“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

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samedi 26 janvier 2013

En Images : BRANDI CARLILE - Bear Creek (2012)



OO
communicatif/frais/soigné
country/folk-rock/pop
A peine entrée dans la trentaine, Brandi Carlile dégage une aura particulière. L’assurance de ses chansons, sa voix puissante ainsi qu’une attitude très chaleureuse à l’égard de son public, que son statut de star montante aurait pu mettre à mal, forcent l’admiration et l’amitié chez ceux qui la découvrent, cette amitié devrait-elle demeurer virtuelle. Lorsqu’elle écume les Etats-Unis en support de Bear Creek, elle voyage avec une traînée de fans dans ses bagages, incarnant littéralement l’estampillage d’ « artiste à suivre » qui lui fut adressé par Rolling Stone Magazine à la sortie de son premier album, plus inspiré par Jeff Buckley, en 2005. Les producteurs T-Bone Burnett et Rick Rudin ont depuis tous deux enregistré un album avec elle. Plus de 200 000 personnes ont levé le pouce en son honneur sur Facebook.

Beaucoup s’identifient à elle. Cela donne envie aux gens de s’attacher, quand on provient d’un coin perdu à 50 miles de Seattle, un endroit où l’on occupe sa jeunesse à déambuler dans les bois et à se donner des leçons de chant à soi-même. Quand on est de surcroit jeune, jolie, élégante – les jeans n’ont jamais été mieux portés que par Carlile, et elle en fera les frais, après publication d’une photo la montrant de dos en concert. A en juger par les commentaires, affectueux, on n’a pu détacher le regard de son ravissant derrière. En 2005, en portrait sur la pochette de son album éponyme, elle semblait incarner le fantasme de l’Amérique de Terence Malik, de la Ballade Sauvage et des Moissons du Ciel, faisant fondre les cœurs à tel point que certains craignaient qu’elle ne soit qu’une construction médiatique.

Dans ces conditions, cela semble presque superflu pour elle que d’enregistrer au studio de Bear Creek, ce lieu de ressource pour groupes et musiciens parmi les plus attachants aujourd’hui : les Fleet Foxes (en mettant de côté leur succès, il reste une bande de potes que tout le monde voudrait compter dans ses amis), les Walkmen, les Lumineers, les Foo Fighters, Les Savy Fav, Stephen Malkmus and the Jicks… Chacun de ces groupes a un je-ne-sais quoi chaleureux qui les rend indispensables, et qui se manifeste en grandes quantités chez Brandi Carlile. Elle semble de surcroît entretenir une touche de romantisme mature. Un EP paru en 2010 et dont les chansons tournaient autour du thème de la Saint Valentin. Elle ajoute à cette projection de romantisme, le sien, une forme directe et plus rustique qu’auparavant avec Bear Creek.

En bonne country matinée de pop-rock, la musique dégage une énergie scénique sensuelle, tour à tour tragique et goguenarde. Bear Creek est l’album d’une artiste et d’un groupe complètement à l’aise avec l’exercice du live, cela se ressent à leur façon à la fois décontractée et très efficace de sonner sur l’album. L’écoute de l’énergique Rise Again donne tout simplement envie de se précipiter à leur prochain concert. Au-delà de leur professionnalisme, l’originalité de la formation réside dans la présence des élégants jumeaux Tim et Phil Hanseroth, tous deux multi instrumentistes surdoués. Comme Carlile l’est avec sa voix. Prenez Raise Hell, une chanson qui n’est de bout en bout, jamais tendre : le ton est tout de suite féroce comme une chanson intimidante de Johnny Cash, et le refrain indompté. Et ce n’est qu’une nuance, qu’un style parmi tant d’autres. Des influences gospel et des chœurs discrets mais très effectifs font aussi mouche ça et là.

Brandi Carlile ayant fêté ses trente ans en 2011, il n’est pas surprenant que ses pensées l’aient conduite à réfléchir à sa place dans le monde et à ses envies, entre nostalgie et nouveau départ dans ses relations aux autres. On commence avec Hard Way Home, en souvenir du chemin difficile qu’elle a emprunté durant son adolescence, caractérisées par la solitude et la crainte de se tromper, de perdre son temps. « Oooh, follow my tracks / See all the times I should have turned back / Oooh, I wept alone / I know what it means to be on my own”. Save Part of Yourself est aussi frappante. « I remember you and me / Lost and young dumb and free / Unaware of years to come / Just a whisper in the dark / On the pavement in the park / You taught me how to love someone / Save part of yourself for me / Won’t you save part of yourself for me”. Tout l’album est emprunt de la même humilité. La chanson 100 est un point culminant de ce parcours qui épingle aussi la vanité juvénile, et révèle les fêlures et les doutes d’une jeune femme en apparence très assurée.







avec l'orchestre symphonique de Seattle
  

Sources des images

Le Facebook de Brandi Carlile

http://www.bearcreekstudio.com/


http://chickswithguitars.com/

http://www.saltlakemagazine.com/blog/2012/12/brandi-carlile-brings-some-holiday-spirit-to-the-state-room/

http://aftertheshow.wordpress.com/2012/05/30/brandi-carliles-new-album/



mardi 22 janvier 2013

EILEN JEWEL - Queen of the Minor Key (2011)

 





OO
varié/vintage/nocturne
blues/country/rockabilly

« Je suis curieuse de savoir ce que les gens vont penser de la chanson Santa Fe. J’aime l’image qui y est dépeinte, de l’un de mes endroits préférés au monde. » Pas étonnant qu’il s’agisse d’un de ses endroits préférés : injectez-y un peu de nostalgie et la jeune Eilen Jewel y est comme chez elle. Ce sont les souvenirs de sa scolarité qui refont surface, les expériences à ses débuts de guitariste et de chanteuse, alors qu’elle jouait dans les marchés pour se faire un peu d’argent de poche. Puis elle commence à déménager, quittant le Nouveau-Mexique pour la Californie. Enfin, à 24 ans, elle gagne la Nouvelle-Angleterre afin d’établir à Boston sa carrière. « Santa Fe est une chanson à la fois obscure et lumineuse, c’est une chose que j’ai tendance à rechercher dans mon écriture. » 

Queen of The Minor Key est un album parfois bravache, qui se défend de ses blessures et de sa rudesse par son côté ludique, enjoué, et sa dérision. Il s’agit de chansons de minuit, à la violence cotonneuse, faites pour les longues marches nocturnes et les gueules de bois au whisky. 

La formule s’est lentement maturée au fil des années. Son groupe tient autant du rockabilly (contrebasse incluse), du blues, voire du rock n’ roll, que de la country, et Eilen Jewel n’est parfois pas loin d’avoir un bagout d’enfer – sur la chanson titre -  mais ailleurs elle nuance son style vocal tandis que le groupe, lui aussi, se glisse à pas de velours (noir) dans la veine de la ballade mélancolique. Et les guitares restent excitantes. Si les chansons vont et viennent avec abandon et simplicité, comme autant de bouffées d’énergie électrique étoffées par, entre autres, l’orgue de Tom West, I Remember You, Over Again ou Only One recueillent l’huile des briquets et laissent éprouver de la tendresse. 

Jewel allume une flamme pour Loretta Lynn, très grande dame de la country qui est plus souvent évoquée pour le tempérament de sa country que pour la qualité de ses chansons ; hors Jewel nous dit tout leur mérite. C’est à elle qu’elle se fie pour mêler d’excellentes histoires à l’écriture exigeante, sans cesse renouvelée, et une musique aussi charnelle, parfois rutilante. « Les chansons de Loretta ont une profondeur aussi bien qu’un grand sens du fun. » Eilen Jewel s’inspire de cette discipline qui fait que ses chansons dégagent sans effort apparent une magie trépidante. « Chaque chanson a son propre caractère, sa propre volonté individuelle. Je ne peux pas forcer la chanson à prendre une direction, pas plus qu’une mère ne peut forcer son enfant à prendre une certaine personnalité »
 


dimanche 20 janvier 2013

En images : HONEYHONEY - Billy Jack (2011)




OO
soigné/élégant
country/folk/pop

En 2011, Billy Jack laisse entendre l'incroyable épanouissement, dans leurs propres termes, d'un duo natif de l'Ohio qui se démarque par sa clairvoyance et son talent à combiner ballades poignantes dans la tradition bluegrass, et séduction entêtante. Les mélodies sont toujours habiles, vives et charnelles. La musique, banjo, guitare, violon, est formidablement sûre d'elle, se débat et triomphe sans mal de toute accusation de traditionalisme, pour placer Honeyhoney parmi les 'modernes' aux premières loges de ceux qui vivent pleinement leur passion des valeurs musicales de l'arrière pays, et qui par leur cœur en extraient générosité et douleur voluptueuse. Suzanne Santo a une voix presque soul, et un don pour écrre des chansons aux sentiments rudes et intenses, que les images d’Épinal, loin de les banaliser, enrichissent. Santo est aussi une violoniste qui, après un solo parfaitement mené dans Angel of Death, sait donner à la chanson un nouveau tour, faire planer une menace. “Yes, I guess there have been many others / Yes, I’ve treated them the same as you / And quick I’d let them die, and I’d lick the salty tears they cry / Many went from many to a few.”

L'histoire du groupe en 2011 pourrait se raconter en images, sans qu'il soit utile de se replonger dans leur genèse et First Rodeo (2008), un premier album moins homogène. Hank Williams et les Everly Brothers ne sont que des influences bien lointaines tant Billy Jack célèbre l'instant d'un groupe qui devrait donner aux Civil Wars du fil à retordre.







Sources :

http://www.nodepression.com/photo/suzanne-santo-of-honeyhoney-2
http://www.mrmedia.com/2011/10/honeyhoney-gets-some-sugar-performing-at-the-acropolis-in-st-petersburg-video-interview/
http://www.zimbio.com/photos/Suzanne+Santo/VH1+Save+Music+Foundation+Fundraiser+Esquire/eo5qbIVjgr5

dimanche 16 décembre 2012

Laura Nyro - Article et interview de son frère Jan en décembre 2012



La maison de disques américaine Columbia a réédité Eli and The Thirteenth Confession, premier album de Laura Nyro enregistré sous leur égide en 1968, assorti d’une appréciation de la chanteuse blues Phoebe Snow, disparue en 2011. En 40 ans de carrière, celle-ci a garanti sa place au panthéon américain des voix de légende. Voici ce qu’elle dit de Laura, décédée, elle, en 1997, à 49 ans.

« La musique de Laura est intemporelle… que ce soit pour le fond ou la forme, elle était dans une classe à elle seule. La dernière fois que je l’ai vue jouer, elle a interprété son répertoire avec seulement un piano… les spectateurs l’ont acclamée debout. Ça a été l’une des soirées musicales les plus transcendantes de ma vie. Elle était l’une des artistes les plus généreuses que j’ai connues. Le 21ème siècle semble le moment parfait pour que sa musique resurgisse. Elle est éternelle »
Essence divine
C’EST VRAI QUE LA MUSIQUE de Laura Nyro est intemporelle. Impossible d’imaginer un temps où l’intensité de ses chansons, où leur originalité et leur vitalité paraissent soudain datées. Il faudrait que tout l’univers musical change ; que la musique perde soudain toute connexion avec les cœurs, les corps et les âmes qui l’alimentent, que tout l’art musical se retrouve soudan isolé dans la création humaine et tombe comme une mauvaise greffe, membre mort.
La musique de Laura Nyro donne cependant fugacement la sensation de replonger dans un reflet des années 60 - celles des émissions de radio new-yorkaises jouant Nyro aux côtés de Barbara Streisand, Aretha Franklin ou Diana Ross, celles des spectacles de Broadway, les stations détentrices de chaque instant de vie, d’extase, d’insouciance. Une manne de sensations, extrêmement palpables, suscitée par des artistes les plus sérieux quant à ce qu’ils faisaient. Laura Nyro était extrêmement sérieuse à propos de sa musique, et celle-ci étonnamment palpable, sensuelle, et livrée à l’extase - qu’elle qualifierait ‘d’essence divine.’ « Je pense qu’en musique il y une unité, et une douceur. J’écoute la musique pour ces raisons. Si vous regardez le monde, il y a tellement de polarités. De guerres. Mais de ressentir cette unité et cette douceur, c’est la chose ultime. La meilleure chose au monde. Et c’est que je ressens en musique. C’est une forme de divin pour moi, l’essence du divin.”
Vous devriez imaginer Laura Nyro, à 22 ans, en 1969, en train de dire cela, sourcils froncés, tandis qu’on l’interroge à propos de son 3ème album. Elle ne sait pas, alors, qu’elle est déjà au sommet – que même si la notion de maturité aura une influence très importante sur la reste sa carrière, en termes d’écriture et de projeter la musique soul, gospel, rythm and blues et rock qu’elle a dans sa tête, elle est déjà dans un monde d’excellence, une ‘classe à elle seule’ après deux albums historiques et complémentaires : Eli and the Thirteen Confession (1968), et New-York Tendaberry (1969).
Mythes urbains
NEW-YORK CONNUT UN renouveau depuis les années 1990. Le consensus des observateurs est aujourd’hui que la ville est moins trépidante, présente moins d’aspérités, est comme refaite à neuf, rendue étrangement neutre, par endroits, à cause de cette tentative d’alignement qu’ont menée successivement les différents maires. Enfouie sous des couches successives de maquillage qui sont parvenues à tromper non seulement les touristes, mais aussi la plupart de ses habitants quant à son identité profonde. Ceux qui y trouvent maintenant l’inspiration n’ont pas sous les yeux un tableau aussi saisissant qu’auparavant. Sauf, paraît t-il, si l’on s’aventure dans certaines parties du Bronx ou du Queens.
Les écrivains ou les auteurs de chansons sont obligés de faire chemin arrière, d’explorer New-York sous différents angles, dans une tentative de saisir ‘l’étrange mélange entre l’ancien et le nouveau’ qui caractérise la ville et constitue son meilleur art. C’est ce que fait par exemple l’écrivain Paul Auster, trois fois par semaine, lorsqu’il traverse le Brooklyn Bridge, un ouvrage qui évoque ce mélange, simplement en profitant de la sensation que l’ouvrage lui procure. L’architecture et la culture du spectacle se répondent dans une même recherche entre romantisme idéaliste et cynisme. Ceux qui s’inspirent de New-York remontent le cours de l’histoire : après 1965, l’augmentation de la criminalité, la French Connection et la drogue omniprésente, les gangs et la mafia, les conflits ethniques, la pauvreté. New York était une ville sale et violente, comme une tour de Babel dont l’existence est toujours remise en cause. Une ville capable d’imploser, de s’autodétruire avec une violence que seul le 11-septembre a pu suggérer, dans des circonstances différentes.
Mais l’incroyable chaos qui régnait en ville signifiait aussi une grande diversité artistique. C’était peut-être une ville sinistre, désespérée, hostile, mais néanmoins nourricière. L’inspiration y est désormais plus globale qu’auparavant, ne s’arrêtant sûrement pas aux frontières de la ville, ni des Etats-Unis. L’art est sans doute moins le reflet d’une observation communautaire depuis les années 1980.
Dan Backman, un fan suédois de Laura Nyro, parlera avec elle au téléphone en octobre 1993, à l’occasion de la sortie de Walk the Dog and Light the Light, un album qui voyait l’artiste rassérénée dans ces choix de production. Le dernier à paraître de son vivant. « Il y a avait plus de variété auparavant, plus de surprise... plus de liberté en musique, et c’est que je préfère». Aujourd’hui, on peut juger que les choses sont très différentes d’il y a quarante ans ou même vingt ans, sans être pourtant moins inspirées. Laura Nyro ne fait peut-être que s’attacher à un mythe artistique, et son art est né de mythes urbains, de problèmes et d’utopies propres à leur époque.
Une époque de groupes tels que Black Magic et de leur album Where Love Is (1970) par exemple. Enregistré par trois hommes et trois femmes, tous noirs américains, cet album improbable en appelle d’autres, tels ceux de The 5th Dimension, dans une période – le début des années 70 - où les concepts théâtraux semblaient être le summum du divertissement et le pinacle de l’accomplissement artistique. The 5th Dimension, quintet vocal, rythm and blues, soul et jazz tout à la fois, réussirent à créer un invraisemblable amalgame de tubes. Quant à Where Love Is, c’était une mosaïque de rythmes et de sons, un croisement entre le ghetto qui lui sert de décor et Broadway.
Where Love Is est un challenge pour l’auditeur. Mais son ambition en termes de trame narrative, ainsi que la félicité musicale et l’harmonie de certaines de ses parties en font une expérience à part – cohabitant comme beaucoup d’autres trésors insoupçonnés avec l’œuvre de Laura Nyro sans la préfigurer, puisque celle-ci écrit des chansons depuis 1965. Pour en revenir à The 5th Dimension, le groupe eut plus de succès avec des chansons écrites par Nyro qu’elle n’en eut elle-même : ils popularisèrent Stoned Soul Picnic, Sweet Blidness, Wedding Bell Blues, Blowing Away ou Save The Country. Ces chansons ont toutes été écrites par Laura Nyro avant qu’elle n’atteigne 22 ans.
Vitamin L
LE CHANT ÉTAIT VENU naturellement à Laura. Elle avait trouvé dès l’instant où elle s’était mise à chanter le lien qu’entretenait la musique avec le cœur et l’âme. « Dans la vie, la musique était le langage que je voulais utiliser. Je suppose que j’étais faite pour chanter. Et j’ai pris l’habitude de le faire, avec des groupes de rue, quand j’étais jeune. » Élevée dans le quartier du Bronx, Laura sèche régulièrement l’école. Elle préfère se consacrer à écrire des chansons. Avec un sérieux qui force les adultes autour d’elle à lui donner sa chance.
Comme elle, Jan Nigro, son frère cadet, a été à la Music and Art School de New-York. J’ai pu l’interroger à ce sujet dans un entretien auquel il a répondu par courrier électronique en décembre 2012, au terme d’une année particulièrement chargée en émotions pour lui - avec l’introduction au Rock and Roll Hall of Fame - le panthéon des héros de la musique - de Laura, en avril, et l’organisation d’un grand spectacle en hommage à sa sœur en novembre, dans le Connecticut. « La Music and Art School m’a exposé à des musiques avec lesquelles je n’étais pas familier, comme les arias italiennes et les lieder allemands. L’école a été un très bon entraînement vocal et m’a permis une meilleure compréhension de la musique en général. Je n’y ai pas appris à écrire des chansons. Peu d’écoles l’enseignent. C’est généralement une chose pour laquelle les gens ont un don qu’ils développent pour eux-mêmes, comme Laura l’a fait. »
Aujourd’hui, Jan écrit la plupart de ses chansons dans le but de les faire chanter par d’autres, le plus souvent par des groupes scolaires et des ensembles vocaux, en s’inspirant du gospel. « Mon projet Vitamin L, je l’ai lancé en 1989 », m’écrit t-il. « C’est une chose que ma femme, Janice, et moi avons commencé ensemble, je suis l’auteur des chansons et l’un des chanteurs, ce sont des chansons pour les jeunes gens, qui traitent de problèmes auxquels ils commencent à penser et dont ils se mettent à parler dans leur vie. Ces chansons sont écrites dans différents genres : rock, jazz, blues, musiques scéniques, gospel, country, etc. Chacune d’entre elles évoque une valeur humaine différente. Tolérance, compassion, empathie, honnêteté, gentillesse, et d’autres encore. L’objectif de Vitamin L, c’est de diffuser l’amour et la bonne volonté à travers la musique. » Il me semblait bien que chaque chanson écrite pour Vitamin L était comme un nouveau départ, bénéficiait d’une approche pleine de fraîcheur. « Chaque chanson est différente, comme nous sommes tous différents les uns des autres. Elles devraient à chaque fois être approchées avec clarté, quant à ce que vous tentez d’exprimer, et avec l’esprit et le cœur ouverts puisque cette expression va se transformer en paroles et en musique. »
Laura, à l’époque, a abandonné la Music and Art School pour écrire ses propres chansons. Trève d’arias et de lieder. Elle leur préfèrera Van Morrison. Ou le jazz. “Quand j’avais quinze ans”, révèlera t-elle dans le magazine Down Beat en 1970, “J’avais l’habitude de boire des bouteilles de sirop pour la toux et de me détendre en écoutant mes disques de jazz. Je les mettais, buvais mon sirop, explorais le répertoire de types du genre Miles Davis et John Coltrane toute la nuit. Ils influençaient mon humeur. C’était une chose que je ne pouvais mettre en mots, car c’est difficile ne serait-ce que de parler de jazz. Ce n’est pas une musique évidente... Elle se rue sur vos sens. Je ne connais rien de technique en musique, je sais seulement ce que je ressens, et le jazz est si beau car c’est une musique libre et expressive. Il n’y a pas de paroles, mais la musique communique la vie, les peines de la vie... C’est une musique pleine de peine, mais cette peine ne vous accable pas. Elle est comme une petite fleur...“ L’influence familiale est aussi puissante. “Notre père était musicien, se souvient Jan, et notre mère écoutait de la musique classique. La musique était une force centrale chez nous.”
Petites fleurs
Laura Nyro est assez précoce dans son écriture. And When I Die n’est pas ce qu’on s’attendrait à trouver sur la page d’une adolescente de 16 ans : “I’m not scared of dying/And I don’t really care/If it’s peace you find in dying/Well, then let the time be near”. Elle est encore persuadée, bien plus tard, que les adolescents ont une compréhension particulière du monde, une forme de conscience, face à la mortalité par exemple, qui a pu être formulée dans And When I Die. Comment expliquer sinon la lucidité extraordinaire de cette chanson? Jan est admiratif devant les textes de sa soeur. “Elle avait une vision unique», commentera Jan dans un article de Bill Chaisson pour Ithaca.com. “Elle fait partie du Mont Rushmore des songwriters. Elle a exploré sans crainte tant d’aspects de l’expérience humaine : romance, solitude, addictions.”
Très rapidement, elle savait qu’elle était capable de tourner sa matière sentimentale en une chose frappante. Ses pensées se mêlent à un son inspiré des productions dites de Brill Building – en référence à une scène New-Yorkaise spécifique des années 1960. Ce genre de pop classique musclée comme du rock n’ roll joue souvent sur l’ennivrement provoqué par la romance populaire et les célébrations festives, non sans une naïveté délibérée. Shangri-Las, Neil Sedaka, Connie Francis... En 1963, le mythique producteur Phil Spector avait décidé de produire un album de Noël dont les chansons pourraient rivaliser avec les meilleures du répertoire des interprètes invitées : the Ronettes, Crystals, Darlene Love, et Bob B. Soxx & the Blue Jeans. Le meilleur album de chants de Noël à ce jour restera, aux côtés d’innombrables compilations de chansons d’amour, le fer de lance de la Brill Building pop. Tout cela inspire à Nyro une approche romantique, enjouée et légère de sa propre musique. Le premier album de Laura Nyro paraît bientôt: il s’appelle More Than a New Discovery (1967).
Guidée par l’obsession pour des images fortes, arrêtée parfois dans sa lucidité joyeuse par une nature réfléchie, parfois mélancolique, elle mélangeait le blues New-Yorkais, avec ses touches de jazz, à des structures en forme de ballades introspectives. Marriant des motifs jazz et la pop d’antan, elle alliait sophistication et sincérité, sur Buy and Sell ou Billy’s Blues. La musique semblait s’animer, organique, traverser de façon poignante, réaliste, les sentiments qui surviennent en franchissant les étapes de la vie, de l’adolescente clairvoyante au-delà de l’âge adulte. La maturation d’un romantisme parfois rude. L’attente, l’amour, le désir sexuel (“Love my lovething/Super ride inside my lovething”). Elle écrira dans ces années d’apprentissage un chapellet de chansons puissantes, entièrement formées.
La mort, la perte et la rédemption – pas vraiment d’humour chez Laura Nyro. La musique est une chose trop importante pour badiner. “Beaucoup de mes chansons sont très appliquées, j’écris sur les choses du monde, j’essaie d’être fidèle à mes propres yeux, les yeux d’une femme, et parfois quand on dit que je suis excentrique ça me semble être une manière de ne pas prendre ce que je fais au sérieux. Il y a ce sexisme qui ne prend pas l’art féminin sérieusement.” L’art féminin, celui de l’amour aussi. Laura Nyro est bisexuelle, et sa longue relation amoureuse et spirituelle, dès 1971, avec Maria Desiderio est documentée avec beaucoup de grâce sur le blog Rabdrake Weblog : http://rabdrake.wordpress.com. Des chansons telles que Emmie et Desiree évoquent cet amour lesbien – encore une chose rarement courrue dans la chanson américaine jusqu’alors.
Carole King, auteure compositeure que l’on peut comparer à Laura Nyro à plusieurs points de vue, se sentira elle aussi différente dans une société qui, si elle n’est pas frontalement sexiste, arbore plus subtilement ses normes. De surcroit, Carole King se marrie tôt et devient mère à 17 ans – Nyro, elle, aura son unique fils à 32 ans. “On ne m’a jamais dit, ‘Tu ne peux faire ça car tu es une femme, commente King dans une intervew pour le Washington post en 2009. “Mes parents m’ont toujours laissé ouvertes toutes les possibilités.” “Vivant avec Gerry dans une banlieue du New Jersey, j’étais entourée des femmes de docteurs, de comptables, d’avocats. Avec un stylo dans une main et un bébé dans l’autre, je sortais de l’ordinaire.”
Laura Nyro marche alors fièrement dans les pas de Miles et de Coltrane ; pour reprendre son expression, elle fait des chansons ‘comme de petites fleurs.’ Les traditions de gospel et de soul combinées à une réinvention constante de la forme musicale, promettent de grandes choses au cas où elles déciderait de se saisir des thèmes du mouvement pour les droit civiques, par l’influence tutélaire de Peter Seeger, Joan Baez ou Bob Dylan: incorporant des éléments de conscience sociale dans ses chansons. Elle le fera, avec la fécondité et l’amour d’une mère universelle: “Come on people, come on children/Come on down to the glory river” (sur la chanson Save The Country). La félicité de l’expérience charnelle et sensuelle envoûtera les idées communautaristes ou religieuses, les terrassera. Rien ne semble pouvoir lui résister ; son attitude musicale se fait l’écho de sa passion.
Laura Nyro fut pianiste, et lorsqu’on évoque tout le rhythm and blues et le rock n’ roll dans sa musique, la prépondérance du piano déforme la vision que l’on peut s’en faire. Entre tous, on peut évoquer la façon dont le sorcier américain de la pop audacieuse, Todd Rundgren, annonça combien l’influence de Laura avait dicté chaque arrangement de son premier album, Runt. “Ses ascendances venaient de la face la plus sophistiquée du rythm and blues, comme Jerry Ragonov et Mann & Veil et Carole King. Elle canalisait cette musique, et avait de surcroit sa propre façon, influencée par le jazz, de voir les choses. C’était cette dimension supplémentaire qui l’a rendue si inspirante.” Le premier album de Rundgren ne se contenta pas de pomper Nyro dans tous ses arrangements ; il s’adressa même personnellement à elle dans les paroles de la chanson Baby Let’s Swing.
Si Laura a inspiré tant d’artistes dès ses premières heures, c’est qu’il y avait en elle une pureté et une spontanéité rendue possible par son approche différente de la composition. “Elle provenait d’une ère musicale très belle’”, commentera une amie de la chateuse, Barbara Cobb, dans une lettre publiée sur le site officiel consacré à Laura Nyro. “Laura était la musique. Il n’y avait pas de commutateur pour la faire basculer en mode ‘musique’. C’est ce qu’elle était, et à n’importe quel moment, elle pouvait chanter la mélodie d’une vieille chanson doo-wop, ou par-dessus la radio, en conduisant. Elle se mettait à écrire quelques paroles dans une carnet ou un mouchoir en tissu. Je pense que Laura vivait dans un monde qui était mystique, un monde dévoué à la recherche de vérités éminentes, un monde qu’elle voulait voir se manisfester autour d’elle.”
N’ayant jamais appris à lire et à écrire la musique, étant incapable de donner le nom des accords qu’elle jouait, la chanteuse préférait parler des sons en termes de couleurs. “Elle disait : ‘Je voudrais un peu plus de cuivres violets ici”, commente Jan Nigro. L’intuition et le balancement de son jeu de piano scellait systématiquement la chanson dans la forme qu’elle avait imaginée ; non exempte de petits retardements, d’approximations minimes qui lui donnait son cachet. La sensation venait que ces chansons avaient été imaginées plutôt que d’être écrites.
“La chanson Time and Love est l’un de ses classiques”, ajoute Barbara Cobb dans sa lettre. “Quand elle commence le couplet, elle ralentit... puis elle retrouve le tempo original de la chanson... cela peut sembler tellement simple... Laura ressentait le temps de ses chansons de façon incroyable. Et son jeu de piano, à mon avis, servait toujours la chanson. Il était toujours très simple et incisif, sans aucune note superflue. ” Jan Nigro est lui aussi très impressionné par Time and Love. “Il y a cet extraordinaire mouvement en contrepoint vers la fin, qui est construit d’un multi-tracking de sa voix, très innovant pour l’époque. Ce n’est pas une chose qu’elle a pu apprendre ; elle avait simplement une vision complète de ce qu’elle voulait, depuis le début.”
Mona Lisa
C’est à la condition de son intransigeance que Laura préfigurera le courant des auteures compositeures, dans la même veine de Carole King et son Tapestry (1971) - un disque exigeant qui rencontrera pourtant un énorme succès. More Than a New Discovery, et sa relation avec la maison de disque Verve, est un souvenir cuisant. “Je me souviens de mes premières photos de presse. Je pesais 180 livres à cette époque – mon poids est toujours très instable. Ils voulaient mettre en avant une chanson qui s’appellait Wedding Bell Blues. Ils m’ont atiffée de cette robe de mariée ridicule, ont déposé un voile sur ma tête, et des fleurs dans ma main. J’avais l’air si tendue, la mariée la plus tendue que vous aillez jamais vue. Ils ont publié cette photo partout.
La prochaine chanson dont ils voulaient faire un hit, c’était Goodbye Joe, et ils ont encore fait de grands posters qui titraient quelque chose du genre : ‘La fille de Wedding Bell Blues a encore perdu un homme, mais gagné un autre tube’...” Wedding Bell Blues finira par rejoindre les compilations de Brill Building Pop dédiées aux chanson romantiques des années 1960.
En contraste, ceux qui la saisirront à l’occasion d’un concert en 1993 pourront témoigner de la véritable aura de Laura Nyro, une projection loin des clichés. “Elle porte une longue chemise, une jupe blanche et noire et un blazer noir aux revers blancs. Ses pieds son chaussés d’espadrilles de toile, plutot usées, qui laissent voir les orteils. Elle a ce visage timide, avec un sourire qui évoque Mona Lisa, et ses cheveux noirs, longs et brillants sont balayés sur son épaule droite d’arrière en avant. Du rouge à lèvres rouge. Elle semble plus imposante que je ne l’aie vue sur les photos, mais est très attractve, radieuse... presque comme si une aura venait de l’intérieur d’elle, des rayons d’énergie.”
Mieux vaut être seule que mal accompagnée; Nyro a été catapultée sur la scène du Monterey Pop Festival, en 1967, avec un groupe limite, et se fera huer ; les souvenirs les plus tenaces appartiennent à ceux qui la verront jouer dix ans plus tard, enceinte de huit mois, absolument seule sur scène, en robe rouge derrière son piano. Elle est alors entièrement maîtresse d’une carrière qui a changé de bord. Jan Nigro commente pour moi le fait d’avoir joué sur certains des disques du second chapitre discographique de sa soeur. “L’écriture plus tardive de Laura est différente, à la fois musicalement et thématiquement. La maternité, la nature, le féminisme, la spiritualité et les animaux sont entrés dans le cadre. J’ai joué sur The Cat Song et Sophia sur Smile et Mother’s Spiritual, deux de ses albums plus tardifs. C’était un privilège de jouer sur de si grands disques. Il y a un processus de maturation chez les artistes, leur travail change. Certains préfreront leurs premiers enregistrements, d’autres les plus tardifs.“
Up on the Roof
LA MUSIQUE DE LAURA EST UN RELIEF FASCINANT, un jeu de miroirs vertigineux qui renvoient à la fois à son environnement urbain proche, à des thèmes humains et universels ainsi qu’à ses propres mythes intimes. Cela ne s’exprimera plus jamais avec la même force que dans le tandem constitué par Eli and The Thirteen Confession (1968) et New York Tendaderry (1969).
David geffen, détecteur de talents philanthrope chez Columbia, comprend bien la nature de l’artiste. “Elle semble tellement femme, et pourtant ce n’est qu’une enfant”, dira t-il, impressionné. Les chansons enregistrées pour Eli and the Thirteenth Confession, après sa signature pour 4 albums avec la maison de disques EMI, se rapprochaient davantage de ce que Laura avait en tête. Le processus est souvent le même ; Nyro commence par enregistrer des fragments de chansons, dans la pénombre du studio. Des fragments, car, composant sur l’instant, elle perd le fil de son sentiment et décide, s’arrêtant au milieu du refrain, de passer à la chanson suivante. La cassette continue d’enregistrer jusqu’à la fin de la bande. Les musiciens entre ensuite et la magie opère. Un saxophone qui ne laisse que le bruit de l’air s’échapper, une flûte particulièrement satisfaisante sur Poverty Train...
New-York Tendaberry, plus introspectif, plus en proie à l’obsession, est peut-être le chef-d’oeuvre de la chanteuse. S’ensuivent Christmas and the Beads of Sweat (1970) et un album de reprises en compagnie des sirènes soul Sarah Dash et Nona Hendrix, It’s Gonna Take a Miracle (1971), étonnant et sexy. C’est avec Up on the Roof, une chanson écrite par Carole King, que Laura Nyro obtiendra son plus gros succès.
Quarante ans plus tard, on écoute parler cette dernière, imaginant que Nyro aura peut-être pu suivre la même voie qu’elle et écrire ses mémoires. Elle aurait pu ressembler à Carole King dans sa vie, même si son oeuvre de jeunesse fut plus intrépide encore. Elle n’aurait jamais vendu autant d’albums que les 15 millions d’exemplaires écoulés de Tapestry, cependant. “J’y raconte toutes les choses amusantes, dit King de son autobiographie à paraître. “passer du temps avec Paul McCartney, John Lennon et James Taylor. Les marriages.” A Natural Woman : A Memoir paraît en avril 2012, à quelques jours de l’intronisation de Laura Nyro au Rock and Roll Hall of Fame. Le titre colle bien à son image d’artiste transformée en activiste pour l’environnement depuis peu.
Epilogue
En novembre 2012 se joue le premier spectacle en hommage à Laura Nyro. Jan Nigro explique le choix de la date. “ J’ai eu l’idée de faire un spectace en son honneur en 2007, au 10ème anniversaire de sa mort. Nous l’avons fait, et j’ai voulu reproduire l’expérience, c’est ainsi que je suis rentré en contact avec Diane Garisto qui était dans le premier spectacle, et qui est une grande chanteuse qui a fait des tournées en tant que choriste avec Laura. Nous avons organisé ça à distance par téléphone et par mail pendant des mois, et nous avons enfin pu faire le show en novmbre avec d’autres grands chanteurs. Nous prévoyons de le reproduire régulièreent et peut être de faire une tournée.”


Sources images
 

































































mercredi 12 décembre 2012

My Imaginary Loves - Unemotional EP (2012)





Label : Dead Bees Records

http://www.deadbees.com/splash.php

Photo du groupe par Carole Felix http://www.facebook.com/home.php#!/pages/carole-f%C3%A9lix-photography/210588952294375

Chronique à suivre...

vendredi 7 décembre 2012

Silvia Perez Cruz - 11 de Noviembre (2012)

 



Entre jazz, folk, musique cubaine...

Retrouvez bientôt la compte-rendu du concert du 7 février à l'Alhambra (Paris)

Shovels and Rope - un article à propos de O' Be Joyful (2012)




Parution : juillet 2012
Label : Dualtone Music
Genre : Americana, Country rock
A écouter : Birmingham, Carnival, Cavalier

Qualités : entraînant, vintage, féminin, rugueux
OO

« Nous étions déjà mariés longtemps avant de décider de marier nos projets musicaux. Et cette dernière décision a demandé plus d’engagement que celle de passer le reste de notre vie ensemble. »


Une des nombreuses utopies que réalise la bonne musique, c’est celle de l’amour complice, celui qui n’exclut pas la camaraderie, celui d’un jeune couple marié qui puisse enregistrer main dans la main un album entier de musique trépidante, fraîche, audacieuse. Et abandonner (temporairement?) les carrières qui leur étaient promises à chacun...
 
Charleston Sud
 
LES DEUX AMÉRICAINS de Shovels and Rope sont différents de l’habituel duo, où les rôles sont bien définis et protégés. Ils attaquent leurs mélodies robustes et puissantes, leurs arrangements rustiques avec une force simultanée et égale. O’Be Joyful représente plus qu’un engagement artistique ; on a l’impression que Cary Ann Hearst et Michael Trent y apprennent, au-dessus de toute chose, ce que c’est qu’être une famille : trouver l’indépendance après que les règles soient posées ensemble, faire aller de pair solidarité et vision propre de leur destin pour les mois à venir – en concert et sur la route. A travers l’écriture de chansons, ils ont la chance d’avoir un travail qui n’exclut pas l’autobiographie, qui les incite à prendre le temps d’une réflexion quant à leur mariage et à leurs voyages. Shovels and Rope, c’est ce qu’on appelle parfois une relation sérieuse, celle que certains d’entre nous recherchent sincèrement. «Nous étions déjà mariés longtemps avant de décider de marier nos projets musicaux,» commente Hearst. «Et cette dernière décision a demandé plus d’engagement que celle qui nous a décidés à passer le reste de notre vie ensemble ».
 
L’intensité et la qualité de leur écriture est évidente, et cela bien avant qu’ils ne commencent à faire cause commune. «Je jure que j’ai une bonne idée de chanson par jour», s’amuse Trent. «Mais si je n’attrape pas un stylo pour la noter aussitôt, en dix secondes elle s’est évanouie pour toujours.» Plus important que l’origine ou la quantité de leurs idées, c’est dans le regard de l’autre que se précise le duo. « Cary a grandi dans la tradition country, c’est une chanteuse de country fantastique. Mais son cœur est voué au rock n’ roll. Elle adore les Stooges. » Hearst, à son tour : « Michael va se pointer avec 20 idées. Puis il va leur donner corps, trois par trois – il aime travailler par lots de trois. Il va créer une belle mélodie, et de temps à autre je vais l’entendre jouer ces nouvelles idées pendant les balances des concerts. Je regarde souvent par-dessus son épaule pour voir s’il n’est pas en train d’écrire. Il peut y avoir une concurrence entre nous! »
 
Décor d’un roman de Pat Conroy, Charleston Sud, Charleston est une ville côtière superbe de Caroline du Sud, ensoleillée et verdoyante, avec de belles maisons blanches et des palmiers, un port de plaisance réputé, la destination de vacances idéale, la carte postale. Hearst aura ce commentaire en 2008 : «Je vivais à Nashville [une capitale américaine de la musique country] jusqu’à l’âge de 18 ans ; puis j’ai déménagé à Charleston et je n’ai pas bougé depuis lors. C’est une ville isolée, dans un sens, possédant une communauté autonome au sein de laquelle de nombreux groupes qui choisissent une approche indépendante s’en sortent bien. Toutes sortes de musique sont jouées ici. Je vivrais à Nashville si je pouvais me le permettre, mais je ne me vois pas à la fois enregistrer, et être obligée de travailler comme serveuse ou autre pour gagner un peu d’argent. À de nombreux points de vue, Charleston est bien plus détachée que de plus larges communautés, nous avons plus de recul sur ce que nous faisons. La plupart de mes amis à Nashville ne gagnent pas du tout d’argent, tandis que nous nous faisons au moins 100 dollars par nuit ici. »
 
Inverser les rôles
 
CARY ANN HEARST S’EST FAITE connaître pour son univers sombre et décalé et sa voix puissante, comparable à celle de Loretta Lynn, au sein de son groupe Cary Ann and the Gun Street Girls. «J’étais pourtant la seule femme. Il y avait cette chanson de Tom Waits, Gun Street Girl, et un jour que je conduisais, je l’ai entendue et je l’ai trouvée différente. Elle m’a rappellée les New York Dolls (un groupe masculin habillés en femmes). Les mecs dans le groupe se sont bien marrés. L’ironie qu’il y avait là dedans confondait les gens ou les amusait.» Les Guns Street Girls étaient entièrement son groupe, elle pouvait se permettre d’exprimenter avec leur identité.
 
Cary Ann parle vite, est exhubérante. Ce n’est pas June Carter, mais plutôt Poison Ivy des Cramps. « C’est le groupe de rock n’ roll le plus sexy de tous les temps », s’enthousiasme t-elle à leur sujet. « J’aimais qu’on ne puisse pas être sûr de qui était le mec et qui était la fille. » Le groupe, dissous à la mort du chanteur Lux Interior en 2009, avait influencé la scène anglaise par leur mélange de trois genres distincts : rockabilly, punk garage et psychédélisme. Un melting-pot sonore de contre-culture américaine, et une identité visuelle, tirée des films d’horreur, qui a, elle aussi, fortement inspiré Hearst. Il suffit de voir la vidéo extraite de son EP Are You Ready To Die (2010), Hell Bells.
 
Avant Shovels and Rope, Michael Trent était sans doute encore plus engagé que sa compagne, et il n’a pas été si facile de mettre de côté une carrière prometteuse avec son propre groupe, The Films, de côté. Surtout lorsque votre femme se considère comme votre fan numéro 1, faisant de vous un cow-boy glamour et vous comparant aux Kinks et à Elvis Costello. Pourquoi travailler ensemble dans ce cas ? « Tant d’années de la vie de Michael ont été passés sur la route, à se gribouiller son propre avenir», commente Cary Ann. «Tant d’années de la mienne ont été employées à essayer de me distinguer dans cette mer de musiciennes rousses, et ça a été quelque chose de mettre de côté nos individualités alors que nous étions presque parvenus... Nous venions d’enregistrer de très bons albums. Je n’ai pas honte de dire que ces disques sont suffisamment bons pour nous permettre d’avoir une carrière chacun de notre côté avec notre propre groupe. »
 
Michael Trent commente à son tour : «Nous avions sorti ces albums, mais sans avoir de plan particulier. Nous allions faire un concert, interpréter quelques-unes des chansons de Cary et quelques-unes des miennes, apprenant à les jouer du point de vue d’un duo. C’est de ce point de vue ques les choses ont soudain pris une autre dimension intéressante, et on a commencé à nous contacter pour faire des dates ensemble (en première parte des fleurons américana les Felice Brothers ou Hayes Carll), nous avons eut beaucoup d’opportunités d’un seul coup. »
 
Ralentir le tempo
 
Trent lance alors un regard en arrière, sur la carrière qui l’attendait. Il écrivait des chansons punk-rock pour son premier groupe et aura cette idée que « si vous en ralentissez le tempo, elles deviennent des chansons country. » «Peut-être est-ce là qu’est mon évolution en termes de songwriting. Parfois cela me rend nostalgique. J’oublie presque que j’ai écrites toutes ces chansons. De temps à autre, un fan des Films va se montrer dans un concert de Shovels and Rope et demander à ce qu’on joue un morceau de [l’album] Oh Scorpio. »
 
Si vous voulez faire plaisir à Cary Ann Hearst, parlez-lui de X : le duo angelinois constitué de John Doe et Exene Cervenka. Ils furent ceux qui mirent la scène punk de Los Angeles sur la carte des États-Unis, au début des années 80 : Los Angeles (1980), Wild Gift (1981), Under the Big Black Sun (1982). C’est par le mélange désinhibé de rockabillly, de blues, de country et d’harmonies vocales nouvelles qu’ils séduirent un assez large public. Non, vraiment, Hearst ne se sent pas vraiment de filliation avec June Carter, trouvant les interactions entre Doe et Cervenka autrement plus intéressantes que celles de Carter et Johnny Cash.
 
Le cultissime Elvis Costello aurait pu lui-même évoquer le processus qui consiste à ralentir le tempo du punk-rock jusqu’à obtenir une chanson country ; il s’y connaît. Son album Secret, Profane and Sugarcane (2004) peut servir de référence dans le canon des influences de Shovels and Rope. Quand celui-ci fit paraître son premier album en1977, sa colère et son cynisme établirent un lien fort avec la scène punk et new-wave de l’époque. Mais ce qui validait ce lien, c’était sa passion débridée ; il empruntait au passé du rock n’ roll ce tout ce qu’il voulait, mimant aussi bien la country, la Tin Pan Alley (musique new-yorkaise des années 20), la pop, le reggae, entre autres genres. Cet éclectisme continue de le distnguer aujourd’hui, comme le font ses textes fouillés. On parle d’influence tutélaire, une influence diffuse. Pour d’autres, ce serait Bob Dylan ; pour Shovels and Rope, c’est Costello. Pour qu’il s’agisse d’un duo, il suffit de compléter Costello avec Lucinda Williams, qui est la reine de l’américana rugueux, autentique, conflictuel et tourmenté depuis vingt-cinq ans, avec d’abord Lucinda Williams (1988) ou Cars Wheels on a Gravel Road (1998) [voir encadré page suivante]. Hearst et Trent ont aussi aimé le duo que constituaient deux autres légendes de la musique américaine, Gram Parsons et Emmylou Harris.
 
Difficile d’accorder deux fortes personnalités musicales et de les faire écrire sur la même page. Sans doute qu’assurer 200 concerts ensemble en une année a participé à l’équilibre de l’album, entre ecxentricité et tradition, entre brutalité et douceur. Au coeur de leur son, un kit de batterie qu’ils ont arrangé eux-mêmes et que Michael Trent a appris à jouer, d’une façon qui n’est pas sans rappeler celle de Meg White. D’ailleurs, les White Stripes pourraient être l’ultime point de référence à lâcher avant de laisser définitivement Shovels and Rope tracer leur route - et avant de décrire tout ce que leurs deux écritures contiennent de vie et d’originalité.
 
Mais encore : l’album que Jack White a produit avec Loretta Lynn, Van Lear Rose (2004), vient aussi à l’esprit ; la production de cet album country-rock y est organique.Cary Ann Hearst a plus d’un point commun avec Lynn : outre la voix, elles se ressemblent assez physiquement...
 
Pour l’anecdote, en 2012, le magazine anglais Mojo a laissé à Jack White la première place de son top des 50 albums de l’année - car nous sommes désormais dans un monde post-White Stripes. Le site web/magazine américain American Songwriter, de son côté, a laissé à Shovel and Rope la troisième place de leur propre top 50 de 2012, donnant même à Birmingham le titre de meilleure chanson de l’année.
 
Vie bohémienne
 
BIRMINGHAM, PREMIÈRE CHANSON de l’album, évoque, sans sentimentalité mais avec un humour tendre, la naissance du duo. Raconter des histoires, c’est là ce qui noue Shovels and Rope. “Comme il s’agit de chansons, nous faisons tout pour devenir de meilleurs raconteurs et de meilleurs auteurs de chansons, de façon générale. Je pense que là d’où nous venons, c’est la chose la plus importante.”
 
O’ Be Joyful est un album accompli, contenant les meilleurs exemples d’écriture propre à ses deux auteurs. Les contributions de Trent sont souvent lyriques, poétiques et parfois sombres. Il dit aimer les auteurs de chansons qui utilisent des personnages et des perspectives distinctes de leur propre existence. D’autre part, Hearst joue sur la corde du conteur populaire, usant de phrases entêtantes et des bons mots. “Tell New York, tell Tennessee/ Come to Carolina and ya’ drinks on me,” chante-t-elle sur le old-timey Kemba’s Got The Cabbage Moth Blues, inspiré par les enregistrements qu’Alan et John Lomax ont fait de chanteurs de Johns Island, Caroline du Sud, dans les années 1920.
 
La plupart des chansons ont été écrites on the road, et semblent être une continuation de leur vie bohémienne. “Je pense que cet album, c’est ce qui arrive à des musiciens quand ils commencent à écrire à propos de leur vie sur la route et des lieux où ils sont allés”, commente Hearst. Les chansons ont une attache géographique, c’est comme un moyen de laisser des points de référence en route. “Vous vous levez dans une ville différente chaque jour. En vous réveillant le matin, vous ne savez plus du tout où vous êtes.”
 
O’ Be Joyful n’hésite pas à accomoder les chansons en faisant appel à plusieurs musiciens supplémentaires pour s’étofffer. Parmi lesquels Amanda Shires, que j’ai découverte en faisant des recherches à propos du dernier album de Todd Snider, l’excellent Agnostic Hymns and Stoner Fables (Aimless Records, 2012). Elle contribuait beaucoup au son plein de l’album, et c’est la même chose ici, sur Keeper ou This Means War. Cette chanson, placée à la fin, est l’une des ballades convaincantes et même touchantes de l’album – à ce point là, vous aurez déjà eu les mémorables Lay Low et surtout Carnival – pour laquelle il n’est plus question de cuivres bravaches (comme sur Hail Hail en particulier), ni de percussions trépidantes – c’est seulement l’écriture et la mélodie qui atteignent une qualité intouchable. La voix de Cary Ann Hearst y a des intonations étonnament profondes et originales. Sur le morceau-titre, cette voix m’évoque celle de… Candye Kane. Il y a la même énergie rockabilly et blues, auquelle on ajoute, comme souvent, un banjo.
 
This Means War fait oublier sa tourmente en se terminant par un vieil enregistrement d’une Cary Ann Hearst de trois ans et demi, disant à son grand-père qu’elle aimerait avoir un caniche pour l’habiller avec des rubans et lui appliquer du vernis à ongles...
 
“J’ai cette image de quand je serai agée, dit t-elle en 2008. De ce que nous étions dans notre jeunesse, deux voyous vivant cette vie facile à romancer.”
Les sources documentaires de cet article incluent principalement les articles publiés sur American Songwriter.com, La plupart des citations de Cary Ann Hearst proviennent de l'interview conduite par American Songwriter en 2008.







lundi 3 décembre 2012

CANDYE KANE & LAURA CHAVEZ - Interview un an après l'album...


article provisoire.
Même si vous ne questionnez pas Candye Kane à propos de son cancer, de son passé familial rude ou de ses formes généreuses aujourd'hui envolées, ce sont des données qui reviendront comme un leitmotiv dans le discours qu'elle véhicule. Son message de surpassement, étayé avec ses albums Superhero (2009) et Sister Vagabond (2011) , elle le martèle en 2012 avec une détermination de chaque instant. Candye Kane joue de la musique pour voir les yeux des enfants briller, pour exhorter chacun d'entre nous à ne jamais s'engager dans un régime inutile ou simplement pour le plaisir de retrouver son public français.

Verneuil-sur Seine accueille une date de la tournée française Candye Kane, le 20 octobre 2012 dans le cadre du festival Blues sur Seine. Une programmation mêlant blues et musique afro-américaines qui privilégie les coups-de-coeur, plus de cent lieux répartis dans deux départements à l'ouest de Paris et une dimension pédagogique à destination des écoles font de ce festival discret une sorte d’événement de proximité mais néanmoins ambitieux. C'est ainsi qu'une star internationale du blues telle que Candye Kane peut se retrouver à jouer dans la salle de spectacle d'une ville de 15000 habitants, à 40 kilomètres de Paris.

Dans la loge, une demie-heure avant le concert, les makis californiens ont été servis ; je me retrouve assis à la table et regarde Kane qui a la sympathie de répondre à mes questions tout en mangeant - sans réel appétit. Dans mon dos, installée dans un fauteuil contre le mur se trouve Laura Chavez, la l'amie dévouée de Ms Kane, qui semble veiller sur elle et intervient parfois dans notre conversation. Laura Chavez a été désignée comme « l'une des meilleures guitaristes du monde » dans un article français récent, et régulièrement par ailleurs.

« Aucun de ces types ne fait vraiment du surf même s'ils ressemblent à des surfeurs. » La conversation a bifurqué sur l'idée reçue qui fait des habitants de Los Angeles sont des êtres superficiels, presque d'une autre planète. Certaines chansons sur le dernier et meilleur album de Candye Kane, Sister Vagabond, semblent raconter un peu cette mentalité particulière : la reprise de Everybody's Gonna Love Somebody Tonight de Jack Tempchin et Glenn Frey ou Have a Nice Day, que Candye Kane a écrit à propos d'une personne qui l'a trahie. Sa précision à ce sujet était superflue, puisque la pochette de l'album contient une petite explication concernant cette chanson et les autres – une très bonne idée à mon avis. « C'est la réputation qu'ont les Californiens, ou même les Angelinois, qu'est-ce le mot déjà... Superficiel est bien, mais il y en existe un autre... Insipide. Sans profondeur. Nous avons de belles plages en Californie, mais la culture liée à ces plages peut être un peu... C'est lié à votre corps, et à quoi vous allez ressembler une fois en bikini. Les Beach Boys c'était super, mais la culture surf concerne davantage votre apparence. Quelle voiture vous conduisez et si vous êtes bon sur votre planche... » Plus tard dans la conversation, Candye Kane évoquera de nouveau les plages de Californie, cette fois pour en faire, de façon intéressante, une apologie. « J'aime être proche de la mer. La présence de l'eau aide ma pensée, m'aide à écrire des chansons, et quand je suis chez moi, je vis près de la plage, et je m'y promène. Ca me détend. » Kane est elle-même née en Californie, après tout.

« Le plus ironique dans tout ça, » dit t-elle juste après avoir évoqué les bikinis et les planches de surf, « c'est que j'étais grosse et je n'étais pas assortie à cette culture. » C'est sûrement ce qu'il y a de plus intense quant au personnage de Candye kane : la relation à son corps. Elle a longtemps fait partie des très grandes tailles, approchant les 150 kilos. Ses formes plus que généreuses lui avaient alors attiré la sympathie d'une certaine frange de femmes fortes en voie de se décomplexer. C'est étrange d'avoir cette conversation maintenant que Kane a tellement perdu de poids des suites de sa maladie, un cancer du pancréas contre lequel elle se bat depuis 5 ans. « C'est un peu étrange, car j'étais la championne des grandes tailles, j'ai écrit beaucoup de chansons qui parlaient d'être grosse et célébrer son corps tel qu'il est, et ça été une drôle d'expérience de perdre autant de poids d'un seul coup. C'est étrange d'être atteinte du cancer et d'avoir encore des gens pour vous faire le compliment que vous avez l'air en forme. Les personnes atteintes du cancer n'ont généralement pas bonne mine. Je n'ai pas essayé de perdre du poids parce que je n'aimais pas mon corps, mais car j'étais malade. » Au beau milieu du concert qui suivra notre entrevue, cette constatation et la perspective d'interpréter l'une de ses chansons préférées lui inspirera un de ces nouveaux genres de philanthropie qui fourmillent dès lors qu'elle prend la parole. Le concert est chargé de tendresse et de bonne humeur gouailleuse. « C'est une chanson que j'ai écrite il y a longtemps, elle s'appelle Two Hundred Pounds of Fun. Je fais un peu moins de deux cent livres maintenant. J'en pesais presque trois cents. J'ai été très chanceuse d'être grosse. Si vous prenez du poids ce n'est pas grave ! Mangez des café liegeois, des chocolat lieégois, des crêpes au Nutella, eat, eat, mangez, mangez ! Parce que si vous tombez malade, ainsi vous avez du poids à perdre ! Ne vous battez pas contre votre corps. Quand je pense à tout l'argent que j'ai dépensé avec Jenny Craig et Weightwatchers et tous ces régimes stupides, j'avais besoin de cette graisse pour sauver ma vie, car si j'avais été mince je serais morte ! Et vos corps sont beaux exactement tels qu'ils sont. Dieu vous a faits parfaits ! Et un jour vous allez aller au paradis et vous n'aurez même plus de corps ! Aimez ce corps maintenant, parlez-lui, dites-lui qu'il est si doux et beau. Votre corps peut vous sauver. » La salle rit beaucoup. Mais Candye Kane a fait mieux : quelques jours avant les élections, elle s'est servie de sa condition pour argumenter en faveur du président sortant. « J'aime mes fans et mes amis, quel que soit le choix de votre vote. Mais sachez que si je suis en vie c'est grâce aux nouvelles conditions de prise en charge des soins mises en place par Obama (à l'évocation de ce nom, le public français applaudit systématiquement). Quand Bush était président, je n'avais pas droit aux soins car comme je pesais 275 livres, on me refusait toute assurance. Merci à tous ceux qui payent des taxes et me permettent de financer mes soins ! » Ces problèmes lui ont inspiré la chanson Love Insurance : pourrait t-il y avoir une assurance contre les cœurs brisés, monsieur Obama ?, demande t-elle non sans humour. L'amour et les cœurs brisés ont chez Candye Kane quelque chose d'une relation de corps à corps, tonique.

A ses débuts, Candye Kane a commencé le blues pour engager une conversation avec son corps et son âme. Le blues, c'était simplement de la bonne musique, c'était avoir du bon temps, davantage qu'un courant musical. « James Harman a été le premier gars que j'ai vu jouer, il faisait dans le style improvisé des années 40, et il était très bon pour ça. Il jouait comme les anciens, comme T Bone Walker, en costume et avec des cuivres dans son groupe, c'était très cool. Les années 80 en particulier m'ont beaucoup influencée car à 21 ans, je commençais seulement à aller dans les bars et à voir de la musique live et à chanter. Je jouais avec tous types de musiciens, The Blasters, Los Lobos... Vous pouviez jouer du blues, ou du rockabilly, du jazz, et tout le monde participait. Tant que vous étiez sincère dans ce que vous jouiez le genre musical n'avait pas d'importance. Personne ne qualifiait ce que jouait James Harman de blues, ils disaient seulement « j'ai vraiment aimé ce groupe ». Il y a eu aussi Hollywood Fats dans cette scène des eighties, un très bon guitariste. Il est mort, comme beaucoup d'autres. Il y avait beaucoup de grands talents et j'ai été chanceuse de les côtoyer. » « J'aime vraiment la vieille musique. Je n'écoute pas beaucoup de musique enregistrée après 1969. J'écoute de la musique d'entre 1920 et 1968 »

C'est quand on lui demande d'évoquer ce qu'est le blues pour elle aujourd’hui que Candye Kane évoque pour la première fois quelques démons de son passé. « Je fais du blues depuis 1992. C'est toute ma vie et je pense n'être faite que pour la musique blues, car ma vie a été pleine de turbulences. Avoir des moments difficiles vous permet d'écrire de meilleures chansons. Les chansons que j'écris sont basées sur le blues à cause de ce que véhiculent les mots. Je ne sais pas, peut-être que si j'avais été une fille gâtée avec des parents normaux je ne ferais pas de blues. Mais j'ai grandi dans une famille pauvre avec des parents à moitié fous, mon père était en prison et ma mère abusait de moi. Quand j'ai découvert le blues et l'histoire de l'oppression qui sous-tend cette musique, l'histoire des gens qui ont souffert, ça semblait correspondre à ce que je ressentais. En plus, il y avait dans le blues beaucoup de femmes fortes qui étaient fières de leurs corps et qui étaient attractives, et j'étais moi-même fière de faire partie de ces femmes fortes. Lorsque j'ai découvert Big Mabelle, Big Mama Thornton ou Etta James j'ai trouvé une place pour moi à leurs côtés. » « Quand j'étais petite, ma mère avait l'habitude de dire que j' étais une petite pute, que je finirais en tôle comme mon père. Ma mère ne m'a pas donné beaucoup de mots gentils, j'ai donc commencé à les inventer pour moi-même, des mots pour me dire que tout allait bien tel que c'était. » Abandonné par ses parents, Candye Kane devient Pin-up et actrice de films pornographiques pour gagner ses premiers cachets et de quoi enregistrer ses premières chansons. « J'écris des chansons pour me tenir à distance du psychiatre. Le psychiatre coûte cher, écrire des chansons rapporte de l'argent. J'écris des chansons pour puiser l'énergie qui est en moi. »

Il n'y a alors qu'un pas à faire pour partager cette énergie avec son public, ce qu'elle fait tous les soirs de concert. « Je pense que chacun a le pouvoir de réaliser ses rêves, et la musique peut accélérer le processus car elle a un pouvoir que de simples mots n'ont pas. Si vous vous asseyez et vous répétez à vous même que vous êtes la fille la plus solide du monde, que vous pouvez arriver à bout de tout, ce n'est pas aussi fort que de le chanter. Je suis sûre que cette musique, c'est en partie la raison pour laquelle je suis encore en vie. » Ce soir, il sera bientôt temps pour Candye Kane et son groupe de remonter sur scène. La chanteuse a prévu un peu de repassage avant le grand saut (!).

Avec son accent traînant, ses héros classic rock (Led Zeppelin, Santana, Black Sabbath) et sa façon de trousser les solos de Sweet Nothin's ou de Walkin Talkin Haunted House, Laura Chavez est décidément le meilleur premier lieutenant que l'on puisse imaginer. Mieux que ça, on est dans un comics. “Elle est encore meilleure quand elle boit du whisky, s'exclame Candye Kane pendant le concert. C'est comme... un carburant !””Elle n'a que 30 ans. Imaginez-la à 50 !” Elle joindra le geste à la parole en déposant une bouteille de Jack Daniels au pied de l'ampli de “sa” guitariste. De Disneyland jusqu'aux lits d'hopital, la relation des deux est une aventure à la substance palpable sur l'album Sister Vagabond. Ce lien est une chose touchante qui s'exprime sur scène avec sincérité. “La prochaine chanson parle d'amour. J'aime écrire des chansons à propos d'amour, et celle ci je l'ai écrite avec Laura. Les cinq dernière années, je les ai passées à travailler avec Laura, elle est arrivée dans ma vie un mois avant que je suis diagnostiquée avec un cancer. Quand Laura a rejoint le groupe je lui ai dit : je vais peut-être mourrir, et sans doute devrais-tu partir et jouer avec un autre groupe, car tu es si douée, et les gens devraient te voir jouer dans le monde entier. Mais Laura est une si bonne amie qu'elle a décidé de rester. Et elle a veillé avec moi à l'hôpital toutes les nuits, est venue à mes rendez-vous médicaux et s'est renseignée sur ma maladie. Je vous souhaite à tous de pouvoir rencontrer un ami comme ça au cours de votre vie, si jamais vous tombez malade. Ca m'a tellement aidée d'avoir quelqu'un pour reprendre soin de moi et avec qui je puisse écrire des chansons.

Candye Kane a beaucoup d'autres amis. Plus d'un milllier de personnes lui ont souhaité son anniversaire sur les réseaux sociaux. Elle finira par commenter cette anecdote. “J'ai eu un millier de gens qui m'ont souhaité mon anniversaire, mais j'ai aussi un millier de gens qui me font des suggestions pour combattre mon cancer. Tout le monde a une idée à ce propos, mais aucune d'entre elles n'est garantie de marcher. J'ai choisi la chirurgie. Je ne pense pas que je vais me débarrassser de mon cancer en mangeant des fruits et des légumes, même si c'est utile d'en manger. Quand les gens vous disent soit de ne plus boire, soit de boire du thé Cambodgien tout les jours ou encore d'éviter l'eau qui est dans les bouteilles en plastique, ce sont des suppositions. Je suis pourtant très chanceuse d'avoir tant de gens, tout autour du monde, qui m'envoient leurs souhaits, leur affection, leurs prières, il y a là un vrai pouvoir, comme dans la musique.”

Quelques jours plus tard, Candye Kane devait se produire dans un centre d'arrêt de la banlieue parisienne. On lui avait demandé alors de “ne rien porter de sexy”. “Je vais y aller comme si je me rendais à l'église et chanter du mieux que je peux, confiai t-elle sur les réseaux sociaux.
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