“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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mardi 5 décembre 2017

GRAYSON CAPPS - Scarlett Roses (2017)




  OO
efficace, sensible, rugueux
songwriter, americana


Après Hiss Golden Messenger, c'est au tour de Grayson Capps d'utiliser ce symbole de la rose. La rose que l'on peut brandir et celle que l'on peut admirer. Comme le symbole d'un renouveau, de ce que l'on peut se consacrer à chérir dans un pays ressemblant à un jardin terrassé et sans plus de poésie.

Grayson Capps et son groupe, Willy Sugarcaps, sont importants pour le sens de communion musicale qu'ils perpétuent à travers leur pratique de l'americana. On la ressentira par exemple sur l'album d'un canadien expatrié à leur rencontre, Scott Nolan, Silverhill (2016). Du nom de cette ville de l'Alabama ayant scellé le destin du groupe. Sur Scarlett Roses, seul Corky Hugues apporte sa présence, profil bas mais décisive, à l'album. Il y ajoute une dimension.

C'est révélateur de l'intelligence du jeu des deux musiciens que la personnalité de Hugues soit si bien intégrée, faisant de ces chansons des monolithes, déjà éprouvées en concert et ici dans leurs versions définitives. L'un donne la voie aux solos de l'autre, leurs guitares se relèvent sans que l'on sache très bien qui est qui. Ils se complètent à merveille.

Grayson Capps a beau porter la Louisiane en lui, il joue la décontraction jazzy (You Can't Turn Around), mêle le grand ouest à ses pérégrinations. « J'ai été dans des groupes depuis la fin des années 80. J'ai signé avec beaucoup de labels. J'ai parcouru énormément de kilomètres. Les expériences que j'ai accumulées ont été durement gagnées, et je me sens bien rodé, prêt pour ce qui doit advenir, plus que jamais», commente t-il en 2015. Un film avec Scarlett Johansson et John Travolta porte le nom d'une de ses chansons, A Love Song For Bobby Long. Le décor ? La Nouvelle-Orléans, bien sûr.

Ses chansons d'affirmation philosophique et émotionnelle gagnent en souffle dans ce brassage naturel de styles traditionnels. Si naturel que la manœuvre pourrait sembler facile, comme s'il était aisé de choisir un temps, un lieu pour capter la quintessence d'une écriture. L'important, il nous le rappelle, est de créer des conditions idéales afin que ses chansons puissent prétendre à cette limpidité hypnotique. Il a le bon goût de s'abandonner juste assez à la musique pour la faire prendre profondeur, lui donner un air de ce temps et de toujours. Sa précieuse humilité nous marque longtemps après la fin du disque.

Deux instants de grâce dominent l’album : Capps y joue la carte de la gratitude, puis de la rédemption, mais « pas dans un sens chrétien ». Sur New Again, il espère « laver [seul] ses péchés » pour provoquer le retour de son amour. « There’s the world of mysticism/i’am in the world of criticism for you » tente t-il pour prouver son sens des responsabilités. Capps refuse de rendre les chansons inutilement compliquées, il se contente ici d’un peu d’harmonica par dessus les guitares. Thankful est d’un style plus texan. « Ain’t you thankful for the moonshine/that takes away the pain » chante Capps dans une démonstration de « bon temps rouler ». 


s. Le swamp-rock halluciné de Taos transforme une virée en voiture en rencontre avec le diable au croisement. Par ailleurs,les sensations ne s'entrechoquent pas sur cet album avenant, mais cette chanson dramatique, coiffe l'album d'une belle aura de spontanéité, tandis que sa narration rutilante provoque des retombées sur tout le reste de l'album, l'ancre profondément dans la culture sudiste. L'aplomb est grand.

vendredi 12 mai 2017

{archive} BARRY THOMAS GOLDBERG - Misty Flats (1974)





OO
Sensible, fait main, onirique
Folk, songwriter


La vulnérabilité évoque Cass McCombs, ou bien Bonnie Prince Billy. D'ailleurs si McCombs et Bonnie Billly sont de mes songwriters préférés, c'est que Barry Thomas Goldberg, alors âgé de 23 ans, trouve avec cet album isolé une évidence poétique, où la douceur émerge de l'amertume, où le choix de détails porte les chansons à un niveau bouleversant. Sur Misty Flats il nous enveloppe progressivement de sa guitare, capable de provoquer une émotion immédiate sur Never Came To Stay. Difficile de ne pas penser au Neil Young le plus délicat sur Golden Sun, avec cet harmonica si caressant. C'est en particulier aux concerts acoustiques de l'icône indestructible que la chanson renvoie : cette capacité à évoquer la condition profondément marginale de son être d'une manière si radieuse et tangible. « J'ai toujours été l'étranger, commentera t-il plus tard. La meilleure inspiration était les lieux, dans lesquels vivaient ces gens que j'observais. ». Le lieu fondateur de son enfance fut, étrangement, Las Vegas. « Les actrices m'ont donné des rêves d'amour et de romance ». Les effets révélateurs des rayons solaires pourvoiront le chanteur d'une confiance dans le réalisme poétique. Le mélange de perceptions intimes et d'observations quasi instinctives le voient incarner ses compositions avec une intensité envoûtante.


Avec Cry a Little Bit et Misty Flats on atteint l'apothéose d'un art pas si solitaire, finalement : Michael Yonkers, qui proposa à Goldberg cette session dépouillée, est musicien et chanteur également sur le disque. C'est lui qui a insisté pour capter le résultat sur une bande Ampex, en mono, et avec le minimum d'overdubs. D'où l'impression que ces chansons sont incapables de vieillir. Malheureusement, le pressage de l'album fut limité à 500 exemplaires, et il disparut rapidement.

Misty Flats se poursuit avec ce qui ressemble à une démo de McCombs, China Girl. Mais on comprend mieux ce moment d'inconfort quand on sait que Goldberg chercha brièvement à enregistrer un album de punk rock, et que son influence principale était John Lennon et son album Plastic Ono band – un chanteur avançant le cœur sur la main, et privilégiant parfois la sincérité sur la justesse. Pop and Ice poursuit dans ce retour aux sources du rock. On imagine ce que ça aurait donné si la chanson avait été exceptionnellement traitée avec une guitare électrique et une batterie. City Rain continue de donner l'impression que Goldberg est ce qu'il y a de plus proche de Neil Young. Sa voix toute en retenue Never Stop Dreaming est le vrai duo de l'album, le compositeur et Yonkers harmonisant et frottant les cordes de la guitare avec une langueur qui évoque Michael Hurley. L'album d'un artiste avec plus de ressort et de consistance qu'il n'y paraît au premier abord.
L'album a été réédité par Lights in The Attic. 
http://lightintheattic.net/releases/1738-misty-flats

samedi 11 février 2017

{archive} MICHAEL CHAPMAN - Navigation (1995)






OOO
onirique, varié, apaisé

Folk-rock songwriter

En 1995, Navigation nous faisait passer une heure en compagnie de Michael Chapman, et il semblait alors en bout de course. Uncle Jack irradie de sérénité : mais bientôt, la voix abîmée du chanteur apparaît, sur une ode fougueuse à Bert Jansh, It Ain't So. « J'étais très malade au début des années 90. J'ai eu une crise cardiaque et je n'ai pas pu travailler pendant un an, les gens m''avaient un peu oublié, ainsi j'ai du tout recommencer. » Difficile au départ, d'y voir une renaissance. L'album crépusculaire ressemble plutôt à un souvenir amer, étirant à l'envi des jours passés, attisant douloureusement des souvenirs. Navigation aurait pu clore de guerre lasse trente ans à jouer du ragtime, du folk, du blues avec un talent qui fait de Chapman l'égal des plus grands. Heureusement, l'aventure s'est poursuivie. L'album remise au passé une décennie, les années 80, où la vigueur créatrice s'est tarie, l'artiste éteint peu à peu par la boisson. 

Désormais, les ramifications sont prêtes à se plonger encore plus loin, à tel point que les inclinaisons musicales de Chapman, se destinent peu à peu au monde entier, et que s'il reste si peu célébré aujourd’hui, il mérite plus que jamais d'être écouté partout, sa guitare trouvant des échos dans toutes les cultures. « Cudgegong seems so far away », chante t-il accompagné d'un chœur féminin, comme Leonard Cohen au crépuscule de sa vie. C'est un hymne à une rivière, semblable à mille autres rivières, peut-être l'une de celle prenant leur source au Népal, traversant l'inde, mais en réalité au Pays de Galles, Chapman y livre sa prose avec cette voix d'assoiffé, en peine de breuvage mais pas de spiritualité. Il en insufflera toujours à des chansons rejouées inlassablement, pour certaines, dans la confidentialité de chaque concert. Difficile de raconter un musicien sans ne livrer qu'une seule bonne raison de l'écouter, quand toutes les bonnes raisons son réunies. Écouter Chapman demande une volonté de faire table rase du jour d'hier, et de se prêter, plusieurs semaines, à n'écouter presque que cela. Parce qu'il en vaut la peine.

La musique de Chapman n'est pas immédiate, mais elle est totale. Il explique, avec sa modestie habituelle, que « c'est la chanson qui dicte la musique ». La réalité est plus riche ; car beaucoup des compositions se passent de mots, se placent au delà de narrations circonscrites. Là aussi, pourtant, Chapman tente de nous faciliter les choses ; la plupart de ses instrumentaux sont en fait reliés spirituellement, à une image particulière, une anecdote bien précise.

La complexité à saisir les chansons de Chapman, au premier abord, est due en partie à la façon disjointe dont elles ont été assemblées par le passé. Navigation n'échappait pas à cette règle : il offrait une heure de musique éparse, et cette sensation qu'il existe entre chaque chanson un monde, que les silences qui s'interposent nous déplacent de lieu en lieu. Le tout forme une carte, sans autre limites que notre endurance à écouter, encore et encore, et à se découvrir dans un endroit nouveau. Il y a un formidable sens du mouvement. Little Molly Dream est un instrumental flottant, à la fois superbe méditation sur l’Angleterre des siècles révolus, et projection onirique. The Mallard, ensuite, parallèle entre les souvenirs d'une femme et les visions d'un train anglais légendaire reliant Londres au nord du pays. Les accords utilisés, émouvants, seront répétés à chaque concert, comme la rumeur d'une machine ravivant le pouvoir de l'imagination. Il l'a notamment jouée en compagnie de l'un de ses amis les plus chers, Ehud Banai, résident à Tel Aviv. « Il peut m'amener, musicalement, dans des lieux ou je n'irai pas même dans un million d'années, car il utilise des accordages différents de ceux emploiyés dans la musique occidentale. » The North Will Rise est un moment plus enlevé, en droite ligne de ce qu'il a produit sur Wrecked Again (1973). Puis la chanson titre, qui lutte superbement, aidée en cela par une production aérienne, entre son penchant mélancolique et son envie de lumière. Rare et précieux, Navigation est un chapitre marquant de 50 ans de carrière dévoué à la guitare et à l'écriture de chansons ferventes. C'est là qu'on peut commencer, pour ensuite mesurer, à travers d'autres disques, la vigueur et toutes les qualités du musicien Michael Chapman.

Vingt ans plus tard, après la mort de Bert Jansch, John Renbourn, John Martyn, Townes Van Zandt, qui reste t-il, hormis Michael Hurley et Michael Chapman, pour allier virtuosité et complète liberté ?

jeudi 12 janvier 2017

{archive} ESSRA MOHAWK - Primordial Lovers MM (1970 - 1974)





OOO
intemporel puissant, lyrique
Rock, songwriter, soul

Le sort d'un album est lié à sa disponibilité dans le commerce. Tant qu'aucune maison de disques ne fait l'effort de le rappeler au souvenir d'une nouvelle génération d'auditeurs, l'œuvre et le message ne retrouvent pas leur public. Essra Mohawk a insisté sur le fait qu'elle avait avant tout un message crucial, et c'est ce qui lui a donné la témérité d'enregistrer, en s'entourant de musiciens capables d'épouser favorablement son style vocal libre et obsédant. Primordial Lovers MM rassemble Primordial Lovers, sa déclaration d'intention, son hymne au pouvoir libérateur de la nature et de l'émotion, et son album éponyme. Sur l'un elle ouvrait une voie, sur l'autre elle semblait émuler Leon Russel et une génération douée de songwriters. Jamais elle ne reproduira la quête menée à bien sur Primordial Lovers.
Elle aurait aimé une pochette plus lumineuse, avec des corps entremêlés courant sur le recto et le verso, sur-imprimés du soleil et de la terre. « L'horizon aurait été fait de la ligne de rencontre des corps ». Pour le reste, son message consistait à montrer une vérité absolue, sensuelle et entière. A incarner cette personne entière, capable de nous toucher tous, d'enter en relation avec chacun dans ce qu'il a de plus profond. « I am a woman/And i got to tell the truth » chante-elle dans Song to an Unborn Soul, avec une emphase à couper le souffle. Cela peut paraître banal, mais elle donne au rivage de la vérité une nouvelle dimension mouvante et charnelle. Très peu d'artistes privilégieront avec autant de liberté et de fougue leur message. Comme Laura Nyro, Essra Mohawk ne prenait rien plus au sérieux que son art. Elle voulait toucher les limites du sentiment humain, avec cette capacité à basculer dans la vulnérabilité et à se montrer péremptoire à la fois. « All life is two lovers/Spinning, spinning towards each other/Reaching, reaching to be one/Just like two primordial lovers/Once created our sun. » Sur Primordial Lovers, en comparaison avec son disque suivant de 1974, elle n'articule pas toujours suffisamment pour que l'on saisisse exactement ce qu'elle chante. Comme s'il s'agissait avant tout d'un flot de musique. Primordial Lovers se veut universel, voit Mohawk traverser de multiples phases, à la fois provocante, noble et mystique, comme si elle ne changeait pas seulement de voix, mais de corps. C'est une musique épidermique, qui fait frissonner.

Le premier chef d’œuvre de l'album arrive avec I Have Been Here Before. Le vibraphone et des cuivres rodent avant de s'élever, sur les mots « Now i'm here with you. ». Mohawk utilise le scat des chanteurs de jazz, et montre comment elle privilégie l'énergie live et la spontanéité, avant de retomber dans un chant mystérieux, dans un nouveau basculement. On comprendra ce qu'on pourra. I Have Been Here Before crée l'un de ces moments que seule une performance de concert peut habituellement ménager, un moment unique dans l'esprit de l'auditeur. En conséquence, on se fera attentif, lors des écoutes suivantes, pour tirer de ce moment décisif de nouvelles raisons de considérer Primordial Lovers dans toute sa radieuse originalité.

Une trentaine de musiciens ont rendu cet album possible, s'adaptant selon l'esprit des chansons. On retrouve notamment le guitariste Lee Underwood, qui a joué sur plusieurs albums de Tim Buckley ; Dallas Taylor le batteur original de Crosby Still & Nash, et Doug Hastings. Des connaissances du producteur Frazier Mohawk, le mari d'Essra Mohawk. Leur entente et leur confiance communes ont ouvert des possibilités musicales inédites, que ce soit soit dans le jazz puissant qui sert de moelle ou dans la façon d'Esrra Mohawk d'agir comme si elle s'épanouissait en direct sur l'album. L'une de ses techniques préférées est ce qu'elle appelle le 'vocal collage', pour rendre plus dense encore une œuvre déjà très développée. Le résultat est bouleversant sur le pont de I'll Will Give It To You Anyway. 

Primordial Lovers n'est pas une œuvre isolée dans sa création, mais inspirante pour beaucoup d'artistes dès l'époque de sa conception. Ainsi, I Have Been here Before fascina David Crosby au point qu'il suppliait toujours Mohawk de jouer cette chanson plutôt qu'une autre lors de leurs rencontres, au point qu'elle finisse par influer sur le refrain de sa propre chanson Deja Vu. « Quand je l'ai entendue, c'était vraiment du 'déjà vu ' pour moi », se souvient Esrra Mohawk. Look Forward to the Dawn se déploie encore plus posément. Mohawk se dit inspirée pour le piano par Joni Mitchell, qui elle-même écrivit Woodstock en pensant à Mohawk. celle-ci avait raté le festival à cause d'un problème d'organisation de son management. L'une des raisons, selon elle, pour que ses albums continuent d'être si secrets aujourd’hui. Thunder in The Morning déploie encore une énergie communicative que l'on a envie de reproduire, de partager, de faire connaître, et deviendra l'une des favorites des admirateurs de Mohawk. Sa voix est celle de la plaidoirie, dans le sens de louange. Son attitude envers les éléments ne passe jamais la ligne de la supplication ; dans son abandon le plus sincère, c'est encore la force impérieuse qui garde le dessus. Une grâce irradie des guitares et des cuivres sur It's Up To me, avant de terminer avec une chanson soul, presque gospel où l'on s'entendrait à ce que Mohawk se décide à recréer Dieu pour parachever son expérience naturelle.

Sur l'album éponyme qui suivra, elle affirme encore son message. Accrocheur et entêtant, il est la meilleure façon d'écouter Essra Mohawk si vous préférez l'immédiateté à la recherche. Mais si vous voulez ressentir une émotion étrange et inédite, Primordial Lovers reste la clef qu'il suffit de tourner pour faire échapper l'art d'Esrra Mohawk à son bannissement perpétuel.

01. I Am the Breeze
02. Spiral
03. I'll Give it to You Anyway
04. I Have Been Here Before
05. Looking Forward to the Dawn
06. Thunder in the Morning
07. Lion On the Wing
08. It's Up to Me
09. It's Been a Beautiful Day

dimanche 10 juillet 2016

{archive} LARRY GROCE - The Wheat Lies Low (1971)






OOOO
lyrique, sensible, frais
Folk-rock, americana, songwriter

Deux hommes distincts, deux images qu’il faut sonder pour y trouver des correspondances ; Larry Groce en 2016, qui vient de faire paraître Live Forever, un album paisible, bien produit, où le chanteur songwriter reprend certaines des chansons qui lui tiennent le plus à cœur, par des songwriters ouest-américains emblématiques qu’il a pu faire découvrir à des milliers d’auditeurs de son émission de radio, Mountain Stage. Il y a Townes Van Zandt, The Band, Jesse Winchester, Billy Joe Shaver. Sur ce riche humus musical issu des années 70, repose le véritable intérêt de ce que fait Groce, ce qu’il tente de réveiller là avec quatre chansons originales. Ce n’est pas facile, 27 ans après avoir enregistré pour la dernière fois un album qui se rapproche de celui-ci. Entre-temps, son tempérament enjoué l'a naturellement transformé, rendu plus léger, comme le montrait son hit Junk Food Junkie (1976) ou ses collaborations avec Disney. Il est devenu l’hôte de ses convives, certains diraient pris en otage par la soif de divertissement sans limites de la population.

The Wheat Lies Low (1971) nous renvoie au contraire à la racine de Larry Groce, montrant ce que même Crescentville (1973) ne contient plus entièrement ; un homme capable d’émouvoir à la simple force de sa musique, sans faire appel au divertissement.

C’est l’album d’un artiste en inflorescence, dont l’insécurité semble être sur le point de se résoudre en sérénité, et cela se traduit par une douceur rare, à côté de laquelle beaucoup paraîtraient poussifs. On y retrouve un peu de la mélancolie à l’œuvre sur l’album éponyme de Townes Van Zandt, celui dont la pochette le montre attablé dans une cuisine. Prenons la chanson-titre ; la voix fragile, s’élève et se maintient avec ténacité, et ce n’est pourtant plus qu’un murmure, pour décrire un jour de vagabondage, de liberté dans l’isolement d’une campagne ensoleillée. Dans la lenteur, dans le parallèle saisissant de simplicité que fait Groce entre l’hésitation de son propre cœur et les vent dans les blés, il atteint une sorte d’apothéose malheureusement vite oubliée, dans une époque où les chansons qui décrivaient la survie émotionnelle devenaient presque un cliché. La qualité mélodique de cet album culmine avec les dérives fascinées que constituent Compton et Look Up For Your Troubles. Déjà, c’est dans ses gènes, Larry Groce semble chercher à nous redonner de l’allant.


Si la phrase et la rime semblent faciles, ces chansons sont révélatrices d’une ère de durcissement, où les enfants vont devoir se battre avec plus de pugnacité que leurs parents avant eux pour ne pas être ingérés par la société. « So they played the same old games/But the players' names had changed/And the stakes were higher than their father had/And the rules were several hundred times as bad.” Par ses thèmes, par l’histoire particulière de cet album tellement lié à son époque, The Wheat Lies Low peut être rapproché des disques de Lou Bond ou de Scott Fagan. Little Bird nous terrasse autant que They Think She’s Crying Because She’s Happy, chez ce dernier. La fraîcheur qui émane de chansons comme I Love, avec sa flute altière, reste longtemps à l’esprit. 

dimanche 10 avril 2016

KEVIN MORBY - Singing Saw (2016)








OO
Lyrique, doux amer, intemporel
Country rock, pop, songwriter

Singing Saw marque les débuts de Kevin Morby pour le label Dead Oceans, à propos duquel Trip Tips a publié un article concernant Bear in Heaven, Strand of Oaks, Julianna Barwick, Riley Walker, et récemment l'australien Marlon Williams). Cet album tourne autour d'une fascination supposée de Morby pour la scie musicale, cet instrument qui provoque un son curieux et enchanteur. Cet instrument sert d'ailleurs de point de fuite à un album emprunt de gravité, qui pourrait se résumer à une série de sensations et de rencontres intenses que Morby provoque entre sa musique et certains des musiciens américains d'hier et d'aujourd'hui les plus fascinants. Leonard Cohen et Bob Dylan sont là, dans Black Flowers ou surtout la finale Water. Son lyrisme intraitable est à ce niveau dès Cut me Down : “Birds will gather at my side, tears will gather in my eyes, throw my head and cry, as vultures circle in the sky.” Son onirisme sommaire et retiré évoque Bill Callahan dans Sometimes I Wish i Were an Eagle, Apocalypse ou Dream River (la percussion sur l’enivrante Black Flowers qui renvoie à The Sing). Les arrangements somptueux de Kevin Morby, par exemple sur Drunk and On a Star, soulignent cette parenté.

Le piano participe aussi à ce sentiment de sérénité, basculant vers la morosité voyageuse sur Ferris Wheel. Ailleurs, des guitares bravaches évoquent un rock lo-fi qui aurait dérivé, insufflé de pop intemporelle mais peut-être plus reliée aux années 90 (Dorothy). On retrouve là les Babies, le duo punk pop que Morby a constitué avec Cassie Ramone des Vivian Girls. C'est comme de donner à de petites émotions le champ de grands panoramas. Le détachement contemplatif et la voix de Morby le rapprochent aussi de Cass Mc Combs, sur Destroyer. C'est dans le dénuement des sentiments que réside leur lumineuse affiliation, et jusque dans l'accent et le timbre : « Have you seen my mother she's a-lookin' for my father » Le saxophone est la touche, peut-être crépusculaire, qui ajoute au superbe de cette chanson.

Il pourfend les dépendances parentales et territoriales qui sous tendent l'existence, comme le racisme - I Have Been to the Mountain évoque le sort d'Eric Garner, le noir américain qui s'est fait tabasser à mort par un flic à Staten Island en 2014. Grandissant dans la Bible Belt américaine, il confie sur le site Aquarium Drunkard : « Ne pas aller à l'église était une déclaration d'intention plus grande que d'y aller ». Les chœurs, la steel-guitar sur Water ajoute à l'aspect intemporel et transversal à cette épopée, avec laquelle Morby, après deux albums 'en transit' avec les Babies et un en solo, est vraiment arrivé à bon port.




mardi 9 février 2016

SCOTT WALKER - Bish Bosh (2012)






OOO
Audacieux, sombre, expérimental
Songwriter

Scott Walker est de retour ! Et il n'a jamais aussi bien chanté ! C'est ainsi que j'ai ressenti l'arrivée de cet album, paru dans la 70 ème année de son créateur. Il est vrai que de tout temps, le moyen le plus innocent de faire écouter Scott Walker à ceux qui ne le connaissent pas est de vanter sa voix. Mais avec Bish Bosh cela ne fonctionnera pas complètement. 

Qu'est ce qui est le plus beau chez Scott Walker ? Ce n'est pas la question qu'on se pose le plus souvent le concernant, du moins depuis sa tétralogie d'albums remontant aux années 60. Ce serait plutôt : le plus déconcertant. La pochette de Tilt ? Les images du clip où s'orchestre un ballet étrange de créatures et de personnages. Bien la pochette de Tilt ou les images de la vidéo représentent la même chose, comme il est de rigueur dans un art totalement absorbé à la tâche. Il y a là un jeu de masques funèbres, pour celui qui met, dans ses chansons, les masques mortuaires aux dictateurs et traces les contours d'une silhouette humaine à la peinture fraîche. Méticuleusement construite, son œuvre l'a conduit avec Bish Bosh à enregistrer sur une période de plusieurs mois, dans des conditions compliquées. 

Les chansons de Bish Bosh finissent par capter notre attention parce qu'elles se révèlent plus immédiates que prévu, même Corps de Blah, malgré ses dix minutes, ce qui est un tour de force. Walker multiplie les éléments permettant à l'auditeur de se repositionner, se rassurer, de se dire, je reconnais là quelque chose qui a déjà été fait ailleurs. Arrivé sur le cosmologique SDSS14+13B (Zercon, a Flagpole Sitter), on est pleinement entrés dans le domaine du divertissement de haute qualité. Peu importe les métaphores, Bish Bosh nous fascine par la cadence qu'il impose, les moments de silence et les indications qu'il semble nous donner, entre temps, pour nous aguerrir. Arrive Epizootics, et nous sommes en ordre de bataille. Si la séduction sonore est à l’œuvre sur Bish Bosh, sa charge émotionnelle est inattendue. Elle survient surtout avec The Day The « Conducador » Died, une chanson à propos des derniers jours d'un dictateur, sujet de prédilection de Walker. L'album se termine ainsi sur une version de Jingle Bells. 

Les pistes pour ramener tous les narrateurs de Bish Bosh à un seul ne seront jamais refermées, tant il ouvre de possibilités et transforme les chambres cinématographiques en vastes étendues virtuellement impossibles à figurer. «Si la merde était de la musique, tu seras un brass band ! » assène t-il dans un ostentatoire moment de solitude humoristique, ressemblant à ce que dirait Ignatius, le héros de la Conjuration des Imbéciles. S'il était un auteur de bande dessinée, Scott Walker en serait aussi le personnage. Ce serait Chester Brown dans 23 Prostituées. En fait, dire que tout cela est drôle en retire tout l'humour, comme si j'aspirais la moelle des os avant de vous les donner. Nous sommes contents d'adopter là un esprit canin, éprouvant un seul sentiment, une seule pensée à la fois, car l'écoute de Scott Walker ne permet pas autre chose : elle accapare nos sens. 

Imaginez, maintenant, qu'on s'amuse à rendre la musique de Bish Bosh en envoyant des tweets pour transmettre notre enthousiasme à chaque nouveau détail amusant ou glaçant que contiennent ses chansons. Dans monde sans concentration, de commentaire continu, où tout est partagé avant d'avoir existé, où la création est rendue impossible par la parole et l'écriture de messages ininterrompus et inutiles via les nouvelle technologies, Scott Walker est une plongée dans un monde qui n'est pas effrayant, mais réconfortant. Réconfortant de voir ce que la pensée affûtée peut encore créer, quand elle est libérée de besoin débilitant de rechercher l’approbation d'un autre que lui. C'est une leçon cinglante. Il n'y a qu'à entendre les sabres sur Tar, un morceau direct et simple une fois accepté que sa trame est constitué de machettes frottées l'une contre l'autre en prévision d'une décapitation. C'est le pouvoir d'un esprit qui, comme celui des dictateurs, n'a qu'une idée en tête et tous les moyens à sa disposition pour y parvenir. 

Les expérimentations de Scott Walker en studio apparaissent, au vu du résultat, étonnamment sensées et conduites dans un but, au delà de celui de remplir le néant : provoquer un contraste idéal entre beauté et cynisme. Avec des cordes d'orchestre comme dans les années 60 ou aujourd’hui, cela au moins n'a pas changé. Certes, on pourrait penser que Walker a toujours gardé le ressentiment de se faire oublier dès ses trente ans, mais quarante ans plus tard, il a fait de tout son ressentiment un crocodile dont nous sommes des Pulvians fluviatiles auxquels il ne laisserait pas que les restes mais toute la proie en état de grâce ante mortem. 

Sa volonté de songwriter n'a jamais été battue. Il fut un modèle pour Bowie jusqu'à l'avant dernier jour de sa vie, celui où parut Blackstar (2016) sonne comme une tentative de jouer dans la veine de son aîné (de trois ans). Écouter Nite Flights (1978) permet de s'en convaincre plus avant. Il reprend la chanson titre avec élégance sur Black Tie White Noise (1993). 

L'image la plus forte de Scott Walker ? Celle fournie par Mojo, où on le surprend dans une librairie londonienne, la casquette vissée sur la tête, dans une situation bien banale. Pourtant, qui connaît sa silhouette énigmatique, la personnalité élusive de cet étrange britannique originaire de l'Ohio, et son aura dans la musique pop anglo-saxone aurait le sang qui ne ferait qu'un tour en l’apercevant. Mais pour expliquer pourquoi, il faudrait commencer par en faire un portrait non pas comme simple silhouette, mais comme créature humaine au parcours hors du commun.

Plus que l'album, c'est l'homme qui mérite l'étiquette de référence dans le paysage musical des cette fin/début de siècle. 



jeudi 4 février 2016

NATALIE MERCHANT - Homeland (2001)




OOO
soigné, lyrique, lucide
Songwriter

Motherland est un point de départ idéal pour écouter Natalie Merchant. Sur son troisième album solo, elle chantait mieux que jamais. Ses chansons peaufinées semblaient capables de prendre une nouvelle signification au fur et à mesure des événements. This house is on Fire par exemple, qui prit une autre dimension après l'attaque des Twin Towers, et une autre encore si l'on considère les incendies qui ravagent aujourd'hui les Etats-Unis, incapables de préserver leur environnement. La pulsation reggae de cette chanson dramatique, combinée à une mélodie arabisante, provoque une sensation de surélévation presque mystique. On s'attend à un message universel. 

Le titre de l'album, Motherland, la 'terre mère', pouvait servir d'enseignement, comme presque tout ce que contiennent les chansons de Merchant. Des sensations avisées, des avertissements auquel on pense assister comme spectateur, avant de se sentir directement touchés. Par le tour que prenait ses histoires matinées de douce désillusion, mais pas de renoncement, sa musique prenait cette capacité à nous hanter longtemps après que cet album soit terminé. Elles transmettent une histoire et l'illustrent, donnant une perspective parfois vertigineuse à des thèmes enfouis en nous, parfois depuis l'enfance, et sondés dans ce qu'ils ont de profondément adulte. Il est question de maturité, de dissimulation, de pouvoir à se diriger soi-même das la vérité ou dans l'illusion. 

Merchant nous donnait le sentiment de participer à un mauvais jeu, mais jamais de miser contre notre intérêt. Une certaine froideur se détachait désormais de chansons comme I Put a Lawn on You, si parfaitement maîtrisée, avec orgue hammond et saxophone. L'aspect nourricier et spirituel dont elle pare discrètement chacune de ses œuvres est donné ici par l'apparition, sur deux chansons, de Mavis Staples, dont le honky tonk racé de Saint Judas.

jeudi 21 mai 2015

FIELD REPORT - S./T. (2012)





OO
élégant, doux-amer, lyrique
Indie folk, songwriter

Chronique écrite dan le cadre d'un article à paraître dans Trip Tips 26. 

Il y a des gens dans la vie qui sont plus doués pour explorer les failles humaines, les fragilités, que pour vendre des appartements, travailler dans un commerce ou dans une société quelconque. Par humilité, ils décident d’étudier ce qu’ils connaissent le mieux : leur propre cas. Mais avec une petite astuce : quand tu vas t’adresser à eux, ils te parleront à la deuxième personne, comme si tout ce qu’ils ont traversé était applicable à toi. C’est le moyen qu’ils ont trouvé pour se vendre.

Christopher Porterfield s’attache à croire, et à nous persuader, que ce qu’il chante, c’est ce qu’éprouvent beaucoup d’hommes autour de lui, qui peuvent ainsi se reconnaître dans sa musique. Si c’est le cas, un artiste est vraiment aussi important qu’un médecin, et la musique remplace les médicaments pour arrêter de boire, ou ce genre de trucs. Il n’y a rien de maniéré chez Porterfield, mais c’est pourtant un gentleman. Un rejeton issu du même moule que Justin Vernon de Bon Iver ou Phil Cook de Megafaun, deux artistes indie folk qui ont remporté un grand succès depuis le milieu des années 2000, tandis que Porterfield continuait de jouer dans des endroits petits et vides et de faire les premières parties de ses acolytes. La différence de poids, (un poids sur le cœur, mélancolique), c’est que Porterfield mais l’accent sur les mots, sur la confidence plutôt que sur la musique. Il ne ressemble pas aux plus ornementé des groupes indie-folk : d’ailleurs, son ‘groupe’ change entièrement entre ce premier album et le suivant, Marigold (2014) qui réinvente le mythe d’Icare Californien comme Bill Callahan a réinventé le rider texan (Porterfield ne cache pas que son album favori entre tous, c’est A River Ain’t Too Much to Love (2005)).

C’est une musique très américaine, et pourtant, c’est cela d’une homme dans le dénuement de la marche plutôt que de celui qui fait des distances à cheval. Porterfield a pris sa vie en main à trente ans passés, saisissant selon lui le fait que le moment était arrivé de ‘sauter dans le train’, et il trouve immédiatement un équilibre exemplaire entre ce qui est personnel, ce à quoi on peut s’identifier, en tant qu’auditeur et rêveur, ce qui est général, et ce qui est précis, comme le souvenir de ce qui s’est passé la semaine dernière, mais transformé chose élégiaque. Pour le reste, le simple fait d’avoir fait de son projet l’anagramme de son propre nom en dit long. Il y a un peu de l’humour noir, aussi, de Bill Callahan, un artiste auquel Porterfield mérite vraiment d’être comparé, et c’est rare. Ses chansons sont faites pour vous mettre un peu mal à l’aise, mais la brillance mélodique qui vous gagne sur Intercommunicado ou Circle drive, au cœur de l’album, finit par vous conduire dans les endroits où vous avez toujours rêvé d’être. Là, dans son aspect le plus émotionnel (‘Someday we do the best we can’), il arrive qu’on pense aussi à Conor Oberst. Je ne sais pas pour ce dernier, mais Porterfield doit encore écluser une jeunesse complexe et en partie gâchée par la boisson et la solitude qui en découle.

Cette musique prend une dimension cinématographique sur Chico the American. Il décrit des psychés déphasées par la célébrité, plaque les avec une profonde assurance la poésie humaniste sur le surréalisme d’un rêve, jusqu’à évoquer plus largement tous ceux qui sont morts trop jeunes. L’un de ses héros, Jason Molina, en fait partie. Les instruments sonnent jusqu’à la fin dans une isolation quasi spectrale. La partie de synthétiseur qui parcourt tout l’album devient peu à peu inestimable. 

lundi 30 mars 2015

THE MOUNTAIN GOATS - Beat the Champ (2015)


contemplatif, lucide
songwriter, indie rock, piano rock

Même quand on les découvre tardivement, les Mountain Goats de John Darnielle nous ont déjà régalé de quatre ou cinq albums. Et c'est beaucoup plus si on les suit depuis les années 1990. Chacun subtilement différents, et bénéficiant de constructions de plus en plus abouties, autour de fils narratifs dont Beat the Champ restera un bel exemple. Beat the Champ, c'est "battre le champion'. Le fil est ici la lutte, sport underground dans l’Amérique des années 1980. C'est cette narration riche qui fait qu'on revient à leurs albums. 

On se rend compte avec surprise que 3 ans se sont écoulés depuis Trancendental Youth, l'un des meilleurs disques du groupe peut-être, qui cristallisait les sentiments de Darnielle et sa philosophie de vie. Comme le black métal, une autre passion de Darnielle (si menaçant sur Werewolf Gimmick !), a été défait par les clichés sans perdre, pour les vrais amoureux de musique, son intégrité, la lutte a ses puristes, qui vantent l'honnêteté du corps à corps et la grande âme de certaines de ces figures. A hauteur d'adolescent, celle que prend souvent Darnielle, sous couvert de paroles biaisées et surchargées, la lutte c'était une vraie source d'excitation, et de rêves pas encore frelatés. La musique des Mountain Goats contient une énorme quantité de jeunesse, d'incertitude nocturne, de contradiction, D'abord le paradoxe d'avoir, dans une musique née du dépouillement et faite avant tout pour donner chair aux textes, une variété d'instruments surprenants. Ils ponctuent et donne la tension nécessaire. Stabbed to Death Outside San Juan le prouve. 


Darnielle dresse  des stratégies alternatives pour vivre chaque seconde avec exultation. Ecoutez Heels Turn 2 ou Unmasked! pour s'en convaincre. Cet album contient à la fois la chanson la plus longue des Mountain Goats (Heels Turn 2, 6 minutes) et des coups de semonce comme Chocked Out. Darnielle aborde le sujet de la lutte et de ces vrais/faux champions avec une affection si particulière que vous pourriez bien la chercher longtemps ailleurs en songwriting. Il y a la volonté de croquer des portraits sur le vif (The Ballad of Bull Ramos) mais bien plus de décrire un environnement, un isolement, une atmosphère d'amertume, d'ennui, jusqu'à monter sur scène pour prendre toutes les revanches contre la vie (toujours Heel Turn 2, le sommet de ce disque). Les touches piano ou jazz (sur Fire Editorial) suscitent une touche contemplative, voire la sensation d'assister à la chronique chantée d'un journaliste nous racontant des faits divers dans l'ambiance d'un club. 

dimanche 22 mars 2015

SCOTT MATTHEW - This Here Defeat (2015)






O
contemplatif, lucide
songwriter, pop, indie rock

Effigy évoque la collaboration de Nick Cave et Warren Ellis sur une B.O. de film. Déjà, la maison et la carcasse de l'australien Matthew brûlent d'un amour perdu. Et plus loin, Constant en ajoute une couche avec une lenteur solennelle. Il faut dire qu'on habite loin du rock avec lui : pour la première fois cependant, il utilise une guitare électrique. Soul to Save, quand à elle, ressemble à une de ces pépites cathartiques du grand maître en la matière, Marc Huyghens, le chanteur de Venus/Joy. Matthew chante à merveille comme quelqu'un qui sent ses sentiments s'évaporer et les conjure pour les retenir. Attention, c'est grave, voire carrément lugubre, quand des violoncelles s'entrecroisent, mais cette aspect 'défait' complète à merveille la voix mélodramatique de Scott Matthew. Qu'on ne peut s'empêcher de rapprocher de celle de David Bowie, et parfois c'est la solitude exprimée par les instrumentaux de sa trilogie berlinoise que l'on entend. Matthew n'a nulle part les audaces du Thin White Duke, mais peut être sa force est t-elle ce manque d'audace, ou son minimalisme, qui le pousse à creuser, pendant de longues minutes, le même sillon, jusqu'à épuiser toute tension et évacuer tout sentiment. 33 minutes et 10 chansons exactement. Il construit un arc narratif parfois basé, comme chez James Vincent Mcmorrow, sur des silences, par exemple avec Ruined Heart, un point culminant en termes de délicatesse. “Come on the disaffected, believe what we need matters, I’ve had a premonition, a place where we can grieve” L'album est une quête pour cet endroit où l'on peut se lamenter en toute quiétude. 

lundi 2 mars 2015

JAMES MCMURTRY - Complicated Game (2015)






OOO
élégant, pénétrant
songwriter, folk-rock

Le premier album de James McMurtry est sorti en 1989. Depuis, il n'a cessé de se montrer à la hauteur de sa réputation 'd'un des meilleurs songwriters de sa génération', à laquelle même Stephen King souscrit. Mieux, entre son dernier disque et celui-ci, il a renouvelé ses thèmes et changé d'humeur. Exit le malaise suscité par le président d'avant 2008, et sans doute Just Us Kids avait t-il cet air de 'plus jamais' qui a poussé McMurtry à en prendre le contre-pied. Il disait lui-même qu'il est bien difficile de ne pas faire une protest song sans avoir l'impression de s'entendre chanter un sermon, et citait Steve Earle comme l'un des meilleurs contre-exemples. Complicated Game est un de ces albums qui glorifient le songwriting dans toute sa beauté, sa simplicité formelle et la fausse pudeur de ses études de caractère. Ce sont donc des personnages, souvent un peu perdus, que décrit McMurtry, sans l'effort et les mimiques que lui demandaient la colère politique et sociale. Un disque qui commence par 'Honey don't you be yelling at me when i'm cleaniing my gun', sur Copper Canteen, est déjà bien parti. La musique souligne les mots avec l'élégance tranquille des chansons que Bob Dylan signait vers le début de sa carrière : des mélodies aussi discrètes qu'entêtantes lorsqu'elles déploient de majestueux couplets sur 5 ou 6 minutes. Carlisle's Haul, grande balade en ce domaine, est peut-être la meilleure chanson de l'album. Si cela peut ravir tous ceux qui aiment Dylan, ça fait déjà beaucoup de monde... Le pouvoir de cette musique de l'ouest américain est sa capacité à capter cette force d'aller de l'avant qui existe dans la musique en particulier, agitant tout le pays, du Texas vigoureux à Long Island, New York. Sans jamais paraître affecté le moins du monde. 

Sa musique, en retour, semble apprendre des personnages dont elle s'empare, rendue toujours plus humaine. Peut importe l'époque, nous dit t-elle, peut importe le mystère qui l'entoure, et peut importe l'endroit d'où vous l'écoutez.

jeudi 26 février 2015

GRETCHEN PETERS - Blackbirds (2015)




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Poignant, engagé, intemporel
songwriter, country, pop

Née en 1957 à New York, installée dans le Colorado, Gretchen Peters semble vivre dans un monde d'hommes sans les hommes. Arès plus de vingt ans de musique, elle peut désormais vivre la guerre à travers ceux qui l'ont faite, construire seule sa maison, la reconstruire après l'ouragan Katrina (Black Ribbons), et affronter la dissolution de la terre dans l'eau. Elle nous chante à propos des 'belles choses qui deviennent ruine', en contant l'histoire d'une jeune fille que sa beauté a tué. Un monde d'hommes sans les hommes donc, un paradoxe comme la musique à la fois tendre et mélodique que Peters accompagne de textes intenses. C'est un monde fragile et rude où la bible et la bouteille ne sont jamais loin l'une de l'autre. Les catastrophes naturelles sont mise en parallèle de façon sensible, comme l'histoire de Pompéï et celle de la Nouvelle Orléans. Ailleurs, sur une chanson engagée sans détours contre les effets de la guerre, elle chante : "quand la seule chose que vous avez est un marteau, tout ressemble à un clou." La musique paraît toujours un peu générique au premier abord, mais se hissent finalement - en particulier Everything Fails Away ou Jubilee - au-dessus de la mêlée des abandonnés, des blessés et de ceux qui refusent de s'exprimer, devenant, leur voix. Cet album a été comparé à Nebraska, de Bruce Sringsteen, et à Looks Like Rain de Mikey Newbury. Gretchen Peters y multiplie les points de vue et varie les styles, rapprochant sa country pop de l'emphase de la musique classique,car souvent les cordes émergent et participent au développement de chansons poignantes, abouties et cinglantes. Les causes de profonds malaises y sont évoquées à travers leurs conséquences, comme cette maison qui brûle sur Auburn Street. Ce qui lui permet de tenir, de ne pas se dissoudre à son tour, c'est un amour sacré (Jubilee). 

lundi 28 juillet 2014

JOHN HIATT - Terms of My Surrender (2014)






OO
poignant, lucide
country rock, folk rock, songwriter

Que doit faire un songwriter dont les albums qui ont attiré le plus d'attention sont parus il y a si longtemps, si ce n'est continuer d'enregistrer ce qu'il croit bon, sans plus se soucier de savoir si ses chansons vont laisser un sillon ? Avec une voix qui se rapproche de plus en plus de celle de Dylan, Hiatt, 62 ans, en laissera un, en chantant qu'il faut prendre son temps, mais aussi redresser les torts. Peut importe qu'il chante avec le nez, les mots choisis pour Face of God frappent aussi bien que Ry Cooder entre sa campagne contre Mitt Romney et sa description malicieuse des frasques de Kash Buk, son fou de hot rods. Il chante comme si voulait nous présenter un mec à la vie terrible, pas vraiment lui. Marlene est une récréation savoureuse, Wind Don't Have to Hurry le moment le plus brave de l'album, vengeur, menaçant, qui remet dans un grondement contenu les autres à leur propre inconsistance. Si Hiatt est là pour donner des chansons à reprendre dans les parties du samedi soir, ce n'est pas ce qui transparaît le plus. Il sait, pourtant, que son statut de 'grand songwriter' fera qu'on se servira comme on pourra, en respectant, on l'espère, tout le mordant de ces versions originales déjà organiques. Pas une chanson qui n'est pas un versant raide et touchant, où chaque détail ne puisse susciter le respect, sans que le tempo n’accélère inutilement, Nobody Knew His Name est baignée de slide et de banjo. Baby's Gonna Kick s'amuse des vieux jours qui arrivent. Nothin' I Love a un riff mémorable et plein de phrases pour aller avec : "they took my money and that makes me cry." Pourtant, la seule incertitude des lendemains est celle qui concerne la santé de notre homme. Il y fait allusion, en se déchargeant toujours un peu sur cet avatar, ce mec terrible qui en fait des tonnes. En attendant, Terms of My Surrender, la chanson titre, est un régal qui nous ferait presque préférer cette version dédramatisée de lui-même.

lundi 2 juin 2014

NATALIE MERCHANT - Natalie Merchant (2014)


O
soigné, lyrique, pénétrant
Comfort jazz, songwriter

Natalie Merchant retourne à l'écriture, affutée et puissante malgré le paysage jazz et pop rock un peu trop confortable. Il y a les harmonies, les chœurs sur Go Down Moses (qui évoque la Nouvelle-Orléans), les cuivres et les bois, et cette voix dont le potentiel vous hante longtemps après que l'album soit fini. Qu'importe de ne pas connaître Motherland (2001), le dernier qu'elle a écrit elle-même. The House of the Carpenter Daughter (2003), un album de reprises sensuelles et sérieuses, avait allumé un feu autour duquel on nous chantait des histoires de cette voix marquante. Ce nouvel album fait danser des ombres poétiques et spirituelles.

dimanche 30 mars 2014

TOM BROSSEAU - Grass Punks (2014)










O
doux-amer, intimiste
folk, indie rock, songwriter


Tom Brosseau joue un folk qui a l'angularité de l'indie rock, et un indie qui a générosité de la

 soul. Ses racines bluegrass transparaissent merveilleusement à travers ses compositions 

concises,  précises et délicates, qui mettent en avant le moindre détail poétique.

C'est entre l'optimisme de Josh Ritter (Today is a Bright New Day), les vibrations de Jeff 

Buckley (Stuff on the Roof Again) et  les tonalités intimistes de Nick Drake (Green Shampoo).

 Il partage avec Pink Moon (1972), de ce dernier, une durée ramassée : 27 minutes.

En 2009, il a joué à Paris en compagnie des Bowerbirds et de Damien Jurado.

lundi 3 février 2014

HISS GOLDEN MESSENGER - Bad Debt (2014)



 
 
OO
envoûtant, fait main
americana, songwriter

Pour sa voix, et sa façon d'ouvrir l'americana à une pulsation personnelle tout en le rendant vaste grâce à la maîtrise des arrangements, Hiss Golden Messenger est l'une de mes plus importantes découvertes de ces derniers mois ! Mais attention , cet album, enregistré il y a 3 ans, peut s'apparenter à des démos pour les deux disques qui sont sortis depuis.

La Caroline du Nord, Ron Rash, un écrivain que j'adore, y vit. Un état qui, à travers lui, dégage une sagesse étrange, basée sur la narration de remords et de doutes, le patriotisme examiné à travers la réminiscence de vieux conflits qui ne laissent pas, d'un bord à l'autre, les américains en paix ; de vies que l'on veut redresser. M.C. Taylor y s'est installé pour retrouver une harmonie égarée à Los Angeles. Il a recommencé au début, enregistrant en 2010 ces chansons que le poids autobiographique et poétique prête parfaitement à sa voix suspendue comme au dernier acte d'un drame. Mais il n'a jamais pu vendre le résultat : l'entrepôt qui contenait les copies de l'album a brûlé. Il devait s'appeler Bad Debt, 'mauvaise dette', et le titre est resté. (Un article lu cet après-midi, m'expliquait que la dette constitue la base de la société humaine et est un moteur pour l'homme, mais que lorsque le capitalisme a remplacé la religion, la perspective de la rédemption qui donnait un sens et poussait à transcender cette culpabilité est tombé pour une fuite en avant sans expiation possible. Il faudrait redonner un sens à cette 'mauvaise' dette pour en faire une force).

Le gâchis financier et artistique subséquent à l'incendie donne un sens particulier à l'album. Ces chansons acoustiques contiennent du folk, mais suintent surtout de l'authenticité du parolier, raconteur d'histoires. Elles frémissent et n'attendent pas de se déployer pour être déjà intenses. The Serpent is Kind ou Super Blue, par exemple, sont déjà marquantes, avant de trouver sur Poor Moon (2011) et Haw (2013) leurs incarnations définitives, flamboyantes. Maintenant qu'il est de nouveau disponible, cet album est comme la pièce manquante d'un triangle d’œuvres où les brillants arrangements de certaines répondent en écho aux harmonies et aux révélations personnelles. 
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