé directement depuis un vieux 45 tours. Joe Gibbs est un autre producteur de légende. Comme les meilleurs artistes de l’ère roots, son influence était due à sa persévérance ; il produisit des séries de singles et d’albums redoutables.

Two Sevens Clash emprunte son nom à une prophétie qui prévoit l’apocalypse lorsque les chiffres 7 se rencontreront, le 7 juillet 1977. Le reggae n’était jamais plus puissant qu’en empruntant aux prophéties, la chanson-titre s’exécutant en rappelant celles de Marcus Garvey. Pour les véritables croyants, la fin du monde n’apporte que la délivrance et la promesse de rejoindre le sein du royaume de Jah. L’album eut un tel succès qu’à la fameuse date, nombreux furent ceux qui restèrent enfermés chez eux.

Two Sevens Clash est un superbe mélange de styles et de sons. Les interjections, parfois électroniques, les guitares très présentes soulignent l’intensité fervente de Joseph Hill. Hormis le morceau-titre, les point forts sont See Them a Come, Natty Dread Take Over ou Get Ready To Ride the Lion To Zion.

Culture se maintint en forme avec Harder Than The Rest (1978) , Cumbolo (1978) et International Herb (1979). C’est la meilleure période de leur carrière. Ces albums ont été réédités et sont faciles à trouver.

dimanche 26 juin 2011

Bob Marley - Dernière croisade (1ère partie)


Décembre 1976, deux hommes armés font irruption en voiture dans la propriété de Bob Marley au 59, Hope Road à Kingston, et le blessent, ainsi que sa femme Rita et son manager, Don Taylor. Ce, juste avant un concert que Marley avait organisé et baptisé de façon optimiste Smile Jamaïca. Ces menaces apparemment politiques – son concert avait été récupéré avec des intentions de communication politique par un parti influent de l’île, le PNP - n’empêchèrent pas la star de monter sur scène, malgré les bandages et la douleur. Directement après le spectacle, cependant, il partit accompagné de son groupe de musiciens, les Wailers, passer noël aux Bahamas avant de gagner Londres.
Marley avait été profondément déçu de voir la Jamaïque se retourner contre lui – les raisons de l’attentat ne seraient jamais vraiment élucidées -, et les politiques tenter de détourner sa parole voulue universelle pour leurs intérêts. Cependant, s’il passera les mois suivants à enregistrer des albums moins engagés – et qui resteront ses plus célèbres - Exodus (1977 - meilleur album du XX ème siècle selon Time Magazine) et Kaya (1978), il ne cessera pour autant d’être concerné, préparant bientôt en « citoyen de l’univers » les derniers manifestes de sa vie. Une fin de carrière jalonnée par de nombreux actes de courage. Selon ses proches, Marley n’avait jamais eu peur pour sa vie ; la détermination spirituelle supplanta les menaces faites à son corps par l’intrigue et la maladie.

Esprit d’équipe

Leur vie au Royaume Uni dès 1977 représenta un gros avantage pour Bob Marley et les Wailers ; ils restaient ne se dispersaient plus et leur cohésion atteignit son paroxysme. Etant donné sa célébrité et sa fortune, Marley n’aurait pu continuer d’enregistrer dans de bonnes conditions alors même qu’à Kingston, de plus en plus de personnes inconnues de lui s’arrogeraient le droit de venir le trouver pour lui parler de leurs problèmes et lui demander de l’argent, comme cela était de coutume à la Jamaïque - où un tel personnage était vu comme un chef de gang autant que comme un distributeur de billets. De nature très généreuse, Marley continua de donner largement à ceux qui ne lui demandaient un fois à Londres.

Marley montra au cœur de l’enregistrement d’Exodus une foi indéfectible en son groupe, persuadés qu’ils étaient ensemble – lui, les I Threes (trio de choristes féminines comprenant sa femme Rita), Ashton « Family Man » Barrett à la basse, Carlton « Carlie » Barrett à la batterie, Junior Marvin à la guitare (l’un des Wailers emblématiques, Al Anderson, ayant momentanément quitté le groupe), etc. – plus forts que la somme de leur composantes. Cet esprit d’équipe lui permettra d’enregistrer jusqu’à la fin de sa carrière les disques d’un groupe plein et entier. En outre, pour ajouter à l’amélioration des conditions de création de Marley, l’influence de l’industrie du disque était beaucoup moins néfaste à Londres qu’à Kingston, où une chose comme les droits d’auteur n’existait tout simplement pas et où les musiciens se volaient sans scrupules les succès et le répertoire. Au milieu d’une scène reggae anglaise en plein essor, Marley et les Wailers s’en inspirèrent, en proposant un son plus mélodieux et serein que jamais. Kaya fut d’ailleurs relativement mal accueilli : les critiques se mirent à regretter l’époque engagée de Catch a Fire (1973).

Au milieu des années 1970, le football n’était pas un sport à la mode en Angleterre ; il demeurait largement celui de la classe ouvrière. C’était, pour Marley, une activité quasi-transcendantale qui venait juste après la musique, pratiquée partout où il le pouvait. « Marley ne pensait qu’au foot, racontera Al Anderson. C’était son jeu d’échecs à lui. » Un match fut même organisé à Battersea Park pour opposer l’équipe des Wailers à celle d’Island Records. « Ils étaient si bons qu’on avait l’impression d’affronter le Brésil, se souvient Trevier Wyatt, membre de l’équipe d’Island. Bob avait tous les talents. Une fois qu’il tenait le ballon, il n’y avait plus moyen de le lui reprendre ». John Knowles, alors commercial chez Island puis manager de Chris Réa, a un souvenir particulier : « Appuyé contre le poteau de but après avoir marqué, il fumait un joint ». La ganja était, sans surprise, consommée généreusement au sein du groupe.
L’amour de Marley pour le football allait bientôt avoir des conséquences fatales. Quelques temps auparavant, lors d’une partie à TrenchTown, il s’était blessé au gros orteil. Sa blessure s’était aggravée lors d’une partie ultérieure, et sans traitement – Marley était alors en conbcert dans le monde entier pour défendre Exodus – il fut diagnostiqué à son retour avec un cancer de la peau. Une tournée américaine fut annulée. Sans le savoir, Marley n’avait pas beaucoup plus de deux années avant que son cancer ne se généralise et qu’il trouve la mort.

Le plus beau chant

Huit mois après le diagnostic et alors qu’Exodus et Kaya avaient atteint le zénith de leur succès, en mars 1978, Marley rentra en Jamaïque. Il fut accueilli par des hordes de fans à l’aéroport. Le pays notoirement instable venait y trouver, davantage qu’une star mondiale – Marley était devenu le plus célèbre Jamaïcain de tous les temps – l’homme qui, espéraient t-ils, les sauverait. Il était peu à peu devenu l’ambassadeur d’une culture reggae valorisant la liberté d’entreprendre et véhiculant un espoir capable de faire oublier à la population la misère et le chômage qui étaient leur quotidien. The Harder They Come, le film tourné en 1972 avec Jimmy Cliff dans le rôle principal, donnait le sens social d’un système simple et implacable qui permettait dans les années 70 de continuer à vivre à Kingston : entreprendre une carrière dans la musique…ou comme trafiquant de drogue.
La guerre entre les deux partis politiques de l’île avait mené à une recrudescence de violence qui n’avait pas d’autre issue qu’un traité de paix. Toujours optimiste, Marley accepta à son retour l’idée d’une « concert de la paix » qui viendrait sceller cet acte et redonner foi aux habitants de l’île, sur laquelle étaient à présent braqués les yeux d’une bonne partie du monde. Il profita de son retour pour créer le label Tuff Gong et des studios dans sa maison de Hope Road.

Un confident de Marley, Neville Garrick, était alors au courant du prochain mouvement de l’artiste. « Il savait que lorsque il les aurait ferrés il pourrait leur donner Survival, qui a été le plus politique, pour manque d’un meilleur mot, et militant de ses albums. C’était le moment de délivrer un message ». L’idée de Marley était de réaliser, non pas un album, mais une trilogie engagée qui reprendrait tous les grands thèmes de sa carrière ; se donner les moyens d’être soi-même, garder foi en l’unité de tous les peuples de la terre, en dépit des différences et des conflits, célébrer la forte présence du dieu Jah et comprendre le mode de vie Rastafari (encore aujourd’hui largement obscur pour les occidentaux), rappeler l’existence d’une terre promise, en Afrique – Marley était inspiré en cela par le Noir Américain Marcus Garvey -, valoriser l’humanisme comme valeur transcendant la politique. Et surtout, raconter les évènements qui se déroulaient au moment même où il enregistrait sa musique. Il mit d’abord en boîte un single en compagnie du célèbre producteur Lee scratch Perry, Blackman Redemption/Rastaman Live Up !, avant d’envisager la sortie de l’album qui devait s’appeler Black Survival. Sous l’influence de Garrick, il en fut autrement; il craignait trop que les gens pensent qu’il s’agissait d’un album destiné au public Noir (?) et ils décidèrent de remplacer le mot « black » par un message visuel plus fort encore ; figurer sur la jaquette du disque les drapeaux de pays indépendants d’Afrique.

Contrairement à ses autres albums, Survival (dont le titre et l’un des morceaux, Ambush in the Night, peuvent être vus comme une allusion à la tentative d’assassinat dont Marley a été l’objet) n’avait pas d’accroche romantique, et la force militante de Marley s’y exprimait en plein tandis que l’économie Jamaïcaine était plus mauvaise que jamais. A ceux qui quittaient le pays pour échapper à leur condition, Marley répondit sur So Much Trouble in the World: « Vous pensez avoir trouvé la solution/mais ce n’est qu’une nouvelle illusion. » En même temps qu’il quittait l’île, le peuple Jamaïcain désertait sa culture et son identité – ces deux valeurs au centre de Survival. Chanson après chanson – Babylon System (« Nous refusons d’être ce que vous voulez que nous soyons ») Top Rankin (« Tout ce qu’ils veulent c’est que l’on continue à s’entre-tuer »), l’album prenait la forme d’une leçon d’histoire et prêchait l’unité et la force contre l’oppression. Même si le débat était spirituel plutôt que physique, Marley aurait fait à cette époque le leader d’une puissante guérilla. « Je ne suis pas un homme de guerre, mais si je dois prendre les armes, je les prendrai car je dois me défendre. »

Survival était le meilleur moyen de défense pour l’artiste qui s’était senti trahi jusque dans ses pensées – l’optimisme et la paix étant depuis toujours les valeurs dont la protection demandait le plus de témérité. L’album parut en octobre – son pan-Africanisme fut remarqué (la chanson Zimbabwe devint l’hymne des forces armées du pays Africain, et 1980 vit Marley donner un concert à l’occasion de la stabilisation de la situation dans le pays), il symbolisait l’importance qu’avait prises les questions politiques dans la vie de l’artiste, dont les lectures étaient allées de la Bible et de Marcus Garvey à Malcom X et Angela Davis.
Chris Bohn, de Melody Maker, décrivit l’album « emprunt d’une passion renforcée par une analyse raisonnée et le plus beau chant que j’ai entendu depuis longtemps ».
Survival fut ainsi accueilli comme un retour au combat. Comme le notera Lloyd Bradley dans un texte contant l’histoire de l’enregistrement d’Exodus, Marley « avait réussi avec pour seule arme la volonté inébranlable de se rendre utile, le sentiment de ce qui peut être accompli si on aborde les vrais problèmes avec logique et compassion, sans se soucier des manifestes politiques. » A l’heure de la célébrité, son art n’était en rien transfiguré, contrairement à ce qui avait été craint à la sortie de Kaya.

L’année 1979 vit la renommée de Marley à son apogée en Jamaïque. Il profita du festival Reggae Sunsplash pour remuer le couteau dans la plaie ; interpréter Ambush in the Night était clairement le moyen de dénoncer des agressions dont il avait été victime de la part des mêmes personnes qui le considéraient comme un héros. « All guns aiming at me… They opened fire on me… » A ce moment, les armes affluaient plus que jamais vers Kingston, les combats de rue redoublaient d’intensité et le gouvernement avait quasiment abandonné tout espoir d’instaurer la paix individuelle que prônait Bob Marley. 

Survival
 
Parution Octobre 1978
Label : Island Records
Genre : reggae
A écouter : Top Rankin, Zimbabwe, Babylon System, One Drop
 
8/10
Qualités : Communicatif, engagé, lucide


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lundi 7 février 2011

{archive} Professor Longhair - Crawfish Fiesta (1980)


Parution : 1979
Label : Alligator Records
Genre : Boogie-Woogie, Calypso, Ragtime, Rythm & Blues
A écouter : Big Chief, You’re Driving me Crazy, Red Beans, Bald Head, Crawfish Fiesta
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Qualités : frais, groovy, dansant, humour

Bruce Iglauer, le président d’Alligator Records, évoque avec un attachement certain l’enregistrement de Crawfish Fiesta (1979), le l’ultime album du pianiste mythique de la Nouvelle-Orleans.  « J’étais au téléphone avec le manager de Professor Longhair, et j’ai mentionné mon envie d’enregistrer ‘Fess pour Alligator. J’adorais son style de rhumba-blues New-Orleanais  excentrique et  sa voix sauvage, et il était un de mes musiciens favoris. Je me suis envolé pour la Nouvelle-Orléans et j’ai écouté les masters de ses vieux hits ainsi que de quelques standards R&B de la Crescent City. J’ai fait une offre, et, à mon grand étonnement, elle a été acceptée. Entouré d’amis et se retrouvant dans une situation où il était complètement responsable de ce qu’il faisait, sans doute pour la première fois de sa carrière, Professor Longhair s’est présenté chez Alligator avec, peut-être, le meilleur disque de sa carrière et l’un des meilleurs que le label ait jamais sorti. » La scène s’est déroulée en 1979. Il avait enregistré une flopée de titres mais Crawfish Fiesta était son seul disque complet. « Il n’avait jamais été autant satisfait avec quoi que ce soit d’autre qu’il ait enregistré », raconte Andy Kaslow, qui coproduisit les sessions. « Tout fut parfait. Il avait hâte que le disque sorte ». Malheureusement, avant cette date, Longhair, fragilisé, mourrait de problèmes cardiaques à l’âge de 62 ans.
Crawfish Fiesta se démarque des autres enregistrements par la qualité de ses arrangements de sa production digne. Mais plus encore, c’est la sensation que Longhair, guidé par l’esprit supérieur de l’euphorie et du jeu, n’a rien perdu de son mordant et peut encore rivaliser de génie et de personnalité avec tous ceux qui sont arrivés après lui, tout en interprétant ses propres titres. Crawfish Fiesta est encore un nouveau départ ; un processus non seulement lié à son retour en forme quelques mois auparavant, mais à la tradition musicale du cru qui veut que les chansons plébiscitées continuent d’évoluer au travers d’enregistrements ultérieurs, comme l’a fait Mac Rebennack (ici producteur associé et guitariste) avec Dr John’s Gumbo (1972) par exemple. S’il manque sur Crawfish Fiesta quelques-uns des ses grands succès, on y retrouve une version irrésistible de Bald Head, le premier morceau qu’il ait jamais enregistré en 1949 – et celui qui a le mieux marché - à la fin des années 40.
Un bon disque de Professor Longhair, c’est le piano qui prend vie sous son jeu d’alchimiste, dans un style rythmé et chaloupé. Sa voix oscille entre plainte fêlée couplée d’un ton de crooner séduisant, ou la meilleure imitation qu’il puisse en faire ; ambiance dansante ininterrompue de bout en bout dans des rythmes originaux (Her Mind is Gone). La place du piano est prépondérante ; c’est l’âme de la musique de Longhair, et sur Crawfish Fiesta le concept est poussé jusqu’au final – le morceau-titre est une véritable petit étude de fête, un joyau et l’épitaphe d’une carrière très personnelle. Longhair a toujours cette inclination à se mettre dans la peau du public qu’il va distraire. Les textes sont largement à la hauteur : « I remember when i got married/I tried to settle down/but the women that I took for my wife/she took me for a clown” sur Her Mind is Gone.
Il donne le maximum, et dans des conditions dignes d’un grand chef. Maître de cérémonie, clairement à l’honneur sur Crawfish Fiesta, il parvient en douze titres remarquablement reconstruits à couvrir l’ensemble de ce à quoi il a prétendu sans le chercher au cours de sa carrière. C’est un aboutissement, en toute simplicité.  On commence avec l’excellente nouvelle version de Big Chief, l’un de ses morceaux favoris, sur lequel il est accompagné de Earl King (à l’origine du morceau) et de Dr John. En concert, c’est presque huit minutes de boogie à quatre mains. Longhair introduit seul une poignée de titres, dévoilant plus clairement ses intentions à ce que les titres prennent vie ; You’re Driving me Crazy,  It’s the Wee Wee Hours ou Red Beans ont le coup d’envoi dans les cordes. A partir de là, vingt ans ont passé mais le boogie est toujours bondissant et frais de bout en bout, jusqu’à ce Whole Whotta Lovin’ dont la voix délirante nous ramène au début du parcours de Longhair.

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