“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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lundi 28 août 2017

{archive} T. REX - Electric Warrior (1971)




OOO
groovy, attachant, entraînant
rock, glam rock, freak rock


Le physique svelte de Marc Bolan n'en fait pas votre guerrier d'heroic fantasy habituel. Le titre de cet album est comme le titre d'un show d'illusionniste. Bolan, né 23 ans ans plus tôt, pour qui l'art s'apparente aux licornes et aux contes d'elfes et de nains qu'il racontait dans ses albums sous le nom de Tyrannosaurus Rex : une mascarade. Le sujet de Electric Warrior est le rock, mais même s'il joue le macho et expose son désir de bête, les chansons gardent une teneur enfantine. Pourtant, ce nouvel album est ourdi d'une mission : percer sur le marché américain. Quant à l'escalade des guitares vers l'électricité, il s'était donné ce cap, même à travers des disques entièrement enregistrés en acoustique. Les power chords étaient pour lui. Cette façon effrontée de jouer devait dissimuler l'infamie d'un homme qui, si jeune déjà, pense avoir compris l'hypocrisie du music business. Cela le plonge forcément dans un certain désarroi, vu qu'il a choisi d'y consacrer sa vie. Avec l'aide, une fois de plus, de Tony Visconti, il parvient à rester honnête, produisant un album qui ne cache pas tant que ça ses véritables sentiments, dans des chansons certes bravaches mais habitées.

Lui qui a connu si tôt les foules de jeunes filles hystériques, il s'adresse à elles avec un dédain adouci par l'émerveillement de ce qu'il s'imagine être « percer ». Sur Monolith, une chanson dont le titre renvoie à Stanley Kubrick, il évoque une humanité circonscrite dans ses rites d'adoration, et qui butte sur des symboles plutôt que de rechercher le progrès moral et spirituel. "And dressed as you are girl/In your fashions of fate/Baby it's too late," ou "And lost like a lion/In the canyons of smoke/Girl it's no joke. » Le déguisement, l'artifice est bien sûr associé au glam-rock, que Bolan tire d'une science fiction sarcastique, doutant encore de sa propre raison d'être. C'est un an avant que Bowie ne se prenne au jeu jusqu'à faire oublier l'origine goguenarde de cette révolution, et les doutes émis et le guitar hero bouclé sont supplantés, pour le grand plaisir des groupies, par les cheveux raides de la créature Mick Ronson, que Bowie a su arracher au folk-rock de Michael Chapman pour le plonger dans un triomphe de rock gonflé de sa vanité présupposée.

La voix fluette de Bolan est largement compensée par ses trémolos, ses soupirs, ses petits cris de contentement, produisant quelque chose d'aléatoire, d'inattendu sans être vraiment dangereux ou sexuel. Il y avait le gong chinois malicieux de Steve Took sur les premiers albums, désormais il y a Bang a Gong (Get it On), qui semble sauver l'album d'une luxure vite escamotée, celle de Lean Woman Blues. Il faut voir comment l'album alterne les moments apparemment plus tendres et les rock and roll à bongos, au premier rang desquels Jeepster, où Bolan se fait le véhicule, vibrant, jouissant et surtout, dansant dont son public avait tant besoin. « I'm just a vampire for your love and i'm gonna suck you » prévient t-il en toute simplicité. Si l'album est immortel, c'est pour cette simplicité attendrissant autant la jeune fille en quête d'un excitant bandit que le reste d'entre nous. Touchant ainsi à chaque fois que le boogie du groupe rencontre une pointe d’amertume à peine cynique.

Bolan sait se déposséder de lui même, faisant monter la tension d'un dernier cran dans Rip Off. Les bongos signent toujours la continuité depuis les débuts de Tyrannosaurus Rex, et l'expérimentation n'est pas en reste, dès les premières secondes, après un one two three four plein d'abandon, bien différent du même décompte au début de Cosmic Dancer. Le saxophone et la guitare explosent, chaotiques. La suite, slogan décliné jusqu'à l’écœurement, élève Bolan au rang de martyr. Mais la poésie est là. "Missing all the slain/I'm bleeding in the rain.. » Le morceau se fond dans une coda de orchestrée et l'on imagine facilement le rideau tiré sur un jeune homme qui a côtoyé la grandiloquence sans jamais spolier sa sincérité, et a ainsi décidé de survivre à son premier triomphe personnel. Il y aurait dû en avoir beaucoup d'autres.

samedi 10 juin 2017

{archive} GLORIA BARNES - Uptown (1971)





OOO
funky, audacieux, intense
Funk, soul

Towanda Barnes est surtout connue, par les passionnés de Soul musclée nord américaine, pour avoir interprété certaines compositions de Ohio Players, groupe leader de la scène funk nord-américaine des années 70. L'une de ces compositions, You Don't Mean It, montre bien quel genre d'intensité recherchait Barnes, bientôt prénommée Gloria pour son seul album paru en 1971. Une rareté, à peine disponible sur cette institution du net qu'est le blog Funk My Soul. Cette chanson avait été enregistrée une première fois en single 45 tours pour le label A & M records, et comparer cette version avec celle figurant sur l'album fait constater des efforts établis pour porter la voix et la personnalité de Towanda Barnes à son apothéose. Le rythme effréné des percussions, des bongos, (une marque de la réussite absolue de cet album), demeure, c'est seulement que la clarté de l'ensemble est démultipliée.

Les chœurs des Ohio Players sont désormais bien plus en retrait, leur bon aloi balayé par une ferveur intime, permettant à la Barnes de prendre pleine possession de 'sa' chanson. Dès qu'elle chante ‘You said you wanted a love that would last forever’, on vibre à l'unisson. ‘You said that your heart was always at my command’ enfonce le clou, marque les esprits. Ce qui pourrait être pris pour de la spontanéité est à tempérer, lorsqu'on écoute les ballades brûlant lentement, en particulier Old Before My Time, mais aussi I Found Myself ou I'll Go All the Way. Le travail pour leur donner du relief est considérable. En huit chansons, Uptown laisse s'étendre une maturité infinie, celle d'une artiste qui avait déjà trouvé sa destination, heureusement, car sa carrière éclair se termina là.

De I'll Call you Back Later à Home, Barnes avait ce don de rendre ses chansons viscérales, transformant les frictions de couple en force d'émancipation. La précision des situations et sentiments exprimés, encore dans She Wants a Stand In, révèle d'un sens de la mise en scène et d'une passion pour ces interstices où le doute fait place à l'impériosité, à la capacité de prendre son destin en main. En trois minutes, la chanteuse affirme sa position, elle exprime tout et jette le discrédit et la honte sur l' homme qui aurait voulu la posséder en exclusivité.

Ailleurs, la guitare supplante les percussions par son originalité, son autonomie remarquable. Cet album montre bien les efforts qui ont été faits, dans les années 70, pour rendre leur autonomie à chaque instrument, donnant leur singularité à chaque chanson. Old Before My Time, qui d'entrée joue sur 7 minutes de remous psychique sous-tendu par la présence de l'orgue, incarne déjà les profonds changements opérés depuis que Towanda est devenue Gloria, au tournant de la décennie. L'album est une œuvre d'art cohérente, pas seulement une suite de singles, et Old Before my Time sert d'ouverture dramatique à ce qui va suivre. Et l'instrument le plus pleinement émancipé de tous, le plus singulier, à la fois autonome et passionné, la voix de Gloria Barnes brille sans plus avoir besoin de se fondre dans sa gangue sonore, préférant rivaliser avec chaque instrument d'une limpidité durement gagnée.


https://www.funkmysoul.gr/

vendredi 26 octobre 2012

{archive} Lou Johnson - With Music in Mind (1971)



Parution : 1971
Label : Volt
Genre : Soul, Rythm and Blues

OOOO

Découvert hier. Classique instantané, produit par Allen Toussaint et Marshall Sehorn ! Introuvable dans le commerce.
A télécharger ici :
http://www.funkmysoul.gr/?p=1126

samedi 30 juin 2012

Crazy Horse & Neil Young



Le deuxième album solo de Neil Young, paru 4 mois après le premier, était presque entièrement un rejet de son précédent effort. De la country folk de ce premier album, les chansons était devenues plus rugueuses. De solo, Neil Young était devenu groupe ; Everybody Knows This is Nowhere (1969) marquait le début de sa collaboration avec le trio de Dany Whitten (guitare), Ralph Molina (batterie) et Billy Talbot (basse) que le canadien avait rescapé de leur groupe original, The Rockets (les formations homonymes ne manquent pas). C’est peut être par l’unique album (1968, réédité par Cherry Red) de cette formation condamnée à l’anonymat de Los Angeles qu’on peut commencer. Ou par le personnage de Dany Whitten (né en 1943), dont cet album rock psychédélique précoce prouvait les qualités d’auteur de chansons. Whitten est mort d’une overdose en 1972, l’année où Neil Young a explosé avec Harvest. Un site lui est dédié : http://www.dannyraywhitten.com, sur lequel ont peut lire sa biographie (numérisée) et écouter l’essentiel de sa discographie, pour remonter aux origines du Crazy Horse.

Le Crazy Horse se rebaptisa ainsi une fois signé leur contrat avec Neil Young. Un trio de chansons, aux paroles comme issues de fantasmes typiquement américains, se démarquèrent par leur fureur et leur grandeur : Cinnamon Girl, Down by The River et Cowgirl in the Sand. Everybody Knows This is Nowhere posa les bases d’une formule qui est restée inchangée 40 ans plus tard, alors que sort Americana (2012). Un album éponyme en 1971, Crazy Horse poursuit en parallèle de leur début de carrière avec Neil Young leur propre utopie de groupe, tandis que les trois membres qui forment le cœur du groupe sont rejoints par Ry Cooder à la steel guitar, Nils Lofgren ou Jack Nizsche, un important compositeur et arrangeurs. Ils enregistrent leur album le plus convaincant. Garage rock et lourdes influences country se marient parfaitement sur les morceaux entêtants Dance Dance Dance, I Don’t Want to Talk About It ou surtout Downtown. Dans la poésie de Whitten, la lune, les étoiles et les larmes sont des images souvent évoquées. « I got stung by the moonglow” (Hole in My Pocket) « Don't you be caught with a tear in your eye./Sure enough they'll be sellin' stuff/When the moon begins to rise.” (Downtown) Ou surtout “If I stand all alone, will the shadow hide the color of my heart/Blue for the tears, black for the nights we’re apart/And the stars don’t mean nothin to you, they're a mirror (I Don’t Want to Talk About It). L’aspect rustique de leur musique restera le principal charme du groupe.

Dany Whitten devint accro à l’héroïne au tournant des années 70, ce qui émoussa son désir de continuer avec le Crazy Horse. Pour l’aider, Neil Young (qui écrivit The Needle and the Damage Done en songeant à lui) lui proposa de les rejoindre en tournée. Mais son comportement erratique l’obligea à s’en débarrasser. Whitten fut bientôt retrouvé mort. La tournée qui s’ensuivit fut particulièrement débraillée et imbibée, mais Young continua d’écrire beaucoup de chansons puissantes et de les interpréter sur scène dans des concerts déroutants. Tonight’s the Night (dont la parution est délayée jusqu’en 1975 car il est jugé trop ardu) est le document de cette période en compagnie des membres restant du Crazy Horse, mêlant studio et concerts. Whitten chante encore sur Come on Baby Let’s go Downtown, enregistrée de son vivant. Les interprétations de World on a String, Albuquerque (« "starvin' to be alone/Independent from the scene that I've known" ) ou Speakin’ Out sont rendues plus bouleversantes par leurs défauts et leurs changements de tempo. La chanson titre est un hit d’un autre genre, avec ses chœurs éthyliques, et bien que crédité au seul Neil Young, la patte ‘garage’ du Crazy Horse est bien présente. Le groupe avait laissé leur public sur leur faim à la suite de leur très bon premier album, et il faut attendre 1978 pour avoir une suite à la hauteur, avec Crazy Moon. Le principal problème du ‘groupe’ est le changement incessant de personnel autour du batteur Molina et du bassiste Talbot. Celui-ci écrit aussi des chansons, mais il faudra attendre encore plus de 20 ans pour qu’il se lance en solo, dans les années 2000. Frank Sampedro, une nouvelle recrue, se révèle être un bon chanteur et un bon auteur de chansons. Dommage qu’au-delà des best-of il n’y ait plus eu de suite digne…

Les longues compositions de Young canalisent la ferveur musicale du Crazy Horse, que ce soit sur Cortez the Killer ou Like a Hurricane. On préfèrera les versions live de ces morceaux. Le concert est un domaine où le Crazy Horse a toujours excellé - la solidité de leur base basse/batterie leur permet des jams qui dépassent le quart d’heure sans faiblir. Mais Rust Never Sleeps (1979) est constitué de morceaux plus ramassés, culminant avec le poignant Hey, Hey, My , My (Into the Black), chanson qui fut rétrospectivement associée au suicide de Kurt Cobain puisqu’il en avait repris ces mots sur une note : « It’s better to burn out/ than to fade away ». Un autre disque de Young avec le Crazy Horse, Sleep With Angels, constituera un hommage retentissant à Cobain. Mais avant cet album, Ragged Glory (1990) aura une tonalité bien plus positive, revenant à un endroit ou « peace and love live there still » (Sur l’accrocheuse Mansion on the Hill). L’amour est au centre de presque toutes les chansons – Over and Over, White Line, Farmer John, Love to Burn... Plusieurs mauvais albums plus tard, c’est un retour plus convaincant pour le Crazy Horse, dans leur forme d’accompagnateurs. Homogène, parcouru de bonne mélodies et saturé de la guitare de Young, c’est le dernier grand album du Crazy Horse avec Neil Young jusqu’à ce jour. Il aura bientôt son pendant live définitif, Weld, 2 CD et 16 morceaux parmi les plus intenses du répertoire commun au groupe et à leur chanteur star, ponctués d’outros cataclysmiques dont les musiciens ressortiront à moitié sourds. Greendale (2003) et son histoire de meurtre dans une petite ville américaine divisera, malgré de bonne chansons.



dimanche 11 décembre 2011

Magic Carpet - Magic Carpet (1971)


Parution : 1971
Label : Mushroom Records
Genre : Folk expérimental, sitar, songwriter
A écouer : Black Cat, Harvest Song, High Street

°°
Qualités : feminin, intimiste, élégant

L’album éponyme du groupe Magic Carpet est l’un de ces disques uniques à avoir vu le jour au début des années 1970 en Angleterre. Réunis autour de la jeune Londonienne Alisha Sufit, le groupe fit quelques concerts et émissions de radio après la sortie de ce disque, avant de se dissoudre après juste un an d’existence. Ils se reformèrent, sous le nom de Magic Carpet II, pour un seul nouveau disque, Once Moor, en 1996.

Alisha Sufit était tombée sous le charme de la musique indienne alors qu’adolescente, elle vit The River, de Jean Renoir. « Quand j’étais jeune j’avais l’impression d’avoir été hindoue dans une vie précédente », se souvient – elle. "J’ai découvert Ravi Shankar quand j’avais 16 ans. Mes parents ne pouvaient pas comprendre comment je pouvais aimer sa musique. Je ne pouvais pas comprendre qu’ils ne puissent pas l’aimer. » Sa mère décéda alors qu’Alisha avait 18 ans, et elle s’échappa de ces années difficiles à travers le chant, encouragée par un ami guitariste. « Ca a été une renaissance, tout est revenu à la vie », décrit t-elle de son expérience. Sa voix fut par la suite souvent comparée à celle de Joni Mitchell. Elle emprunta la guitare espagnole de son père et s’en vint jouer sur le marché de Portobello. Lorsqu’on lui demanda si elle voulait rejoindre un groupe, elle répondit que ce serait à la condition qu’il y ait un tabla et un sitar dans la formation. Elle rejoignit ainsi le trio Sargam, dont le premier album, Pop Explosion Sitar Style, avait été un désastre ; même le nom sur la pochette était mal épelé. « Comme j’écrivais de nombreuses chansons en accords modaux ouverts, elles étaient instantanément compatibles avec les accordages de sitar. Tout s’est passé de manière relativement naturelle. »

Une fois Sufit en place, et le groupe renommé Magic Carpet, le parfait assortiment des sons qu’ils proposaient ensemble, ainsi que la relation passionnée et naturelle de la chanteuse à la musique hindoue, produisirent des résultats convaincants, voire enchanteurs sur des morceaux comme Black Cat, Harvest Song ou High Street. Sur cette dernière, la voix d’Alisha Sufit atteint un genre de perfection intime, atteignant toute les plus haute notes, les séduisantes, les plus mystiques. Musicalement, la combinaison de musique hindoue et de folk anglais n’avait pas été aussi solide depuis l’immense succès de 5000 Spirits or the Layers of the Onion, l’un des mètres-étalons de la scène expérimentale britannique qui allait continuer de bourgeonner jusqu’au milieu des années 1970.

Au sein de cette scène, Magic Carpet trouva sa propre empreinte sonore et visuelle, donnant comme d’autres un sens personnel au psychédélisme des années 60, ne l’utilisant pas seulement comme une fin en soi. Au centre du groupe était une motivation pour comprendre la musique hindoue et non seulement une propension à en reproduire des schémas. Des titres comme The Phoenix ou Do You Hear the Words montrent une véritable fusion de styles. Cette motivation fait que chaque morceau de l’album atteint un état de plénitude artistique, carillonnant des brides d’un rêve solidement rattaché à la réalité d’un talent brut. Qu’il s’agisse d’instrumentaux ou de chansons, le disque fait preuve d’une légèreté aérienne qui ne doit pas faire oublier la relative complexité, voire fragilité, de sa conception. Pour Alisha Sufit, née en 1946, ce n’était que le début d’une aventure qui devait embrasser la musique, avec de grands disques comme Alisha Through the Looking Glass (1993), aussi bien que le dessin ou la peinture.

dimanche 11 septembre 2011

{archive} Spirogyra - St Radigunds (1971)




Parution : 1971
Label : Repertoire
Genre : acid folk
A écouter : Magical Mary, At Home in The World, Cogwheels Crutches and Cyanide  

°Qualités : original, vibrant, engagé, psychédélique, extravagant


Martin Cockerham, un « hippie typique » selon ses propres mots, fonda Spirogyra avec un camarade d’école qui partageait son intérêt pour la politique et le Incredible String Band. Après que Cokerham ait quitté le Lancashire pour rejoindre Canterbury, il fut conduit ) recruter d’autres musiciens pour faire vivre son projet. Julian Cusak (Violon), Steve Borrill (basse) et Barbara Gaskin (voix) rejoignirent la guitare et la voix de Cockerham. Le groupe se trouva au centre de la scène bourgeonnante de Canterbury, même s’ils n’eurent pas de contact avec Soft Machine ou Caravan. Le label avec lequel ils signèrent trois disques, B & C, n’avait pas d’argent pour les promouvoir ; et une fois ces trois albums terminés, leur carrière cessa simplement… jusqu’en 2009, date de parution de leur quatrième album (dont vous ne saurez presque rien de plus).



Pourtant, ce « bon petit groupe », selon les mots de Gaskin, produisit au moins deux chefs-d’œuvre de la scène acid folk. Sur St Radigunds (nommé d’après la rue de Canterbury dans laquelle tous les musiciens vivaient), ils testaient encore les possibilités du studio, qu’ils trouvèrent fantastiques. L’album reflète les convictions politiques de Cockerham, évoquant déjà le problème du réchauffement climatique , ou la diminution des réserves de pétrole. « Nous étions de fervents anticapitalistes et anti-matérialistes. Nous rejetions le status quo, et nous croyions dans le pouvoir de la musique pour changer les choses. » St Radigunds est le document parfois strident du triomphe d’un groupe débutant et anxieux, comment sa lucidité et son énergie s’émancipent, avec Cockerham se libérant de son anxiété dans une voix fragile et nasillarde, balancée par le ton cristallin de Gaskin. La chanson The Future Won’t be Long, en ouverture, est déjà pleine d’urgence, et démontre à elle seule la solidité narrative de l’album. Il y est question de foyer déserté, de départ à la guerre – tout en laissant la place à un brillant et pythonesque échange entre Gaskin et Cokerham, qui mime Michael Palin pour l’occasion. Un morceau comme Cogwheels Crutches and Cyanide cherche à faire table rase de l’Establishment. Ils jouent parfois de véritables scène de ménage planétaire, libèrent quelques hymnes sans que violon et guitare ne cessent de tournoyer – Magical Mary est ainsi parcourue de crescendos déchirants -, et les rythmes d’offrir des mélanges étranges. Souvent, c’est l’aspect authentique du vieux romantisme anglais fantasque qui rend St Radigunds aussi capricieux qu’entraînant. Et le place aux côtés des suprêmement distrayants First Utterance (1971) par Comus et Moyshe Mcstiff and the Tartan Lancers of the Sacred Heart (1972) par C.O.B. Même si Old Boot Wine (1972) représentait un changement important, et Bells, Boots and Shambles (1973) sera considéré comme le triomphe tardif du groupe ; plus poli, moins psychédélique, mieux arrangé.

mercredi 7 septembre 2011

Bill Fay - Time of the Last Persecution (1971)



Parution : 1971
Label : Universal Distribution
Genre : Folk-rock, Psychédélique
A écouter : Omega Day, I Hear you Calling, Til the Christ Come Back

Qualités :  poignant, sombre

Bill Fay, chanteur et auteur de chansons autodidacte anglais, signa avec le label Decca (The Who, The Rolling Stones, The Birds…). Il produira un premier simple, Some Good Advice/Scream in The Ears, enregistré avec son ami Ray Russell, qui « était à la fois un guitariste innovant et écrivait de la poésie et de la prose ». Les attentes du labels n’étant pas claires quant à la suite du contrat, Fay se contenta d’enregistrer beaucoup de nouvelles chansons, parfois rehaussées de banjo, de harpe et de cuivres. Ces chansons ne parurent jamais.

Il commença alors une quête de sens. « Le monde extérieur et la relation que j’entretenais avec lui sont entrés dans mes chansons. » Dans Garden Song, « Le premier vers est le commencement d’une recherche pour un sens spirituel. Je ne cherchais pas à aller à l’intérieur ; je cherchais à m’échapper de ma tête, à me connecter à une chose qui existait d’elle-même. » Il s’intéressa au travail de Pierre Teilhard de Chardin, un prêtre et paléontologue Jésuite qui supportait la théorie de l’évolution en défiance de la doctrine du créationnisme. Il avançait l’idée d’un point Omega, un phénomène qui existerait dans le futur, vers lequel tout se destinait. « C’était un concept très optimiste, soulignera Fay. « II croyait vraiment que nous avions une destination et un but ». Un ami lui fit aussi découvrir sa théorie, selon laquelle l’univers dérivait d’un « Spirit of Infinite Life and Power ».

Le label se décidant enfin à lui demander un disque, Fay produira son premier album, simplement baptisé de son nom, et très élaboré, en 1970. Au moment de Time of the Last Persecution (1971), Fay avait continué de se nourrir de sa vision du monde, autour de la narration Biblique, de la vie quotidienne et du ferment politique de l’époque. Il écrivit la chanson titre après avoir vu, au cours d’une manifestation anti-apartheid, la police charger la foule. Cet album allait donc être moins idéaliste et vague que son prédécesseur, et refléter la profonde tristesse face à une société qui semblait produire partout la même corruption et oppression. L’Omega Point se transformait pour lui en jour d’intervention Omega. « Comment cela va arriver, en accord avec ce qui est écrit, depuis Moïse et les prophètes à travers les Gospels et le livre des Révélations, c’était ce que j’essayais de comprendre à partir de ce point », se souviendra t-il plus tard.

Ray Russel produisit le disque, dont le travail fut une nouvelle fois terminé en une journée. Tandis que les paroles de Fay reflètent les temps extrêmes qu’il traversait, la guitare blues de Russell, alternant calme et éclairs cacophoniques, allait dans la même direction. Time of the Last Persecution est un disque extraordinairement magnétique de bout en bout. Malgré l’aspect sombre de ses textes, la paix et l’espoir sont aussi deux sentiments qui brillent à travers la voix de Fay. L’intensité de ses paroles – se reflétant dans leur poésie, leur introspection et la qualité rêveuse de la musique souligné par la guitare blues de Ray Russell laissa à l’époque les journalistes confus. En fait, le disque aurait sans doute davantage trouvé sa place un peu plus tard dans les années 70 en Angleterre, entre les visions apocalyptiques du reggae et les provocations du punk. Bill Fay continua d’enregistrer, mais ne devait pas être signé de nouveau sur un label pour très longtemps.

{archive} Jan Dukes de Grey - Mice and Rats in The Loft (1971)


Parution  : 1971
Label : Breathless
Genre : acid folk, Rock progressif,
A écouter : Sun Symphonica

Qualités :  audacieux, extravagant, intense


Amené par Derek Noy et Michael Bairstow, Jan Dukes de Grey fut l’un des groupes les plus célébrés de l’acid-folk. Initialement dans la musique en tant que mercenaire, selon ses mots, Derek Noy se prit au jeu de l’expérimentation au tournant de leur premier album, décidant au terme de l’enregistrement de Sorcerers (1970) que Jan Dukes de Grey ne se définirait pas par ses compromis mais par la plus grande liberté artistique possible. C’est ainsi avec Mice and Rats in the Loft (1971) que Jan Dukes de Grey put devenir l’un des groupes expérimentaux les plus intéressants de la période, et le disque un classique acid-folk. Après avoir vu Donovan accompagné d’un flutiste à la télévision, et eu la rumeur du succès du Incredible String Band et de Fairport Convention, le jeune Noy abandonna le groupe de soul qu’il avait monté parce qu’il pensait que c’est ce que les gens voulaient entendre, recruta Bairstow pour jouer de divers instruments, empoigna une guitare 12 cordes et se mit à écrire des chansons. Les chansons eurent du succès dans les clubs folk, et Sorcerers fut bientôt en route, sous la houlette du producteur David Hitchkock.



L’album parut en janvier 1970. Il contient 18 vignettes, à cause de la volonté de Hitchkock de faire l’impasse sur toute l’improvisation propre aux performances live du groupe. L’improvisation était pourtant le moyen pour Jan Dukes de Grey de montrer qu’il arrivaient à la fin d’une chaîne de tradition, qu’ils amalgamaient tous les sons et les influences pour créer une musique dense et intense. Au contraire, Sorcerers fut décrit par Noy comme un disque sur lequel les gens peuvent « s’assoir et se relaxer », ce qui venant de lui était pure frustration. Un sentiment injuste si éprouvé par un musicien crédité pour jouer bongos, congas, céleste, batterie, basse, orgue, piano, Tabla, trompette, percussions sur son disque.



Mice and Rats in the Loft (1971) ressemblait beaucoup plus à un processus de synthèse, ce fut un disque progressif dans un sens très différent de ce que jouaient Pink Floyd par exemple. Tandis que ceux-ci polissaient leur son autour de quelques blues étirés, et gravitaient autour de la musique populaire, Jan Dukes de Grey nous embarquait dans un voyage à la rencontre de tout ce qui avait été fait de plus romantique et de plus mystérieux, le recrachant avec une fougue rare et une sorte de transe hallucinée. Sun Symphonica, la pièce maîtresse de Mice and Rats in the Loft, démarre de façon bien innocente, avant que la saxophone arrive et que tout devienne plus sinistre et imprévisible. Le groupe, forcément anglais à ce point, se démarque notamment par ses parties de guitare inspirées. De la même façon, Call of the Wild démarre comme un morceau qui pourrait être du Forest ou du Trees, deux formations Britanniques assez bucoliques, avant de s’attacher à faire de nouveau diversion par des explorations musicales menées à la guitare acoustique et à la flute. Le morceau-titre est encore plus surprenant et lugubre que le reste. Jan Dukes de Grey donne parfois l’impression d’expérimenter au-delà de leurs propres talents techniques, afin d’accomplir avec ce disque quelque chose d’unique, qu’eux mêmes ne pourraient égaler, en terme de densité et de complexité instrumentale. Une réussite d’autant plus étonnante que « Il y a probablement 40 % de musique écrite. Le reste est purement improvisé. Et c’est entièrement live. » Un chorégraphe tenta de persuader Noy que son disque pouvait servir de bande son pour un ballet.

mardi 6 septembre 2011

{archive} Comus - First Utterance (1971)


Comus est l’un des groupes acid-folk le plus excitants, et le moins fréquentable. Admirateurs de John Renbourn, Bert Jansch et du Incredible String Band, Roger Wootton et Glenn Goring commencèrent en faisant surtout des reprises de Velvet Underground. Il furent bientôt rejoints par plusieurs musiciens qui ne vinrent pas seulement pour la musique mais pour vivre avec eux dans leur maison à Beckenham, une petite ville du Kent en Angleterre. Beckenham se dressait comme le centre de l’expérimentation musicale. Bowie y avait fondé le Arts Lab dans un pub appelé Three Tuns. Les musiciens de cette scène était aussi divers et variés qu’on peut l’imaginer, les hippies se mélangeant aux rastas Jamaïcains. Comus devinrent bientôt des réguliers au Arts Lab. Ils engagèrent bientôt un producteur et obtinrent un contrat avec le label Dawn, qui n’avait , sans surprise, qu’une vague idée du genre de bête que Comus était. « La première chose [le producteur Barry Murray] nous a dite, c’est : ‘Bien, mettez la section rythmique en arrière-plan » La complexité de la musique de Comus rendit le travail en studio particulièrement éprouvant, sui bien que le producteur les laissa plus d’une fois livré à eux-mêmes. « Nous étions un groupe difficile à enregistrer, nous ne pouvions rien mettre sur bande et nous devions enregistrer live, dans le studio. » Etant donné le contenu de First Utterance (1971), on peut se demander si Comus eux-mêmes n’eurent pas une idée précise de ce qu’ils étaient qu’au terme de l’enregistrement.



L’alchimie entre les six jeunes gens qui formaient Comus donna des chansons d’une nature inhabituellement sombre. Comus était le nom pour aller avec ces sons sinistres, d’après un poème de John Milton à propos d’un habitant des bois dépravé. Le groupe faisait de longues sessions d’improvisation, et sans réel contrôle de ce qui se passait dans le studio. Des chansons telles que The Prisonner ou Drip Drip, une chanson de onze minutes sauvage, tribale et dissonante de tous ses violons, évoquant une folie meurtrière, commencèrent à émerger. « Le côté peace and love était très faible », dira Wooton du contenu des paroles dont il était le principal responsable. « Ca ne montrait pas suffisamment les dents, on voulait y mettre un coup ». Pas d’étonnement alors que First Utterance contienne un morceau intitulé The Bite (‘la morsure’) et un court instrumental atonal appelé Bitten (‘mordu’). Comus démontraient plus radicalement qu’un autre comment les visions de l’acid-folk pouvaient s’échapper du champ des rêves pour se confronter à leur temps. Dans la période qui précéda First Utterance, ils préparèrent leurs concerts et apparurent dans le film de Lindsay Shonteff sur la contre-culture et la mort des années 60, Permissive. Malgré la violence de la plupart des chansons, évoquant la folie meurtrière qui devait terrasser une bonne fois pour toutes les années 60, Comus étaient aussi capable d’idylles nocturnes, notamment les douze minute de The Herald.

mardi 13 octobre 2009

{archive} Roy Harper - Stormcock


"Stormcock was born in 1969 as I began to stretch my wings. »… Stormcock est un vieux nom anglais pour un genre de grive ayant la particularité de chanter fort et mélodieux surtout en cas de mauvais temps. Et Roy Harper, à la tête des quatre pièces de ce disque, est un bel oiseau. Quatre énormes pièces dont on désire bien vite connaître toute l’histoire.

Roy Harper a produit son premier disque, Sophisticated Beggar, comme l’exercice d’un musicien de cabaret qui avait l’habitude de jouer dans un endroit appelé Les Cousins. Cependant, dès son second disque Come Out Fighting Genghis Smith, il va s’aventurer dans une musique plus progressive, avec une pièce à l’écriture engagée – « longer statement » de onze minutes, Circle.

Aussitôt insatisfait du travail qu’il vient d’accomplir, il va créer avec Folkjokeopus sa première aventure épique.

Le disque donnait dans l’éclectisme et pêchait d’être légèrement inégal – montrant la fascination de Harper pour un mysticisme oriental comme pour les Beatles, mais encore illustrant son inclinaison pour les numéros jusqu’au-boutistes (avec, un blues de dix-sept minutes qui s’élève en spirale, Mc Goohan’s Blues – ou un titre quasi-instrumental de huit minutes, One for All). Les paroles révélaient un humaniste de gauche, ferme opposant à l’ordre et la justice établis.

Hantée, She’s the One était aussi une excellente chanson, ce qu’on pourrait appeler du pur Roy Harper - fiévreux. Chacune dans son style, les morceaux du disque proposaient des tableaux obsédés par la perfection ; le souffle épique, le registre dense y était contrebalancé par des morceaux plus légers – Exercising Some Control, Manana.

Alors que Roy est ensuite pris sous l’aile de EMI par intermédiaire de la maison de disques Harvest, il va produire un disque – Flat Baroque and Berserk - plus accessible mais toujours très exigeant et brûlant au niveau lyrique, avec notamment la chanson I Hate The White Man.

Stormcock a, entre autres, ce même genre d’exigence. Roy Harper y laisse son appréhension vagabonder. Dressé contre la cruauté, après les manifestations qui fustigeaient la guerre au VietNam – en 68, à Grosvenor Square, dans le quartier de Mayfair à Londres, Harper y était, et Mick Jagger aussi.

Cet album, on peut le suspecter, est aussi une vraie machine de guerre autour de l’ego de l’artiste, qui ne parvient pas, malgré d’excellents travaux comme Flat, Baroque and Berserk, à obtenir une grande reconnaissance.

Stormcock est conçu comme une suite de quatre morceaux, majoritairement faits de la voix et de la guitare de Roy Harper - l'étiquette folk y est encore plutôt évidente. Cependant, la longueur et l'ajout de divers instruments, comme le hautbois, allait faire de ce disque une nouvelle étape dans l'histoire de la musique folk, l'amenant à de nouveaux idéaux orchestraux.

Si l'ambition de Harper avec Stormcock est d'abord personnelle - laisser sa marque dans un paysage envahi par les groupes énormes, elle est aussi d'apporter quelque chose à genre musical dont il se montre largement insatisfait. "I was listening to Crosby, Stills and Nash and The Beatles at the time and thinking, They're not saying it properly !" En réalité, l'artiste trouvait trop peu marquantes les chansons de ces groupes à cause de leurs formats courts et de leur idéalisme évaporé. Ces travaux faisaient pour lui peu de sens. C'est bien l'esprit des années 60 qui est combattu par Harper dans cette réflexion ; il y a la volonté de faire une musique plus responsable. A la recherche d'images plus fortes, il va trouver Lennon meilleur, quoiqu’imparfait.

Stormcock concrétise son projet d'amener la musique populaire plus loin, en dispensant des images plus fortes. Le format des morceaux ne signifie donc pas que le contenu soit dilué ; en réalité c'est un disque qui dure conventionnellement quarante minutes - et n'est donc pas tant un happening de forme qu'une volonté de révolution sur le fond. A sa façon, Robert Wyatt, autre musicien anglais culte, produisit un travail dans le même esprit avec Rock Bottom. (Ce que je qualifierais de happening de forme, c’est un disque du genre de Tales from Topographic Oceans, de Yes).

Roy Harper apparaît comme un personnage un peu réservé – peut être prisonnier de son égo qu’il ne veut partager -, réaliste et très ambitieux. Il est aussi un excellent musicien ; non content d’écrire pour les quatre pièces de Stormcock des histoires qui débordent à dessein le statut de simples chansons – sans effort apparent, Bob Dylan a fait de même, à sa façon, avec Desolation Row, sur Highway 61 RevisitedHarper fait preuve d’une endurance et d’une dextérités seulement égalées par son aptitude à toujours revenir sur les bases qu’il commence par poser.

Pour s’en tenir aux paroles, Hors d’Oeuvres évoque le cas d’un criminel qui fut condamné à mort après avoir défendu son propre cas pendant dix ans, ce qui fit de lui, virtuellement, un avocat.

One Man Rock’n Roll band (écrit pendant un pèlerinage à Big Sur, la terre Californienne célébrée par Kerouac, dont Harper est admirateur), met en scène toute une série de personnages. The Total Stranger, Johnny Soldier, The Grandad, Nero et le Cardinal Doomsday, qui dessinent la futilité du conflit au VietNam, tel qu’il a été pointé au cours de la fameuse manifestation de mars 68. Roy Harper se considérait comme un témoin privilégié des évènements, sentant qu’il avait pu vivre la violence telle qu’elle éclata au moment des manifestations. Il dira d’ailleurs : « I wanted to broadcast injustice to the world because i knew what injustice felt like ».

The Same Old Rock s’atèle à « la grande désillusion de la religion organisée. » Quant à Me and My Woman, il questionne le refus de l’humanité à se mettre face aux problèmes environnementaux que cause sa présence.

Attaquant l’hypocrisie et la nécessité d’une politique de spectacle, Harper brûle son talent en images surréalistes mais aussi réalistes – une époque menacée par le mysticisme à la crédibilité fragile de Yes, de David BowieZiggy Stardust, vous connaissez ? - ou même de l’ami guitariste de Roy Harper, Jimmy Page. C’est un déluge d’idées qui forme, jusqu’à la chanson épique Me and My Woman, un tableau de talent cru.

Le travail narratif rendu par la musique composée est supérieur tout ce que Harper a fait auparavant. Ces compositions sont des échafaudages solides, de l’architecture ; plutôt que simplement aller de l’avant, Harper façonne différents paysages. C’est particulièrement visible dans les deux pièces les plus longues, qui semblent contenir plusieurs chansons emboitées, nous donnant la sensation que Harper a ouvert tout les tiroirs de son esprit, a mobilisé toutes ses forces. Cette nouvelle complexité, dans The Same Old Rock ou Me and My Woman – inspiré par Wagner -, témoigne des progrès de l’artiste depuis son blues de plus d’un quart d’heure sur Folkjokeopus, qui, bien que passionnant, était, si l’on parle de stricte musicalité, répétitif. Ou, au moins, il y manquait l'orchestration qui fait de Me and My Woman une pièce néo-classique.

Page, sous le pseudonyme de S. Flavius Mercurius, y joue un mercenaire de qualité, apportant pour The Same Old Rock un riff digne de Led Zeppelin et un solo que Roy, déjà, l’imaginait jouer en écrivant le morceau. Page et ses pairs ont d’ailleurs enregistré une chanson hommage à Harper – qui a aussi influencé Pink Floyd aux alentours de 1971.

Le travail de Harper est aussi porté sur la voix, ce que Mc Goohan's Blues illustrait déjà de façon excellente. Le musicien se pose dans la catégorie des rebelles vocaux, ceux qui, à la suite de Dylan, n’ont plus craint d’émettre ce que leurs détracteurs ont considéré comme des plaintes davantage que comme du chant. Souvent sur le fil de rasoir, la voix de ce disque se soucie peu d’être dans le ton, aillant sa propre et remarquable personnalité, et sa fragilité. L’alchimie opère aussitôt. Le prouve Hors d’œuvres, qui, par un habile jeu de crescendo, permet à Harper d’escalader peu à peu des échelons imaginaires de son art. En même temps, le morceau garde cette étrange léthargie que possède, par exemple, Fearless, sur Meddle de Pink Floyd.

Travail commencé au beau milieu d’une fièvre créatrice, il est probable que Stormcock a été difficile en gestation. Tout, dans le sens aigu de la perfection qui s’en dégage, indique les monstrueux maux de tête qu’a pu avoir Harper. Même si sur quelques passages il semble se fier à son instinct qui est un penchant pour grandeur, instrumentalité et mysticisme – la deuxième moitié de The Same Old Rock – donner tête et sens à de telles délibérations demande du souffle. Il est su, par exemple, que les méthodes d’enregistrement rudimentaires ont obligé à concevoir Me and My Woman en deux parties, à cause de sa longueur avant de les relier par une note de hautbois, ce qui a été très long à mettre en place.

L’énergie que l’on dit Harper avoir alors consumée est semblable à celle qu’a mise Lou Reed dans Berlin, un autre genre de revanche sur l’adversité. Mais comment exister, sinon, face aux archétypes immenses que constituaient les Stones, etc.?

Harper a compris que la musique qu’il jouait, si elle pouvait être naturelle et spontanée, devait tout de même dégager une intelligence particulière et qu’il lui fallait travailler à multiplier les idées en amont. C’est à cette époque que son nés les premiers albums concept, provenant d’artistes – The Pretty Things, The Who – qui sentaient que là, sur l’écriture, sur l’histoire qu’allait raconter leur disque, se jouerait la nouvelle concurrence. Stormcock n’a pas joué autour d’un thème, mais c’est le talent brut que Harper a montré, avec une once de prétention, mais tout à son avantage ; il a réalisé un disque capable de rivaliser avec les grands noms d’alors et d'en surpasser beaucoup en originalité.

Le problème qui s’est posé à la parution du disque concernait le fait qu’il était impossible d’en extraire un single, étant donné qu’il s’agissait d’une pièce de musique soudée. Cela déplut fortement à la maison de disque, qui comptait bien exploiter la maigre popularité que Harper avait gagnée à être cité dans un titre de Led Zeppelin paru l’année précédente, Hats Off to Roy Harper.

Cependant le cas de Roy était assez enviable si l’on considère que d’autres troubadours, incapables de se plier au « jeu de l’exercice stylisé » entrainé par les plus gros vendeurs de disques, n’auront même pas la même chance. Nick Drake, par exemple. Et Bob Dylan lui-même ne ressurgira qu’en 1975 avec son sang froid habituel, disant très justement qu’il ne fait qu’écrire des chansons. On ne lui en demande pas plus, et pourtant, personne, sur la durée, ne rivalise avec lui.

Quand la concurrence étouffe le talent – et en fabrique quelques cimes…

L’oiseau n’a pas tout à fait cessé de chanter. Il a accompagné, en 2007, l’un de ses élèves spirituelles ; Joanna Newsom, qui avec Ys a produit un disque parfait et quelque part ressemblant à Stormcock.
  • Parution : 1971
  • Label : Science Friction
  • A écouter : The Same Old Rock
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