“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Folk (118) Pop (88) Rock (81) Rock alternatif (78) Americana (72) indie rock (69) Folk-Rock (65) Blues (51) Country (42) Psychédélique (39) Soul (39) Rythm and blues (32) Alt-Folk (31) Expérimental (30) orchestral (29) Garage Rock (26) Synth-pop (25) Noise Rock (23) Rock progressif (20) Funk (19) Métal (17) Psych-Rock (16) Jazz (15) Atmosphérique (14) Auteur (14) post-punk (14) Dream Folk (13) Electro (13) Punk (13) World music (13) acid folk (13) shoegaze (13) Lo-Fi (12) reggae (12) Post-rock (11) Dance-rock (10) Stoner Rock (10) Indie folk (9) folk rural (9) hip-hop (9) rock n' roll (9) Folk urbain (8) Grunge (8) Rock New-Yorkais (8) avant-pop (8) Bluegrass (7) Surréalisme (7) instrumental (7) Post-core (6) Dub (5) krautrock (3) spoken word (2)

Trip Tips - Fanzine musical !

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mercredi 4 mai 2016

{archive} SCOTT FAGAN - South Atlantic Blues (1968)



OOOO
poignant, original, sensible
Rythm and Blues, pop, soul, world music

Scott Fagan porte aujourd’hui dans sa chair le témoignage d'une vie paisible vécue avec l'intensité d'un ogre doux. Su l'une des photos qui illustrent le livret de cette réédition, on le voit avec sa femme Patricia dans les îles Vierges, abandonné dans la contemplation inquiète du ciel tandis qu'il gratte sa guitare, confortablement installé dans une chaise à bascule. Plusieurs chansons sur l'album - In My Head, Nickels and Dimes, The Carnival is Ended, Nothing But Love... évoquent leur vie commune dans l'exotisme et l'appréhension.
Il y a ces deux éléments chez Fagan ; à la fois la plénitude, et la sensation d'un monde évanescent, au bord de la folie, dont il faut tout faire pour éviter que les éléments éclatent en morceaux. La détermination, le refus de s'abandonner aux lois du commerce tout en étant jamais plus inspiré qu'une bouteille de Coca-Cola en main. Tenement Hall, la chanson dramatique qui ouvre la face B de cet album, ou la chanson titre, retranscrivent avec une candeur puissante la tragédie de sa famille, poussée en proie à l'alcoolisme et à la main mise si peu culturelle exercée par la nation maîtresse – les États-Unis. « Ma mission état de sauver les miens en gagnant des millions, tout en défiant le système et changer radicalement le monde en même temps. » confie t-il avec amusement dans un récit publié dans le livret de l'album.
Scott Fagan a trouvé une échappatoire dans la musique, et sa voix puissante parfois se force, ce qui ajoute à l'impact de l'album. On trouve aussi une chanson écrite en 1965 en collaboration avec Mort Shuman (à qui l'on doit la traduction des paroles de Jacques Brel utilisées par Scott Walker), Crystal Ball. Avec Mort Shuman et Doc Pomus, Scott Fagan collabore sur une chanson voluptueuse pour Irma Thomas, la célèbre chanteuse de la Nouvelle Orléans. On suggère au songwriter, en effet, qu'il s'essaie, comme Laura Nyro ou Bob Dylan, à écrire des chansons pour les autres. Mais, comme pour David Bowie, la nature trop personnelle – ou trop atypique – de ses chansons le maintiendra à l'écart du music business.

Il aura ses propres triomphes – une comédie musicale à Broadway, mais disparaîtra par la suite, restant en deçà de ce que ses talents de songwriter taillés pour New York et la Tin Pan Alley auraient du lui donner, dans le sillage des Mamas and the Papas ou de son chanteur préféré, Ben E. King. Son talent, sur mesure pour l'innocence et l'engagement des sixties, se heurtera aux maisons de disques, fatiguées de le voir fustiger le business. South Atlantic Blues contient des sons qui le relient aux cultures de toutes les caraïbes, des sons reggae et calypso, comme se merveilleux steel drum sur The Carnival is Ended, ou les décharges de cuivres qui ne seraient pas déplacées sur une production jamaïcaine de Clément Coxone Dodd (Nickels and Dimes). Et ce, même si sa forme et l'extraordinaire présence de Fagan a pu évoquer, pour certains, David Bowie ou Scott Walker, au point qu'un malencontreux sticker le vende ainsi. Il n'est pas question de comparer ce chanteur à l'âme caribéenne à l'anglais Bowie. Les clichés du jeune homme en studio feraient si facilement oublier que Fagan a sa propre histoire, et que son destin est lié aux caraïbes, à sa marginalisation artistique.
Jusqu'au final Madame-Mademoiselle, ce sont les histoires familiales et leur empreinte idyllique laissée sur Fagan, qui sont en lutte contre la rancoeur qu'il cherche à incarner. «Mon arrière grand-père était un navigateur de Marseille, qui a fini par travailler comme jardinier dans un couvent de la Nouvelle-Orléans. Il est tombé amoureux d'une nonne Irlandaise, et il sont partis pour Hell's Kitchen (un quartier de New York) tous les deux, où ils ont ouvert un magasin de bonbons et eu huit enfants. J'avais Marseille en tête en écrivant Madame-Mademoiselle. » Ce n'est encore qu'un au revoir : un autre album très attachant, Manny Sunny Places, paraîtra en 1975.


A écouter aussi :

Ben E. King, What is Soul ?

Larry Groce, The Wheat Lies Low

Tim Hardin, Bird on a Wire

Darrel Banks – I'm The One Who Loves You

The Drifters

Terry Callier

Bobby Darin

Irma Thomas

Arthur Alexander



http://lightintheattic.net/releases/2079-south-atlantic-blues

samedi 2 avril 2016

BADLAND REVIVAL - Sons of July (2016)





O
entraînant, varié, groovy
Rock, rythm and blues, pop


Certains groupes et artistes cherchent de nouveau le genre de virilité rythm and blues sensible issue des années cinquante, comme Marlon Williams ou JD McPherson l'ont fait à leur façon. Cet album très américain est 100 % 'Do it Yourself', ne s’embarrassant d'aucune autre promotion que celle réseaux sociaux. Les membres du groupe ont magnifiquement retranscrit le plaisir qu'il y a à vivre au soleil, à Orlando, Floride, dans le sud des Etats Unis, avant de se soucier de tagger leurs propres noms et pas seulement celui de leur groupe : Badland Revival. Ils ont eu la bonne idée de s'affilier au style swamp pop/rock, la musique Louisianaise faite de boogie, de country, de rock, de blues. Cette affirmation de leur style permet de les démarquer d'une armada d'artistes. Certes, il n'y a pas d'accordéon, pour le côté Cajun, mais l'accent du sud est bien là. Il se traduit par une insouciance particulière. Slow Down ou French Girls, des démos qui n'ont pas été enregistrées pour l'album, montraient cette facette du groupe, reléguée parla suite au second plan, au profit d'une attitude plus triomphante et abrasive marquant un rupture avec beaucoup des choses mollassonnes passant à la radio américaine.

Avant tout, il s'agit dans cet album de décrire l'attachement qu'on a à ses amis et à l'endroit où on vit. Ce que cinq garçons font rarement, de nos jours, avec autant de talent que ce groupe là. Au sortir de cet album très soigné, le quintet Badland Revival apparaît détendu, et cela paie : quel que soit les gueules variées que prennent leurs chansons, l'emphase est mise sur l'attitude décontractée, qui valorise les paroles au parfum authentique et la simplicité communicative. Après deux grosses chansons de rock échevelé, Foggy (Little One) joue le premier revirement, sous forme d'une ballade country. Mr Hawai encapsule leur envie de s'amuser : Come, on, springtime is here... » Son refrain en faisait le tube idéal de l'été 2015, avec une adresse pour saluer l'héritage pop/rock britannique. Cette musique ensoleillée n'attend que de conquérir un nouveau public qui ait le désir de s'abandonner. Plus loin, le glockenspiel et les maracas donnent son charme à Fact is Fiction, rapprochant le groupe d'un indie rock à la Moldy Peaches. Five Point Blues donne à l'aspect laid back de l'ensemble plus d'élégance, de simples sifflements venant servir de contrepoints aux couplets. « Let me change your mind »...
 Même si on y revient pour la folle Live Slow – Die Whenever, Bandlad Revival, finit toujours par nous changer en douceur. Le sourire sur le visage du chantur Pour appuyer le côté facile de l'album, l'essence même de ce Badland Revival est même explorée dans la chanson titre, à la fin, qui s'appelle, dans un souci de clarté supplémentaire, 'Self Titled'.




jeudi 10 mars 2016

HAZMAT MODINE - Extra-Deluxe Supreme (2016)






O
vintage, varié, funky
Rythm and blues, rocksteady


Le combo New Yorkais autour de l'harmonisciste Wade Shuman est de retour avec son troisième album, en fanfare ? Non, c'est plutôt discrètement que le groupe excentrique de neuf musiciens revient ! Et c'est une longue attente depuis Cicadia (2011), leur excellent album où leur blues s'affirmait encore plus brûlant et mugissant. Des genres plus traditionnels traversent cet album élégant, dont le principal attrait, après l'intensité et la variété de Cicadia, est le charme. Le titre et la pochette ramènent son aspect vintage, et des chansons comme Whiskey Bird s'essaient à une simplicité qui valorise l'harmonie sur la surenchère passée. La poésie décalée de Shuman, aussi intéressant parolier que musicien, nous plonge dans un univers fait pour affecter et attacher. La musique reste pour lui la maladie de l'âme, et il profite de moments d'accalmie pour nous plonger dans cette boite musique, dans cette fabrique si humaine qui allie la musique et les douleurs intimes (Arcadia (Coffee, Salt and Lace).


Le large éventail de cuivres, du tuba la trompette, permet au groupe d'offrir un éclectisme parfaitement intégré à leu personnalité, en particulier des éléments de Klezmer de rocksteaddy Jamaïcain (Moving Stones) et de rythm and blues de la Nouvelle-Orléans. Le cap semble plus que jamais mis vers le sud des Etats-Unis, une évolution logique pour un groupe chassant le multiculturalisme comme un graal. On a même droit à une flûte de pan sur Your Sister ! Pour qui aime la musique traditionnelle accrocheuse, ils réussissent à réunir tout ce qu'on pourrait en attendre, avec ce zeste de folie qui a fait de Wade Shuman une personnalité et de sa musique un havre décontracté.

dimanche 31 janvier 2016

RACHEL DREW & THE BITTER ROOTS - Under The Sun (2016)





O

frais, vintage, soigné
Rythm & blues, soul, pop


Comme la pochette le laisse présager, il va y avoir très peu d'artifices sur cet album de soul et de ballades à la forte résonnante. Quelques musiciens très talentueux de Chicago entourent une jeune songwriter, trouvant l'énergie de les réunir après avoir eu celle d'écrire des centaines de chansons, depuis ses débuts en 2008. L'évidence, la vivacité, la langueur de leurs mélodies, basées sur une guitare discrète mais parfaite et un piano Rhodes évoquant les productions du label Stax, tout est fait pour porter l'attention sur ce que Rachel Drew véhicule comme originalité discrète, audaces mesurées qui donnent, au bout, un disque touchant, dynamique et frais. On assiste à une maturité acquise en milieu naturel, Rachel Drew étant issue d'une famille de musiciens. C'est l'album d'une jeune artiste dont les chansons à la fois graves et légères pourront être réinterprétées, à l'aune de ce qu'elle vivra maintenant que sa carrière musicale a irrévocablement gagné le cœur de son existence. Elles prennent à chaque écoute plus d'emphase, mais Drew ne devrait pas les laisser l'affecter : elle a déjà des douzaines d'autres textes à mettre en musique.



https://soundcloud.com/rachel-drew/sets/first-3-tracks-of-14-on-rachel

mercredi 18 novembre 2015

Article - GALACTIC & JJ GREY (2015)




Galactic

OO
groovy, funky, communicatif
Rythm and blues, modern R&B, funk

JJ Grey

OO
groovy, funky, communicatif
Blues rock, funk, soul, country rock


Au premier abord, la musique de JJ Grey est une soul musclée avec un goût prononcé de revenez-y. Mais plongez-vous un peu plus dedans et prenez plaisir au talent de raconteur d'histoires du guitariste et compositeur de Jacksonville, en Floride. Terre changeante au carrefour de plusieurs mondes, et surtout au bord de l'océan, la Floride a son compte de surfeurs quinquagénaires, sans doute, mais peu nombreux sont ceux qui, une fois sortis de l'eau, rejoignent le studio d'enregistrement pour produire une musique qui irradie la joie et la communion et s'exporte si bien à l'international. Le crédo de JJ Grey, tel qu'il l'a donné dans une riche interview publiée par la magazine Soul Bag en avril 2015 : « Chanter comme Otis Redding, jouer comme Jimmy reed, et écrire comme Bill Withers, sans oublier un peu de Georges Jones! » L'enthousiasme de Grey est contagieux. C'est qu'il sait quels extraordinaires moments musicaux l’attendent encore, comme celui qui l'a réuni avec Galactic, un grand groupe et l'un des meilleurs ambassadeurs de la musique de la Nouvelle Orléans, neuf heures de voiture à l'ouest de Jacksonville. Une occasion de partager ce qui réunit de tels artistes : le goût du son live, des tons boisés du fait maison et de la chaleur humaine. 

Galactic s'inscrit dans une continuité qui lui offre tous les mérites. Bien que l'hyperactif batteur Stanton Moore soit le porte parole du groupe, les cinq musiciens originels de 1994 sont toujours ceux qui font le groupe en 2015, plus de vingt ans plus tard. Cette performance à elle seule est un indice de leur osmose et de leur cohésion. On retrouve dans le son de Galactic tout ce qu'il y a de typiquement typiquement néo-orléanais, les rythmes de second line, plein de groove, un croisement d'influences à la fois musclé et souple, moderne et traditionnel, tour à tour dansant et communicatif en diable. Interroger l'un d'entre eux, c'est faire parler tout le groupe à travers lui. Démonstration avec Robert 'Rob' Mercurio, le bassiste, interviewé sur le website Jambase. « Jeff [Raines], notre guitariste, et moi, nous avons grandi ensemble. Nous sommes allés au collège [à la Nouvelle Orléans] en même temps quand nous avions 17 ans. Pendant le collège, nous avons rencontré plusieurs musiciens dont certains deviendraient membres du groupe. Vers 1994, nous nous étions stabilisés tels que nous sommes aujourd’hui, avec Rich Vogel [claviériste], Stanton Moore et Ben Ellman [saxophone]. » L'envie de former un groupe s'est manifestée naturellement, Mercurio et les autres aillant eu pour exemple les mythiques Meters et le Dirty Dozen Brass Band, inspirés par le flegme festif d'un Professor Longhair et la longue tradition instrumentale combinant dans la ville le boogie-woogie, le blues, le jazz, le funk et bientôt le hip hop.

Ils étaient talentueux. Leur histoire semblait devoir s'écrire d'elle même. Mais sont sont les circonstances de leur apprentissage qui en ont fait un groupe à part, autant qu'une voie d'accès immédiate aux sonorités de la ville. « Nous n'avions pas de véritable maison de disques ou le support qu'un groupe normal aurait pu avoir. Nous l'avons fait indépendamment. Avant nous, la plupart des groupes qui partaient en tournée avaient déjà un hit à la radio. C'était rare d'être un groupe sans pedigree et de tourner. » Les clubs leur ouvrent de plus en plus facilement leurs portes, puis le premier album se profile à l'horizon. Rétrospectivement, ils ont permis à de nombreux groupes, dans leur sillage, de se produire en concert sans n'avoir rien enregistré. C'est la raison pour laquelle Galactic est l'un des groupes cité le plus souvent comme ambassadeur de la culture vivante de la Nouvelle Orléans. Pour se développer, il fallait ensuite enregistrer en studio. Et c'est de rencontres en tours de forces et en surprises que Galactic est devenu le groupe qui est capable d'aligner Mavis Staples, JJ Grey, et la bohémienne soul Macy Gray et d'autres chanteurs-compositeurs brûlants et visionnaires sur un seul album.

Impossible de rendre l'énergie du live en studio. Et, au contraire, difficile de reproduire tous les samples et les sons présents sur les albums studio une fois les morceaux joués en concert. Alors autant faire des albums profitant d'une qualité d'écriture telle que les chansons qui le constituent sont destinées à entrer dans le répertoire de tête des interprète invités, tout en proposant une montée en puissance dignes d'une fête de carnaval. Pour faire tenter d'oublier la nature de l'exercice, se réunir tous dans un studio et écrire de la musique, Galactic a usé de différentes techniques qui tenaient quasiment de la mise en scène. Jamais en manque d'inspiration, ils ont inventé des albums à concepts, comme Carnivale Electricos, qui mettait en parallèle le mardi gras de la Nouvelle Orléans et ceux du Brésil. Le groupe y trouve avec félicité les points communs à ces cultures, tout en transformant audacieusement leur musique, comme rendue par les platines d'un DJ. Comme dans la série Treme, ils ont permis à des chanteurs de quasiment jouer un caméo, c'est à dire se mettre en scène dans leur propre rôle. Ainsi, sur Move Fast, ils invitaient le rappeur Mystikal à courir après sa réputation dans des timings à mettre hors d'haleine. Galactic est un groupe qui a la volonté de s'effacer derrière l'immense diversité d'une scène. Ils mettent leur versatilité au service de leurs éternelles retrouvailles avec le Dirty Dozen Brass Band, ou de leurs rendez-vous exceptionnels avec le rappeur gangsta Juvenile, le chef indien Big Chief Juan Pardo ou la chanteuse presque octogénaire des Staple Singers, Mavis.

« Le 'featuring' est souvent une idée de managers, de producteurs ou de cadres de maisons de disques », commente JJ Grey pour Soul Bag. « Rien de mal à ça, mais cest trop souvent une manière de caser un nom connu supplémentaire sur un disque. Notre démarche est différente. On est comme une famille, comme une mafia du sud-est dont Derek [Trucks] et Susan [Tedeshi] [des superstars du sud Tedeshi-Trucks Band], les Allman Brothers, sont d'éminents représentants, et tous les groupes de cette région sont plus ou moins liés. » Pour Galactic, il n'est pas question de caser un nom sur un album. La collaboration doit être donnant-donnant, et c'est encore mieux si elle débouche, comme avec Macy Gray, sur une tournée pendant laquelle le groupe se transforme en accompagnateurs de luxe pour la chanteuse, réécrivant ses chansons et leur donnant une nouvelle perméabilité. Leur premier chanteur, Theryl ‘Houseman’ DeClouet, leur avait été suggéré par leur manager de l'époque. Puis il est devenu une sorte 'd'invité permanent' prenant très souvent part aux concerts du groupe. Les musiciens comprirent rapidement qu'inviter des chanteurs provenant de sphères un peu différentes, tout en défendant souvent les mêmes valeurs spirituelles qu'eux, participait à l'hybridation de leur musique sans en entamer la cohésion. Et leur batteur Stanton Moore de défendre le secret de ces collaborations – qui ne doivent pas servir de faire valoir pour l'album. Il essaie de ménager le suspense sans citer les noms les plus célèbres : « Je groupe peux tout de même vous parler de certains d'entre eux, comme David Shaw [du groupe de soul festive The Revivalists, auteur en 2015 d'un album, Men Against Mountains] et Maggie Koerner. », explique t-il à un journaliste du website Glide Magazine début 2015.

Santon Moore est ce genre de musicien accélérant le rythme de sa vie derrière les fûts quand d'autres décideraient de s'octroyer une pause. Multipliant les collaborations et les disques en solo, il agit pour sa ville comme s'il était investi d'une mission qu'il ne pouvait jamais abandonner. Moore use de toutes les influences pour en faire un mélange unique, depuis les sons lourds de John Bonham et Bill Ward jusqu'aux feux d'artifice de Buddy Rich et de Max Roach. Et difficile de contourner pour lui Zigaboo Modeliste, le batteur des Meters, qui reste le groupe instrumental le plus célèbre de la ville.

Moore est content de la direction qu'a prise cet album, effectivement assez différent de leurs deux précédents albums, qui contenaient beaucoup de samples et un son très remixé. « Il est plus direct au niveau de la production, se focalise plus sur la façon dont on sonne quand on joue nos instruments. » Into te Deep sonne plus organique plus comme une collection de bonnes chansons, qui à paraître un peu moins cohérent pris dans son ensemble. C'est pourtant un album habilement construit, qui s'ouvre un instrumental , Sugar Doosie, puis enchaîne avec un gros morceau de blues rock, la ballade intense de Macy Gray qui donne son nom à l'album, puis un funk qui capture la patte du groupe. Un autre instrumental, puis deux chansons de R & B moderne. Domino, chantée par Ryan Montbleau est la plus entêtante surprise de l'album. Puis, après un nouvel instrumental, viennent la ballade de Mavis Staples et le tube du Jamaïcain Brushy One String, qui ne joue effectivement qu'une seule corde de sa guitare, mais produit une musique rythmique entre reggae et soul. Il existe de vieilles connexions entre la Nouvelle Orléans et tout les cultures caribéennes et sud américaines.

2015 est l'année exceptionnelle qui a vu la parution de leur nouvel album leur permet de faire équipe avec ce chanteur si puissant qui partage un producteur avec eux : JJ Grey. Retour en Floride. Ou à Paris, où le sociologue Eric Doidy a conduit son interview très enrichissante. Qu'il se rappelle les influences entendues dans le cocon familial ou qu'il parvienne à décrire avec humanité les mentalités des gens de Floride, il dessine la trajectoire d'une musique vécue comme une formidable machine de rencontres qui l'a fait échapper lui-même au grand cliché du 'tous conservateurs'. C'est un musicien humble et chaleureux, frappé par la patte funk du chanteur country Jerry Reed, par Otis Redding et par l'ombre inévitable du Lynyrd Skynyrd d'avant le dérapage. « Je viens d'une famille de la vieille école, très typique du sud. Là ou j'ai grandi, c'était moitié blanc, moitié noir, sans "minorité". Ma famille est un drôle de mélange. » Il grandit au milieu des exploitations de poulets.

Au delà, c'est son groupe tout entier qu'il s'agit de célébrer. « Le batteur, Anthony Cole, est l'un des plus formidables multi-instrumentistes que je connaisse, vient d'Orlando en Floride, mais est né à Detroit, je crois. Todd Smallie, qui vient de groupe de Derecks Trucks, est d'Atlanta. Les autres viennent du Texas, de Los Angeles... Dennis Marion, notre trompettiste, vit à Jacksonville depuis longtemps, mais il est de Baltimore. Tous sont des gens que j'ai connus au fil des années lors de tournées. Je faisais la première partie de leur groupe ou c'était l'inverse ; ou alors ils étaient dans le groupe d'un pote à moi ; ou bien ils m'ont hébergé. Mais on s'est tous connus sur la route. Au début de Mofro j'écrivais des morceaux sans vraiment avoir un vrai groupe : j'embauchais quiconque était libre selon le moment. » L'apport du producteur Dan Prothero a aussi été crucial. «Quand je l'ai rencontré pour la première fois, il m'a expliqué quelles étaient mes forces et mes faiblesses, m'aidant à consolider les unes à à me débarrasser des autres. Ce qui faisait ma force selon lui, c'est le fait de baser mes chansons sur ma vie, mon coin, les choses que j'avais vues et celles que j'avais faites. Ma grande faiblesse, c'est quand j'essayais de jouer de manière un peu artificielle au mec qui met l'ambiance. »

Si cet album nous divertit suprêmement, c'est grâce à ses solides fondations instrumentales, et aux mélodies que Grey parvient à trouver, infusant de sa ferveur originale tout ce qu'il touche. Ol'Glory est un de ces grands albums entre potes qui regardent effrontément vers le soleil. Parcouru d'un énorme groove funk, de soul bien léchée, de rock n' roll à soli droit sorti des seventies, de country rock, pour que jamais la machine ne s'essouffle. De quoi proposer des concerts juke-box. Douze valeureuses chansons écrites avec une inspiration puissante, une simplicité de ton qui invite chacun de quitter son champ et de rejoindre la party. JJ Grey & Mofro jouent comme un vieux groupe, mais un qui tente la rédemption après chaque refrain. Les citadins de la grande ville finissent invités, eux aussi. Everything is a Song secoue avec la fièvre des hommes de la terre, puis on gagne peu à peu l'apesanteur, au fur et à mesure que tout le beau monde rejoint (Luther Dickinson, des North Mississippi Allstars et Black Crowes, ou Derek Trucks) Leurs forces se rangent derrière la vitalité de Brave Lil' Fighter ou Tic Tac Toe et des ballades ou la voix rutile par dessus les cuivres, Light a Candle et Home in the Sky.

vendredi 6 novembre 2015

MUDCAT AND THE ATLANTA HORNS - While You Were Away (2015)











OO
groovy, spontané,
Rythm and blues 


Une très belle découverte ! Quand une telle magie prend vie sur un disque, il devient inutile de se rendre dans le sud profond et sa taverne au-dessus des marécages pour assister à quelque rituel bizarre. Le plus extraordinaire sur cet album, c'est ce son purement vivant, ondoyant, éclectique, électrique.  Une  musique pleine de gris-gris, jouée juste au dessus du bayou et dans des lieux de prédilection comme la Northside Tavern (Atlanta, ci-dessus). On y trouve un trombone (Lil' Joe Burton) aperçu chez B.B. King, Bobby Womack, Joe Tew et Otis Clay), au sein d'un trio - avec saxophone et trompette - qui apportent un coup d'accélérateur au rythm and blues énergique et charnel de Danny 'Mudcat' Dudeck. Né à St Paul, au bord du Mississippi, il a grandi en Georgie et a côtoyé des pionniers du blues. 

A lire un journaliste de la scène locale à Atlanta (Géorgie), Mudcat est profondément persuadé que le blues transcende les langages, les classes sociales et les genres musicaux. Quel que soit la formation qui l'accompagne, il garde une ligne sexy et incantatoire, et cet album avec les Atlanta Horns est la meilleure façon de plonger dans le blues excentrique qu'il semble avoir mis au point de toutes pièces. Il sait très bien mettre en valeur tous les musiciens impliqués. The End, par exemple, combine à différents moments un orgue électrique, un piano Rhodes, une flûte traversière envoûtante, un rythme de second line, une guitare électrique. C'est quand les cuivres s'arrêtent brusquement et de Mudcat prend une voix de damné que la tension est à son comble. Il chante à la façon pleine d'émotion, parfois à la limite du faux, typiquement sudiste.  Mais parfois (Toodle-Oo), c'est simplement instrumental, le gimmick provoquant l'impression pittoresque d'un bal d'alligators. Let it Be me est un rock comme on peut en entendre chez Jimbo Mathus, avec solo de saxophone (Daryl Dunn) furieux - aussi  sur Divine the Fight. 

http://mudcatblues.com/Home.php


MIGHTY SAM MCLAIN & KNUT REIERSRUD - Tears of the World (2015)





OOO
intense, sensible, pénétrant
Soul, rythm and blues

Quelques semaines après sa mort le 15 juin 2015, Samuel 'Mighty Sam' McClain laisse un album de soul qui déclasse tous les autres genre musicaux dans cette année 2015. Lui attribuer l'étiquette de l'artiste de l'année est un peu vain, étant donné qu'il n'est plus de ce monde. Et puis, il n'est pas seul responsable de cette tuerie, car c'est le guitariste norvégien Knut Reiersrud qui a produit l'album (production qui rentre en bonne part dans la fascination qu'il exerce sur nous, écouter les ballades Jewels ou Too Proud pour s'en convaincre) et qui a également choisi de confier des reprises bien senties au puissant chanteur. Né en Louisiane, débutant dans la chorale de l'école maternelle à 5 ans, McLain a eu une vie mouvementée, relançant dans les années 1990 une carrière prématurément éteinte, montant des tournées par la force de sa seule volonté. C'est à cette période qu'il se met à écrire des chansons relatives à sa propre expérience, abordant la foi, la dignité, l'oppression, la liberté, la responsabilité sociale. 

Son histoire familiale terrible l'a sans doute poussé à chercher la voie de la réparation, et nombreux sont ceux qu lui ont adressé des lettres avouant qu'il avait changé leur vie à travers sa musique. Malgré les rencontres musicales fructueuses - dont Pat Hetherly, ami, co-producteur et co-arrangeur, qui a travaillé avec lui plus de 20 ans - la tension dramatique présente ici dès la chanson titre, et qui ne se relâche que pour céder à une transcendance nostalgie, démontre que dans cette musique larger than life comme dans la vraie vie, tout doit toujours être recommencé. En témoignent la fraîcheur de cette voix, celle d'un homme de plus de 70 ans, de ces chœurs, de ces instruments parcimonieux qui soudain font éruption quand un sentiment presque insurmontable est partagé. Lui, qui reconnaissait en riant qu'il ne savait plus ce que signifie le gospel, devant la multitude d'églises et de façons de le chanter,  préférait se définir simplement comme un chanteur. Ceux qui ont dispensé la magie à ses côtés, comme la chanteuse iranienne Mahsa Vahdat, peuvent désormais le traiter comme ses héros BB King, Clyde McPhatter, Little Willie John et surtout Bobby "Blue" Bland (1930 - 2013). Cette musique est chargée de décennies traversées sans jamais renoncer. Elle évoque des images, des sentiments qui sont en conséquence, mythiques. 


http://www.mightysam.com/


mardi 14 juillet 2015

THE BOOM BAND - S./T. (2015)





O
groovy, communicatif
Rock, rythm and blues, soul


Le groupe de blues rock de l'été, avec une dose de soul. Le premier album de ce combo intergénérationnel démarre et se referme avec un hymne chanté à l'unisson, des harmonies que l'on retrouve sur le single Sweet Alberta, tandis que Under the Skin ou Monty's Theme alignent des riffs faits pour ressusciter le triomphe du rock des années 70. We Can Work Together, en ouverture, avait déjà tout donné, il n'y a pas une chanson qui n'approfondisse l'entrechat électrique, avec une mention spéciale pour Paddy Milner, aux claviers. On est bringuebalé entre le sud et l'ouest américain... sauf que nous sommes en Angleterre, et que The Boom band perpétue une tradition de 'supergroupes' tels que Cream. Moonshine puis Waste My Time, mais c'est le travail sur les parties de guitare, successivement jouées par quatre guitaristes distincts, qui est vraiment libérateur et nous transporte jusqu'au bout de l'album. On pense à la façon dont le sudiste Warren Haynes et surtout le californien Robben Ford ont détourné le Rythm and Blues, gonflant la prod' et bodybuildant la joie de jouer au point de la rendre palpable à chaque seconde. 

jeudi 16 avril 2015

JAMES HARMAN - Bonetime (2015)





OOO

entraînant, élégant
blues, swamp blues, rythm and blues

Bourré d'intelligence, de sensualité, de vitalité Bonetime de James Harman pourrait bien être mon album de blues de l'année 2015. Catégorie Côte Ouest, en tout cas. Celui qui a éveillé la californienne Candye Kane à la bonne musique. Elle le découvrit lors de concerts et personne, alors, ne plaçait sa musique ans la niche du blues. Depuis 1962, Harman est un parrain de cette scène insouciante en apparence, qui n'a pas besoin de ressortir les reliques pour retrouver le mojo mais prouve avec Bonetime qu'il est capable, après six ans sans album, de produire une oeuvre cohérente, originale, et divertissante en diable. Tout est mis au service des chansons, on en oublie de remarquer le jeu des musiciens, pourtant excellents. Les chansons viennent se gonfler de choeurs, ceux de Kane, par exemple. On démarre sur les chapeaux de roue, sur la chanson titre et par une intro à l'harmonica, avant que la voix toujours avenante du maître lâche un couplet en forme de déclaration d'amour biaisée comme il les multiplie - avec juste la déférence qu'il faut pour ne pas passer pour un goujat. Puis vient un de ces soli qui ont biberonné Laura Chavez, la coéquipière de Candye Kane sur ses propres disques. Tout s'enchaîne à merveille, sans hésitation, sur des rythmes parfois lancinants (Ain't It Crazy) ou des influences rythm and blues ou vaudou (Blue Strechman Tattoo pourrait être sur le nouvel album de Dr John), décrivant des personnages en décalage, obsédé par la luxure bon enfant et les vieux gris gris de la musique blues.

http://electrofi.com/

Téléchargement gratuit :

http://mp3rally.com/2015/02/25/james-harman-bonetime-2015/

jeudi 26 février 2015

JD MCPHERSON - Let The Good Times Roll (2015)




OOO
groovy, entraînant, vintage
rythm and blues, rock, rockabilly

Voilà un album produit par Mark Neill, à qui l'on doit le Brothers des Black Keys, et que c'est accrocheur ! La voix de JD McPherson est aussi détonante que celle de Zach Williams, de The Lone Bellow. Et le son à la fois rugueux et compressé pour une efficacité maximale ! JD McPherson s'est affirmé comme un musicien brillant en 2010, avec Signs & Signifiers, premier recueil habité de l'envie de faire dans l'universel. Ici, le titre accrocheur fait référence à plein de moments dans l'histoire de la musique. Le rythm and blues et le rock & roll vintage de son prédécesseur fut initié à Chicago avec le producteur et contrebassiste Jimmy Sutton, instantanément passionné par le son de McPherson et, par chance, l'heureux propriétaire d'un studio et d'un label. La succès story débute sans attendre avec la chanson North Side Gal, hit sur internet, et l'album finit par récolter un Award pour 'meilleur album hard rock'. Hard comme dans hardcore : rien que du vrai, du sauvage, mais jamais du brutal. Et à l'arrière de la pochette de Let the Good Times Roll, le chanteur en cuir et ses quatre musiciens, qui sont aussi tous vocalistes - Sutton, Smay (batterie, percussion), Jacildo (piano, orgue) et Corcoban (saxophones, steel guitar, orgue) - donnent une image solide et amicale. Ils nous proposent de passer un bon moment, maintenant qu'est passé le premier tour de force. Etre mis sur le devant de la scène, pour un artiste qui jouait du rockabilly, ce n'était pas rien. rock bondissant, amené par son piano martelé, sa fière contrebasse, sans oublier ce son de guitare gondolant, inimitable. Le saxophone est là aussi pour la touche chicago ultime. Il s'affirme désormais, rejoint par un orgue parfois, même dans des chansons en mid tempo (Precious, It's All Over but the Shouting), qui affectent et séduisent au-delà de donner envie de danser. Bridgebuilder, composée à quatre mains avec dan Auerbach, est de celles-là. C'est simple, mais l'utilisation gonflée qui est faite de la basse et des percussions et claps vaut toutes les leçons. Si les textes se battent entre amertume et frustration ('I did't get what i wanted from the world today'), la musique est propre à mettre de bonne humeur et défie quiconque de rester immobile. Les chansons sont avalées au rythme des solis de Fender, de cris propres à tester la saturation liée aux techniques d'enregistrement particulières, pour transmettre cet esprit 'hard' donc. Tiens, Josh Homme, de Queens of the Stone Age, dont l'ombre plane sur une chanson telle que You Must Have Met little Caroline ?, est remercié dans le livret. Les images conjurées par McPherson, cependant, ne sont pas aussi obliques que celle de ce groupe emblématique, mais immédiates. Des claquettes et un piano bastringue, menés par un rythme qui fait taper du pied et le falsetto de McPherson, ne parviennent à insuffler qu'un petit grain de folie - c'est la mécanique rutilante du disque et son immédiateté mélodique et joyeuse qui gagne. Il n'apporte pas de réponse à la question qu'il pose sur Precious, "What does it means when your heart vibrates ?', mais qui s'en plaindra ? Il est tellement facile d'aimer JD McPherson.

jeudi 10 avril 2014

SHEMEKIA COPELAND - Never Going Back (2009)



OO
groovy, communicatif, élégant
blues, funk, rythm and blues

Dans la vie, 'il est toujours trop tard et il est temps'. En tout cas, il n'est jamais 

possible de revenir en arrière.

Shemekia Copeland sait toujours attirer votre attention avec une classe 

qui ne perd pas de son mordant depuis 1998 et la parution de Turn The Heat Up. 

Elle n’enregistre pas seulement des

 albums pleins de style, mais aussi d’humanisme. Plus trivialement, des disques que vous 

gardez dans votre lecteur mp3 et que vous réécoutez à chaque fois que vous êtes d’humeur à 

vous battre avec un salesman, un politician ou un advocate (celui du Diable, en général) dans 

un corridor aux plafonds hauts. (Important pour l’acoustique, les hauts plafonds). Que vous 

réécoutez quand vous arrivez au bout de votre journée, de votre contrat, quand il s’agit de 

supporter des gens qui à l’évidence n’écoutent jamais de blues.  Même sous des abords aussi 

doux que ceux du visage sur cette pochette (et le rendu assez fade qu’elle provoque), c’est une 

musique qui sonde tout de suite votre envie d'en découdre. Tout en vous détendant, avec le 

très ouaté Black Crow ou les funkys Born a Penny et Limousine.

Comme je l’avais remarqué d’abord sur 33 ½, paru en 2012 (et sans doute encore meilleur), 

les chansons vous saisissent, même lorsque votre compréhension de l’américain reste 

limitée ; Copeland a un talent pour décrire les déceptions et les injustices d’une manière 

qui redonne de l’élasticité à la vie toute entière. Il suffit de ne pas se sentir déjà battu 

d’avance.

La grosse claque, ici, c’est la présence de Marc Ribot (Tom Waits…) en guitariste 

providentiel 

pour un boogie (Never Going Back To Memphis) et d’autres morceaux qui remettent les 

penseurs d’opérette (religieux par exemple, sur Big Brand New Religion)  à leur place. 

Cet album n’a sans doute pas de moments aussi dramatiques qu’avant, mais grâce à un 

groupe parfait, le message est mieux soutenu sur l’ensemble de l’album. 

samedi 15 février 2014

TOMMY CASTRO & THE PAINKILLERS - The Devil You Know (2014)


OOO
groovy, efficace
blues rock, rythm & blues, hard rock, soul

Tommi Castro s'entoure : Marcia Ball est fabuleuse sur Mojo Hannah par exemple, ou les Holmes Brothers sur Two Steps Forward. C'est un grand guitariste, capable décrire un album entier de chansons accrocheuses en s'appuyant sur sa capacité à produire des ponts et des solos hyper énergiques. Et de reprendre des chansons dans le seul but de nous faire vivre plus fort, avec le Keep on Smiling de Wet Willie. Les musiciens des Painkillers, presque vétérans, jouent les morceaux avec une précision que n'égale que leur puissance sauvage. Et il y a la puissante voix soul de Castro. I'm Tired (avec Joe Bonamassa) est la chanson qui porte le plus mal son nom, le groupe y faisant montre d'une forme insolente, autour d'un groove souligné par l'orgue Hammond. Center of Attention est un autre sommet.  Face à tous les albums mous qui sortent ces temps-ci, ce disque classique mais excellent montre qu'on peut être né en 1955 et faire la loi en 2014. Peut être écouté en parallèle du coffret consacré à Mike Bloomfield.

vendredi 6 septembre 2013

CANDYE KANE - Coming Out Swinging (2013)


 
OO
entraînant, communicatif, attachant
Rythm and Blues, Soul


Depuis plusieurs années, la chanteuse de blues, de rockabilly et de soul Candye Kane ne cesse de remercier tous ceux qui la supportent dans sa bataille contre son cancer du pancréas. Une maladie qu’elle a contractée en 2005 et qui l’oblige parfois à interrompre son planning de tournée en annulant quelques concerts. En studio, depuis l’introduction a cappella décoiffante de la chanson-titre de Superhero en 2009, Kane a exprimé le simple fait qu’elle ne baisserait jamais les bras. Non seulement elle n’a pas cessé de sortir des albums, mais elle n’a même pas levé le pied. Coming Out Swinging pourrait passer, au premier abord, pour un album de remerciement dédié aux fans, parce qu’il est spontané, chargé de clins d’œil à des mélodies connues et de détours par des styles nouveaux pour Candye Kane, dans un esprit de concert plutôt que d’album construit. Même si les écoutes successives montrent que son aspect de rock n’ roll relaxé dissimule un cœur de musique soul enregistrée au cordeau, il faut reconnaître que Candye souhaite avant tout  divertir et qu’il y a bien un message adressé directement aux fans dans le moment culminant de l’album, sur Rise Up : « I know exactly what i gotta do/Take back the power i gave to you. La voix est puissante, Kane chante les mots comme une délivrance et avec une fraîcheur  que vingt ans de carrière n’ont pas atténuée.  

L’entrée en matière est une mise en bouche pour nous préparer à un son live bourré de bonne humeur. « Step right up with me and join the fun », chante t-elle sur la première composition, Coming Out Swingin, entraînée par le piano très New Orleans de Sue Palmer, dont on va voir qu’elle guide le groupe dans plusieurs morceaux. Une troisième musicienne d‘exception aux côtés de Kane et Chavez, et ce n’est pas trop pour la déclaration d’amour à la musique que constitue cet album sexy !

On a rapidement droit à un carré de chansons extraordinaires qui passeront sous notre nez si on les méprend pour de simples standards réinvestis.  Le blues bravache de I’m The Reason Why You Drink, l’optimisme rythm and blues cuivré de When Tomorrow Comes, la soul énergique de Rise Up, et, vers le milieu de l’album, la ballade qui emballe le tout pour la postérité, Invisible Woman : tout est entièrement créé par Candye Kane et Laura Chavez. Invisible Woman évoque la détresse de femmes ordinaires dans une société basée sur l’apparence. La relation entre les sentiments, les comportements de façade, les apparences a toujours été au centre des chansons de Candye Kane, qui sait de quoi elle parle puisque de star du porno aux énormes seins elle est devenue chanteuse de blues, poétesse féministe, et passeuse d’une tradition qui se caractérise par un besoin impérieux d’exprimer les injustices et les vicissitudes de la vie dans lesquelles se reconnait le plus grand nombre.  C’est aujourd’hui une femme plus sage, plus agée,  amincie par la maladie. Invisible Woman est comme Walkin’, Talkin’ Haunted House sur le disque précédent, Sister Vagabond, une nouvelle incursion autobiographique touchante et encore capable, malgré le sentiment d’abattement qui s’en dégage, de dégager un allant considérable.

Invisible Woman est aussi une chanson d’amour, un thème suranné dans lequel Kane excelle à trouver de nouveaux points de vue, au moins aussi effectifs que lorsque Cary Ann Hearst chantait Another Like You avec Hayes Carll. Kane sait tourner les relations de conflit en une ironie mordante ou même en chose irrésistiblement drôle. Have a Nice Day ou You Never Cross My Mind font partie de la première catégorie, I’m the Reason Why You Drink est brillante dans le registre de l’humour tellement authentique qu’on se demande comment elle n’a pas été écrite avant. C’est un peu le cas partout, d’ailleurs, car les textes de Kane ont l’esprit incisif voire corrosif des meilleures chansons soul, tout en transportant avec elle l’humilité des oubliés du blues qui doivent se battre contre la règle de l’âge d’or depuis la fin des années 1970. Ces chansons sont assez chaleureuses pour faire participer même les plus sceptiques et les plus conservateurs afficionados du blues, du Mexique (avec un hommage à Lalo Guerrero, le premier sex-symbol de la musique latine disparu en 2005) à Chicago. Quant à ceux qui n’y connaissent rien, ils auront la sensation qu’une forte femme aux formes avantageuses prend soin d’eux en leur faisant découvrir Benny Carter et  l’innocence très tendre de Rock me To Sleep. Pour le reste, on peut dire que l’énorme travail fourni depuis quelques années, en dépit de la fatigue chronique et d’un agenda de tournée très fourni, pour offrir le répertoire le plus solide et cohérent, est payant.  Candye Kane n’est pas très riche, mais elle l’a toujours dit : la façon dont la gratifient ses fans vaut tout l’or du monde.

mardi 30 avril 2013

BOUKOU GROOVE - A Lil Boukou in Your Cup (2013)


o
efficace/communicatif/groovy
rythm n' blues/funk/soul

Big D. Perkins est connu pour se laisser complètement aller à sa musique ; il ferme les yeux, renverse la tête, sourit, et dodeline en rythme. Comme son sobriquet l’indique, Big D. Perkins est une montagne, et joue avec la guitare posée sur son ventre, avec une précision et une vitesse que ses doigts épais ne laissaient pas imaginer chez le néophyte. Big D. Perkins se lance parfois dans des solos virtuoses et funky, comme sur Jump Back in Your Pants. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est entrer an interaction avec un clavier, une voix, une batterie, faire des ‘fills’ - du remplissage mais le meilleur au monde. Dans un environnement de rythmes enlevés, sensuels ou festifs, Perkins et Boukou Groove nous rappellent la bizarrerie qu'a dite Jon Cleary ; la musique de la Nouvelle Orléans a porté la syncope à une autre niveau que chez Chopin ou Bach. Perkins accompagne par ailleurs Cleary au sein des Absolute Monster Gentlemen.
Là-dessus, il est rare d’avoir un chanteur de la classe de Donnie Sundal : une voix soul, un virtuose et un amoureux de chansons. De celles qui transmettent non seulement la tradition mais l’état d’esprit de la Nouvelle Orléans ; sans dévotion excessive mais avec une ferveur qui rend sa présence très physique, électrique. Monté en octobre 2010, Boukou Groove est son projet en collaboration avec Big D. Perkins. Quand au batteur, il suffit à Sundal de choisir tour à tour entre Jeffery Jellybean Alexander, Raymond Weber (aperçu avec Dr John, Terence Higgins (extraordinaire, il accompagnait Jon Cleary lors de son passage au Duc des Lombards à Paris et joue avec le Dirty Dozen Brass Band), Jeff Mills, ou encore Jimmy Hill Jr.
Une version de Stay Broke de sept minutes, visible sur You Tube, atteste de la puissance de Sundal et de la virtuosité de Perkins. Cette chanson, avec son refrain « It take a lot of money/to stay broke » montre d'ailleurs qu'il ne s'agit pas que jams ou de vénérer le funk de Sly Stone et George Clinton, mais d'écrire des textes poignants et d'enregistrer de véritables chansons.

dimanche 16 décembre 2012

Laura Nyro - Article et interview de son frère Jan en décembre 2012



La maison de disques américaine Columbia a réédité Eli and The Thirteenth Confession, premier album de Laura Nyro enregistré sous leur égide en 1968, assorti d’une appréciation de la chanteuse blues Phoebe Snow, disparue en 2011. En 40 ans de carrière, celle-ci a garanti sa place au panthéon américain des voix de légende. Voici ce qu’elle dit de Laura, décédée, elle, en 1997, à 49 ans.

« La musique de Laura est intemporelle… que ce soit pour le fond ou la forme, elle était dans une classe à elle seule. La dernière fois que je l’ai vue jouer, elle a interprété son répertoire avec seulement un piano… les spectateurs l’ont acclamée debout. Ça a été l’une des soirées musicales les plus transcendantes de ma vie. Elle était l’une des artistes les plus généreuses que j’ai connues. Le 21ème siècle semble le moment parfait pour que sa musique resurgisse. Elle est éternelle »
Essence divine
C’EST VRAI QUE LA MUSIQUE de Laura Nyro est intemporelle. Impossible d’imaginer un temps où l’intensité de ses chansons, où leur originalité et leur vitalité paraissent soudain datées. Il faudrait que tout l’univers musical change ; que la musique perde soudain toute connexion avec les cœurs, les corps et les âmes qui l’alimentent, que tout l’art musical se retrouve soudan isolé dans la création humaine et tombe comme une mauvaise greffe, membre mort.
La musique de Laura Nyro donne cependant fugacement la sensation de replonger dans un reflet des années 60 - celles des émissions de radio new-yorkaises jouant Nyro aux côtés de Barbara Streisand, Aretha Franklin ou Diana Ross, celles des spectacles de Broadway, les stations détentrices de chaque instant de vie, d’extase, d’insouciance. Une manne de sensations, extrêmement palpables, suscitée par des artistes les plus sérieux quant à ce qu’ils faisaient. Laura Nyro était extrêmement sérieuse à propos de sa musique, et celle-ci étonnamment palpable, sensuelle, et livrée à l’extase - qu’elle qualifierait ‘d’essence divine.’ « Je pense qu’en musique il y une unité, et une douceur. J’écoute la musique pour ces raisons. Si vous regardez le monde, il y a tellement de polarités. De guerres. Mais de ressentir cette unité et cette douceur, c’est la chose ultime. La meilleure chose au monde. Et c’est que je ressens en musique. C’est une forme de divin pour moi, l’essence du divin.”
Vous devriez imaginer Laura Nyro, à 22 ans, en 1969, en train de dire cela, sourcils froncés, tandis qu’on l’interroge à propos de son 3ème album. Elle ne sait pas, alors, qu’elle est déjà au sommet – que même si la notion de maturité aura une influence très importante sur la reste sa carrière, en termes d’écriture et de projeter la musique soul, gospel, rythm and blues et rock qu’elle a dans sa tête, elle est déjà dans un monde d’excellence, une ‘classe à elle seule’ après deux albums historiques et complémentaires : Eli and the Thirteen Confession (1968), et New-York Tendaberry (1969).
Mythes urbains
NEW-YORK CONNUT UN renouveau depuis les années 1990. Le consensus des observateurs est aujourd’hui que la ville est moins trépidante, présente moins d’aspérités, est comme refaite à neuf, rendue étrangement neutre, par endroits, à cause de cette tentative d’alignement qu’ont menée successivement les différents maires. Enfouie sous des couches successives de maquillage qui sont parvenues à tromper non seulement les touristes, mais aussi la plupart de ses habitants quant à son identité profonde. Ceux qui y trouvent maintenant l’inspiration n’ont pas sous les yeux un tableau aussi saisissant qu’auparavant. Sauf, paraît t-il, si l’on s’aventure dans certaines parties du Bronx ou du Queens.
Les écrivains ou les auteurs de chansons sont obligés de faire chemin arrière, d’explorer New-York sous différents angles, dans une tentative de saisir ‘l’étrange mélange entre l’ancien et le nouveau’ qui caractérise la ville et constitue son meilleur art. C’est ce que fait par exemple l’écrivain Paul Auster, trois fois par semaine, lorsqu’il traverse le Brooklyn Bridge, un ouvrage qui évoque ce mélange, simplement en profitant de la sensation que l’ouvrage lui procure. L’architecture et la culture du spectacle se répondent dans une même recherche entre romantisme idéaliste et cynisme. Ceux qui s’inspirent de New-York remontent le cours de l’histoire : après 1965, l’augmentation de la criminalité, la French Connection et la drogue omniprésente, les gangs et la mafia, les conflits ethniques, la pauvreté. New York était une ville sale et violente, comme une tour de Babel dont l’existence est toujours remise en cause. Une ville capable d’imploser, de s’autodétruire avec une violence que seul le 11-septembre a pu suggérer, dans des circonstances différentes.
Mais l’incroyable chaos qui régnait en ville signifiait aussi une grande diversité artistique. C’était peut-être une ville sinistre, désespérée, hostile, mais néanmoins nourricière. L’inspiration y est désormais plus globale qu’auparavant, ne s’arrêtant sûrement pas aux frontières de la ville, ni des Etats-Unis. L’art est sans doute moins le reflet d’une observation communautaire depuis les années 1980.
Dan Backman, un fan suédois de Laura Nyro, parlera avec elle au téléphone en octobre 1993, à l’occasion de la sortie de Walk the Dog and Light the Light, un album qui voyait l’artiste rassérénée dans ces choix de production. Le dernier à paraître de son vivant. « Il y a avait plus de variété auparavant, plus de surprise... plus de liberté en musique, et c’est que je préfère». Aujourd’hui, on peut juger que les choses sont très différentes d’il y a quarante ans ou même vingt ans, sans être pourtant moins inspirées. Laura Nyro ne fait peut-être que s’attacher à un mythe artistique, et son art est né de mythes urbains, de problèmes et d’utopies propres à leur époque.
Une époque de groupes tels que Black Magic et de leur album Where Love Is (1970) par exemple. Enregistré par trois hommes et trois femmes, tous noirs américains, cet album improbable en appelle d’autres, tels ceux de The 5th Dimension, dans une période – le début des années 70 - où les concepts théâtraux semblaient être le summum du divertissement et le pinacle de l’accomplissement artistique. The 5th Dimension, quintet vocal, rythm and blues, soul et jazz tout à la fois, réussirent à créer un invraisemblable amalgame de tubes. Quant à Where Love Is, c’était une mosaïque de rythmes et de sons, un croisement entre le ghetto qui lui sert de décor et Broadway.
Where Love Is est un challenge pour l’auditeur. Mais son ambition en termes de trame narrative, ainsi que la félicité musicale et l’harmonie de certaines de ses parties en font une expérience à part – cohabitant comme beaucoup d’autres trésors insoupçonnés avec l’œuvre de Laura Nyro sans la préfigurer, puisque celle-ci écrit des chansons depuis 1965. Pour en revenir à The 5th Dimension, le groupe eut plus de succès avec des chansons écrites par Nyro qu’elle n’en eut elle-même : ils popularisèrent Stoned Soul Picnic, Sweet Blidness, Wedding Bell Blues, Blowing Away ou Save The Country. Ces chansons ont toutes été écrites par Laura Nyro avant qu’elle n’atteigne 22 ans.
Vitamin L
LE CHANT ÉTAIT VENU naturellement à Laura. Elle avait trouvé dès l’instant où elle s’était mise à chanter le lien qu’entretenait la musique avec le cœur et l’âme. « Dans la vie, la musique était le langage que je voulais utiliser. Je suppose que j’étais faite pour chanter. Et j’ai pris l’habitude de le faire, avec des groupes de rue, quand j’étais jeune. » Élevée dans le quartier du Bronx, Laura sèche régulièrement l’école. Elle préfère se consacrer à écrire des chansons. Avec un sérieux qui force les adultes autour d’elle à lui donner sa chance.
Comme elle, Jan Nigro, son frère cadet, a été à la Music and Art School de New-York. J’ai pu l’interroger à ce sujet dans un entretien auquel il a répondu par courrier électronique en décembre 2012, au terme d’une année particulièrement chargée en émotions pour lui - avec l’introduction au Rock and Roll Hall of Fame - le panthéon des héros de la musique - de Laura, en avril, et l’organisation d’un grand spectacle en hommage à sa sœur en novembre, dans le Connecticut. « La Music and Art School m’a exposé à des musiques avec lesquelles je n’étais pas familier, comme les arias italiennes et les lieder allemands. L’école a été un très bon entraînement vocal et m’a permis une meilleure compréhension de la musique en général. Je n’y ai pas appris à écrire des chansons. Peu d’écoles l’enseignent. C’est généralement une chose pour laquelle les gens ont un don qu’ils développent pour eux-mêmes, comme Laura l’a fait. »
Aujourd’hui, Jan écrit la plupart de ses chansons dans le but de les faire chanter par d’autres, le plus souvent par des groupes scolaires et des ensembles vocaux, en s’inspirant du gospel. « Mon projet Vitamin L, je l’ai lancé en 1989 », m’écrit t-il. « C’est une chose que ma femme, Janice, et moi avons commencé ensemble, je suis l’auteur des chansons et l’un des chanteurs, ce sont des chansons pour les jeunes gens, qui traitent de problèmes auxquels ils commencent à penser et dont ils se mettent à parler dans leur vie. Ces chansons sont écrites dans différents genres : rock, jazz, blues, musiques scéniques, gospel, country, etc. Chacune d’entre elles évoque une valeur humaine différente. Tolérance, compassion, empathie, honnêteté, gentillesse, et d’autres encore. L’objectif de Vitamin L, c’est de diffuser l’amour et la bonne volonté à travers la musique. » Il me semblait bien que chaque chanson écrite pour Vitamin L était comme un nouveau départ, bénéficiait d’une approche pleine de fraîcheur. « Chaque chanson est différente, comme nous sommes tous différents les uns des autres. Elles devraient à chaque fois être approchées avec clarté, quant à ce que vous tentez d’exprimer, et avec l’esprit et le cœur ouverts puisque cette expression va se transformer en paroles et en musique. »
Laura, à l’époque, a abandonné la Music and Art School pour écrire ses propres chansons. Trève d’arias et de lieder. Elle leur préfèrera Van Morrison. Ou le jazz. “Quand j’avais quinze ans”, révèlera t-elle dans le magazine Down Beat en 1970, “J’avais l’habitude de boire des bouteilles de sirop pour la toux et de me détendre en écoutant mes disques de jazz. Je les mettais, buvais mon sirop, explorais le répertoire de types du genre Miles Davis et John Coltrane toute la nuit. Ils influençaient mon humeur. C’était une chose que je ne pouvais mettre en mots, car c’est difficile ne serait-ce que de parler de jazz. Ce n’est pas une musique évidente... Elle se rue sur vos sens. Je ne connais rien de technique en musique, je sais seulement ce que je ressens, et le jazz est si beau car c’est une musique libre et expressive. Il n’y a pas de paroles, mais la musique communique la vie, les peines de la vie... C’est une musique pleine de peine, mais cette peine ne vous accable pas. Elle est comme une petite fleur...“ L’influence familiale est aussi puissante. “Notre père était musicien, se souvient Jan, et notre mère écoutait de la musique classique. La musique était une force centrale chez nous.”
Petites fleurs
Laura Nyro est assez précoce dans son écriture. And When I Die n’est pas ce qu’on s’attendrait à trouver sur la page d’une adolescente de 16 ans : “I’m not scared of dying/And I don’t really care/If it’s peace you find in dying/Well, then let the time be near”. Elle est encore persuadée, bien plus tard, que les adolescents ont une compréhension particulière du monde, une forme de conscience, face à la mortalité par exemple, qui a pu être formulée dans And When I Die. Comment expliquer sinon la lucidité extraordinaire de cette chanson? Jan est admiratif devant les textes de sa soeur. “Elle avait une vision unique», commentera Jan dans un article de Bill Chaisson pour Ithaca.com. “Elle fait partie du Mont Rushmore des songwriters. Elle a exploré sans crainte tant d’aspects de l’expérience humaine : romance, solitude, addictions.”
Très rapidement, elle savait qu’elle était capable de tourner sa matière sentimentale en une chose frappante. Ses pensées se mêlent à un son inspiré des productions dites de Brill Building – en référence à une scène New-Yorkaise spécifique des années 1960. Ce genre de pop classique musclée comme du rock n’ roll joue souvent sur l’ennivrement provoqué par la romance populaire et les célébrations festives, non sans une naïveté délibérée. Shangri-Las, Neil Sedaka, Connie Francis... En 1963, le mythique producteur Phil Spector avait décidé de produire un album de Noël dont les chansons pourraient rivaliser avec les meilleures du répertoire des interprètes invitées : the Ronettes, Crystals, Darlene Love, et Bob B. Soxx & the Blue Jeans. Le meilleur album de chants de Noël à ce jour restera, aux côtés d’innombrables compilations de chansons d’amour, le fer de lance de la Brill Building pop. Tout cela inspire à Nyro une approche romantique, enjouée et légère de sa propre musique. Le premier album de Laura Nyro paraît bientôt: il s’appelle More Than a New Discovery (1967).
Guidée par l’obsession pour des images fortes, arrêtée parfois dans sa lucidité joyeuse par une nature réfléchie, parfois mélancolique, elle mélangeait le blues New-Yorkais, avec ses touches de jazz, à des structures en forme de ballades introspectives. Marriant des motifs jazz et la pop d’antan, elle alliait sophistication et sincérité, sur Buy and Sell ou Billy’s Blues. La musique semblait s’animer, organique, traverser de façon poignante, réaliste, les sentiments qui surviennent en franchissant les étapes de la vie, de l’adolescente clairvoyante au-delà de l’âge adulte. La maturation d’un romantisme parfois rude. L’attente, l’amour, le désir sexuel (“Love my lovething/Super ride inside my lovething”). Elle écrira dans ces années d’apprentissage un chapellet de chansons puissantes, entièrement formées.
La mort, la perte et la rédemption – pas vraiment d’humour chez Laura Nyro. La musique est une chose trop importante pour badiner. “Beaucoup de mes chansons sont très appliquées, j’écris sur les choses du monde, j’essaie d’être fidèle à mes propres yeux, les yeux d’une femme, et parfois quand on dit que je suis excentrique ça me semble être une manière de ne pas prendre ce que je fais au sérieux. Il y a ce sexisme qui ne prend pas l’art féminin sérieusement.” L’art féminin, celui de l’amour aussi. Laura Nyro est bisexuelle, et sa longue relation amoureuse et spirituelle, dès 1971, avec Maria Desiderio est documentée avec beaucoup de grâce sur le blog Rabdrake Weblog : http://rabdrake.wordpress.com. Des chansons telles que Emmie et Desiree évoquent cet amour lesbien – encore une chose rarement courrue dans la chanson américaine jusqu’alors.
Carole King, auteure compositeure que l’on peut comparer à Laura Nyro à plusieurs points de vue, se sentira elle aussi différente dans une société qui, si elle n’est pas frontalement sexiste, arbore plus subtilement ses normes. De surcroit, Carole King se marrie tôt et devient mère à 17 ans – Nyro, elle, aura son unique fils à 32 ans. “On ne m’a jamais dit, ‘Tu ne peux faire ça car tu es une femme, commente King dans une intervew pour le Washington post en 2009. “Mes parents m’ont toujours laissé ouvertes toutes les possibilités.” “Vivant avec Gerry dans une banlieue du New Jersey, j’étais entourée des femmes de docteurs, de comptables, d’avocats. Avec un stylo dans une main et un bébé dans l’autre, je sortais de l’ordinaire.”
Laura Nyro marche alors fièrement dans les pas de Miles et de Coltrane ; pour reprendre son expression, elle fait des chansons ‘comme de petites fleurs.’ Les traditions de gospel et de soul combinées à une réinvention constante de la forme musicale, promettent de grandes choses au cas où elles déciderait de se saisir des thèmes du mouvement pour les droit civiques, par l’influence tutélaire de Peter Seeger, Joan Baez ou Bob Dylan: incorporant des éléments de conscience sociale dans ses chansons. Elle le fera, avec la fécondité et l’amour d’une mère universelle: “Come on people, come on children/Come on down to the glory river” (sur la chanson Save The Country). La félicité de l’expérience charnelle et sensuelle envoûtera les idées communautaristes ou religieuses, les terrassera. Rien ne semble pouvoir lui résister ; son attitude musicale se fait l’écho de sa passion.
Laura Nyro fut pianiste, et lorsqu’on évoque tout le rhythm and blues et le rock n’ roll dans sa musique, la prépondérance du piano déforme la vision que l’on peut s’en faire. Entre tous, on peut évoquer la façon dont le sorcier américain de la pop audacieuse, Todd Rundgren, annonça combien l’influence de Laura avait dicté chaque arrangement de son premier album, Runt. “Ses ascendances venaient de la face la plus sophistiquée du rythm and blues, comme Jerry Ragonov et Mann & Veil et Carole King. Elle canalisait cette musique, et avait de surcroit sa propre façon, influencée par le jazz, de voir les choses. C’était cette dimension supplémentaire qui l’a rendue si inspirante.” Le premier album de Rundgren ne se contenta pas de pomper Nyro dans tous ses arrangements ; il s’adressa même personnellement à elle dans les paroles de la chanson Baby Let’s Swing.
Si Laura a inspiré tant d’artistes dès ses premières heures, c’est qu’il y avait en elle une pureté et une spontanéité rendue possible par son approche différente de la composition. “Elle provenait d’une ère musicale très belle’”, commentera une amie de la chateuse, Barbara Cobb, dans une lettre publiée sur le site officiel consacré à Laura Nyro. “Laura était la musique. Il n’y avait pas de commutateur pour la faire basculer en mode ‘musique’. C’est ce qu’elle était, et à n’importe quel moment, elle pouvait chanter la mélodie d’une vieille chanson doo-wop, ou par-dessus la radio, en conduisant. Elle se mettait à écrire quelques paroles dans une carnet ou un mouchoir en tissu. Je pense que Laura vivait dans un monde qui était mystique, un monde dévoué à la recherche de vérités éminentes, un monde qu’elle voulait voir se manisfester autour d’elle.”
N’ayant jamais appris à lire et à écrire la musique, étant incapable de donner le nom des accords qu’elle jouait, la chanteuse préférait parler des sons en termes de couleurs. “Elle disait : ‘Je voudrais un peu plus de cuivres violets ici”, commente Jan Nigro. L’intuition et le balancement de son jeu de piano scellait systématiquement la chanson dans la forme qu’elle avait imaginée ; non exempte de petits retardements, d’approximations minimes qui lui donnait son cachet. La sensation venait que ces chansons avaient été imaginées plutôt que d’être écrites.
“La chanson Time and Love est l’un de ses classiques”, ajoute Barbara Cobb dans sa lettre. “Quand elle commence le couplet, elle ralentit... puis elle retrouve le tempo original de la chanson... cela peut sembler tellement simple... Laura ressentait le temps de ses chansons de façon incroyable. Et son jeu de piano, à mon avis, servait toujours la chanson. Il était toujours très simple et incisif, sans aucune note superflue. ” Jan Nigro est lui aussi très impressionné par Time and Love. “Il y a cet extraordinaire mouvement en contrepoint vers la fin, qui est construit d’un multi-tracking de sa voix, très innovant pour l’époque. Ce n’est pas une chose qu’elle a pu apprendre ; elle avait simplement une vision complète de ce qu’elle voulait, depuis le début.”
Mona Lisa
C’est à la condition de son intransigeance que Laura préfigurera le courant des auteures compositeures, dans la même veine de Carole King et son Tapestry (1971) - un disque exigeant qui rencontrera pourtant un énorme succès. More Than a New Discovery, et sa relation avec la maison de disque Verve, est un souvenir cuisant. “Je me souviens de mes premières photos de presse. Je pesais 180 livres à cette époque – mon poids est toujours très instable. Ils voulaient mettre en avant une chanson qui s’appellait Wedding Bell Blues. Ils m’ont atiffée de cette robe de mariée ridicule, ont déposé un voile sur ma tête, et des fleurs dans ma main. J’avais l’air si tendue, la mariée la plus tendue que vous aillez jamais vue. Ils ont publié cette photo partout.
La prochaine chanson dont ils voulaient faire un hit, c’était Goodbye Joe, et ils ont encore fait de grands posters qui titraient quelque chose du genre : ‘La fille de Wedding Bell Blues a encore perdu un homme, mais gagné un autre tube’...” Wedding Bell Blues finira par rejoindre les compilations de Brill Building Pop dédiées aux chanson romantiques des années 1960.
En contraste, ceux qui la saisirront à l’occasion d’un concert en 1993 pourront témoigner de la véritable aura de Laura Nyro, une projection loin des clichés. “Elle porte une longue chemise, une jupe blanche et noire et un blazer noir aux revers blancs. Ses pieds son chaussés d’espadrilles de toile, plutot usées, qui laissent voir les orteils. Elle a ce visage timide, avec un sourire qui évoque Mona Lisa, et ses cheveux noirs, longs et brillants sont balayés sur son épaule droite d’arrière en avant. Du rouge à lèvres rouge. Elle semble plus imposante que je ne l’aie vue sur les photos, mais est très attractve, radieuse... presque comme si une aura venait de l’intérieur d’elle, des rayons d’énergie.”
Mieux vaut être seule que mal accompagnée; Nyro a été catapultée sur la scène du Monterey Pop Festival, en 1967, avec un groupe limite, et se fera huer ; les souvenirs les plus tenaces appartiennent à ceux qui la verront jouer dix ans plus tard, enceinte de huit mois, absolument seule sur scène, en robe rouge derrière son piano. Elle est alors entièrement maîtresse d’une carrière qui a changé de bord. Jan Nigro commente pour moi le fait d’avoir joué sur certains des disques du second chapitre discographique de sa soeur. “L’écriture plus tardive de Laura est différente, à la fois musicalement et thématiquement. La maternité, la nature, le féminisme, la spiritualité et les animaux sont entrés dans le cadre. J’ai joué sur The Cat Song et Sophia sur Smile et Mother’s Spiritual, deux de ses albums plus tardifs. C’était un privilège de jouer sur de si grands disques. Il y a un processus de maturation chez les artistes, leur travail change. Certains préfreront leurs premiers enregistrements, d’autres les plus tardifs.“
Up on the Roof
LA MUSIQUE DE LAURA EST UN RELIEF FASCINANT, un jeu de miroirs vertigineux qui renvoient à la fois à son environnement urbain proche, à des thèmes humains et universels ainsi qu’à ses propres mythes intimes. Cela ne s’exprimera plus jamais avec la même force que dans le tandem constitué par Eli and The Thirteen Confession (1968) et New York Tendaderry (1969).
David geffen, détecteur de talents philanthrope chez Columbia, comprend bien la nature de l’artiste. “Elle semble tellement femme, et pourtant ce n’est qu’une enfant”, dira t-il, impressionné. Les chansons enregistrées pour Eli and the Thirteenth Confession, après sa signature pour 4 albums avec la maison de disques EMI, se rapprochaient davantage de ce que Laura avait en tête. Le processus est souvent le même ; Nyro commence par enregistrer des fragments de chansons, dans la pénombre du studio. Des fragments, car, composant sur l’instant, elle perd le fil de son sentiment et décide, s’arrêtant au milieu du refrain, de passer à la chanson suivante. La cassette continue d’enregistrer jusqu’à la fin de la bande. Les musiciens entre ensuite et la magie opère. Un saxophone qui ne laisse que le bruit de l’air s’échapper, une flûte particulièrement satisfaisante sur Poverty Train...
New-York Tendaberry, plus introspectif, plus en proie à l’obsession, est peut-être le chef-d’oeuvre de la chanteuse. S’ensuivent Christmas and the Beads of Sweat (1970) et un album de reprises en compagnie des sirènes soul Sarah Dash et Nona Hendrix, It’s Gonna Take a Miracle (1971), étonnant et sexy. C’est avec Up on the Roof, une chanson écrite par Carole King, que Laura Nyro obtiendra son plus gros succès.
Quarante ans plus tard, on écoute parler cette dernière, imaginant que Nyro aura peut-être pu suivre la même voie qu’elle et écrire ses mémoires. Elle aurait pu ressembler à Carole King dans sa vie, même si son oeuvre de jeunesse fut plus intrépide encore. Elle n’aurait jamais vendu autant d’albums que les 15 millions d’exemplaires écoulés de Tapestry, cependant. “J’y raconte toutes les choses amusantes, dit King de son autobiographie à paraître. “passer du temps avec Paul McCartney, John Lennon et James Taylor. Les marriages.” A Natural Woman : A Memoir paraît en avril 2012, à quelques jours de l’intronisation de Laura Nyro au Rock and Roll Hall of Fame. Le titre colle bien à son image d’artiste transformée en activiste pour l’environnement depuis peu.
Epilogue
En novembre 2012 se joue le premier spectacle en hommage à Laura Nyro. Jan Nigro explique le choix de la date. “ J’ai eu l’idée de faire un spectace en son honneur en 2007, au 10ème anniversaire de sa mort. Nous l’avons fait, et j’ai voulu reproduire l’expérience, c’est ainsi que je suis rentré en contact avec Diane Garisto qui était dans le premier spectacle, et qui est une grande chanteuse qui a fait des tournées en tant que choriste avec Laura. Nous avons organisé ça à distance par téléphone et par mail pendant des mois, et nous avons enfin pu faire le show en novmbre avec d’autres grands chanteurs. Nous prévoyons de le reproduire régulièreent et peut être de faire une tournée.”


Sources images
 

































































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