“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

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jeudi 9 mai 2013

EELS et Mark "E" Everett (2ème partie)



Pas fait pour toi
En 2001, Mark Everett enregistre un autre disque important pour sa carrière, Souljacker. Retardé par le label Dreamworks pour manque de singles susceptibles de passer à la radio, il paraîtra finalement une semaine après le onze septembre, dans une ambiance explosive. A cette époque, Everett s’est laissé pousser la barbe pour la première fois ; et sur la pochette de l’album, il n’est pas loin de ressembler à Oussama Ben Laden, l’instigateur d’Al Qaïda alors dans le top 10 des personnalités les plus recherchées par les Etats Unis*. Souljacker paraît dans un climat de chaos politique et de paranoïa générale, dans lequel seuls les écrivains semblent garder leur sang froid.
La large participation de John Parish pèse sur Souljacker. Rencontré en compagnie de PJ Harvey – à ses côtés, il a produit deux superbes disques, en 1996 et 2009 – das l'émission Top of the Pops. Les deux hommes s’admirent mutuellement, et Everett, notamment, aime beaucoup le son brut et graisseux des disques de PJ Harvey. En apparence, Souljacker reproduit les sonorités sales de To Bring You My Love (l’un des grands disques des années 1990) ou de Dance Hall at Louse Point. Depuis le son des premiers disques de Eels jusqu’à Souljacker, la transformation semble naturelle. Le style très reconnaissable de Parish épouse bien les contours des fables d’Everett.
Daisies of the Galaxies, le prédécesseur de Souljacker, était plutôt lisse, l'album le qui affirmait le versant pop de Eels, et les appréciations négatives ne seront pas en reste pour son successeur. « Ma première complainte au sujet de Souljacker vient de cette idée : le son n’est pas bon. Il n’est pas agréable à l’oreille. Il est douloureusement ennuyeux, en fait, et ce n’est pas seulement parce que c’est plus bruyant que ses prédécesseurs, ou parce que les accords utilisés par E sont plus bizarres, ou parce que des instrumentations de premier plan sonnent comme si elles ont été générées par des mules battues, et, par conséquent, font grincer des dents. […] Les compositions ressemblent à un truc d’amateur, comme si ç’avait été écrit sans aucune considération pour l’auditeur. »** Le style rude de Parish ne peut faire l’unanimité. Mais parfois ces appréciations hâtives engendrent des situations extrêmes. Eels raconte : «Je reçois des mails haineux de temps à autre parce que quelqu’un a acheté mon disque joliment orchestré et n’a pas aimé le disque plein de feedback de guitare. 'Qu’est ce que c’est que ce putain de bruit, comment peux-tu me trahir ? […]' Je ne l’ai pas fait pour toi. Quand j’étais gosse j’aimais ça quand Neil Young sortait un disque acoustique et que l’année suivante il me choquait avec un disque très bruyant. J’aimais la surprise que ça provoquait. » Le plus amusant est peut-être que la musique de Eels est fondamentalement la même depuis qu’il a commencé à la jouer. Il cherche simplement à porte un regard neuf dessus.
Everett a aussi essuyé des critiques sur la teneur de ses textes. Au moment de Shootenanny !, en 2003 - un disque qu’il a enregistré en quelques semaines alors qu’il préparait Blinking Lights and Others Revelations – on stigmatisait sa façon de faire des rimes simplistes et des phrases faciles. C'est seulement que dans cette phase 'récréative', Everett nettoyait ses habitudes, aussi bien en termes de musique que de mots. Il lançait à tout va des tentatives de « fresh start », érivait Love of the Loveless, Dirty Girl et Somebody Loves You dans l'intervalle, pour se racheter.
A la même époque, il va aussi être soupçonné de se dissimuler derrière l’étrange disc-jockey MC Honky, un bonhomme qui apparaît en première partie des concerts de Eels entièrement déguisé et publie même un album : This is Mc Honky ! : I A The Messiah (2002). Un moyen d’échapper à sa carrière ?
Pour une fois sur Souljacker, Everett cesse de parler de sa propre vie et dépeint le portrait de personnages marginaux qu’il crée de toutes pièces. Wim Wenders, le grand cinéaste qui réalisa Les Ailes du Désir, Paris, Texas ou le documentaire sur le Buena Vista Social Club, va s’occuper du clip pour le morceau Souljacker part 1, un trip futuriste et décalé – pour un morceau expéditif qui reste systématiquement joué en concert.
Daisies of the Galaxies en 2000, et maintenant Souljacker, sont la preuve que Everett est capable de mettre rapidement sur pied une discographie solide. « La parole habituelle selon laquelle Electro-Shock Blues était le chef-d’œuvre de Eels va devoir être corrigé », dira un journaliste du Sunday Times. « Ce n’était en réalité qu’un de ses chefs-d’œuvre ».
Un peu plus bleu

Inspiré entre autres par la mort de sa mère emportée par le cancer, Daisies Of The Galaxy (2000), le disque précédant Souljacker, est celui de l’émancipation. Décrit comme « une balade agréable dans un parc où vous êtes occasionnellement mordu par un serpent » par le producteur Lenny Waronker, sur Daisies la douleur est tapie et sert de ressort à Everett. Le deuil de la mort est doublé d’un éloge à la vie, la naïveté éclot et la lucidité grandit. Peter Buck, de REM, participe.
Everett joue sur ce disque le même piano droit que Neil Young sur After the Gold Rush (1970).
Parmi ses influences, on compte aussi des musiciens aussi divers que Pete Townsend (The Who), Ray Charles, Randy Newman, John Lennon, Levon Helm (The Band)… parmi lesquels il convient de différencier les instingateurs de l’apprentissage et ceux de la maturité. Levon Helm , par exemple, est plutôt l’idole issu d’une période d’apprentissage, en nous fait revenir aux début de la carrière d’Everett. « Je voulais être un batteur chanteur mais il n’y avait pas beaucoup de modèles dans ce rôle. Levon était un bon exemple de ce à quoi un batteur qui chantait pouvait ressembler. Il avait aussi un style hors du commun. » Randy Newman est une influence plus tardive qu’Everett voudrait partager. « C’est frustrant d’essayer de convertir des jeunes à Randy Newman ces temps-ci parce qu’il pensent qu’il est juste ce type des Oscars qui fait la même chanson à la Disney tous les ans. Ils ne réalisent pas qu’il y a bien davantage en lui. […] Il peut être amusant, poignant et parfois les deux à la fois ».
Mais de son propre aveu, la marge de progression d'Everett, même avec de tels musicens, est faible. « Je n'ai pas appris la musique comme ces mecs avec qui je travaille. Ils ont u langage musical avec lequel ils peuvent échanger, et cela leur permet de faire plein de de blagues à mon égard. Essayer sans cesse d'articuler les idées musicales peut être frustrant parfois. Cela devient comme un jeu d'essai et d'erreurs jusqu’à ce que j'aime ces musiciens sur le terrain où je veux qu'ils aillent. C'est le cliché typique de l'artiste du type, 'Je veux que ce soit un peu plus bleu ! Mais c'est ainsi, je ne sais pas lire ou écrire la musique. Je suis autodidacte en tout. Et apparemment, impossible de 'apprendre. Je tiens mal ma guitare, les baguettes, ma technique aux claviers est mauvaise, mais on ne me l'a dit que sur le tard. Pourtant ça fonctionne selon mes critères. C'est peut-être ce qui en fait mon propre art. »
Everett forme après l’enregistrement de Daisies « l’Orchestre Eels » et lance une tournée internationale à l’appui du disque. Le groupe de six musiciens – Everett n’était auparavant accompagné que d’un batteur et d’un bassiste - jouent saxophone, trombone, trompette, banjo, guitare, violon, contrebasse, piano, mélodica, clarinette et timbales. C’est un véritable fanfare qui se déplace à travers le pays, et c’est sûrement l’une des périodes les plus hautes en couleur pour le musicien.
Novocaine for the Soul
La famille est un thème récurrent dans le travail de Mark Everett. Aujourd’hui, le plus gros de son mobilier provient de la maison que possédaient ses parents en Virginie, des objets qu’il a récupéré après leur mort. Il garde encore la collection de disques de sa sœur, Elisabeth, qui mit fin à ses jours en 1996 – elle était atteinte de schizophrénie. C’est elle, également, qui l’avait amené à son premier concert : George Harrison et Billy Preston. « J’ai hérité de ses affaires quand elle s’en est lassée, raconte E. « Mais j’ai été surtout influencé par ce qu’elle a gardé. Le plus joué était After The Gold Rush.”
Son premier pas en musique va être par le biais de la batterie. Il va se découvrir une passion précoce et acheter son premier instrument 15 dollars lors d’un vide-grenier. Ses parents étaient persuadés qu’il allait cesser d’en jouer au bout d’une semaine, mais il s’entraîna pendant dix ans… (on l’entend s’entraîner alors que son père parle dans l’une des cassettes retrouvées dans le sous-sol de sa maison).
Dans sa vingtaine, E écrit des chansons et enregistre une démo sur un quatre-pistes d’occasion, puis décide de poursuivre ses ambitions en se déplaçant à Los Angeles – un périple de 3000 kilomètres. S’ensuit un période de boulots précaires – qu’il qualifie lui-même de « shity jobs » - pendant laquelle Everett écrit des chansons le matin avant de partir et le soir en rentrant. Son écriture prolifique, sa pratique intense ont permis à la qualité de ses mélodies de s’améliorer, ce qui le conduit bien vite à un contrat d’enregistrement en tant qu’artiste solo pour le label Polydor. Ca donne une paire de disques, A Man Called E (1992) (qui a été soutenu avec une tournée en ouverture de Tori Amos) et Broken Toy Shop (1993), avant que E quitte le label et forme Eels avec le bassiste Tommy Walter et le batteur Butch Norton. Le trio signe un accord avec le label DreamWorks et publie leur premier album, Beautiful Freak (1996).
Le disque suscite un fort intérêt des médias et Novocaine for the Soul, chanson parfaite, est en rotation lourde sur la chaîne de télévision américaine MTV.
Electro-Shock Blues
Nous sommes en mai 1997 et Mark « E » Everett apparaît au public britannique de l’émission télévisée Top Of The Pops en mode typiquement excentrique. A mi-parcours de la performance mimée de Eels pour Novocaine For The Soul, E et le batteur Butch abandonnent toute prétention de jouer de leurs instruments, préférant s’amuser à sautiller autour de la batterie miniature de Butch comme des bambins hyperactifs dans un château gonflable. La musique continue sans interruption. Les gens présents dans le studio et les téléspectateurs de tout le pays se demandent ce qui se passe. Il ont récolté la même année une récompense en Angleterre, sous la forme d’une statuette dorée qui va bien vite servir de pied de cymbale au batteur.
Après seulement quelques mois, le fringuant « E » confessait être ennuyé par Beautiful Freak.
A ce moment, Mark Everett n’avait pas encore trouvé sa vocation. « Nous étions cette sensation et nous attirions l’attention de tout le monde. C’était débordant et fatiguant de s’habituer ». Il ne trouvera vraiment sa voie qu’au moment de Electro Shock Blues Beautiful Freak restant un peu le projet d’un autre homme.
Le fait le plus marquant dans le passé du jeune Everett, avant même les drames de mort qui vont emporter toute sa famille, c’est son manque de relations avec son père, décédé alors qu’il avait 19 ans.
Cependant, le jugement de Everett va s’affirmer en faveur d’une réconciliation, au fil des années – Electro-Shock Blues n’étant que la toute première étape d’un devoir autobiographique et d’un besoin à se confier qui caractérise ensuite la plupart des disques de Everett – à l’exception notoire de Souljacker. « Si ton père avait eu le vocabulaire émotionnel, il t’aurait exprimé combien il aimait ce que tu fais », entend t-on dans le film. Et Everett fait finalement ce constat « Plus j’apprends à le connaître, plus je l’aime. Il semble avoir été un homme bien, il avait ses problèmes bien sûr, mais il a travaillé assez dur à sa manière. Il a fait plus que ce que j’ai fait, en tant que père… » Sa sœur avait laissé un mot avant de se donner la mort. Elle y racontait qu’elle rejoindrait son père – décédé quelques mois auparavant – dans un univers parallèle… « Heureusement que j’avais commencé la musique avant
Electro-Shock Blues comporte de la poésie de sa grand-mère, des dessins par son père et des textes de sa sœur, tous disparus au moment de sa parution.
Le plus gros tabou
 
Dreamworks, voyant arriver ce disque embarrassant, plein d’humour noir – Everett est alors le dernier membre vivant de sa famille - et sans single, va être tiède. Le premier morceau était intitulé Elisabeth on the Bathroom Floor, et le potentiel tube Cancer for the Cure
« Suicide, infarctus… La mort est le plus gros tabou depuis le sexe » commentera Everett. « Si Beautiful freak était notre carte de bienvenue adressée au monde, », dira le chanteur quand à son nouveau disque, « …alors Electro Shock Blues est le coup de téléphone au beau milieu de la nuit auquel personne ne veut répondre ». Pourtant, l’accueil critique va être encore plus enthousiaste qu’avant, peut-être parce que le public des années 1990 est maintenant accoutumés à des disques bien plus sombres que celui-ci. Electro-Shock… profite aussi de l’intervention de musiciens renommés ; Mike Simpson des Dust Brothers, Mickey Petralia, Lisa Germano, Jon Brion ou encore T-Bone Burnett. Enfin, le disque témoigne d’une forme de maturité émotionnelle puisque Everett le comprend comme une façon de créer de nouveaux points de vue, et de faire naître de bonnes résolutions.
« La meilleure chose que j’aie jamais faite c’était de ne pas suivre l’avis que le showbiz m’a donné après Electro-Shock Blues. C’est la seule raison qui me permet d’être encore là. » Malgré cette divergence de point de vue avec le label, Everett va y rester attaché jusqu’en 2003, et produire encore trois disques avec eux.
Dreamworks a sûrement fait beaucoup pour rendre Eels visible sur la scène internationale, d’autant plus que la situation était différente à l’époque et que des labels comme Anti- ou Matador n’avaient pas autant d’influence qu’aujourd’hui. Le conflit se tassera sans doute car le musicien fait manifestement des efforts pour vendre son disque : deux nouveaux clips sont nominés par MTV.
Everett créera par la suite son propre label, E Works. Le music-business n’est cependant pas son univers - il se sent plus proche, par exemple, du monde de la bande dessinée, des comics books. Il a chez lui des travaux originaux de Charles Schulz, Robert Crumb et Daniel Johnson. Si la pochette d’Electro-Shock Blues est par Everett lui-même, plusieurs de ses auteurs de comics favoris participent au livret. Il va travailler notamment à plusieurs reprises avec Adrian Tomine.
 
Il y a quelques années, à la quarantaine, Everett s’est mis aux cigares et au whisky - et sa voix a changé depuis. « J’ai pensé que c’était le moment d’avoir d’amusants passe-temps de vieil homme. A ce moment je ne pouvais pas croire que j’étais si vieux. La quarantaine dans ma famille, c’est souvent vieux. Si les gênes familiaux étaient comme ceux de Keith Richards, je boirais une bouteille de Jack Daniel’s et prendrais de l’héroïne tous les jours, mais c’est tout le contraire. Ca arrive de tout les côtés – maladie mentale, attaques, cancer, tout est là.[…] Peut-être que je vais être celui de ma famille qui va durer… »
 
*E a été arrêté une fois à l’aéroport en Angleterre parce qu’on l’avait suspecté de terrorisme
** paru sur le webzine Stylus

mercredi 8 mai 2013

EELS - Concert à Paris le jeudi 25 avril 2013 : « You Little Punks Think You Own This Town »...



Le dixième album de Mark « E » Everett apparaît, dans sa discographie quasi irréprochable, comme l'un des plus aboutis, autant du point de vue de paroles dont on sent qu'elles comptent plus que jamais (« bombs away/i will be heard ») et parviennent à laisser un sentiment, que de la musique. Un nouveau sommet de carrière est atteint en la matière avec la partie centrale de l'album  : la puissance et la primeur de Peach Blossom, le charme idéal de On The Ropes, le tournant plus dramatique pris par The Turnaround, qui hisse cet album de 50 minutes à un autre niveau, et propose la plus belle fin qu'une chanson de Eels puisse posséder, captant l'image assez vraie de l'homme des bois surgissant au détour d'une colline de Los Angeles (« 6 bucks in my pocket and these shoes on my feet/The first step is out the door and onto the street”) ; et enfin, New Alphabet, la nouvelle épiphanie des chansons type « fresh start» dans le répertoire du Californien. Pour un américain, quoi de mieux qu'une tournée européenne pour faire l'effet d'un soin de jouvence ?
 
Rien sur Wonderful Glorious ne fait office de faire-valoir, de recyclage inutile ; tout est sentimentalement juste, épars sans cesser de coïncider parfaitement avec l'image que l'on a de Eels : le meilleur projet musical américain qui soit à la fois rock expérimental, mélodique et aussi largement autobiographique. Il maîtrise tout cela mieux que jamais. Wonderful Glorious est un disque libéré dans le répertoire d'un homme obsédé par les thèmes, les fils narratifs. Il faut remonter à Shootenanny ! (2003) pour trouver un album de Eels qui fasse aussi visiblement peau neuve, et le résultat est plus convaincant sur Wonderful Glorious. Peach Blossom, The Turnaround, New Alphabet : ces chansons cimenteront le concert au Trianon (18 ème arrondissement). Elles ont le souffle nécessaire pour être touchantes en acoustique à la National Public Radio et fun à Paris, dans une salle dont la côte grimpe sans cesse, avec en février 2013 un concert de Nick Cave largement commenté.

Concert à Paris le jeudi 25 avril 2013 : « You Little
Punks Think You Own This Town »...

Les récents concerts donnent une nouvelle cohésion à toute une partie du répertoire de Eels. Le concert démarre avec Prizefighter, la chanson qui ouvrait l’album Hombre Lobo : 12 Songs About Desire (2009). Un album qu’Everett a depuis qualifié de préquel au sein de la trilogie qui continuait avec End Times (2010) et se concluait avec Tomorrow Morning (2010), peut-être son album le moins réussi à ce jour. Ces deux derniers albums conceptuels – l’un sur la fin d’une relation amoureuse, l’autre sur les possibilités de refleurissement que permettait une disponibilité affective nouvelle - seront absents ce soir. Everett va à l'os, à la quintessence de son groupe. Hombre Lobo est une étape importante de sa discographie, celle où, après tant d'années passées à remuer son passé familial, Everett exprime enfin exclusivement sa dévotion amoureuse en termes sentimentaux et charnels et s'invente, avec un détachement nouveau, des filiations avec l'histoire de rock. Dans une relation de tandem typique de cet album, il va enchaîner le blues tempétueux de Tremendous Dynamite et une de ses toutes meilleures litanies en quatre accords, That Look You Give That Guy.
 
L'ambiance est enjouée ce soir, heureuse, ce qui n’empêche Mark Everett de chanter sa propre vie, mais en mode plus baroudeur que jamais, aviateur à la voix voilée, larguant les bombes de l’humour et de la tendresse sur son répertoire et sur son propre groupe. Trois guitares et la batterie placée à l’avant scène garantissent que le concert soit rock n’roll. Les musiciens sont à égalité. C’est le message principal de la soirée : Everett aime ses gars. On fête l’anniversaire de l’un d’eux, offre une cérémonie « à la française » à un autre parce qu’on n’a pas joué ensemble depuis dix ans, avec accordéon donc, et les embrassades se multiplient. Wonderful, Glorious est un album inhabituellement collaboratif pour Everett, avec certaines chansons composées à quatre mains. Il commente pour le site Popmatters : « J'ai toujours été ouvert à tous ceux qui travaillaient avec moi quand j'enregistrais. Mais si ça me paraissait de mauvaises idées, j'étais plus enclin à dire 'Non, on ne va même pas essayer.' Mais cette fois, même si ça ressemblait à de mauvaises idées, je disais, 'ok, on essaie. Et souvent, je devais reconnaître mon erreur. Ce qui ressemblait à des idées terribles était en réalité de super idées. »

« Le premier jour d'enregistrement a été difficile, car rien ne cliquait jusqu'à la moitié de ce jour. Et soudain tout d'un coup, ça a commencé à fonctionner, et ça n'a pas cessé pendant un mois. Il y a une part de chance. De bon timing. Nous nous sommes éloignés pendant un moment, puis sommes revenus brancher nos instruments et nous sentions que nous étions à notre place pour donner le meilleur de nous-mêmes», raconte Everett, qui a eu 50 ans en avril 2013. Et le disque prend un nouvel essor sur scène. Les meilleurs moments de Souljacker (2001), Hombre Lobo et Wonderful Glorious s’enchainent à un volume indécent, comme le set le plus évident du monde. D’où l’avantage d’avoir si peu changé de méthodes de composition en vingt ans de musique. « C'est comme de faire du vélo ou de faire l'amour. Une fois qu'on sait, on n'oublie plus. Et comme le vélo et l'amour, il faut trouver des variantes pour maintenir l'intérêt de la chose au fil du temps qui passe. Surtout en ce qui concerne le vélo», s'amuse Everett, La fraîcheur et l'accord parfait entre musique et textes sur Wondeful Glorious s'explique aussi : « Pendant un mois, je n'ai pas cessé. Travailler sur la musique et les paroles simultanément, c'est fatiguant mais c'est une façon excitante de le faire car les paroles ont cette spontanéité en regard de la musique qui vient juste d'être écrite alors que vous êtes assis là, avec votre stylo et votre feuille.

Si en studio, on a pu sentir une certaine répétition dans l’œuvre de Eels, on est obligé de constater qu’aucune des chansons jouées ce soir n’était présente, par exemple, sur le premier album live officiel de Eels, Oh What A Beautiful Morning, paru en 2000. Ce document signait la fin d’une époque qui a pourtant trouvé une suite inattendue et expansive à travers le double album Blinking Lights and Others Revelations (2005), tourné vers le passé à plusieurs égards. Un passé qui définit largement l’œuvre de Mr E - il a perdu sa sœur, son père et sa mère en l’espace de quelques années. Souljacker (2001), enregistré avec John Parish (PJ Harvey) dans un esprit de confrontation (il était sous titré « You little punks think you own this town ») dressait le portrait de personnages fictifs et franchissait de nouvelles frontières en termes d'autarcie. Ce soir, Fresh Feeling (l'archétype des chansons « fresh start ») rayonne toujours de délicatesse, contrebalançant l'opacité moite de Dog Faced Boy et de Souljacker Part I. Dog Faced Boy, entre Kinda Fuzzy et une reprise de Fleetwood Mac, Oh Well, provoque un effet puissant et dont le souvenir, à la fin du concert, est à ajouter dans le cahier d'une improbable histoire musicale personnelle : « 25 janvier : trois ans après avoir écrit quelques pages concernant Eels dans mon fanzine, trois mois après avoir jeté une oreille distraite au nouvel album pour la première fois, et quinze jours après que Mr E ait fêté (comme il se doit on l'espère) son demi-siècle, 'i'm falling in love again' »

mardi 31 août 2010

Eels - Electro-Shock Blues (1998)



  


Parution1998
LabelDreamworks
GenreFolk-rock
A écouterCancer for the Cure, Last Stop : This Town.
/108
Qualitéspoignant
Avant Electro-Shock Blues, Mark Everett n’avait pas encore trouvé sa vocation. « Nous étions cette sensation et nous attirions l’attention de tout le monde. C’était débordant et fatiguant de s’habituer ». Il ne trouvera vraiment sa voie qu’au moment de Electro-Shock BluesBeautiful Freak et restant un peu le projet d’un autre homme. Le fait le plus marquant dans le passé du jeune Everett, avant même les drames de mort qui vont emporter toute sa famille, c’est son manque de relations avec son père, décédé alors qu’il avait 19 ans – qui fera même en 2007 l’objet d’un documentaire à l’initiative de la BBC anglaise. Hugh Everet III était un physicien quantique très réputé aux Etats Unis, qui fut épinglé « l’un des plus importants scientifiques du XXème siècle » par un magazine américain.
Electro-Shock Blues comporte de la poésie de sa grand-mère, des dessins par son père et des textes de sa sœur, tous disparus au moment de sa sortie.

Dreamworks, voyant arriver ce disque embarrassant, plein d’humour noir – Everett est alors le dernier membre vivant de sa famille - et sans single, va être tiède. Le premier morceau était intitulé Elisabeth on the Bathroom Floor, et le potentiel tube Cancer for the Cure… « Suicide, attaques… La mort est le plus gros tabou depuis le sexe » commentera Everett. « Si Beautiful Freak était notre carte de bienvenue adressée au monde, », dira le chanteur quand à son nouveau disque, « …alors Electro-Shock Blues est le coup de téléphone au beau milieu de la nuit auquel le monde ne veut pas répondre ». Pourtant, l’acceuil critique va être encore plus enthousiaste qu’avant, peut-être parce que le public des années 1990 est maintenant accoutumés à des disques bien plus sombres que celui-ci. Electro-Shock… profite aussi de l’intervention de musiciens renommés ; Mike Simpson des Dust Brothers, Mickey Petralia, Lisa Germano, Jon Brion ou encore T-Bone Burnett. Enfin, le disque témoigne d’une forme de maturité émotionelle puisque Everett le comprend comme une façon de créer de nouveaux points de vue, et de faire naître de bonnes résolutions.
« La meilleure chose que je n’ai jamais faite c’était de ne pas suivre l’avis que le showbiz m’a donné après Electro-Shock Blues. » « C’est la seule raison qui me permet d’être encore là.» Malgré cette divergence de point de vue avec le label, Everett va y rester attaché jusqu’en 2003, et produire encore trois disques avec eux.

Dreamworks a sûrement fait beaucoup pour rendre Eels visible sur la scène internationale, d’autant plus que la situation était différente à l’époque et que des labels comme Anti- ou Matador n’avaient pas autant d’influence qu’aujourd’hui. Le conflit se tassera sans doute car le musicien fait manifestetmenbt des efforts pour vendre son disque : deux nouveaux clips sont nominés par MTV.
Everett créera par la suite son propre label, E Works. Le music-business n’est cependant pas son univers - il se sent plus proche, par exemple, du monde la bande dessinée, des comics books. Il a chez lui des travaux de Charles Schulz, Robert Crumb et Daniel Johnson. Si la pochette d’Electro-Shock Blues est par Everett lui-même, plusieurs de ses auteurs de comics favoris participent au livret.

 

lundi 30 août 2010

Eels et Mark Everett (1ère partie)


L’affection s’installe quelque part dans le clip pour le morceau In My Younger Days, une chanson de 2010 présente sur le disque End Times. Une scène en noir et blanc. Un homme sec, casquette, lunettes noires rondes et barbe épaisse, sort d’un baraquement en bord de route. Tandis que la musique, de lumineux et lents arpèges, annonce une autre de ces vignettes comme Mark E. Everett en a tant et tant fait, on le voit attraper son chien laissé à terre avec une affection qui crève l’écran et le déposer sur le siège passager de son pick-up Chevrolet. Partout sur sa route, le soleil l’éclaboussera, le protègera en suggérant des reflets dans la vitre arrière, fera naître de cette escapade filmée à l’ancienne une mélancolie évidente, presque envahissante. Le sentiment est épais, et l’éblouissement rend parfois l’image opaque. Pour un fan de musique rock, on se retrouve dans une situation bien étrange ; est-ce que ce type dans la séquence attend de nous de la compassion ? Il entre dans une boutique… pour ressortir avec un gros paquet d’aliment pour chien.
«Dans ma prime jeunesse/Ca n’aurait pas été aussi difficile », commente le Californien quant au fait d’avoir été délaissé une nouvelle fois. Mark Everett fête donc ses cinquante ans en 2013, il a rasé sa barbe et laissé pousser ses cheveux. Son premier album sous le patronyme de « E » date du milieu des années 1990. Sa discographie a, depuis 20 ans, emprunté plusieurs voies, s’est attardée avec insistance, a jeté un regard en arrière, a voulu faire table rase, s’est lancée dans une poursuite effrénée pour boucler une trilogie qui n’a été assumée qu’une fois terminée. A enregistré beaucoup de chansons qui, parce qu’elles ne collaient pas thématiquement, n’avait pas de place sur ses disques. Certains de ses albums ont été qualifiés de « pièces de musée », mais il fallait qu’il le prenne comme un compliment ; Blinking Lights and Other Revelations (2005) documentait une époque alors révolue, rassemblait tant de simplicité avec tellement d’ambition.
La voix d’Everett se révélait mieux que jamais comme l’élément capable de tenir ensemble les différentes parties disparates de l’album, les blues rugueux et les mélodies en arpèges dont Eels a fait sa marque de fabrique. Sans immersion et sans détachement Il a enregistré une immense quantité de chansons, mêlant les histoires de sa famille et les observations du monde extérieur sans s’immerger excessivement.. Derrière lui, un long et lourd passé – 50 ans d’une vie que rien ne sépare de la musique. Et devant ? «[…] Une fois la tournée finie, je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire ensuite. […] » 50 ans et il s’est préservé. Quelque chose nous dit que beaucoup de surprises sont encore à venir, de cadeaux pour ceux qui aiment ses chansons immersives mais pas trop, son amour du détail et son humour cocasse. « C’est à la fois excitant et flippant, mais l’excitation l’emporte malgré tout. Tout reste possible ».
 
Renouveau
End Times, dont est extrait le morceau In My Younger Days, est un album fragile, discret, un repli qui justifie que, trois ans plus tard, Mark « E » Everett démarre Wonderful Glorious en scandant « J’ai été aussi calme qu’un rat d’église/des bombes vont tomber/je vais être entendu». En 2010, Everett semble entrer provisoirement dans une nouvelle forme d’autarcie, pour lui qui en a l’habitude, enregistrant dans un dénuement encore plus accentué, bientôt sans batterie, etc. Se focalisant de façon obsessionnelle sur les détails d’une relation, c’est comme s’il craignait, en reprenant réellement les rênes de son existence, d’influencer son cours. Certains l’accusent alors de ne plus se livrer autant qu’à ses débuts. « Même si je ne m’en rends pas compte tout de suite, ce que je raconte dans les chansons que j’écris finit par m’arriver en vrai, tôt ou tard. Je devrais écrire une chanson dans laquelle je reçois un chèque d’un million de dollars. »
A Line in The Dirt, Little Bird ou End Times n’évoquent absolument pas ce genre de situation. A la femme de ces chansons, enfermée dans la salle de bains suite à une dispute, il demande « si elle voulait rester seule/elle m’a répondu non, mais je pense que toi, oui. » Deux formes de solitude, l’une éphémère – la femme dans la salle de bains – et l’autre de plus longue durée – l’homme à l’extérieur, sur le point d’être quitté. En seulement quelques mots incisifs. Autour de cette seule salle de bains, déjà – un lieu particulièrement délicat dans l’imaginaire du chanteur (voir plus loin) - Everett fait preuve d’un sens aigu du détail.
End Times, Mark Everett l’a enregistré dans le sous-sol de sa maison de Los Feliz, à l’est de Los Angeles. Une maison isolée et dont les abords sont filmés pour permettre à son occupant d’échapper à la curiosité des médias qui ont tellement peu à se mettre sous la dent. « Quand j’ai écouté ce disque j’ai pensé, je ne veux pas en parler, je ne veux pas le promouvoir. Je vais simplement le laisser sortir et marcher sans aide. » « Ma vie est un livre complètement ouvert maintenant… C’est une période intéressante pour moi. Je ne suis pas sûr de ce qui va se passer ensuite et j’aime ce sentiment parce qu’il va faire jaillir quelque chose de nouveau. Et je dois dire que le nouveau disque marche plutôt bien malgré le fait que je ne le promeuve pas du tout. C’est ce que j’aime dans la vie, elle devient de plus en plus mystérieuse, et je ne peux même pas dire pourquoi» En 2013, on connaît la réponse quant à son avenir, le groupe, la camaraderie, le rock n’ roll.
End Times est le second volet d’une trilogie entamée par Hombre Lobo : Twelve Songs of Desire, six mois auparavant. Un opus clef de sa discographie, autour du thème du désir, alternant morceaux de blues rock bravaches et balades à la franchise embarrassante. « E » est alors motivé par le constat que le rock a chassé la frustration sexuelle et amoureuse de ses thèmes de prédilection pour des préoccupations plus littéraires, et comme il le dit si bien, il n’aime rien autant que de se consacrer entièrement à un seul sujet lorsqu’il commence un album. « Le désir c’est ce qui fait venir tous les problèmes qui suivent, commente-t-il pour le site américain Popmatters en 2013. « A l’origine, cela devait être en seulement deux parties. La première que nous avons faite s’appelait End Times, qui décrivait ce qui se produit lorsque le désir n’est plus, que tout s’est désintégré, et je savais que je voulais la poursuivre avec le nouveau départ qui vient après, la possibilité d’un renouveau. Cette étape est celle que je préfère… Après que ces deux-là ont été finis, j’ai pensé, ‘ne serait-t-il pas intéressant de concevoir le prologue, voué au désir, comment les choses se sont compliquées ? Ainsi le premier qui est sorti, Hombre Lobo était le dernier que j’ai écrit. » Tomorrow Morning n’était qu’une demi-réussite. Pour le prochain album, Everett devait renouer avec le groupe, se baser sur ses points forts. Aujourd’hui, il peut savourer son nouveau succès. 
Mondes parallèles
« Nous sommes tous en compétition avec chaque artiste qui a fat quelque chose de super avant nous, et plus cela dure pour vous-même, plus vous êtes en concurrence avec votre propre musique. C'est de plus en plus difficile. La seule chose qui était difficile pour moi sur Wonderful Glorious c'était de m'y mettre, j'étais anxieux. »
La planète du rock dit indépendant ne prend pas d'âge ; les groupes se succèdent, l'essentiel étant d'être au bon endroit au bon moment, comme les Strokes avec Is This It en 2001. Alors qu'il Everett est donc une exception. Avec Wodeful Glorious, Everett semble avoir tourné enfin la page de sa mythologie personnelle , et c'est étrange d'apprendre qu'il s'apprête à publier son autobiographie. Ne peut t-il pas, après avoir tant secoué le passé dans ses chansons, ne plus jamais se sentir en compétition avec lui-même ? Aller simplement en écrivant des chansons aussi fraîches et affirmées que Peach Blossom ?
Les clips, c'est le seul domaine ou je suis moins obsédé par le contrôle artistique.” C'est ce qu'il fait croire, mais deux courants se détachent : une réalité à peine teintée de folie, dans ses clips les plus récents, et des interprétations fantasques, décalées à l'humour plus facile. C'est la facilité de cet humour, Du côté du réalisme et de la légèreté subtile, le document le plus abouti, et qui vaille le coup qu'on le regarde tout en découvrant les albums de Eels est le documentaire Parallel Worlds, Parallel Lives, préparé par Everett pour la BBC (sans sous-titres français donc). Sorti en 2007, ce film poignant d’une heure raconte la relation tragique du musicien avec son père disparu. Hugh Everett III est devenu en son temps une sorte de star puisqu’il était à l’origine de la théorie des univers parallèles qui a tant inspiré la culture populaire par la suite. En quelques années, le physicien quantique va développer sa théorie comme quoi un même être vivant aurait plusieurs vies dans des endroits différents. L’être humain créerait à chaque nouvelle décision deux réalités alternatives. Combien de décisions Everett t-il prises depuis la mort de son père ? Des décisions qui ont nécessairement laissé la porte ouverte à une réalité parallèle, dans laquelle sa carrière aurait été différente. S'il était, par exemple, descendu à Hollywood pour tourner des films.
Everett retrouve dans le film d’anciens amis de son père, et tente en leur compagnie de reconstituer une aventure qu’il a lui-même complètement ignorée du vivant de son père – il n’a jamais eu de véritable contact avec celui-ci.
Ainsi, quand il retrouve des cassettes enregistrées par Hugh Everett dans la cave de sa maison, pour les fournir au biographe de son père, il se demande s’il va reconnaître sa voix, l’ayant si peu entendue par le passé... Dans l'une des scènes les plus savoureuses, « E », dont le statut de star mineure mais attachante est affirmé, entreprend des comparaisons entre le milieu de rock et celui de la physique.
Ce documentaire très personnel permet au chanteur de Eels de se révéler un peu plus au grand public - après quinze ans de carrière.
Un public différent de celui qui est allé jusqu'au bout de Blinking Lights and Other Revelations (2005), cette fameuse pièce de musée, une simple désillusion pour certains, en comparaison des grandeurs de la vraie musique pop. Plongeon inattendu dans un passé toujours de retour, nouvelle tentative d'entrer en communication avec ses propres souvenirs, l'album fait trembler plus que jamais toute affaire de contexte, de cohésion, irrite un peu. Mais donne en germe un livre qui attendait d'être écrit, l'une des plus remarquables tentatives de semi-autobiographie dans l'histoire du rock indépendant : c'est la chanson Things the Grandchildren Should Know qui donnera le livre du même nom. « Le livre était la chose la plus difficile. Je ne suis pas quelqu’un qui aime s’attarder sur le passé. Mais quand on m’a envoyé une copie, il y avait ce poids merveilleux sur mes genoux. Je ne suis pas sûr de savoir de quoi il s’agit mais je pense que c’est la façon dont je m’accommode des choses. Je gère toutes les tragédies familiales, et toutes les situations pourries de quand j’ai grandi, comme si c’était de l’art. Je pense que le livre est divertissant, et heureusement ma douleur est divertissante ».
« L’album a été créé par petits bouts au fil des années. Il correspond à beaucoup d’états différents, de phases que j’ai traversées pendant que j’essayais de lui donner vie. » Railroad Man glisse tout seul, le faux live de Going Fetal profite de la participation de Tom Waits, avec lequel « E » entretient des liens à moitié imaginaires et forcément fun. HUMM ! Ils s'admirent simultanément, ce qui est déjà beaucoup. Double album à de 33 chansons aussi embarrassant que triomphal, il est sans doute inutile d'en dire plus même s'il se trouve à jamais en troisième position dans une liste des meilleurs albums de Eels, quels que soient les deux premiers.
La tournée internationale pour promouvoir le disque va être l’une des plus superbes de toute la carrière d’Everett.


dimanche 29 août 2010

Eels - Souljacker (2001)





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Parution
2001
LabelDreamworks
Genre
Folk-rock
A écouter
Women Driving, Man Sleeping, Fresh Feeling, Friendly Ghost
°
Qualités

Il y a neuf ans, en 2001, Mark Everett fait paraître un disque important pour sa carrière, Souljacker. Retardé par le label Dreamworks pour manque de singles susceptibles de passer à la radio, il paraîtra finalement une semaine après le onze septembre, dans une ambiance explosive. A cette époque, Everett s’est laissé pousser la barbe pour la première fois ; et sur la pochette du disque, il n’est pas loin de ressembler à Oussama Ben Laden, l’instingateur d’Al Qaïda alors dans le top 10 des personnalités les plus recherchées par les Etats Unis. Bref, Souljacker paraît dans un climat de chaos politique et de paranoïa générale mais c’est difficile de dire si, comme beaucoup d’autres formations américaines alors, va se refléter en lui ce chaos. Au contraire, les titres Fresh Feeling ou Friendly Ghost laissent penser qu’il s’agit d’un disque serein.
Serein, si ce n’était pour la large participation de John Parish, rencontré en compagnie de PJ Harvey – en compagnie de laquelle il a produit deux superbes disques, en 1996 et 2009 – à Top of the Pops. Les deux hommes s’admirent mutuellement, et Everett notamment aime beaucoup le son brut et graisseux des disques de PJ Harvey. En apparence, Souljacker reproduit les sonorités sales de To Bring You My Love (l’un des grands disques des années 1990) ou de Dance Hall at Louse Point – et ceux qui connaissent ces deux disques incontournables devinent que depuis le son lo-fi des premiers disques de Eels jusqu’à Souljacker, la transformation se fait en douceur et le style très reconnaissable de Parish épouse très bien les contours des fables d’Everett.

Souljacker est encore un disque appartenant à la décénnie passée du point de vue de sa constitution sonore. Cependant, son prédécésseur, Daisies of the Galaxies était plutôt lisse, et les appréciations négatives ne seront pas en reste. « Ma première complainte au sujet de Souljacker vient de cette idée : le son n'est pas bon. Il n'est pas agréable à l'oreille. Il est douloureusement ennuyeux, en fait, et ce n'est pas seulement parce que c'est plus bruyant que ses prédécesseurs, ou parce que les accords utilisés par E sont plus bizarres, ou parce que des instrumentations de premier plan sonnent comme si elles ont été générées par des mules battues, et, par conséquent, font grincer des dents. […] Les compositions ressemblent à un truc d’amateur, comme si c’avait été écrit sans aucune considération pour l’auditeur. »* Le style rude de Parish ne peut faire l’unanimité. Mais parfois ces appréciations hatives engendrent des situations extrêmes. Eels raconte : « Je reçois des mails haineux de temps à autre parce que quelqu’un a acheté mon disque joliment orchestré et n’a pas aimé le disque plein de feedback de guitare. « Qu’est ce que c’est que ce putain de bruit, comment peux-tu me trahir ? […] - Je ne l’ai pas fait pour toi. Quand j’étais gosse j’aimaius ça quand Neil young sortait un disque acoustique et que l’année suivante il me choquait avec un disque très bruyant. J’aimais la surprise que ça provoquait. » Le plus amusant est peut-être que la musique de Eels est fondamentalement la même depuis qu’il a commencé à la jouer il y a vingt ans, et qu’il apparaît plutôt par ici comme un artiste plus conservateur que déluré.

Pour une fois aussi, Everett cesse de parler de sa propre vie et dépeint le portrait de personnages marginaux qu’il crée de toutes pièces. Wim Wenders, le grand cinéaste qui réalisa Les Ailes du Désir, Paris Texas ou le documentaire sur le Buena Vista Social Club, va s’occuper du clip pour le morceau Souljacker part 1, un trip futuriste et décalé – pour un morceau un poil trop simpliste.

samedi 27 février 2010

Eels - Daisies of the Galaxy (2000)






Parutionfévrier 2000
LabelDreamworks
GenreFolk-rock
A écouterIt's a Motherfucker, Flyswatter, Grace Kelly Blues
/107.50
Qualitésattachant, sensible
Nous sommes en mai 1997 et Mark 'E' Everett apparaît au public britannique de Top Of The Pops en mode typiquement excentrique. A mi-parcours de la performance mimée de Eels pour Novocaine For The Soul, E et le batteur Butch abandonnent toute prétention de jouer de leurs instruments, préférant s’amuser à sautiller autour de la batterie miniature de Butch. La musique continue sans interruption. Les enfants sur le plancher du studio et les téléspectateurs de tout le pays se demandent ce qui se passe.

Après seulement quelques mois, cependant, l’infatiguable E confessait être ennuyé de son premier album, Beautiful Freak (1996). Par conséquent, l'année suivante voit la sortie de Electro-Shock Blues (1998), qui - tout en conservant les influences Dust Brothers - s'est avéré être un album plus sombre, moins accessible, surtout plus personnel que son premier jet. Il y regarde la mort en face - rien de surprenant, étant donné le décès de son père et de plusieurs amis, ainsi que le suicide de sa sœur pendant cette période.

Le disque traite la mort non pas comme une métaphore ou une abstraction, mais plutôt comme le point de terminaison factuel et inévitable de la vie, la némésis du corps, la dissolution de toute chair - Ashes to Ashes, de la poussière à la poussière. Il y a des exemples brefs d'esprit lyrique, mais l’humour noir qui l’envahit est de la plus noire espèce. Le seul moment de répit véritable est livré avec la dernière piste, PS You Rock My World, et son insistance à faire remarquer que, même si vous avez l’impression de tout perdre, vous avez toujours quelque chose à quoi vous raccrocher. C’est faire entendre une note incongrue, un défi par l’affirmative à la fin de la marche funéraire du disque, comme si E l'organiste d'église s’était soudainement métamorphosé en Monty Python au temps d’Always Look On The Bright Side Of Life. A la fin de l’expérience Electro-Shock Blues, qui s'apparente un peu à être enterré vivant, c’est l’impression de parvenir à ouvrir le cercueil au tout dernier moment.

Inspiré par la mort de sa mère emportée par le cancer, Daisies Of The Galaxy (que l’on peut surnommer affectueusement « Daisies ») est le troisième album de E - et donc de Eels. On aurait pu s'attendre à ce qu’il trace une trajectoire aussi morbide que son prédécesseur. Après tout, le sujet a déjà été abordé dans ces termes sur le titre Cancer For The Cure sur Electro-Shock Blues. Toutefois, la réalité est très différente : le bilan est moins sombre, le deuil de la mort est doublé d'un éloge à la vie, la naïveté éclot et la lucidité grandit, et la participation de Peter Buck, enfin, fait un peu penser à un Green version Everett.

La musique est le plus souvent délicate et discrète, l'influence de Michael Simpson des Dust Brothers et de l’associé et ami de Beck Mickey Petralia est presque imperceptible, et les paroles de E s’assument enfin au centre de l’action. Le remodelage des expériences autobiographiques dans la manière lyrique court le risque inévitable d'aliéner l'auditeur, jouant de l’honnêteté en érrigeant parfois en érigeant tantôt une barrière impénétrable ou bien en vous faisant sentir comme un leveur de rideau, le visage pressé contre la vitre dans la poursuite de la culpabilité d'autrui et de sensations fortes. Il y a aussi le risque pour l’artiste d’apparaître simplement comme auto-obsessionnel - ces fragilités sont encore présentes aujourd’hui sur End Times (2010). Daisies Of The Galaxy, malgré le caractère casse-gueule d'une grande partie de son sujet, parvient à éviter ces pièges potentiels.

Le sommet de l'album est situé à mi-parcours avec le titre ironico-comique It's A Motherfucker. Sur un doux refrain au piano embelli par une houle subtile de cordes, E exprime sans détours son sentiment de perte et la perturbation qui résulte de la mort de sa mère : “It’s a motherfucker / Getting through a Sunday / Talking to the walls / Just me again / But I won’t ever be the same”. Comme dans tant de grandes chansons, des mots simples prennent une résonance presque insupportable dans leur contexte musical. Peut-être révélateur, toutefois, la comparaison la plus apte n’est pas musicale du tout, mais poétique. Les poèmes des anglais Tony Harrison et Blake Morrison viennent à l'esprit, dans lequel ils décrivent la confrontation avec la perte d'un parent avec une égale mesure de chaleur rude et de tristesse poignante.

La compagne naturelle de It's A Motherfucker est le titre qui termine le disque, Selective Memory (Mr E's Beautiful Blues apparaît là presque comme après coup), qui est tout aussi squelettique, minimaliste dans sa structure. La voix de fausset tendre du couplet, où E revient sur son enfance et le besoin d'être protégé par sa mère, fait place à un chœur plaintif sur le refrain : « I wish I could remember / But my selective memory / Won’t let me”..

Sur Daisies of the Galaxy il y a des plaisirs à tout propos, et la plus grosse partie de l'album se caractérise par une remarquable légèreté de ton et d'esprit. E continue de ravir dans son rôle autoproclamé de poète urbain, ses talents dans ce domaine ayant été montrés d'abord sur Susan’s House, sur Beautiful Freak. Grace Kelly Blues, Wooden Nickels et The Sound Of Fear témoignent tous du respect et de l'intérêt qu’il porte aux détails de son quotidien banal, et de sa capacité à respirer l'humanité au cœur même du plus désolé des paysages. La métaphore du titre d'un morceau retient cet aspect parfaitement : A Daisy Through Concrete.


Inspiré de Pitchfork.
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