“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 26 août 2018

SPEEDY ORTIZ - Twerp Verse (2018)






Les chansons prennent la descente dans un mouvement irrépressible, délivrant souvent au délà de la formule couplet/refrain, un élan psychique qui nous élève ou nous confond un peu – selon si on est familier ou non avec le groupe. Avec les écoutes répétées de Twerp Verse comme des précédents Major Arcana et Foil Deer, tout se met en place, révélant un groupe qui surpasse ce que l'on croyait connaître du rock à guitares. Leur musique devient jouvence et plongeon sans qu'il soit besoin d’idolâtrer Sadie Dupuis. Nirvana allait avec Kurt Cobain, et les performances physiques de sa section rythmique. Mais ils se sont détruits. Sadie Dupuis est à l'opposé, elle n'a pas le désir que les choses convergent vers le groupe. Au mieux, celui-ci reste insaisissable, rien de tangible, et pourtant les performances sont parfaites. Voilà groupe qui ne fonde pas sa gloire sur la performance mais sur une certaine souplesse de corps et d'esprit.

La production y est pour quelque chose. La voix de Dupuis est multiple lorsque la formule s'éloigne le plus du collège rock qui intimait leurs débuts. Et sur Lucky 88, ils réussissent à produire une pop non agressive. Accro au travail, Speedy Ortiz reconstruit toujours mieux le monde. « C'est d'important d'honorer ses propres sentiments et la tristesse qu'on ressent », reconnaît-elle. Mais sa façon de concevoir le groupe, tout en synergies positives, l'éloigne de la spirale de l'enfermement. Que reste t-il de commun avec les fleurons du rock d'avant les années 2000 ? Sadie Dupuis et son groupe se battent aussi contre les vieilles idées réactionnaires, le puritanisme etc., mais avec un activisme contemporain soucieux de montrer des idées neuves et de les faire circuler jusqu'à nous dans l'équivalent d'un toboggan, un conduit lisse. Dupuis en tournée pour défendre son album solo en 2016, avec son groupe féminin et lesbien sait une chose de cette rectitude mâle tapie dans les stations service et dans les parages de chaque concert.

Twerp Verse s'apparente à plonger dans un pool, où des poissons de toutes formes ne sont jamais ce qu'ils semblent être, mais des allégories. Sadie Dupuis est fan de Guilermo Del Toro et de sa forme de l'Eau, parce qu'il s'en prend au fascisme avec ce penchant vaste, réaliste qui joue à armes égales dans un monde technologiquement avancé et en quête de cohésion. C'est comme la bande originale de Black Mirror, par Max Richter, et sa palette austère, capable d'empêcher le monde de se réduire en miettes. Un certain sens de ce qui maintient les choses ensemble, de ce qui illumine l'être humain. Comme aussi pour maintenir des chansons d'époques disparates, écrites entre 2014 et 2017.

La clairvoyance pousse Sadie Dupuis vers toujours plus de clarté dans sa vision. Speedy Ortiz a réussi, par caractère à aller bien au delà des histoires de fac et des histoires de boy meets girl qui peuvent faire le cliché de la musique grunge originaire des années 90. Il en émane désormais comme une onde soyeuse sous les guitares, capable de baigner toute la société américaine et au-delà.


Essayer de creuser l'essence de Speedy Ortiz ne débouche pas sur grand-chose. L'origine du nom (une référence à un personnage de fiction qui disparaît et comment ceux qui le connaissent survivent son souvenir) nous laisse en dehors de son univers. Toutes les tentatives de s'y plonger sont frustrantes, en dehors du plaisir musical qui lui nous incite à revenir à cet âge au milieu de la vingtaine où la vie ne s'organise qu'autour d’événements successifs. L'âge où il n'y a pas d'urgence à devenir. C'est le souvenir de ces événements, dans une écriture qui utilise la mélancolie pour comprendre ses relations présentes et tangibles, que Dupuis secoue à renfort de riffs et de mélodies. Le groupe le fait avec un sens de la reconstruction permanente, réussissant l'exploit de détourner autant les mélodies et les rythmes que Dupuis le fait en changeant la rime attendue d'une phrase. « One more time with reeling/You siphoned out the feeling. » Alors que d'autres groupes habitués à dérouter adoptent un son plus dur, une façade plus intimidante, Speedy Ortiz nous convie de plus en plus, nous laisse oublier notre condition de non américains confrontés au microcosme du tout-américain. L'excitation de créer et de différer des règles établies par des décennies de rock, réunissent des cultures.

dimanche 23 août 2015

SPEEDY ORTIZ - Foil Deer (2015)




oo

puissant, audacieux
rock alternatif, grunge


Chez Speedy Ortiz, un refrain vertigineux évolue comme les expérimentations pop de Saint Vincent (Dot X, Swell Content…). Il y a quelque chose de novateur, d’arty, de New Yorkais dans cet album. 
Ils ont eau être du Massachussetts, ce serait la bande son de Mitchell Zukor descendant dans son Psycho Canoé les rues de la ville immergée suite à l’ouragan*. Dot X est une chanson sophistiquée, le rock à chausses trappes et jeux de mots de Pavement transformé par l’effet Sadie Dupuis, cette chanteuse relativement expérimentée dans un groupe dont c’est seulement le second disque. Elle sait très bien transformer un groupe apparemment porté sur les meilleures moutures des années 90 en rock de demain, combinant des paroles dignes de Sinead O’connor, et des riffs tortueux pour marquer son territoire. Positivement féministe, pour tous ces moments d’extase qui nous rappellent combien c’est mieux d’être la chanteuse d’un groupe de rock, sur le plan la confiance en soi, plutôt qu’autre chose. La cohésion de l’ensemble est remarquable, quand on parle d’un groupe qui dérive une partie de son esthétique de Wowee Zowee (1995). Serpentant, discordant, parfois lourd, et intimidant sur certains refrains, il reste toujours absolument maîtrisé, sans doute ce que les instruments d’u quatuor peuvent faire de plus précis en termes de marasme émotionnel. Les mots ressortent mieux que, selon Dupuis, chez ‘tous ces groupes utilisant de la réverb pour couvrir leur voix’. Dans l’ensemble, Sadie Dupuis se donne simplement les moyens de sa complexité pressentie dans le précédent et remarqué Major Arcana.


J’avais noté pour ce dernier :

Les paroles viennent de l'association de mots en désordre qui sonnent bien. Une confusion complaisante qui se reflète dans ce qu'elles racontent : ces relations d'université qui traînent comme sur un accord tacite, ces ex qui continuent de vous jeter des regards durs, à se raccrocher à des sentiments fugueurs, qui d'une phrase à l'autre suscite la détestation comme la complicité. Cette façon de prolonger l'âge des premières frustrations est la meilleure façon de ne pas le remplacer par une vie d'adulte moins ambigüe.



*dans le roman de Nathaniel Rich "Paris sur l'avenir" (27 août 2015).

jeudi 28 novembre 2013

SPEEDY ORTIZ - Major Arcana (2013)

 
O
rugueux, ambigu
Garage rock, grunge

Son modèle le plus évident, Stephen Malkmus, a touché le sublime en groupe, avec Pavement, pendant la décennie brutale des 90's. Puis quand ç'a été fini, il a formé un autre groupe, appelant ce qui ressemble à de vieux amis à jouer les chefs scouts de l'indie rock. Jusqu'à un Mirror Traffic (2011) faisant rimer déconne avec élégance. Un groupe qui devrait le faire parvenir à ses 50 ans, en 2016, sans que le canoë ne soit percé. Quand on voit Sadie Dupuis jouer les démos de chansons qui s'appellent Shine Theory ou Um Are (“I'm gonna get old and weird”) sur You Tube, on imagine qu'il est encore encore loin le temps où elle affirmera son talent en montant seule sur scène. C'est pourtant dans ces versions introverties d'elle-même que germe la singularité de ses groupes à venir : Quilty puis Speedy Ortiz. Sa voix s'enroule autour de la guitare, unique, toujours en recherche d'un mot différent, jamais entendu ailleurs.

Pourquoi as-tu décidé de passer de la carrière solo au travail en groupe ? Comment s'est faite la transition ?

Sadie Dupuis : Je suis très anxieuse quand je joue en solo, ainsi j'ai demandé à quelques amis – Mat, Mike et Darl – de m'aider à jouer les chansons de mon projet solo tandis que Quilty, le groupe qui occupait tout mon temps jusque-là, s'est mis en pause. Nous nous sommes sentis bien ensemble, avons commencé à travailler les chansons, et maintenant tous son investis autant que moi. Ca n'a pas été une 'transition', car j'étais déjà habituée aux groupes. Je suis vraiment nulle quand je suis seule, c'est pourquoi je refuse quasiment toujours de jouer de cette façon, et je n'ai jamais joué solo sous le nom de Speedy Ortiz, à part sur les premières démos.

Lorsqu'un chanteur capable d'écrire des paroles percutantes et sincères se met à les interpréter dans un style aride, sans fioritures, une vague d'engouement souterrain peut avoir envie de s'aliéner et d'en faire un porte-parole. Encore à l'heure où on fête les 20 ans du MTV Unplugged (Nirvana, concert clef de 1993). Cheveux noirs, nez aquilin, yeux étranges et clairs, piercing dans la narine et sourire timide facile à interpréter de travers, Dupuis est de ces fragiles qui, quoi qu'ils fassent, donnent l'impression de se moquer superbement des conformités. Et séduisent contre le gré. C'est presque malheureux qu'elle ait trouvé Darl Ferm à la basse, Matt Robidoux à la guitare et Mike Falcone à la batterie – de faux glandeurs dans le plus pur style grunge, à l'air post-adolescent inoffensif mais en réalité assez destructeurs et lourdingues pour surprendre lors des concerts. Sous la coupe de Dupuis, les différences entre ces concerts et l'album accrocheur qui les affirmera on parfaitement été comprises - la production et les mélodies.

Votre son est neuf, mais aussi familier, évoquant les années 90. Comment avez vous trouvé l'équilibre entre les deux, gardé votre originalité ?

S.D : Je ne pense pas à une décennie particulière quand j'écris les chansons, c'est seulement des mélodies et les arrangements qui me viennent en tête. Je pense que la production que nous favorisons – la voix sèche, l'alternance de guitares calmes et puissantes – peut ressembler à un plongeon dans le passé, par rapport à ce que les gens ont l'habitude d'entendre aujourd'hui, avec toute cette réverb, et où la guitare et les voix ne se distinguent plus. Très peu pour moi. Il fallait un son qui me corresponde.”

Les paroles viennent de l'association de mots en désordre qui sonnent bien. Une confusion complaisante qui se reflète dans ce qu'elles racontent : ces relations d'université qui traînent comme sur un accord tacite, ces ex qui continuent de vous jeter des regards durs, à se raccrocher à des sentiments fugueurs, qui d'une phrase à l'autre suscite la détestation comme la complicité. Cette façon de prolonger l'âge des premières frustrations est la meilleure façon de ne pas le remplacer par une vie d'adulte moins ambigüe. “Kids keep trading spectre stories just to keep each other horny” Sadie Dupuis pousse sa voix dans ses meilleurs retranchements, avec l'aide de la puissance nonchalante de son groupe. Elle sait paraître simultanément fragile et condescendante, reproduisant l'enfermement de l'adolescente abandonnée par la seule personne de l'école qui la comprenait, comme dans No Below : “Freezing alone with my thoughts”. Cela fait froid dans le dos d'imaginer que dans ces chansons, il y a un remerciement derrière chaque reproche.

Extraits d'interview traduites depuis http://thefiddleback.com/issue-items/an-interview-with-speedy-ortiz#sthash.lFmoVPb3.dpuf
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