“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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mardi 18 avril 2017

SEAN ROWE - New Lore (2017)





OO
Sensible, soigné
Folk rock, americana

Le dépouillement singulier de la guitare sur Gas Station Rose, en ouverture de cet album, est le fruit d'un choix artistique important et continuel chez Sean Rowe. « Je retourne toujours au désir de débarrasser ce que je crée de tout artifice. Dans la lignée de ce que j'écoutais à 18 ans et ce à quoi je reviens encore. Je ne suis pas impressionné par grand-chose dans la musique de maintenant. Le plus gros de ce que j'entends, c'est du pareil au même, pour moi. » Ainsi, il se lance pour défi d'aménager une intensité, une sincérité habitée de doutes et d'humour, à la manière de Tom Waits dont il partage le label, Anti-. Dans son ambition, et dans son approche spirituelle de la vie, où les rencontres provoquées entrent en collision avec un environnement fantasmatique, il fait penser au maître des bas fonds modernistes, visionnaire, la fibre politique en berne, pourtant, dans le cas de Sean Rowe. Il se 'contente' d'un matériau intime, comme issu d'une contemplation apaisée de la nature humaine plutôt que d'une envie de catharsis.

Sa poésie du dénuement le pousse à s'épanouir dans des mélodies entêtantes et des refrains éclairant les couplets construits autour d'eux. Le timbre rare de Rowe fait oublier peu à peu le classicisme de sa musique, et le positionne dans la lignée de poignants expérimentateurs comme Blake Mills et de son album Heigh Ho (2014). Le New Yorkais, jouant l'aller retour tendu entre ce classicisme en enregistrant à Memphis dans le studio mythique de Sam Philipps. Entraîné par sa guitare percussive, s'emploie à isoler un ton spécial, cela s'illustre à chaque seconde sur New Lore : les chœurs opulents sur The Salmon, soutenus par un refrain exalté, où il surprend un fois de plus en quittant sa voix de baryton pour une inflexion plus aiguë.

New Lore l'inscrit pour de bon dans la durée, il parvient à donner une façon finalement touchante à des moments quand Madman (2013) le voyait se confronter à des épreuves formelles au détriment du fond. Il sait se faire dans le sentimental hautement calibré comme Hayes Carll (It's Not Hard To Say Goodbye), John Murry (I Can't Make a Living By Holding You) ou Josh T. Pearson (Leave Something Behind), c'est dire qu'il sait s’inscrire dans ce qu'on appelle l'americana.

Il sait revenir dans un temps ou la ballade au piano pouvait couper le souffler d'une assistance de buveurs, et le hisser au dessus de ceux dont il semblait auparavant partager le goût de la boisson. Son ivresse n'est que mélancolique. Promise of You est aussi proche de Satellite of Love (Lou Reed) qu'elle est d'une sérénade de Waits jouée après minuit dans un diner. En voulant forger un album cohérent, il fait preuve d'un esprit de synthèse où Newton's Craddle joue le rôle du sursaut funky, le genre de ressort narratif insolite dont Tom Waits s'est fait une spécialité en changeant d'accent d'une chanson à l'autre.

samedi 29 septembre 2012

Beth Orton - Sugaring Season (2012)





Parutionoctobre  2012
LabelAnti-
GenreFolk
A écouterMagpie, Somethng More Beautiful, Candles
OO
Qualités

Chronique à suivre. Je vais essayer de l'interviewer, pour le seul plaisir de rencontrer cette fabuleuse artiste folk.

En concert le jeudi 15 novembre à la Gaieté Lyrique. (Paris)

jeudi 26 juillet 2012

Galactic - Carnivale Electricos (2012)





Parutionfévrier 2012
LabelAnti-
GenreFunk, Jazz, Rytm and Blues, Zydéco...
A écouterCarnival Time, Ha Di Ka, Move Fast, O Coco Da Galinha
°
Qualitéscommunicatif, varié

La musique de la Nouvelle-Orléans et plus largement, celle du golfe du Mexique, fonctionne beaucoup par collaboration et émulation. Treme, la série télévisée de la chaîne américaine HBO n’a fait qu’amplifier l’engouement pour les valeurs qu’elle véhicule. Ces jours-ci sort la bande son de la 2ème saison paraît, et on y entend entre autres une réunion explosive entre l’ensemble funk innovant Galactic, le vénérable Dirty Dozen Brass Band et le rappeur gangsta Juvenile. C’est un autre rappeur, Mystikal, qui crève la bande-son de ce disque audacieux avec cette injection : Go, Mystikal, go !, sur Move Fast, une chanson intense dont la fonction de commentaire – ici sur la scène hip-hop de la Nouvelle-Orléans – reflète le reste de l’album. Lorsque Galactic, avec la hauteur de vue que lui ont donné deux décennies d’activité sur les traditions néo-orléanaises, décide de dédier son huitième album pour célébrer la tradition du carnaval, ils ont aussi dans leur lunette une autre capitale du carnaval mondiale, Rio. Le brésil participe à la chaleur de cet album, à travers un morceau tel que Magalenha. Ce titre est glissé entre 2 chants rituels modernes, Ha Di Ka (les indiens de Mardi-Gras Big Chief Juan Pardo et les Golden Comanches accompagnent) et Hey Na Na, et Voyage ton Flag, qui permet de célébrer le carnaval en mode Zydéco sur la base d’un gimmick d’accordéon samplé. Le versant le plus traditionnel et cuivré de la musique locale revient en force avec Out in the Streets (qui profite de la participation du claviériste Ivan, de la célèbre fratrie des Neville brothers), Karate ou Carnival Time, LA chanson capable mieux qu’une autre de faire le tour de la question - qui plus est réinvestie par celui qui l'a inventée. La rencontre de sons anciens et nouveaux gagne une nouvelle sensualité avec Ash Day Sunrise, qui culmine sur un solo d’orgue hammond. C’est le point d’orgue d’un album qui reste au beau fixe.

La musique de la Nouvelle-Orléans est avant tout une musique de performance. C’est aussi l’une des musiques les plus à même d’êtres partagées, car mieux que partout on incite dans cette ville le public des concerts à participer, en frappant dans leurs mains, en chantant, en dansant. Même s’ils pourraient se contenter de jouer les invités de luxe tous les ans au New Orleans Jazz festival, les Galactic ont une grande ambition, qui est d’expérimenter sur les mélanges des styles qui rendent la musique locale aussi détonante, afin d’en faire des disques entièrement nouveaux. Ils réussissent mieux que quiconque, même si le résultat de leur sessions n’attend qu’une chose, c’est d’être capturé dans des conditions plus propices à susciter l’extase : en live !




mercredi 28 mars 2012

Lost in the Trees - A Church That Fits Our Needs (2012)





Parution : mars 2012
Label : Anti-
Genre : Folk, Orchestral
A écouter : Neither here Nor There, Icy River, Garden

°°°
Qualités : vibrant, orchestral, sensible


Septet de Caroline du Nord, Lost in the Trees y opère avec le détachement et la gravité d'un petit orchestre. Au centre du projet, le chanteur et guitariste Ari Picker, un homme spirituel rendu plus spirituel encore lorsque sa propre mère mit fin à ses jours, dépressive et cancéreuse. Pas d'abandon de vocation pour Picker, et même pas vraiment de pause, puisque deux ans à peine s'écoulent entre All Alone In an Empty House (2010) et ce nouvel album.

Picker montre une volonté de s'inspirer d'abord de l'humain, du microcosme de la vie en chacun, avant de tenter d'emprunter à une tradition. On se souvient quand Cass Mc Combs expliquait la dimension de l'héritage dans la musique folk générique ; Picker ne nous parle pas tant d'héritage que d'histoires relatives à sa propre vie, faisant de Lost in the Trees le véhicule parfois disproportionné de son expérience intérieure.

Aux émotions crues de "All Alone in an Empty House" – dont l'inspiration vint de l'enfance tumultueuse de Ari Picker, le divorce de ses parents et la dépression de sa mère – font écho les sentiments complexes de l'adulte capable de rendre un hommage et de commenter l'acte même de l'hommage. La pochette de "All Alone..." préfigurait déjà celle de "A Church...", avec cette mère à la beauté très Rennaissance, personnage sublime, absorbé, qui s'impose à l'auditeur comme une gravure sur la page d'un livre, et qui le prépare aux travaux l'esprit.

Dans son monde intime, Picker n'est pas seul ; le personnage maternel l'accompagne, prévaut parfois dans les sensations qu'il est amené à décrire. Comme dans un roman gothique, Picker ressent un fantôme. On a eu raison de comparer les conséquences de l'imaginaire de cet album au Château d'Otrante, un roman anglais du dix-huitième. Comme dans un bon roman gothique, l'album est parfois exhubérant, surchargé, laissant penser que le drame dans le coeur de son auteur ne peut être contenu.

« Quand vous grandissez avec des obstacles émotionnels, votre corps et votre esprit s'adaptent à cela, d'un certaine manière – vous apprenez à le gérer différemment. Quand J'ai appris sa mort, mon cerveau s'est libéré à la créativité. » Ari Picker tente de se dégager, tout en sentant qu'il ne pourra atteindre la sérénité sans se soumettre de toute sa force créative à son sujet. Il agit avec une volupté qui semble impossible à arrêter. Il a choisi de tout dire, ce qui est apparemment cause d'embarras au sein même de sa propre famille.

Son désir est de prouver combien sa mère était une femme forte de cœur, malgré son acte désespéré. Chaque minute qu'il passe à évoquer la légende de sa mère est justifiée par l'omniprésence sensuelle de celle-ci aux côtés de son fils. “It was so glorious, was so glorious / She came down and put her song into my mouth.” Picker a le talent de savoir écrire poétiquement tout en demeurant honnête ; et de ne jamais paraître se perdre même lorsque ses vers semblent trop écrits.

Neither Here Nor There démarre étrangement, sur une mélodie improbable, avant que ne se succèdent les harmonies dont la dimension, la richesse ne cesse de s'étoffer, rigoureusement conduites par d'astucieuses percussions. Une coda onirique est exécutée à la harpe. Icy River est une magnifique sérénade, dans laquelle la voix falsetto de Picker, aussi délicate et piussante que son sujet, est soulignée par celle d'Emma Nadeau. La guitare acoustique de Picker sert toujours de base, sur laquelle se repose toute la sophistication du groupe. Lost in the Trees nous prend par la main, nous proposant une expérience graduelle, comme sur The Dead Bird is Beautiful, une petite symphonie, encore guidée par une guitare illuminée, et bientôt traversée d'une voix féminine suspendue, lointaine. Dédutant comme une marche funèbre au piano, Garden est une fresque explosive, à la fois austère et libérée. Pour parachever le plaisir d'écoute, il s'avère que Picker est passionné par les contrepoints d’orchestre aussi de la musique classique.

samedi 22 octobre 2011

Tom Waits - Bad as Me (2011)





Parution
octobre 2011
LabelAnti-
Genre
Blues, Folk-rock, Auteur
A écouterTalking at the Same Time, Put me Back in the Crowd, Last Leaf
°
Qualités
poignant, varié, romantique, doux-amer

Dans ses concerts en 2007, quelques chanceux ont pu voir Tom Waits réinterpréter des chansons qu’on croyait bannies à jamais de son répertoire : Wish i Was in New Orleans, Invitation to the Blues, Whistlin’ Past the Graveyard, Blues Valentines ou Heartattack and Wine, datant de sa première période jazz/sentimentale/éthylique et des albums Small Change (1976) Blue Valentine (1978) et Heartattack and Wine (1980), ce dernier un chapitre charnière de la discographie de Waits. Il devint ensuite l’original et l’excentrique que nous croyons connaître, capable de lever une petite armée d’instruments enchantés, conçus de pièces de décharge, obéissant occasionnellement au ballet des balais maniaques de Fantasia et son Apprenti Sorcier, tout en penchant au moment de Rain Dogs (1985) davantage du côté de la comédie musicale type les Aristochats. On s’attachait à ce Waits-là, celui qui enregistrait Somewhere pour West Side Story (1961), ou qui entonnait la chansonnette en duo avec Crystal Gayle dans le film de Francis Ford Coppola, One From the Heart (Coup de Cœur en français, 1982), perdu quelque part entre les comédies classiques et le revival rétro qui arriva quinze ans plus tard.


L’histoire désuète de deux amoureux à Las Vegas qui décident de partir chacun de leur côté le jour de leur cinq ans de rencontre et se retrouve à la fin de la nuit, après avoir fait chacun une rencontre. C’est un peu celui que l’on retrouve dans Kiss Me, l’une des quelques chansons miraculeuses sur Bad as Me où un piano bastringue, une guitare élégante jouent sur la transparence d’un personnage. Maintenant débarrassé de la boisson et toujours capable de fendre notre cœur. « Kiss me/I want you to kiss me/Like a stranger once again » chante t-il sur Kiss Me, et on veut y croire, se plonger dans cette relation qui n’est peut être pas aussi factice que cela – car Waits connaît le grand amour, durable, avec sa muse d’après les excès et Ricky Lee Jones (une relation artistique et amoureuse entre 1977 et 1979, avant Pirates), une autre artiste, Kathleen Brennan, justement rencontrée sur le plateau de One From the Heart. La vie de Waits est souvent digne d’un film, alors d’une chanson…


Sept ans après que son dernier album solo, Real Gone (2004), Waits veut sur Bad as Me se reposer ses points forts, et c’est un succès tant qu’il ne redevient pas un gosse turbulent. Il y signe plusieurs de belles ballades, dans lesquelles il sait le mieux faire sens de mots qui cherchent à vous protéger, à vous serrer dans leurs bras chaleureusement. Mais il est parfois plus agité qu’habité, ne pouvant empêcher de temps à autre à un travers cacophonique de prendre le dessus tandis qu’il se met à éructer des paroles un peu caricaturales – sur Satisfied, Raised Right Men surtout. La chanson Bad as Me gagne quant à elle par le panache et le personnage : « No good you say/Well that’s good enough for me », grommelle Waits avant de reprendre son blues aux amphètes. Des titres un peu over-the top donc, et sans doute lassant après quelques écoutes. Le travail du guitariste Marc Ribot, un invité constant du disque, est pourtant remarquable, pleins d’interjections. On notera la participation de son vieil ami Keith Richards, que l’on préfère d’ailleurs sur Last Leaf, une ballade immémoriale. « I’m the last leaf on the tree/The autumn took the rest but they wont take me.” Elle n’a pas déjà été enregistrée avant ? C’est un comble. C’est quand Bad as Me semble vouloir adoucir le temps passé – Back in The Crowd, Last Leaf – qu’il est le meilleur.


Waits s’est toujours attaché à faire émerger différentes formes de conscience sociale dans ses chansons. Pendant tout un pan de sa carrière, il s’est surtout engagé derrière les vies brisées, chantant son blues urbain pour les laissés pour conte et les marginaux de campagne. Avec le phénoménal Bone Machine (1992) il s’est attaqué aux questions environnementales et globales, nous gratifiant entre autres, dans un falsetto lugubre et mémorable, d’une de ses tirades les plus réalistes : « We're chained to the world /And we all gotta pull/And we're all gonna be/...just dirt in the ground » (Dirt in the Ground). La voix est la même la même à l’endroit de Talking at the Same Time, l’une des meilleures chansons de Bad as Me. La peine lui convient au moins aussi bien que les fanfaronnades, en témoigne Face to The Highway. Il décrit un pays où l’information omniprésente prend le pas sur les actes de reconstruction, ne semant que davantage de confusion. Sur Hell Broke Luce : « How is it that the only ones responsible for making this mess/Got their sorry asses stapled to a goddamn desk”. C’est sur cette note joyeusement insultante que nous terminerons, laissant en suspends la carrière d’un homme qui a dépassé, à moins de surprise majeure, le point d’orgue de sa carrière.

mardi 16 août 2011

William Elliott Whitmore - Field Songs (2011)





Parution : juillet 2011
Label : Anti-
Genre : Folk, Blues
A écouter : Bury Your Burdens in the Ground, Let’s do Something Impossible, No Feeling Any Pain

°
Qualités : lucide, vibrant

William Elliott Whitmore est un guitariste, banjoïste et chanteur entre folk et blues, travaillant dans un croissant fertile entre les rivières Mississippi et Des Moines, dans l’Iowa. Il travaille à la ferme familiale comme à sa musique, avec une conviction terrible, suffisante pour nous appeler à lui, pour se rendre magnétique sans artifices. Ecouter une fois son septième album, Field Songs, suffit pour obséder l’auditeur. A juste un peu plus de trente ans, et l’air de ces nouveaux hobos mainstream, Whitmore a la voix habitée, puissante et modulée, pleine d’une douleur authentique, capable de mener ses chansons dépouillées – généralement un peu de banjo et de percussion -, à partir de rien, vers une évidence dont on croyait seuls les esprits les plus aguerris capables. Cette voix se fait tour à tour convaincante, voir accusatrice, répondant à merveille à une simplicité musicale quasi-punitive. Whitmore se sert de sa voix pour structurer ses chansons, les ramassant dans des tableaux engagés. Un jeune homme qui sonne comme un vieux chanteur de gospel ayant vécu moult turpitudes, rien n’est laissé au hasard dans la musique de Whitmore, mais rien n’est non plus exagérément forcé.

Après plusieurs disques documentant la vie, la mort et les paysages de l’Amérique rurale, notamment le premier qu’il enregistra, Hymns for the Hopeless (2003), le musicien s’est attaqué à l’administration Bush avec Animals in the Dark (2009), utilisant le levier de l’histoire pour illustrer comment les américains se confrontent à la tyrannie. A première écoute, Field Songs semble revenir un peu en arrière, cultivant le souci de revenir aux fondamentaux, à la terre, vus depuis le porche de la ferme. Ne serait-ce que pour sa pochette et son titre, pour certains leitmotiv qui le parcourent - "much was lost when the West was won » - Field Songs pourrait être le disque le plus conservateur à paraître pour longtemps, mais il n’en est rien, apparemment. Structuré pour être écouté d’une seul trait, comme un manifeste radical et personnel, le disque comporte huit chansons – un peu plus de trente minutes – qui embrassent toujours plus large que ce qu’on peut imaginer. Elles en viennent à impliquer même l’auditeur.

Les textes de ce disque sont donc ce qu’il a de plus remarquable et unique. Quelques sentiments de demain guident Whitmore dans ce qui constitue une quête de vérité ; la compassion, l’empathie, la volonté d’indépendance et de liberté (après tout, il a les quatre lettres du mot "free" tatouées sur les doigts de sa main gauche) ; le refus, la résistance, la coopération collective. Ces sentiments sont pourtant souvent évoqués d’une façon qui peut les faire comprendre comme du conservatisme. Ainsi, sur Lay Your Burdens Down, Whitmore encourage l’auditeur à mettre à l’abri tout ce qui compte pour lui dans la vie, illustrant par son propre exemple les conséquences de ne pas le faire. “If you’ve got burdens don’t carry them/ just bury them in the ground/ If you’re hurting don’t worry I’ll try to be around,” Une chanson comme Let’s do Something Impossible ne laisse pourtant pas de doute idéologique : il y use de métaphores bien enracinées – la fuite de Theodore Cole d’Alcatraz – pour nous faire croire à une future révolution. La musique est pour Whitmore le moyen de transformer ses difficultés quotidiennes en messages pour le monde à venir. Cela demande plus que du courage : il est irrascible et têtu.

C’est toujours dans les termes d’une recherche de la plus grande liberté possible qu’il faut comprendre la fascination de Whitmore pour le travail. Il aime le travail, ayant compris qu’il s’agissait d’une forme de résistance ; comme jouer une musique à côté de laquelle beaucoup d’autres paraissent remplies de fastes et d’ornements inutiles est une autre forme de cette même résistance. Au contraire, sa musique ne parle que de se rendre utile de faire que chaque note soit porteuse d’un message concret. "We're gonna do some work, spend a day digging in the dirt," énonce t-il. L’enregistrement du disque lui-même ressemble au résultat de ses observations, après avoir effectivement passé une journée à creuser dans la boue. Aussi jeune qu’il soit, il semble faire partie de ceux qui ont pris leurs résolutions bien longtemps auparavant. “Hand me that hammer/hand me that saw », enjoint t-il, ayant décidé de montrer l’exemple de conforter son rôle comme une autre sorte de leader, dans un monde ou l’action l’emporte sur l’idéologie, où elle entraîne l’indépendance et les idées saines. “I’m gonna be build me a home I’m gonna build it with my hands/I’m gonna keep the rain off my head/I’m gonna keep the mosquitos from gettin’ fed” chante t-il sur Don’t Need it. Le travail est pour Whitmore une institution menacée. « Three square meals and a living wage, reminds me of the good old days” remarque t-il dans l’un de ces moments suffisamment provocateurs pour susciter la réflection. Elargissant toujours son propos, il explique sur Not Feeling Any Pain, qu’une nouvelle ère va apparaître quand le travail métaphorique et historique actuel sera terminé.




jeudi 9 juin 2011

Booker T Jones - The Road From Memphis (2011)


Parution : mai 2011
Label : Anti-
Genre : Soul, Instrumental, Pop
A écouter : Walking Papers, Progress, Representing Memphis

7.75/10
Qualités : groovy, funky, ludique


The Road From Memphis, c’est ce qui arrive lorsqu’un musicien de 66 ans, l’une des meilleures valeurs du label soul américain Stax au cours des années 1960, autrefois accompagnateur avec son groupe des voix les plus superbes (Otis Redding, Wilson Pickett, Carla Thomas, Albert King…), continue sur le chemin de la réinvention, encouragé par Potato Hole (2009), son précédent disque (et premier pour le label Anti-, maison de Tom Waits ou Mavis Staples) qui récolta un Grammy. Il fit alors preuve d’audace en remplaçant ses MG’s – ceux là mêmes avec qui il a enregistré les instrumentaux imparables Green Onions (1962), Hip-Hug Her et Time is Tight (1969), avant de s'en départir en 1971 - pour les rockers de Drive-by Truckers et la guitare de Neil Young (dont les MG’s ont servi de backing band en tournée en 1993). Imaginez Allen Toussaint changeant pour les Black Crowes.

Ce nouveau disque change avantageusement la donne, annonçant dès le titre un stratagème ; c’est la route depuis Memphis, l’origine de Jones, et non celle qui y retournerait : un éventail de destinations peut encore se profiler. The Road… donne l’impression que Jones n’a jamais été aussi aventureux, et, assez paradoxalement, n’a jamais eu la main aussi sûre. La passion et le talent de nouvelles générations de chanteurs et musiciens soul mettent en exergue la force et la personnalité d’un ancien. Sont invités comme vocalistes de premier choix Sharon Jones (de Sharon Jones & The Dap Kings), Matt Beringer (The National), l’affable Lou Reed et surtout Yim Yames, de My Morning Jacket (non content d’être avec son groupe très au goût du jour), qui parvient à saisir le mieux sur Progress l’essence du disque : l’interprétation est claire, directe et mémorable. Avec la touche soul de rigueur, pour l’âme du disque et la satisfaction de l’auditeur. Ces participations diversifient la palette chromatique de Jones et ne sont pas tellement étonnantes quand on pense aux gloires derrière lesquelles il rendait auparavant les circonvolutions de son orgue Hammond B3. Jones se prend au jeu en chantant lui-même de sa voix de baryton ce bout d’autobiographie poignante qu’est Down in Memphis. Une ville dont Jones arpenta les scènes pendant tant d’années.   

Les instrumentaux ont cependant le plus beau rôle. Les Roots de Philadelphie (à qui l’on doit cette collaboration avec John Legend pour le gros succès Wake Up ! en 2010) ont pris le rôle du backing band – c’est la guitare jazz de Captain Kirk Douglas -, avec le batteur ?uestlove Thompson à la co-production. Il serait tentant de dire que leur travail rythmique et musical, emprunt d’un professionnalisme moderne, de motifs de guitares et de basse funky, nets et précis, de batterie plus alerte que jamais, renouvelle l’alchimie des anciens MG’s. Il y a là une sensation de fraîcheur équivalente à celle qui distinguait en leur temps les Meters comme les plus funky des backing bands – une réputation qu’aucun amateur de musique funk n’a oubliée. Il y a des choses qui font date, et utiliser les Roots dans ce rôle à la fois discret et rigoureux n’est pas un choix artistique d’étourdi. On parie déjà sur les disques passés que celui-ci restera celui d’un retour au lustre d’antan, et l’ont peut miser sur l’avenir tant cette nouvelle dynamique est prometteuse.  Les Roots ont t-ils glissé deux mots de leur expérience hip-hop à Booker Jones ? Quoi qu’il en soit, là où ses MG’s reprenaient de façon quelque peu éculée les Beatles (sur Mclemore Avenue), on a ici des rendus du Crazy  de Gnarls Barkley (2006) et du Everything is Everything de Lauryn Hill (1998), deux grandes chansons à peine datées. Deux moments qui sont, de façon surprenante, l’occasion pour Jones de faire preuve d’une inventivité qui rajeunit son jeu. Toute propension au karaoké est ici futile.  

Ce jeu-là est toujours économe, précis, chaleureux et mélodique. Sur l’entrée en matière, Walking Papers, il reproduit, au détour d’une relecture du Who’s Making Love de Johnnie Taylor, un vieux tour imparable ; ce crescendo qui distinguait Time is Tight. The Hive, plus rapide, Rent Party, The Vamp et l’imprévisible Harlem House prouvent que dans les tours de main de Jones réside la vraie richesse de l’album, sa singularité, son âme ; parfois à la limite de l’improvisation, le musicien est toujours là à temps pour de petites mélodies entraînantes, qui par le jeu sensuel et stimulant des Roots fait autorité. C’est dans ces instrumentaux que le travail de l’instrumentiste, le plus difficile, est rendu avec le plus de naturel. Une seule note maintenue enfoncée quelques secondes peut créer des ravages dans cet univers à la légèreté soigneusement dosée.

vendredi 5 novembre 2010

Mavis Staples - You Are Not Alone (2010)


A découvrir aussi : We'll Never Turn Back (2007)

Parution : octobre 2010
Label : Anti-
Producteur : Jeff Tweedy
Genre : Blues, Country, Soul
A écouter : You’re not Alone, In Christ There Is No East or West, Don’t Knock, Too close on my way to Heaven



Parutionoctobre 2010
LabelAnti-
GenreBlues, country, soul
A écouterYou’re not Alone, In Christ There Is No East or West, Don’t Knock
/107,75
Qualitésintemporel, communicatif, vibrant


De toutes, la voie qu’emprunte Mavis Staples est la plus droite, dirigée à la fois par la foi, l’espoir et l’optimisme. Noire américaine de 71 ans, déjà chanteuse dans les années 60, elle a vécu les manifestations pour en finir avec l’apartheid, les groupes de musique qui se sont multipliés pour chanter la liberté ou juste le droit à l’existence, l’apparition des hippies, le discours de Martin Luther King, et toujours la musique pour accompagner ces moments inoubliables qui changent pour un temps  une société et toutes les vies solidaires qui la constituent, dans le meilleur monde, un monde de foi, d’espoir et d’optimisme. Ses visions, ses souvenirs de l’époque, une époque où le changement  existait déjà dans les rythmes, dans les grooves, et  les mille évènements politiques et sociaux qu’ont traversé les Etats-Unis, ont conforté Mavis Staples dans la possibilité qu’il y aurait, quelle que soient les difficultés de l’époque, le contexte, la musique pour s’adresser à Dieu et jouer soi-même un rôle, sinon de messager, spirituel parmi les hommes. Sa musique, mélange intemporel de gospel, de blues, de country, embrasse avec générosité tout ce que l’Amérique fait de mieux, dans sa veine classique la plus flamboyante, tentée de joie de vivre, d’humour ou d’ironie.
La pratique du chant est aussi une histoire d’individu et de collectif pour Mavis Staples, comme les drames qu’ont vécu les noirs américains et dont elle a déjà ravivé le souvenir sur son précédent disque, We’ll Never Turn Back (2007), produit par Ry Cooder. Sur You Are Not Alone, les chœurs ont une importance non négligeable, ils symbolisent le profond unisson,  l’élan  d’un groupe prêt à durer pour toujours et sans lequel Staples, ne serait pas tout ce qu’elle est. L’échelle, c’est celle de la vie, écourtée de quelques barreaux pour certains, tandis qu’on force les autres à monter plus vite. Enfants devenus trop tôt adultes, confrontés à la misère de leur foyer, au travail précoce, aux expériences en tous genres. Rares sont les privilégiés qui ont la chance d’avoir une figure parentale – Roebuck « Pops » Staples, le père de Mavis dans son cas – pour les sortir du système qui les conduisait à la dépendance pour le remplacer par un système d’action. Les choses n’ont pas tellement changé. “Les phrasés, les tempos, les arrangements sont différents, mais les messages ce sont les même choses que j’ai dites tout au long des années. C’est à propos du monde d’aujourd’hui – pauvreté, travail, état-providence – et faire qu’on se sente mieux à travers les chansons. »
Jeff Tweedy, de Wilco, produit le disque et ce n’est pas anecdotique. Il passe après Steve Copper, Curtis Mayfield, Prince et Ry Cooder entre autres, l’ayant joué au culot deux semaines après avoir vu Staples en live au Hideout.  « Mavis est l’incarnation de l’esprit courageux » « Elle se projette sans cesse dans l’avenir, est un exemple positif pour tous les hommes. Et elle sonne comme si elle était dans la primeur de sa vie”.  De son côté, Staples, qui a appris à connaître son partenaire depuis les deux années de complicité, ne tarit pas non plus d’éloges sur Tweedy. C’est sur le choix judicieux des morceaux qu’elle chantera pour le disque qu’elle pote son enthousiasme. « Les chansons qu’il avait choisies étaient magnifiques », dit t-elle, « Elle m’ont fait savoir qu’il me connaissait, mon passé, qu’est-ce qui était bon pour moi ».
Ainsi, Creep Along Moses et Wonderful Savior (dont Mavis a enregistré le chant dans la cage d’escalier du studio de Tweedy en plein hiver) font partie des chansons traditionnelles qu’écoutait son père dans les années 60. Don’t Knock (parfait titre d’ouverture) et Downward Road datent du début des Staples Singers, quand elle chantait avec Pops et ses frères et sœurs, bien avant que les classiques comme I’ll Take You There et Respect Yourself soient en tête de charts. Toutes ces chansons contiennent une euphorie tout à fait particulière, que seule peut  provoquer la foi. Il y a une bonne part de reprises, des icônes du blues et de la soul (Allen Toussaint, Little Milton), et des parangons de musique populaire (Randy Newman, John Fogerty). Losing You, de Randy Newman, fait partie des nombreux moments d’émotion du disque, et elle est ici adressée à Pops, décédé en 2000 sans que Mavis ne s’en console jamais vraiment. Il lui avait tout appris. Wrote a Song for Everyone, de Credence Clearwater Revival,  semble être un titre naturel étant donné la qualité de la musique qui est enregistrée avant tout pour vivre dans les coeurs de chacun de ceux qui vont l’écouter – c’est un espoir commun mais des interprétations peut-être chaque fois différentes, selon le tempérament de chacun.
Un peu comme les morceaux ici, qui, malgré tout ce qu’ils ont en commun, sont mis en boîte de manière à sublimer leurs contrastes et à préserver leur identité parfois très ancienne. Downward Road, par exemple, est très rock, tandis que In Christ There Is No East or West est doux, léger. Le morceau-titre, You Are not Alone, est aussi le morceau-clef du disque : écrit par Tweedy et fruit de ces longs mois à observer Staples, son message simple et fort le prédestinait à cette position de choix.  A propos de cette chanson, Tweedy disait dans Mojo Magazine : « Même un gamin dans sa chambre écoutant le punk rock ou le heavy metal le plus abrasif, ce qu’il va en tirer, c’est « on est là avec toi ». Quelque part dans les profondeurs du morceau il y a une communication qui se produit, comme un soutien… » Staples fera remarquer que c’est le meilleur titre qu’elle ait jamais chanté. « Nous vivons des temps difficiles. Des gens sont accablés. Mais ils vont entendre ce morceau et sentir, elle chante spécialement pour moi. Et ils vont s’élever seuls. Mon frère, il m’appelle tout les jours et ce morceau est en fond sonore : « Mavis, tu n’es pas seule, je suis avec toi Mavis ! »
Cette collection de titres, auxquels la voix très animée et pleine de coffre de Staples donne une nouvelle élasticité, est une belle preuve que la pertinence se trouve dans le va-et-vient entre idées du passé et visions modernes de la musique populaire. Si la musique a si peu changé, finalement,  c’est pour ne pas oublier une chose ; pour chaque drame passé, il y a une injustice qui continue aujourd’hui. « Je voulais faire un disque où chaque chanson avait une signification » explique Staples. « Où chaque chanson raconte une histoire et vous redonne du baume au coeur et une raison de vous lever le matin ». Elle n’a pas toutes les réponses. Mais en s’interrogeant, elle suscite les questions chez son public le moins familier avec les thèmes récurrents de ses chansons.

jeudi 12 novembre 2009

Dead Man's Bones - S/T. (2009)



Parution : Novembre 2009
Label : Anti-
Genre : Alt-folk
A écouter : My Body's a Zombie for You, Lose Your Soul, In the Room Where you Sleep

7.25/10
Qualités : habité, rétro, self-made, original

Issu d’une collaboration à la sauce Hollywood alternatif entre une star de cinéma, Ryan Gosling (Drive), son pote Zach Shields et une chorale d’enfants du Silverlake Conservatory of Music, l’album sans titre de Dead Man’s Bones est tellement curieux et excentrique, avec une genèse comme un film de Ed Wood donnant un music hall à Broadway, qu’on ne peut s’empêcher de penser à un disque unique, un dead end – cul-de-sac - en quelque sorte. Une surprise d’automne qui s’avère suffisamment complexe d’un point de vue musical pour tenir face aux « vraies » formations – Dead Man’s Bones est un travail multimédia (supporté en concert par un spectacle de marionnettes) plutôt qu’investi seulement dans le son comme un groupe classique.

Effectuant une première date de sa tournée dans le théâtre de marionnettes du vieux Bob Baker – le plus ancien de tous les Etats Unis, à Los Angeles -, le groupe ne lésine pas sur les moyens les plus alternatifs – ce qui ne veut pas dire qu’il s’agisse d’amateurisme, ces artistes savent bien ce qu’ils font - les enfants ont sur le visage peinture blanche et les yeux surlignés de noir pour mimer un parterre de morts-vivants plus attendrissants qu’effrayants - un sentiment qui peut être retenu pour le disque. Dans l’auditorium, des marionnettistes professionnels actionnent des pantins à l’effigie de squelettes burlesques. D’après Baker, c’est la préparation d’un spectacle prometteur. Les enfants, public privilégié de l’endroit, continuent de venir, avec la promesse de passer une heure « loin de leurs problèmes ». Parmi le public ce soir, cependant ; Devendra Banhart ou Gary Oldman, Dracula chez Coppola. C’est avant qu’un alcoolique annonce avec l’approximation joussive d’un Tom Waits révolu « une histoire d’amour et de mort ». Le spectacle peut commencer.

La production laisse apparaître des éléments insolites avec un sens de la mise en scène, et la construction du disque est en forme de fresque, pour progresser de l’ombre désespérée vers très titres où prédomine la mélodie sur l’humeur.

Toutes les images que renferme ce vieux théâtre, c’est déjà presque trop pour un disque. Signe d’influences profondes tirées du folklore américain, on trouve en survolant ce qui a été qualifié de « bande son de halloween » des réminiscences de Department of Eagles – indies classicistes aux compositions délicates qui font vivre eux aussi majoritairement leur son au crépuscule – à travers percussions à la main et arpèges rustiques (In the Room Where You Sleep) tandis que Gosling s’avère un crooner très capable. Les harmonies évoquent parfois Arcade Fire, lorsqu’un genre d’urgence tout à fait théâtrale transparaît dans la narration. Il y a les hantises que l’on trouvait déjà chez Soap and Skin, une sorte de fascination morbide comme expression naturelle, mais qui se transforme ici en l’espace de quelques titres en énergie sauvage et vivante.

Dead Man’s Bones est un nouveau genre de concept album, d’ou émane un puissant souffle artisanal. La production laisse apparaître des éléments insolites avec un sens de la mise en scène, et la construction du disque est en forme de fresque, pour progresser de l’ombre désespérée de Dead Hearts ou Buried In Water – c’est là que l’Autrichienne Anja Plaschg vient à l’esprit, tant ces premiers titres sont dispensées avec un doigté maniéré très européen – vers très titres où prédomine la mélodie sur l’humeur, comme Pa Pa Power, Lose Your Soul ou Dead Man’s Bones – celle donnant l’image d’un monstre de Frankenstein qui aurait la voix de Nick Cave. Werewolf Heart évoque Beck. Plutôt homogène quelques morceaux se détachent par leur forme plus directe et dispensant une énergie plus communicative que narrative. Fait rare pour un disque de rock alternatif : il n’y a quasiment pas de guitare.

L’utilisation des chœurs est sans doute ce qui rend l’album si différent. Répondant pour une part au plaisir que Roger Waters avait eu à faire chanter aux enfants d’une école « Hey, teacher, leave the kids alone » sur The Wall, Gosling leur donne du « My body is a Zombie for You » à chanter en chœur - dans un morceau proche de la pop baroque de Arcade Fire qui aurait croisé l’atmosphère moite du Berlin (1973) de Lou Reed - , musique à jouer sur les planches - ou « Like a Lamb in the Slaughter » sur Buried in Water. Des images pas vraiment appropriées, qui rendent toute l’interprétation plus ambigüe. Le chœur donne aussi dans les contrepoints aux harmonies de pop de chambre de Pa Pa Power par exemple. Echos et unissons donnent cet aspect vibrant et amusant sans quoi Dead Man’s Bones n’aurait été que joliment tourné. Ces chorales en font un travail du cœur, avec ses approximations. Et l’ensemble est une musique d’intérieur, habitée.

Lose Your Soul a peut être quelque chose de plus, un spectre de cendre dans cette voix ici particulièrement bien établie et entêtante. « I Get Up ! » ponctuent les enfants, tandis que le clavier propulse les couplets vers une évidence mélodie plutôt dénigrée jusqu'à ce point. 

mercredi 26 août 2009

Mavis Staples - We'll Never Turn Back (2007)




Parutionavril 2007
LabelAnti-
GenreSoul, rock, gospel
A écouterWe Shall Not Be Moved, My Own Eyes, 99 and 1-2
/108,25
Qualitésengagé, communicatif, vibrant

Le titre est une délicate ironie ; car sur cet album, Mavis Staples se retourne effectivement sur cinquante ans de carrière et d’opposition à la ségrégation aux Etats Unis. Mavis, chanteuse de soul extraordinaire à la voix tellement expressive et vivante, parvient ici, en se jouant de sa légende – forgée de nombreux albums solo au cours des quarante dernières années -, à réanimer complètement la flamme amère, nourrie d’humour noir ou de colère, qui caractérisait au sein des Staples Singers des travaux jamais innocents, jamais simplement pour le plaisir. Ainsi, l’album sert d’abord de mémoire aux années du Civil Rights Movement, sert le souvenir de Martin Luther King, évoque le long combat sans armes des noirs américains.

Reflets d’une Amérique très croyante, les reprises de ce disque sont pourtant dégagées de tous les clichés d’idéalisme qui pouvaient ternir les enregistrements Motown (Marvin Gaye, The Supremes, les Jackson Five, The Contours, Eddie Holland, The Miracles, The Temptations, Marha and the Vandellas, etc.)
Ainsi, l’album sert d’abord de mémoire aux années du Civil Rights Movement, sert le souvenir de Martin Luther King, évoque le long combat sans armes des noirs américains.Cet album possède une énergie très communicative, en appelle à nous tous, nous incite à calmer le jeu, à rechercher la paix. La fascination morbide autour du fleuve Mississipi (Down the Mississippi, In The Mississippi River) et de ses victimes noyées semble réactualisée par la mort, il y a 10 ans, de Jeff Buckley. Et si, pour lui, les sixties étaient « bullshit » - lui qui est auteur d’une reprise de Nina Simone, Lilac Wine - , il aurait surement adoré We’ll Never Turn Back. Comme son propre travail, Grace, ce disque offre une relecture très physique (99 and 1-2) d’anciennes rengaines. La miséricorde imprègne In The Mississippi River, et habite On My Way. L’unique morceau signé Mavis de cette collection est le magnifique et délicat My Own Eyes, qui sur 7 minutes, donne libre champ à la méditation sur ce qu’est une grande relecture historique. Plus mémorable encore est We Shall Not Be Moved, un chant de combat.


Déjà dans les années 60, Ry Cooder a enregistré de très nombreuses sessions avec des musiciens tels que Arlo Guthrie, Randy Newman, Buffy Sainte Marie, The Everly Brothers, Neil Young, Jackson Browne, Van Morrison, Little Feat, Steve Young, Aaron Neville. Explorateur des musiques du monde autant que passionné de blues ou de folk, ses travaux les plus notables incluent la bande originale pour le film de Wim Wenders, Paris, Texas (1982), ou des albums solo comme Chiken Skin Music. Mais son meilleur coup a probablement été de constituer le Buena Vista Social Club, groupe improbable de vieux musiciens cubains qui fit des miracles le temps d’un disque, en 1999. Le rôle de Ry Cooder est alors devenu clair ; alors qu’il gardait une oreille que ce que ses extraordinaires musiciens avaient à lui donner, il allait de l’autre oreille exiger que cela ressemble à un potentiel succès commercial. Sur We’ll Never Turn Back, il apporte avec autant de rigueur que de personnalité le jeu ouvert qui a fait sa réputation, et qui parvient ici à donner peau neuve à l’environnement de la chanteuse, et du coup à donner un aspect plus commercial au disque. Le batteur Jim Keltner laisse, comme certaines structures de cordes, entrevoir l’influence des musiques plus modernes.

Le label Anti- avait auparavant redonné du lustre aux carrière éteintes de Solomon Burke et de Bettie Lavette, et apparaît donc ici comme la troisième impulsion de ce fabuleux disque.

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