“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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mardi 9 février 2016

TINARIWEN - Imidiwan : Companions (2009)





OOO
engagé, pénétrant, hypnotique
Blues touareg

Tinariwen est un groupe culte de notre génération, ils ont un son magique, mélange d’instruments acoustiques et électriques, qui est comme le soupir du désert. Ils emportèrent avec eux, partout où ils furent révélés, leur musique centrée sur la guitare électrique et ses drones (et il est facile de voir comment ceux qui enregistrent une telle chose gutturale que Tahult In ont inspiré Dylan Carlson de Earth), autour de laquelle s'orchestre un mélange de sonorités traditionnelles maliennes, de blues noir-américain réinterprété et d'épices moyen-orientales. 

Mais leurs plus beaux secrets doivent être expérimentés sur place, au Mali et dans les terres changeantes qui comprennent l'Algérie, la Libye, le Niger. Voir des pierres cambrées battues par les vents, entendre les échos du roulement minéral dans les cavernes rocheuses sous le sable, et les cordes de guitares électriques branchées à leurs amplis gronder sous la seule direction du vent. Parmi tous les combats, leur musique naturelle évoque ainsi celui contre la société technologique que nous adorons ou abhorrons.

Va t-on parler bientôt de matrimoine, et plus seulement de patrimoine ? L'un des chanteurs de Tinariwen, Ibrahhim ag Alhabib « Abraybone », ferait office de figure paternelle d'exception dans cet album qui donne envie de s'écrier : patrimoines de tous pays, unissez vous ! Sa responsabilité, restituer le son de la communauté culturelle tout entière. En comparaison d'autres albums du groupe, Imidiwan : Companions comprend plus de chœurs, notamment dans sa première partie. La deuxième partie contient un élément plus lancinant, un plus grand dénuement et des riffs qui n'auraient pas été déplacés sur un album de John Lee Hooker (Ere Tasfata Adounia).

Il y a là le paradoxe d'un message élusif partagé par le plus grand nombre, et toutes les générations. C'est un chant de vie dans toute sa complexité autant intérieur et ombragé que propre à être partagé. Cette vie est aussi vaste que des mots intraduisibles, tels assuf, qui signifie la nostalgie de sa maison, la solitude, la tristesse. Assuf ag Assuf est une chanson hypnotique, sa guitare improvisant un chant poétique rarement porté à ce niveau dans un morceau de Tinariwen. 


C'est qu'après avoir avec Aman Iman (2007) affirmé le message urgent de rébellion et de survie du peuple et de la culture des Tamasheq (touaregs), après avoir dispensé leur musique dans le monde, Imidiwan : Companions célèbre leur retour au désert, terre des hommes, qui n'appartient à aucune superstition, qui ne se soumet pas, mais s’embellit et se révèle sous le charme de la musique et des émotions de Tinariwen. Plus que jamais, cet album donne envie de considérer Tinariwen non comme un groupe aux frontière délimitées, mais comme une grande famille d'artistes dont l'esprit tout en variantes et nuances nous imprègne graduellement.


jeudi 10 avril 2014

SHEMEKIA COPELAND - Never Going Back (2009)



OO
groovy, communicatif, élégant
blues, funk, rythm and blues

Dans la vie, 'il est toujours trop tard et il est temps'. En tout cas, il n'est jamais 

possible de revenir en arrière.

Shemekia Copeland sait toujours attirer votre attention avec une classe 

qui ne perd pas de son mordant depuis 1998 et la parution de Turn The Heat Up. 

Elle n’enregistre pas seulement des

 albums pleins de style, mais aussi d’humanisme. Plus trivialement, des disques que vous 

gardez dans votre lecteur mp3 et que vous réécoutez à chaque fois que vous êtes d’humeur à 

vous battre avec un salesman, un politician ou un advocate (celui du Diable, en général) dans 

un corridor aux plafonds hauts. (Important pour l’acoustique, les hauts plafonds). Que vous 

réécoutez quand vous arrivez au bout de votre journée, de votre contrat, quand il s’agit de 

supporter des gens qui à l’évidence n’écoutent jamais de blues.  Même sous des abords aussi 

doux que ceux du visage sur cette pochette (et le rendu assez fade qu’elle provoque), c’est une 

musique qui sonde tout de suite votre envie d'en découdre. Tout en vous détendant, avec le 

très ouaté Black Crow ou les funkys Born a Penny et Limousine.

Comme je l’avais remarqué d’abord sur 33 ½, paru en 2012 (et sans doute encore meilleur), 

les chansons vous saisissent, même lorsque votre compréhension de l’américain reste 

limitée ; Copeland a un talent pour décrire les déceptions et les injustices d’une manière 

qui redonne de l’élasticité à la vie toute entière. Il suffit de ne pas se sentir déjà battu 

d’avance.

La grosse claque, ici, c’est la présence de Marc Ribot (Tom Waits…) en guitariste 

providentiel 

pour un boogie (Never Going Back To Memphis) et d’autres morceaux qui remettent les 

penseurs d’opérette (religieux par exemple, sur Big Brand New Religion)  à leur place. 

Cet album n’a sans doute pas de moments aussi dramatiques qu’avant, mais grâce à un 

groupe parfait, le message est mieux soutenu sur l’ensemble de l’album. 

vendredi 20 juillet 2012

Sharon Van Etten





"J’ai décroché un job chez Joe, un petit restaurant Italien de Times Square. Trois heures après le début de mon premier service, j’ai été relevée de mes fonctions quand j’ai renversé une assiette de veau sur le complet en tweed d’un client. Consciente de n’avoir pas d’avenir dans la profession, j’ai abandonné ma tenue – à peine tâchée - avec les talons compensés dans des toilettes publiques. Cet uniforme blanc, ces chaussures blanches, ma mère m’en avait fait cadeau, c’est en eux qu’elle avait placé ses seuls espoirs pour mon bien-être. Ils étaient maintenant comme des lis fanés, abandonnés dans un évier blanc. » C’est le New York de Patti Smith, celui qu’elle raconte dans son roman autobiographique Just Kids (2010).
Au seuil de l’enregistrement de son troisième album, Tramp (2012), il y a chez Sharon Van Etten le romantisme des rues de New York, des restaurants, des hôtels et des chambres de fortune. Une errance a donné son titre à l’album, ‘clochard’. Tramp est aussi le récit d’un nouveau départ et de rencontres avec d’autres troubadours qui sont à la New York d’aujourd’hui ce qu’étaient les fréquentations du Chelsea Hotel à Patti Smith. Il y a une difficulté persistante à vivre en ville avec des aspirations de bohème. Sharon Van Etten a réussi d’un seul élan, s’élançant avec effort, ces 3 dernières années, pour devenir l’une des meilleures. Une chanteuse folk-rock à l’aura magnétique, à la voix puissante et subtile, capable de polariser l’attention sur sa musique.
Comme Patti Smith, Sharon Van Etten abandonne la « tenue » propre aux petits boulots pour donner cours à sa passion pour l’art et la création, au risque d’une déception future. C’est un cursus dans une université du Tennessee qui est le déclencheur. Elle reconnaît l’importance qu’a joué l’apprentissage de la composition harmonique classique, même si elle décidé à l’époque de quitter l’école – école et musique ne se sont jamais vraiment conciliées dans son esprit. Elle regagne provisoirement le foyer familial dans le New Jersey (état au nord de New York) pour pouvoir se consacrer exclusivement à la musique… et à ses proches.
« C’est difficile de revenir chez ses parents quand on a dépassé la vingtaine… mais ils ont été très encourageants. » Les 4 ou 5 années suivantes seront consacrées à épauler les artistes d’une maison de disques locale, Ba Da Bing (qui a vu passer les très recommandables Comets of Fire, Shearwater ou Six Organs of Admittance) pendant leurs tournées. Elle écrit et joue des chansons pendant la nuit, et finit par attirer l’attention de Kyp Malone (l’un des deux chanteurs du groupe au succès international Tv in the Radio), qui l’aidera à faire ses classes au sein de la scène locale.
Pour ce qui est du petit ami, Sharon Van Etten a eu moins de chance que Patti Smith. Le musicien immature qu’elle avait rencontré dans le Tennessee la découragea pendant toute la durée de leur relation - 5 ans - d’écrire des chansons qu’ils trouvait trop intimes. Smith eut quant à elle une relation longue et constructive avec Robert Mappelthorpe, le célèbre et tourmenté photographe réputé pour ses photos en noir et blanc et ses nus masculins. Ensemble, ils avaient bravé la pauvreté, s’étaient mutuellement entraînés à créer, à faire fleurir l’imagination de presque rien – magazines pornographiques pour l’un, poèmes de Rimbaud pour l’autre. Quand son premier album, Horses, paraît, en 1975, Smith est une femme familière à l’acte de créer. Elle a franchi une étape en mettant ses poèmes en musique, tandis que sa passion pour les arts plastiques est mise de côté. « Elle a une voix si reconnaissable, s’enthousiasme Sharon Van Etten lorsqu’on la questionne quant à l’influence de Horses sur sa propre musique. Elle chante toujours de façon presque parlée, très grave et rauque mais jamais vraiment fragile. Elle apparaît toujours très forte et émotionnelle sans paraître en faire trop, et son groupe est très agressif sans être bordélique. » «Pissing in the river (une chanson sur Radio Ethiopia, 1976) est l’une des chansons les plus incroyables que j’aie jamais écoutées, ça parle de bouger à New York et, au moment ou je l’ai entendue elle avait beaucoup de sens pour moi. Patti Smith ne faisait pas réellement de musique au moment de ce disque. Tout le monde l’encourageait à en faire pendant qu’elle galérait simplement pour s’en sortir, et qu’elle n’était même pas sûre de pourquoi elle était là. J’ai lu Just Kids quand j’étais en train de travailler sur Tramp, et je sous-louais une chambre proche de là où Patti vivait avec Robert Mapplethorpe . J’ai pu imaginer ce à quoi ce quartier ressemblait à la fin des années 60, début des années 70. »
Bien plus forte
A la sortie de son premier album, Because i Was in Love (2009), Sharon Van Etten a été comparée un peu paresseusement à d’autres chanteuses de sa génération. « Des artistes telles qu’Alela Diane, Marissa Nadler, Jana Hunter et Mariee Sioux, ont produit de la musique de qualité avec une belle constance, et ont placé un standard assez haut pour ce soit difficile de s’aligner lorsqu’on débute. Pourtant, sur son premier album, la chanteuse de Brooklyn Sharon Van Etten prouve qu’elle a l’expressivité et les qualités d’écriture pour soutenir le pas de ses compagnes.» Comme Marissa Nadler, c’est vrai, Sharon Van Etten adresse des sujets biographiques avec une part égale d’assurance et d’étrangeté. Sa voix est aussi extraordinaire que celle de Nadler; léthargique, large de spectre, avec quelque chose d’un ancien envoûtement. En outre, elle est moins vaporeuse, plus affirmée.
Une tournée avec Meg Baird fit entrer Van Etten dans le giron d’Espers, un groupe de folk fantasque amené par un visionnaire du genre, Greg Weeks. Il produira Because I Was in Love. Sur ce disque, le chant, la guitare de Van Etten ne seront réhaussés que d’occasionnels éclats de cymbales, d’orgue ou d’harmonies vocales. La chanteuse y est encore très directe et personnelle, marquée par la relation qu’elle vient de traverser. Elle semble interpréter ses chansons comme confrontée, en face à face, à un amant ou à un ami, chaque phrase ou presque usant d’un tutoiement indéfini. Les nuances dans sa voix permettent de tempérer la fragilité émotionnelle des chansons. Elle a conçu avec cet album un microcosme dont elle va peu à peu se libérer. Cette libération est consommée avec les chansons Tornado ou Consolation Prize et prend de l’essor sur l’album suivant, Epic (2010). Ce disque de 30 minutes, enregistré en 3 semaines avec un véritable groupe et non plus seule, semble toucher au solstice là où Because i Was in Love nous décrivait le printemps de l’artiste. On y découvre des chansons plus pleines et intenses, à l’image de DSharpg ou One Day. L’expérience du concert est encore plus vibrante (voir les vidéo filmées au festival de Bonnaroo en 2011)
Certains préfèrent toujours Because i Was in Love car sa réserve, son intimité en font un disque plus traditionnellement folk que ceux qui suivront. «L’album Because Was in Love était plus timide et hésitant à tous points de vue. J’ai écrit certaines des chansons pour Epic juste après, sur ma lancée, mais j’étais déjà beaucoup plus à l’aise avec ma personne, et j’étais plus sereine vis-à-vis de ce qui se produisait. Je me sentais bien plus forte », témoignera t-elle après la sortie de son second album. Elle a passé 5 ans avec le mauvais mec, trop persuadée qu’il allait finir par se réconcilier avec sa propre vision à elle, pour finalement se rendre compte qu’il fallait qu’elle passe à autre chose. Ce que certains trouvent étrange, sombre, voire dangereux dans Epic n’est en réalité que l’éclosion d’un tempérament plus affirmé.
Time is on my Side

Les 3 albums de Sharon Van Etten ont été écrits sur une période courte, et un certain flou chronologique entoure toutes ses chansons. Il y a celles écrites avant New York qui semblent déjà tendre à une nouvelle vie, à de nouvelles amours, et celles écrites plus récemment, une fois Van Etten installée en ville, qui offrent des méditations plus adultes, telles celles qu’elle a aimé lire chez Patti Smith. Lire Just Kids a fait comprendre à Sharon Van Etten qu’écrire était comme encapsuler le temps. « Quoi que vous écrivez, vous y êtes vraiment connecté, et vous pouvez toujours revenir, dans votre esprit, à ce dont il s’agissait. » C’est la possibilité de voir sa vie sous forme de différentes séquences, à travers des lieux visités, des relations amicales et intimes, qui fonde une carte trouble mais passionnante. Avec Tramp, son troisième album, les frontières New-York ne suffisent pas à cette déambulation vitale. Une tournée européenne enrichit son répertoire comme s’il s’agissait de vignettes dans un album – mais de vignettes qui plutôt que de servir de souvenir capturent un temps toujours présent, celui du sentiment à l’origine de chaque chanson. Warsaw, par exemple, a été écrite en Pologne, pendant une tournée ; Give Out après un autre concert… Chaque lieu a une énergie distincte, et écrire en mouvement a contribué au son de l’album. « Je craignais que ça ne devienne un disque trop schizophrénique parce que j’étais si dispersée, mais finalement, c’est devenu l’un de ses points forts. »
 Van Etten embrasse tous les temps avec une grâce rare, avec une élégance un peu perdue aujourd’hui. Elle sait se montrer candide quant à l’instant présent, se vouant à la plénitude, sans arrière pensée sur son premier album : «mon orteil touche heurte légèrement le tien/Ton pied frôle ma cheville en retour/je n’ai besoin que de cela. ». Il est question d’amours qui naissent, qui ont duré, qui se terminent ; lorsqu’elle chante une ancienne relation, elle dégage une appréhension nouvelle, toujours ce désir d’être acceptée, d’être appréciée. En écrivant au présent elle prépare l’avenir ; c’est ainsi que des chansons écrites pendant l’enregistrement d’Epic vont être réinvesties pour Tramp. Dans une écriture généralement réflexive et temporelle, le présent est le temps des chansons les plus intenses, Crime par exemple : «To say the things I want to say to you would be a crime/To admit I’m still in love with you after all this time.» Le présent est d’une intensité punitive, sur Tramp : « Tu aimes t’accrocher à tes rêves », assène-t-elle. En quelques années ses expériences ont varié. Elle a depuis sa première relation appris a faire durer ses amours en chansons, en leur ajoutant les commentaires qui la préparaient à une vie future ; elle semble aujourd’hui plus à même de laisser les sentiments les plus palpables prendre le pas sur sa vie plutôt que sur sa musique. Dans un élan naturel, son art va en se renforçant, en trouvant de nouvelles ramifications à travers les amitiés les plus fortes, en participant à son propre épanouissement plutôt qu’à celui de ses albums. « Mais avec le temps, ça m’a fait aimer, ça m’a fait aimer lus fort », chante t-elle sur Love More, la chanson qui a donné, de manière inattendue, une nouvelle dimension à sa carrière.
Pour Tramp, album subséquent à sa signature avec la maison de disques Jagjaguwar, Van Etten a utilisé des chansons éparses. Epic avait été enregistré en 3 semaines, Tramp en plusieurs mois. Ce disque profite d’une écriture affirmée, mais semble aussi être le moment ou les chansons lâchent prise sur la vie réelle, où ces 2 mondes cessent de n’être que miroirs pour évoluer comme 2 entités distinctes : l’art et la vie quotidienne des sentiments. «It’s bad to believe in any song you sing," chante t-elle sur I’m Wrong, privant parfois les chansons d’entretenir un lien trop évident à la vie réelle. Elle exprime ainsi sa volonté de ne pas en faire un travail autobiographique. Elle marque un retrait, desserre sa prise sur ses textes : «We got to loose sometimes» sur We Are Fine. Les mélodies vocales superbes, habitées de Tramp et les refrains saisissants annoncent un triomphe intime, émancipent la chanteuse de la domesticité. D’abord peu encline à revivre des sentiments forts, Van Etten a reconstruit enfin, une aventure vigoureuse sur laquelle elle multiplie les prises de vue, usant de gravité et malice. Des postures qu’elle semble emprunter à l’une de ses influences majeures ; le célèbre canadien à qui elle a dédié l’une de ses plus belles chansons, Leonard. Ces chansons marquent les étapes de son ouverture propre, en plus d’être des commentaires globaux. A propos de Give Out : « Elle parle de déménager à New York, de tomber amoureuse à nouveau, de s’ouvrir à l’extérieur et de redevenir vulnérable. C’est effrayant de retomber amoureuse !
nouvel élan
Chez Patti Smith, le Chelsea Hotel des années 70 est une expérience bénie, où demeure une impression de fraternité, d’ébullition artistique. Les musiciens New-Yorkais semblent depuis lors graviter autour de la légende de cet hôtel et de ses excès. Les amis de Van Etten balisent les séquences de sa vie. Ils alimentent son travail, l’encouragent, jouent pour elle, reproduisent ses chansons. Ils se font en quelque sorte les relais d’une histoire qui était encore, il y a peu, très intérieure et semble progressivement s’échapper d’un livre encore à écrire. A travers ses amis, Van Etten se met soudain à vivre à New-York, même lorsqu’elle est ailleurs, en tournée. Des types barbus insiste pour lire ses poèmes, des adolescentes expriment le besoin d’être à ses côtés et d’autres plus agées s’étonnent qu’elle ne soit pas lesbienne. Ils le reconnaissent tous, c’est le genre de personne qui fait naître un élan irrépressible de tendresse, de protection, une envie de rendre service.
Bon Iver faisait paraître en 2008 For Emma, Forever Ago. Le magazine Rolling Stone le qualifia de « l’un des meilleurs albums de fin de couple de tous les temps », et en regard de la chanson Skinny Love on comprend bien pourquoi. « And I told you to be patient/And I told you to be fine/And I told you to be balanced/And I told you to be kind". La tonalité triste des morceaux de cet album, dont le retentissement aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde fut exceptionnel pour un album de folk, sera largement transcendée dans son second album, simplement appelé Bon Iver (2011).
La force émotionnelle de ses disques ont directement interpellé Van Etten, et de nouvelles perspectives s’ouvriront pour elle lorsqu’elle apprendra que Vernon, en compagnie d’Aaron Dessner, joue en concert une reprise de Love More, la dernière chanson bouleversante sur Epic. Portée par un nouvel élan, elle contacte Dessner, qui est trop heureux de se proposer de produire son nouveau disque. Son propre studio d’enregistrement, non loin de là ou Van Etten sous-louait une chambre, servira quasiment de nouveau domicile à la chanteuse. C’est l’histoire la plus connue quant à l’enregistrement de Tramp : la relation de Sharon Van Etten avec Dessner, le chanteur du groupe New-Yorkais The National – un groupe inspiré par l’indie-rock, l’americana et la brit-pop que le bouche à oreille a fait exploser avec High Violet, mais dont les plus beaux faits d’armes sont sans doute Alligator (2005) et Boxer (2007).
Écrire et jouer ne rapporte pas beaucoup d’argent, mais il n’était pas question pour Sharon Van Etten de retourner vivre chez ses parents. Pendant 14 mois, elle dormira successivement chez plusieurs amis ou dans des sous-locations. Sa nature un peu anxieuse et son manque d’attaches ont suscité des textes intenses. Ecrire en tournée, enregistrer sans chez-soi l’a obligée à restreindre ses méthodes de composition, sans imaginer quel souffle allaient prendre ses compositions, une fois sa nouvelle ‘famille’ constituée.
Matt Barrick (Walkmen), Jenn Wasner (Wye Oak) Zach Condon (Beirut), ne sont qu’une petite partie de l’extraordinaire entourage de musiciens qui participeront à étoffer ses chansons les plus récentes. La voix de leurs propres groupes est largement audible jusqu’en Europe et en France. Avec ou sans eux, le temps du concert revient rapidement pour Sharon Van Eten. «Prétendons que c’est le bonheur, s’amuse t-elle en jetant un regard pétillant aux musiciens qui l’accompagnent. 5 ou 6 ans plus tôt, ces mots auraient peut-être sonné comme désespérés ; mais ce soir, à New York, tandis que fans, journalistes et pontes de l’industrie musicale l’observent en train d’interpréter son nouvel album en entier, elle tourne à l’euphorie la peine, le stress, la colère qu’elle a pu porter. Le fait qu’elle se saisisse ensuite d’un ukulélé ne fait que souligner la légèreté dans son coeur.
« c’était le meilleur groupe de New-York », écrira Patti Smith en commentant un concert du Velvet Underground. John Cale, du tendem Cale/Lou Reed à l’origine du Velvet Underground, a produit Horses. Sharon Van Etten s’est directement inspirée d’un album solo de Cale, Fear, pour le visuel de Tramp. La ressemblance est frappante ; même si sur le visuel au verso de la pochette, Sharon Van Etten n’est pas prostrée comme Cale, mais le buste dressé, de face, fière.

vendredi 24 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (suite et fin)


MARRY ME

“Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le jouaient à leur mariage, ou qu’il faisait partie de ces petits moments spéciaux pour eux. J’ai fait un concert à Boston où un homme est monté sur scène et a fait une demande en mariage à sa petite amie. C’était fantastique. C’était très doux. C’est un vrai rappel que, une fois que votre partie est jouée, une fois le disque paru, il est assimilé par d’autres gens dans leur vie quotidienne, est c’est énorme. Totalement hors de votre contrôle. Et psychiquement, c’est très agréable de savoir cela. » Annie Clark nous parle de l’accueil de Il y eut d’abord le EP Paris is Burning (2006), dont la chanson-titre, un brin apocalyptique, est sans doute inspirée du film documentaire de Jennie Livington du même nom (1990) qui chronique la culture de bal à New York et les sujets du racisme, de l’homophobie, du SIDA et de la pauvreté. Parmi les trois morceaux de l’EP, une reprise de Jackson Browne, These Days.

Les chansons présentes sur Marry Me furent écrites quand Clark avait dix-huit et dix-neuf ans, et, selon elle, « représentaient un aspect plus idéaliste de ce que la vie ou l’amour sont, à travers les yeux d’une personne qui n’a aucune expérience. » Annie Clark se décide à occuper un rôle de premier plan. « L’égo provisionnel. C’est un concept que j’ai appris de mon oncle. Vous vous donnez la permission de vous manifester, et d’être vu, ou plutôt entendu, vous vous autorisez une situation que vous ne ressentez pas comme naturelle. Vous êtes comme un messager pour la musique. » Musicalement, Marry Me n’avait pas encore l’opulence des albums à venir ; il est moins intense, et plus vaudevillesque. L’influence cabaret y est clairement audible, comme chez Congleton. Marry Me révèle le talent multi-instrumentiste de Annie Clark, puisqu’elle y est créditée ainsi : « piano, guitares, orgue, Moog, synthétiseurs, clavinet, xylophone, vibraphone, dulcimer, programmation, triangle, percussion ». Dans les circonstances, se créditer au triangle révèle une humilité presque « ancienne école ».

Chaque élément est utilisé pour donner une coloration, mais le résultat est bien au-delà de l’exercice de palette. La musique exerce un magnétisme que l’indulgence et la douceur de l’interprétation de Clark ne fait qu’augmenter. Certains moments font que, malgré la douceur, Marry Me pourrait être l’affirmation d’une dualité précoce. “L’amour ne sert qu’à montrer qui endure coup de fouet après coup de fouet avec panache » ; « Le temps va venir où je vais te donner ma main et dire : ‘c’était bien mais… c’est fini. » L’attraction-répulsion – le fameux push-pull – est une stratégie instinctive. Tout en contrepoints vocaux, en tentatives polyphoniques, tour à tour orchestral et dénudé, traversé d’éclats de guitare abrasive, Marry Me fait éclore une grâce un peu folle, et révèle un nouveau talent exceptionnellement inspiré, saturant ses chansons d’idées, de nuances. What Me Worry, est une chanson au classicisme jazzy, qu’elle interprètera en live avec le violoniste folk et klezmer Andrew Bird. What Me Worry termine d’envoûter l’auditeur, à défaut de le laisser avec les clefs de compréhension de l’album. Comme ceux qui suivaient Annie Clark allaient s’en apercevoir, Marry Me effleurait des thèmes qui allaient croître au fur et à mesure que les sources d’émerveillement de l’artiste se multiplieraient.

ACTOR

Deux ans s’écoulent entre Marry Me et son successeur, Actor (2009). Dans la bouche d’Annie Clark, un mot supplante alors tout les autres : « magie ». L’énergie de New-York, où la jeune femme originaire de Dallas (Texas) vit à présent ? Magique. La bande originale néo-classique du film Disney Sleeping Beauty, qui inspira de nombreux sons sur son second album ? Magique. Découvrir une mélodie qui fonctionne ? « Oh, c’est magique ». Elle évoque ainsi les choses qui nourrissent aussi bien le cœur que l’esprit. « J’aime les contes de fées en partie parce qu’ils sont étranges, confie- t-elle sur le blog Denver Westword. J’aime beaucoup les films de Disney des années 30 et 40. Il y a un article très intéressant sur la préparation de Blanche Neige dans Vanity Fair. » « Ces histoires ont été transformées pour Disney, mais si vous lisez Hans Christian Andersen, c’est horrifiant. Les personnages se font des choses terribles les uns aux autres. » Elle trouverait également magiques les bandes originales enregistrées par Danny Elfman pour Tim Burton. Son apparence gracile, ses boucles, la pâleur de son teint et surtout son regard, presque dénué d’expression, sur la pochette de Marry Me puis sur celle d’Actor, le deuxième album de St. Vincent, la font ressembler l’une de ses marionnettes auxquelles le cinéaste insufflait la vie dans ses films d’animation. Comme Emily, la mariée défunte du film de Burton, Annie Clark semble si légère qu’elle peut s’évanouir dans un souffle. Sur la pochette de Marry Me, sa beauté victorienne crée un personnage à elle seule, un peu énigmatique du fait de cette expression d’attente et de curiosité. Entre les deux albums, l’émerveillement répété d’Annie Clark n’a fait qu’accentuer sa personnalité artistique.

Actor fut l’objet d’un regain d’intérêt important pour le travail de Clark. C’est à cette période que de nombreux nouveaux admirateurs la découvrirent. Allmusic, l’influent site américain qui vise l’exhaustivité et la justesse critique, décrivit l’artiste en ces termes : « Annie Clark est un talent unique : elle est autant musicienne qu’auteure de chansons, ses sons comme ses mots ne font pas de compromis malgré leur délicatesse. Elle mélange rock, jazz, musique électronique, et touches classiques si naturellement que cela semble naturel. Aussi adorables que ses mots et sa voix puissent être, elle est trop étrange et trop maligne pour être seulement séduisante. » Sa signature avec le label britannique emblématique 4AD avant la sortie de l’album a sans doute contribué, en l’associant à une scène de qualité, à sa découverte par un public plus large. 4AD est en effet associé à la scène pop et rock d’inspiration romantique des années 1980, tels This Mortal Coil, Bahaus, les Cocteau Twins ou Dead Can Dance, et a su préserver son esprit indépendant jusqu’à aujourd’hui à travers les signatures d’Atlas Sound, Deerhunter ou Twin Shadow. Actor fut commenté avec plus de précision et d’excitation que son prédécesseur, auquel il fut comparé. Annie Clark, elle fut apparentée à David Byrne (Talking Heads), David Bowie encore et toujours, Peter Gabriel et Beth Orton, des gens qu’elle « respecte et qu’elle admire », tout en notant, interrogée, sur le blog Denver Westword, son intérêt particulier pour une chanson comme Wuthering Heights, de Kate Bush.

Pour beaucoup, les visages inhabituellement exposés des jaquettes accentuaient l’ambigüité des œuvres en connotant l’existence de sentiments inavouables, et donc la nécessité de cette demeurer neutre en façade. « C’est une superposition de cruel et d’aimable. Les arrangements, baroques, sont encore plus apprêtés qu’avant et sa voix est plus belle, ceux-ci et celle-là soulignant les courants obscurs qui sous-tendent ses chansons. » Dans ce jeu de signifiants, Actor introduit la couleur – orange – pour dénoter un art plus vivant, plus vibrant, plus intense. La persistance du portrait conserve cependant le mystère.

Sur Actor, Annie Clark accolait à des cordes cinématiques des sonorités et des rythmes plus minimalistes et inquiétants. Les moments les plus inconfortables venaient avec les mélodies les plus douces, et inversement. Laughing with a Mouth of Blood, malgré son titre violent, contient les passages les plus mielleux de l’album. La nouvelle musicalité mettait ainsi en valeur les oppositions qui donnaient sens à son œuvre, les rendant décelables même pour un auditeur moyennement attentif. « L’album joue des contrastes, pouvait-t-on lire dans Entertainment Weekly, « Clark laissant sa voix de chorale d’église s’attarder sur des paroles qui s’en prennent sombrement aux thèmes de la violence, du sexe, et du chaos général ». Une interprétation extrême pour un disque enregistré dans une sérénité retrouvée. « Je suis revenue d’un an et demi de tournée, et mon esprit était usé », racontera Clark. « J’ai ainsi commencé à regarder des films, dans un processus pour me faire redevenir humaine. Et ça s’est mis à influencer le disque entier. » Actor laisse entendre que ‘redevenir humain’ ne débarrasse pas de la confusion, mais ne fait que la transfigurer. Cet embrouillement suscité par une longue fuite vers les salles de concert s’écrit en chansons. La sophistication sonore d’Actor peut dissimuler dans un premier temps la sensualité et la sensibilité intenses de l’album. Les paroles évoquent souvent un souffle qui s’accélère, un cœur qui bat la chamade et toujours l’appréhension. « Ses personnages s’inquiètent du jugement de ses voisins et des étrangers, tentent de sublimer ou de désamorcer leur colère, et dans un des moments les plus sombres de l’album, fantasment à l’idée de se fondre totalement dans une nouvelle identité. »

Une autre chose qui différencie Actor de Strange Mercy, c’est le mode de composition, majoritairement à l’aide d’un ordinateur, avec Garageband, le logiciel de création musicale développé par Apple et généralement destiné aux amateurs. Clark expliquait en partie ce choix par l’influence de ses voisins, qui rechignaient à l’entendre jouer de la guitare à travers la cloison de son appartement. Que ceux qui pensaient qu’une telle pratique ne pouvait donner de résultats probants se détrompent. Le procédé n’a pas altéré les qualités d’écriture, mais a sans doute participé au timbre légèrement étouffé des chansons.

YEAR OF THE TIGER

L’Amour l’Après-Midi est un film d’Eric Rohmer qui date de 1972. Un homme marié y médite son rapport aux femmes, celles qu’il observe dans sa vie quotidienne. La maîtresse d’un de ses amis de jeunesse, Chloé, reprend un jour contact avec lui. Créature impulsive et en détresse, l’homme, qui s’appelle Frédéric, décide de lui devenir en aide, et tombe bientôt sous le charme, avant d’être tiraillé par la jalousie. L’histoire a plus d’une parenté avec Le Démon de l’américain Hubert Selby (1928-2004), livre génial dans lequel un homme marié lui aussi ne peut s’empêcher de multiplier les aventures, frustré par un travail qui ne tarit pas ses envies de pouvoir et de domination les plus folles. Une critique acerbe de la morale sociale, qui démarre dans l’intimité paisible d’un foyer pour se terminer en feu d’artifice de violence grandiloquent. Chloe in the Afternoon, c’est le titre de la chanson qui ouvre le troisième album d’Annie Clark sous des auspices plus étranges encore que sur Actor. Le refrain, avec la phrase du titre répétée, intrigue. Nous sommes propulsés sans préparation dans un univers de tension psychologique, au bord de l’hystérie. Clark semble y manier le fouet autant qu’elle s’écrase sous les coups de langue enflammée de son instrument. Elle subit et inflige tour à tour, et souvent simultanément. Son désespoir semble appeler revanche. “did you ever really care for me, like I cared for you?”

Comme le personnage de Selby, Clark s’y pose entre les apparences que l’on se donne et les envies qui nous prennent, en réaction à un environnement pour que l’on s’efforce de garder banal, tout en cherchant à la fuir. St Vincent nous a appris à ne plus se fier aux apparences ; plus une personne est marquée de neutralité, semble signifier Clark, plus ses envies, sa voracité, seront puissantes. «Physiquement j’ai l’air très réservée », suggère Clark. « Mais j’ai certainement autant de colère et d’agressivité en moi que n’importe quelle autre personne, et il faut que cela s’exprime d’une façon ou d’une autre. » L’instinct prend le dessus avec de plus en plus de panache, tandis que les personnages restent dans une réserve presque maladive. Le son est plus acéré, se réconcilie un peu avec les mots dans un objectif commun. Strange Mercy est né à la guitare, conçu pour pouvoir être interprété entièrement en solo sur l’instrument, et le choc de cet instrument et des mots, ‘emboités ensemble d’une façon évocatrice’ est parfaitement clair. La présence de claviers aux sonorités originales n’enlève rien à la crudité des mélodies. "J’aime l’aspect physique de la guitare ; vous pouvez l’étrangler ou la faire chanter. Je ne peux pas dire que je sois très technique pour autant. C’est plus de l’intuition – c’est toujours plus le coup de chasser l’abstraction. » Autour d’elle et de son instrument, une douzaine de musiciens.

Clark ressemble parfois à Nina, l’héroïne du film de Darren Aronoifski, Black Swan, et ce n’est pas seulement pour sa voix de cygne. « Strange Mercy, c’est ce qui se produit quand l’image d’élégance et d’assurance est confrontée à la confusion et au chagrin : vous pouvez soit avoir le regard fixe et désespéré vers toutes ces choses étalées par terre, soit faire quelque chose de beau, et même de transcendant, en vous confrontant à vous-même. » Parfois, les désirs de grandeur se concrétisent, comme sur Cruel et ses remarquables séquences de cordes, au cours d’une entêtante Cheerleader au refrain insistant ou encore sur le magnifique Year of the Tiger. « J’ai discuté avec plusieurs personnes qui m’ont dit que l’année 2010 avait été la pire de leur vie. Un ami m’a dit qu’n 2010 les hauts devaient être vraiment hauts et les bas vraiment bas. J’ai essayé de faire quelque chose d’utile et de productif de cette année-là, d’en faire une chanson. Et c’était l’année du tigre. » commente-t-elle, à propos de la chanson Year of The Tiger, interrogée par Christina Lee sur le site New-Yorkais Vulture. Lorsqu’elle laisse la confiance l’abandonner pour paraître plus vulnérable (Surgeon, Strange Mercy…), c’est fascinant aussi. Dilettante est précieux, inclassable, funky, avec un final une nouvelle fois surprenant. L’album est aussi une relecture aussi mondaine que précaire de la maturité, avec Champagne Year – une expression utilisée lorsqu’on atteint l’âge de notre jour de naissance, 28 ans en l’occurrence.

Clark se fait kidnapper par une famille dans une vidéo dont le principal personnage est une petite fille d’une douzaine d’années. Il faut imaginer cette fois l’héroïne de Dogville, le film de Lars Von Trier. Enfin, une session pour 4AD parachève, pour les mois à venir, sa vision musicale. Inspirée de Shirley Bassey chantant This is My Life en 1968 à la télévision italienne, elle est entourée de son nouveau groupe, constitué de Daniel Mintseris et Toko Yasuda au synthétiseurs et de Matthew Johnson à la batterie. Annie Clark y apparaît lourdement maquillée, et, malgré sa fragilité, est plus convaincante que jamais tandis que sa guitare et sa voix sont valorisées par le relatif minimalisme de la musique, sur les réinterprétations de quatre titres extraits de son nouvel album. Elle est en passe de transformer les stimulations d’un spectacle, glamour en apparence, en joie féroce.

samedi 3 décembre 2011

Chll Pll - Agressively Humble (2009)


Il y a clairement du Frank Zappa chez Zach Hill, dont les résultats sont parfois entre l’étonnant et l’inaccessible. En outre, quand un album de son canon est aussi réussi que Agressively Humble (2009), c’est que son pouvoir de séduction surpasse son étrangeté. C’est que Zac Nelson (de Hexlove), l’autre moitié percussionniste du groupe, est à l’origine d’une instrumentation plus riche que tout ce qui a accompagné le jeu de Hill auparavant, exception faite de ses albums solo. En complicité, Nelson se permet des pauses, d’étranges méditations, dans des morceaux qui introduisent de nouveaux modes de fabrication sur la chaîne pop du type Culture Club. Il façonne des ambiances allonge les formats. She Owns est un petit chef-d’œuvre du musique psychédélique contemporaine. Là et ailleurs, les chœurs polyphoniques se superposent sans forcer à des rythmes stupéfiants. Les voix s’y émancipent à leur étrange façon, comme autant de tâches acides enrobées d’électronique joueuse, pour un résultat aussi mélodieux qu’audacieux. Le disque se marque des répliques torrentielles de Hill sur son instrument, s’assombrit peu à peu. Avec ses phrases énigmatiques du type “I’ve never experienced a man like you/ That’s because I’m not a man.” et son panorama musical qui agit comme le simulacre puissant d’un rêve synthétique, Aggressively Humble est l’un des meilleurs disques à porter le nom de Hill. Celui-ci passe pour l’occasion pour un genre de machine rythmique amené sur terre par un convoi extraterrestre.


BYGONES

By- (2009), c’est une guitare abrasive et la batterie customisée de Hill. Un peu comme Hella, finalement. Ce qui rend Bygones intéressant, c’est le jeu de guitare impressionnant de Nick Reinhart : délicat et puissant, mélodique et inventif. On assiste ici au genre d’émulation qu’affectionne Hill : Reinhart semble poussé dans ses retranchements, dans une forme de vis sans fin, jusqu’au point où on ne sait plus lequel des deux éléments excite l’autre. Les genres musicaux sont abordés en termes de rythmes, du point de vue du siège du batteur ; et à cet endroit, les affectations stylistiques disparaissent, comme une autre de ses ‘barrières’ entre l’artiste et l’auditeur, pour que la musique s’introduise directement dans le cerveau de ce dernier. De même pour les structures, en forme de collages sans couplets ni refrains. En terme de formats, Zach Hill semble toujours avoir un point d’honneur à faire durer ses albums la durée classique, si ce n’est qu’en quarante minutes, à ce niveau d’intensité, la quantité d’énergie transmisse est ahurissante.

lundi 16 mai 2011

Nisennenmondai - Destination Tokyo (2009)



Parution2009
LabelSmalltown Supersound
GenreNoise rock, krautrock
A écouterMirrorball
/108
Qualitésenvoûtant, original
Visionnant sur internet la vidéo de Nisennenmondai interprétant Mirrorball à Londres, un krautrock ultra répétitif où l’étoile montante se révéla être le hit-hat extraordinaire de la batteuse Sayaka Himeno, on aurait pu craindre que l’album contenant ce titre n’aurait pas sa tenue, son intensité loin s’en faut. En réalité, Destination Tokyo (2009) - 4 morceaux, un interlude, 44 minutes - est parfaitement monté, dépasse bien la somme de ses parties ; c’est l’artefact enregistré sur le vif d’un groupe déjà culte et admiré par des membres de Battles, No Age, Gang Gang Dance, Prefuse 73 et Hella. L’œuvre de trois jeunes japonaises qui ont appris la plupart de leurs influences sur le tard, dans les articles qui décrivaient leur musique. Elles ne cherchaient au départ qu’à imiter des formations locales, et elles ont échoué en cela, créant à la place leur propre son et assimilant au fur et à mesure de leur avancée les différents groupes qui avaient, dans d’autres sphères, ouvert une route apparentée à la leur. Destination Tokyo a cet attrait rare d’une nouveauté totale, grâce à la fraîcheur et à l’enthousiaste de ses interprètes en fleur.
Quasi-mutiques en interview, elles semblent plus promptes à courir au-devant de cette musique folle qui est la leur, et continuent d’être insaisissables quand une telle demanderait à ce qu’elles s’arrêtent et qu’elles s’expliquent un peu. On ne sait qu’une chose ; elles ont toujours cherché à faire la musique « la plus géniale possible » de leur point de vue, appelant par là un mélange inédit de sophistication mâtinée d’un peu de la scène allemande des années 70 ou de celle de New York au début des années 80, d’une rigueur technique sans faille et d’une patience à toute épreuve. Difficile de ne pas entendre un peu de Kraftwerk dans le morceau-titre final, et encore une réinvention de Neu! ou Guru Guru,  même s’il s’agit moins d’un long travail de studio que d’une formidable création spontanée. Les sonorités de la guitare sont sur ce dernier morceau new wave – pensez Gary Numan. Cependant Nisennenmondai est d’une espèce bien différente, destinée à un auditeur averti.
Elles interprètent sur le disque leurs plages de techno acoustique avec une conviction communicative. Le point de départ, Souzousuru Neji, est un morceau de treize minutes aussi excitant qu’il est rigide et froid. Les éléments se mettent rapidement en place, se verrouillant dans une transe cyclique. Au fur et à mesure, par le truchement de pédales d’effets, des éléments de guitare – chuintements, grincements - se superposent. La basse bondit soudain. Le jeu robotique de Himeno est d’une endurance impressionnante. Le hit-hat sera l’instrument le plus à même d’influencer la structure des morceaux du disque, la guitare demeurant impossible à épingler ; elle nous aliène. La deuxième partie de Destination Tokyo sera plus souple, plus mélodique. Dans l’ensemble, un disque qui n’est pas le moins du monde improvisé, car, pour en revenir à cette fameuse performance de Mirrorball, tous les changements de rythme se produisaient exactement au même endroit que sur le disque. Pour toute leur précision mathématique, Nisennenmondai jettent un sort – si ce n’est sur nous, c’est au moins sur elles-mêmes, ce qui explique que de si longs comptes à rebours soient autant bourrés de vie. 

mardi 19 octobre 2010

Antony and the Johnsons - The Crying Light (2009)




Parutionjanvier 2009
LabelSecretly Canadian
GenreFolk alternatif
A écouterEpilepsy is Dancing, Aeon, Another World
OOO
Qualitésoriginal, habité

Traduit de Pitchfork à l’exception du premier paragraphe.
Dès l’entrée en matière, Her Eyes Are Underneath the Ground, The Crying Light est insondable. Cette chanson, c’est à propos de la manière dont les enfants s’inquiètent que leurs parents vont mourir un jour, le moment où vous réalisez que personne ne va durer pour toujours » « Puis j’ai pensé que c’était peut-être ma mère qui chantait à propos de sa mère, et ainsi de suite, parce que je suis très intéressé par l’idée d’être le bout d’une ligne de vie qui remonte au début de la création ».  Un « drôle » de jeu de poupées russes, en somme. « Je suis un enfant de la terre, et la terre est ma mère, ou une figure maternelle. Donc dans un sens, la chanson raconte le deuil et la manière dont nous sommes affectés des problèmes d’écologie de notre mère la terre, comme l’est l’enfant affligé pour sa mère ». Epilepsy is Dancing est encore plus surprenante ; mais mieux vaut voir la vidéo réalisée pour cette chanson par les frères Wackovski (Matrix) pour en saisir, sinon le sens, au moins l’idée esthétique. « C’est l’histoire d’une personne qui a des crises. La chanson raconte comment elle est happée par le chaos mais en réchappe ensuite, et elle commence à y voir un motif, à en saisir la chorégraphie ».
Ce qui ramène à la pochette du disque. Elle ressemble assez à celle de son prédécesseur, l’acclamé I Am a Bird Now (2005). Ce dernier représentait une photographie en noir et blanc du performer travesti Candy Darling sur son lit de mort à l’hôpital ; cette fois, on a une image encore plus désolée du danseur de Butoh japonais Kazuo Ohno, un héros d’Antony Hegarty depuis qu’il le remarqua pour la première fois sur un affiche alors qu’il étudiait en France, étant adolescent. Tandis qu’Ohno se penche en arrière, ridé et apparemment proche de la mort lui aussi, la fleur dans ses cheveux  pointe la même direction que les bouquets clairs qui entourent Darling.
Mais c’est les différences entre ces deux photos qui en disent le plus sur The Crying Light. Le plus gros de ce que l’image de Darling représente – l’identité de genre, la performance artistique, l’underground New-Yorkais autour de la Factory de Warhol – est reflété dans la largesse stylistique de  I Am a Bird Now, ainsi que dans son usage d’invités qui incarnaient ces thèmes, comme Lou Reed et Boy George. Le symbolisme de l’image de Ohno est plus simple. Le danseur, cité par Hegarty comme un modèle de «vieillir en tant qu’artiste » a 102 ans et ne peut plus bouger ni parler ; il apparaît dans les limbes entre deux mondes. « Il s’est entraîné jusqu’à ce qu’il ne puisse plus bouger », a expliqué Hegarty au magazine The Wire en décembre 2008. « Ensuite il a continué à effectuer les bons pas au fond de sa tête ».
Sur The Crying Light, Hegarty est fasciné par ces pas – les transitions et les chevauchements entre la vie et la mort, la mort et la vie, ce monde et le suivant. « From your skin i am born again », chante t-il sur One Dove, une ode pour un oiseau qui vient de l’ « autre côté » pour « apporter un peu de paix ». Plus loin, Aeon illustre l’éternité comme un jeune garçon né pour prendre soin de son père, alors que le temps mélange les générations. Des concepts similaires parcourent chaque chanson. Avec un touche adroite, Hegarty utilise en les répétant  des mots comme « utérus » « tombe » et « lumière » et il revient aux métaphores primales – l’eau pour la vie, la poussière pour la mort, la terre comme endroit à la fois pour l’enterrement et la renaissance. « I’m only a child/born upon a grave », insiste t-il sur Kiss my Name, capturant presque l’album entier dans une seule déclaration puissante.
Bien que faciles à résumer, ces idées ne sont pas moins complexes que celles sur I Am a Bird Now. En fait, elles sont plus vastes et universelles que les perspectives New-Yorkaises de ce précédent disque. Mais elles ont aussi poussé Hegarty à créer des chansons plus simples et subtiles. A la fois épuré et riche, The Crying Light atteint une grande intensité avec un mélange relativement minimal de mélodies basiques, de paroles concises, et d’arrangements sous estimés. C’est difficile de croire qu’un disque qui crédite quatre arrangeurs et deux demi douzaines de musiciens puisse être minimal. Mais la façon qu’a Hegarty de choisir leurs contributions est plutôt question de précision que de volume, davantage de moments attentivement choisis que de voix multiples. Le sombre violoncelle qui termine Her Eyes are Underneath The Ground par exemple, ou la douce floraison de vents au milieu de Epilepsy is Dancing, ou encore les claquements de doigts qui donnent une dimension charnelle et spirituelle au morceau titre.
Peut-être qu’Hegarty a enregistré des prises avec plus de chair pour ensuite en supprimer des parties, laissant leurs échos flotter dans les limbes qu’il chante. Quel que soit son procédé, l’utilisation qu’Hegarty fait de l’orchestration pour accentuer et souligner crée un pouvoir indéniable, le genre qu’une densité sonore plus grande n’aurait pas pu contenir.

lundi 27 septembre 2010

10 disques pour 2009

1 - Animal Collective - Merriweather Post Pavillon (Domino)
2 - The Flaming Lips - Embryonic (Warner Bros)
3 - Richard Hawley - Truelove's Gutter (Mute)
4 - Bill Callahan - Sometimes i Wish we Were an Eagle (Drag City)
5 - No Age - Losing Feeling (Sub Pop)
6 - Girls - Album (True Panther)
7 - Antony and the Johnsons - The Crying Light (Secretly canadian)
8 - Lightning Bolt - Earthly Delights (Load Records)
9 - Wild Beasts - Two Dancers (Domino)
10 - Pj Harvey - A Woman a Man Walked By (Island records)

+
The Mountain Goats - The Life of the World to Come (4ad)
Sunn o))) - Monoliths and Dimensions (Southern Lord)
Obits - I Blame You (Sub Pop)
Megafaun - Gather, Form and Fly (Crammed Discs)
Dead Man’s Bones - S/T (Anti-)
Levon Helm - Electric Dirt (Vanguard)

samedi 26 juin 2010

Julian Casablancas - Phrazes For the Young



Ce poseur de Julian Casablancas. Rien qu’à voir la pochette de Phrazes For the Young, on voit bien qu’il nous emmerde. Il s’est toujours bien moqué de nous. Au moins un peu. Les Strokes ne faisaient t-ils pas de la pop, en réalité ? De la pop plutôt cool, certes, nourrie de l’attitude désinvolte au possible de Lou Reed. Une belle tranche d’Amérique, de ces types surgis de nulle part qui n’ont d’autre but que d’asservir leur public avant de se transformer, avec une adresse insoupçonnée, en figures mythiques et respectées – j’ai cité Iggy Pop ou l’insupportable Reed. Croire que les Strokes étaient là tout pour nous, qu’ils étaient à cent pour cent croyants dans ce qu’ils faisaient, c’est oublier que Lou Reed, leur modèle, a toujours emmerdé royalement à peu près toute vie sur terre. Lou Reed ne faisait pas de la pop, bien au contraire. Casablancas est assez surfait d’attitude pour que voie derrière sa pop une supercherie. Et il y a derrière le cuir de Is This It (2001) un peu du shiny leather emprunté à Venus in Furs, chanson du Velvet Underground (donc Lou Reed), non ? Ce côté à la fois classieux, kitsch et vaguement S.M. existe dans les Strokes et dans Phrazes For the Young – dont le titre est inspiré d’un texte de l’écrivain anglais et dandy Oscar Wilde, Phrases and Philosophies for the Use of the Young. Et si Oscar Wilde était un dandy, c’était aussi un peu Warhol, qui produisit le Velvet.

Mais évitons plutôt cette théorie, car il est plus sûr que Casablancas veuille seulement s’amuser. Quand il se met à mélanger les genres, dans le clip pour le morceau 11th Dimension, il laisse prédominer un genre de science-fiction urbaine, sans surprise, qui ressemble encore à une grande moquerie kitsch, d’autant plus qu’à première vue le groupe qui s’exécute ici est un peu l’équivalent celui qui fit le Sally Can’t Dance (1974) de Reed – alors que le principal intéressé n’avait qu’enregistré ses parties vocales. Oui, la production, les claviers, tout paraît poussé à une extrémité pop terrible et insoupçonnée. Mention spéciale au solo sur ce même 11th Dimension – le pire moment du disque. Et les guitares, qui ont été décoratives chez les Strokes, de finir par nous rassurer, de jouer les repères aux côtés de tout le reste. Les introductions des morceaux, leur longueur, font l’excentricité musicale de ce disque finalement assez riche en rebondissements. (Cinq morceaux sur huit dépassent les cinq minutes – c’est le genre de détail que je cite rarement, mais ici j’ai l’impression que la musique s’estime au poids, pour rendre service à Casablancas et faire honneur à sa superbe). Le Casablancas en solo ne manque pas d’atours ; Phrazes For the Young est un peu trop brillant, comme le cuir de bottes que d’autres lècheront, mais c’est un bon disque. Et s’il est probable que son concepteur ne deviendra jamais une figure proprement mythique, il n’a jamais non plus cherché à asservir personne.

Casablancas avait 22 ans au moment de Is This It, et 31 aujourd’hui. Il a trouvé une sorte de sagesse assez particulière, celle des ados devenus trop vites responsables, et dont l’argent arrivant à flot nécéssite de savoir prendre des décisions rapides et efficaces. Comme Alex Turner des Arctic Monkeys, un peu leurs alter-egos anglais, le jeune homme est assez souple pour rebondir. Il en faut de l’énergie et de la confiance pour se lancer dans une carrière en solo lorsque l’on est issu d’une équipe indéfectible comme les Strokes. Comme Turner et sa bande au moment de Humbug (2009), il est assez bon pour intéresser entre temps Josh Homme, des Queens of the Stone Age – au moins le temps d’enregitrer les cœurs pour Sick, Sick Sick, single sur Era Vulgaris (2007). Il fait aussi de la basse avec Albert Hammond, Jr ou collabore avec Danger Mouse et Sparklehorse, entre autres. Mais la sagesse n’est pas seulement l’expérience ; il y a quelque chose d’impalpable dans la nouvelle sensibilité de Casablancas, qui dépasse heureusement toutes les textures synthétiques et les choix esthétiques assumés sur Phrazes For the Young. 11th Dimension, par exemple, ressemble à une fable après le succès de son propre groupe : « don’t you dare get to the top and not know what to do », méfie-toi de ne pas savoir que faire une fois arrivé au sommet. Le groupe qui l’accompagne laisse songeur – à certains moments, le jeune prodige semble ne pas être à sa place. Mais Phrazes For the Young est un disque de chansons, et l’honnêteté triomphe.

  • Parution : octobre 2009
  • Label : Cult Records
  • Producteur : Jason Lader
  • Genre : Rock alternatif, pop, Synth pop
  • A écouter : 11th Dimension, River of Brakelights, Out of the Blue

  • Note : 6.25 /10
  • Qualités : ludique

 

mercredi 26 mai 2010

Bear in Heaven - Beast Rest Forth Mouth (2009)


Bear in Heaven est un groupe New-Yorkais constitué de Jon Philpot (chant, guitare et claviers), Joe Stickney (batterie), Adam Wills (guitare et basse) et Sadek Bazaraa (basse et claviers). Ils ont attendu cinq ans avant de sortir leur premier disque, Red Bloom of the Boom (2007) – à la recherche d’un son qui leur appartiendrait. Utiliser deux claviers avait toutes les chances de les isoler de la sphère rock conventionelle, et ça n'a pas raté. Il revendiquent entre autres Talk Talk (tout comme l’excellent Shearwater) comme influence ; ce qui les place directement dans la catégorie de ces musicens qui entretiennent une fascination pour ce que la pop devient quand on se met à en chercher des échappatoires, des aboutissants plus forts et intenses que les structures habituelles.

Beast in Peace, le premier morceau, évoque une procession ; une marche en rangs serrés. Un premier mouvement, étouffé, lourd, pour un disque qui décolle lentement, avec, déjà, un brin de mysticisme. Bear in Heaven construit apparement des morceaux plutôt courts, ramassés, et agencés autour de leurs refrains en escalade – mais ils se préférent spacieux que séduisants ; conjurant une angoisse quasi invisible et la clarté de ceux qui voient loin et qui, malgré tout leurs accès de pessimisme, au niveau des paroles – les titres sont assez révélateurs de cette tendance : Lovesick Teenagers, Dust Cloud, Deafening Love, Wholehearted Mess – continuent de croire au pouvoir de la musique sur le corps, son pouvoir de réparation. Beast Rest Forth Mouth est un disque tournoyant, qui croit toujours en l’amélioration des lendemains. C’est le travail de plusieurs directions (penser East West North South, car il s’agit bien d’un jeu de mots), qui s’entrecroisent en évitant tout chaos. Les éléments de façade sont organisés, d’une manière comparable à celle effectuée sur le premier MGMT, où s’oppérait une dichotomie particulière entre textes pleins de relief et musique millimétrée.

Un premier mouvement s’achève en appotéose avec Ultimate Satisfaction. You Do You, Lovesick Teenagers et ...Satisfaction font un trio particulièrement solide d’hymnes légèrement décadents, vaguement emportés d’un côté et de l’autre d’un mat central plutôt rigide. Dust Cloud ouvre sur un léger malaise, et l’on pense au morceau Tilt de Scott Walker où la guitare avait le même genre de réverbération hors ton. Cependant, le titre prend son envol et devient passionnant grâce à une poignée de trouvailles. Dust Cloud est le point charnière du disque ; le groupe y assume le fait de privilégier les atmosphères, de se baser sur des idées peu concrètes et pas très rock (l’incantation répétitive ici, le rythme trop régulier du premier titre, des tempos lents et métronomiques souvent) - avant de s’échapper, de manière complètement consciente, vers des horizons aussi mornes qu’ils sont magiques. Drug a Wheel reprend l’idée de procession proposée sur Beast in Peace. Cette fois, la séquence un peu sauvage est l’occasion d’un final d’une seule nappe de synthétiseur. Sans cesse, il semble que le groupe cherche à créer de l’espace, comme si sa plus grande crainte était de se retrouver soudain confinés, de manquer d’air. Casual Goodbye, le dernier titre, se termine d’ailleurs sur une respiration.

L’aspect le plus intéressant de Bear in Heaven est leur côté primal, qui, sans jamais prendre complètement le dessus, influe beaucoup sur leur son. Il y a dans leur démarche une sorte d’isolement impalpable un peu similaire à celui que l’on trouve les disques de Tv on The Radio. Malgré l’appel que provoque la plupart de leurs mélodies, c’est un groupe suffisament cérébral pour exister dans une sphère à lui seul ; ils sont d’ailleurs souvent considérés comme expérimentaux. Et, du point de vue strictement musical, un amalgame de synthés fascinant, et une chance rare d’apprécier cet instrument souvent mal exploité. Philpot et Bazaraa préférent n’utiliser que très peu de sonorités différentes, créant une pallette personnelle et une sorte de focus. En ce sens, ce disque est le triomphe de quatre esprits aux influences tellement variées - de l'aveu de Philpot -  qui sont parvenus à trouver le point de ralliement, solidement ancrés autour de ces sonorités de clavier régénérantes. C’est comme si la douleur éprouvée à chasser l’indécision causée par tant de voix différentes et également séduisantes les unes que les autres, était effacée par le simple fait d’interpréter Ultimate Satisfaction.

  • Parution : 2009
  • Label : Hometapes
  • Genre : Synth-pop, Rock alternatif
  • Pochette : Laura Brothers
  • A écouter : You Do You, Lovesick Teenagers, Ultimate Satisfaction

  • 7/10
  • Qualités : lucide

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