“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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vendredi 11 juillet 2014

SEAN ROWE - Magic (2010)








OO
nocturne, sensible
folk rock

Certains n'hésitent pas à en faire un émule un peu brouillon de Leonard Cohen. Je vois bien quelques coeurs du type I'm Your Man, mais rien de sérieux dans ce sens. Allez, peut être Old Black Dodge, mais qui s'en soucie ? On l'accuse d'être nonchalant dans son approche des paroles, comme un mauvais Tom Waits, et de trop forcer à devenir le héros qu'il devrait être. Mais que les analystes se calment ; à le voir, vagabond urbain, on se dit que Rowe est exactement tel qu'il devrait être. Il y est allé au club, il a joué, noté quelques paroles sur un carnet, sans étaler de science mais en fonctionnant à l'affect, et sa voix extraordinaire a fait le reste.  Ce qui peut paraître classique dans ce disque, c'est le style naturel d'un songwriter qui ne se cherche pas, mais qui exprime spontanément des histoires dont les vérités apparaîtront facilement comme des maladresses et des clichés. Ce n'est peut être pas assez spirituel pour certains, qui s'attendent à ce que ce genre d'album apolitique et païen dégage une amère culpabilité pour cumuler toutes ces libertés. Ce qu'il recherche, c'est la magie et l'innocence, 'I was magic like a child'. Night, American et The Long Haul valent que l'on s'arrête écouter Sean Rowe avant de se plonger dans un profond sommeil. Le lendemain, le souvenir de son timbre grave et original viendra vous retrouver. Voir la belle interprétation de Surprise ci dessus, assez différente de la version de l'album ! Et une reprise de.... bon, ok. Avec Lost in the Trees, le 'groupe de l'année' 2012 dans Trip Tips. Et enfin, une autre reprise de... oui, bon ok, de LUI ! Je vais me coucher. 

Sur pledgemusic, Sean vous propose plein de manières amusantes de soutenir le financement de son nouvel album et de sa tournée... vous pouvez même le faire chanter une reprise, précise t-il, du moment que ce n'est pas du Nickelback. 

http://www.pledgemusic.com/projects/seanrowe

mercredi 19 juin 2013

Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (2ème partie)



Science-fiction

Dans Moon, le film de Duncan Jones, on se souvient d'une scène mémorable où le personnage joué par Sam Rockwell pilote son rover en portant des lunettes de soleil... sur la lune. C'est un peu l'effet d'étrange éblouissement que provoque l'écoute de Parallax, le dernier album d'Atlas Sound – soit Bradford Cox tout seul -, paru en 2011. Il faudrait seulement remplacer la lune par l'Islande. “Je l'ai écrit en Islande, à la fin d'une tournée exténuante de Deerhunter. Les autres voulaient tous voir les endroits touristiques du pays, tandis que je ne me sentais pas très bien et que je ne quittais pas la chambre de l'hotel. J'ai toujours en réserve des heures et des heures de démos, j'ai simplement commencé à les assembler. J'ai écrit Terra Incognita au sujet de cette expérience. Cette chanson est venue en songeant à cette nuit étrange et fiévreuse.” On ne sait pas s'il a éprouvé une rancune que le reste du groupe l'abandonne ainsi. Sans doute était-ce tacite que là où le travail de Deerhunter s'achevait, celui de Cox ne faisait que recommencer. Comme Rockwell et ses clones, il y a quelque chose d'un léger dédoublement de personnalité dans la relation entre ces deux projets. La première responsabilité de Cox ces dernières années a été de décider ce qui devait rester chez Deerhunter et ce qui devait faire partie de son projet solitaire. Pourquoi He Would Have Laughed, par exemple, se retrouve sur Halcyon Digest ? Elle a plus d'une similitude avec Te Amo sur Parallax, qui revisite cette façon d'utiliser une boucles de notes synthétisées et de poser sa voix plus haut que d'habitude, de manière à ce que la chanson soit tout à fait claire, dégagée. “Where did my friends go? » s'interroge t-il de manière prémonitoire sur He Would Have Laughed. Les deux albums sont parus à un an d'intervalle.
Parallax est exceptionnellement cohérent ; Cox y montre sa capacité à produire une musique qui n'a pas honte de sa vulnérabilité, de dégager la plus grande solitude et la plus grande tristesse tout en jouant sur l'attrait des mélodies. Terra Incognita est au coeur de la seconde et meilleure face de l'album, le point le plus éloigné de nous dans un voyage sonore euphorisant et touchant qui révèle l'autre Bradford Cox, celui qui postait sur son blog, en 2008, des versions de la chanson de Hank Williams I'm So Lonesome i Could Cry ou du standard Blue Moon par Rodgers and Hart. Parallax révèle un nouvelle fois le talent de Cox pour choisir ce qui doit être enregistré pour l'album et comment le présenter. “Voici 12 nouvelles chansons. Séquencez-les, faites en un album et occupez-vous de l'artwork pour moi : ce serait complètement différent si je me comportais ainsi, explique t-il à Larry Fitzmaurice pour Pitchfork. Ce serait l'efficacité d'abord, il faudrait que ça démarre sur les chapeaux de roue. Cela ne m'intéresse pas. Mes disques favoris sont ceux que que j'ai détesté la première fois que je les ai entendus.”  Parallax est son accomplissement de sonorisateur, le moment où il sait utiliser à bon escient sa pallette de sons dans l'idée de faire un album franc plutôt que de se dissimuler, révélant la confiance qu'il porte à la simplicité réconfortante de son écriture, et mise tout sur un alliage de gravité mais surtout de légèreté, nous faisant presque oublier combien il est séparé du monde.

Il a une idée très précisie d'où vient cette séparation ; quelques artistes underground clef lui ont insinué cette idée. “Trish Keenan est l'épicentre de Parallax. Elle 'a dit, 'Pourquoi ne fais-tu pas un album inspiré de science fiction ?” Elle m'a fait écouter beaucoup de musique britannique inspirée de science-fiction, me parlant aussi d'androgynie. Elle voulait que je me décolore les cheveux. Ca me faisait rire, je lui disais 'Je ne pense pas, je suis plutôt du côté de Neil Young et de l'honnêteté radicale.' Et elle me répondait : 'Oui, mais n'importe qui peut en faire autant'. La vérité, c'est qu'il y a eu beaucoup de situations pendant l'enregsitrement de l'album, où je doutais vraiment de moi-même, j'étais confus, et elle aurait été la première personne que j'aurais appelée.” Parallax est dédié à Trish Keenan comme Halcyon Digest était pour Jay Reatard. Keenan, chanteuse vaporeuse du duo britannique Broadcast, signé sur Warp - label de référence absolue pour la musique électronique inventive. Découvrir Keenan et les atmosphères si particulières, à la fois aériennes et nostalgiques, aussi lumineuses que tristes, de son groupe, c'est comme si Cox, dans le film de Jones, avait enfin trouvé sur la lune la base auxiliaire inhabitée qu'il ne soupçonnait pas, une extension de son espace vital qu'il serait prêt à investir. Parallax est constitué des poussières et des fantômes qu'il a ramenés de ces excursions silencieuses. Des désirs de science -fiction qui croisent le fer chez une autre de ses influences directes, Bobby Conn.
 
Ecriture automatique
 
On ne pouvait rêver meilleur endroit pour croiser le glam-rock (un genre de rock anglais dont T-Rex et les mannequins de Roxy Music furent le paroxysme), et la science-fiction que Rise Up, un disque grandiloquent pour un chanteur provocateur et flamboyant. La pochette illustrée d'une ville futuristte baignée d'un grand soleil orange et un morceau d'ouverture appelé 'Le crépuscule de l'empire' donnent le ton. Leur musique révèle que Cox et Conn font partie du même clan, une bande constituée de ceux qui repoussent les codes laissés par le punk, la new wave et la cold wave des années 1980 s'interdisant lois physiques habituelles. Rise Up rendait cela possible par sa simultanété hors du commun. Ses superpositions de glam-punk et de new wave sont supportées par un enthousiasme à lui seul l'auteur de refrains, traversés de sentiments d'obsession pour la santé et la célébrité, de crise de l'inpiration par auto-absortion, de paranoïa reliés de la façon la plus sous-jacente et sous-culturelle à l'histoire contemporaine des Etats Unis. Monomania, avec ses néons, ses vestes en cuir, et son ambiance tatouée, est lui aussi ouvertement ressortissant d'une amérique qui n'a pas vaincu les drogues de synthèse et autres démons des années 1980. Bradford Cox comme Bobby Conn n'ont rien a perdre : ils préfèrent n'avoir que quelques amis que de faire partie d'une scène musicale. S'ils doivent faire face à ce qu'il ressentent de déliquescence artistique et émotionelle parmi leurs pairs, ils le feront ressentir par leur musique étrange et flamboyante, aussi détachée qu'adroite et capable de viser juste. Même si Cox ne se clame pas l'Antichrist comme Bobby Conn sur scène (qui a écrit la plus grosse partie de Rise Up selon cette perspective)...
 
Conn parodie ainsi ceux qui cherchent à créer un courant artistique par intérêt personnel, comme les surréalistes amenés par André Breton. “II ne s'agissait que d'égo ! Remarque Cox. Le surréalisme ressemble à une forme de sorcellerie adolescente. C'est, “Je veux voir des chattes, je veux voir des seins, je veux que ça sorte de mon subconsient, je veux explorer ma perversion, mais je veux contrôler cette perversion.' Ils ont beaucoup parlé d'écriture automatique, d'écriture guidée par l'inconscient, et j'ai l'impression que la plus grosse partie de ce qu'ils faisaient s'en tenait à leur volonté d'explorer et de contrôler ce qu'ils trouvaient intéressant. Ils voulaient poser un droit d'auteur là dessus, créer un mouvement.” Cependant, pour contacter Trish Keenan par-delà la mort, Bradford avait aussi songé à l'écriture automatique à la création de Parallax.
 
La réponse artistique la plus logique à cette réflexion est de refuser de participer à un quelconque mouvement ; parce que vous êtes européen, ou bien américain, parce que vous êtes d'Atlanta comme de New York, si vous ne créez pas vous-même une scène on vous rattachera à l'une d'entre elles. C'était le message de Joey Ramone. A New York en particulier, on pense à un certain héros qui a longtemps dénigré en bloc toute appartenance, émasculant les journalistes par sa seule attitude, avant de faire venir un jour la ville à lui, rendant une sorte d'hommage et montrant comment la sincérité et l'attachement triomphe de la méfiance et du mépris (parfois justifié) de ses pairs à son égard. C'est Lou Reed, l'album hommage s'appelle New York (1989), et son superbe second disque, Berlin, avait subi un sort peu enviable en 1973.
 
Comme Lou Reed, et comme David Bowie, Cox a choisi de confier la pochette de Parallax à Mick Rock, s'exposant à l'imcompréhension de certains 'amis'. Plus qu'une filiation par un état d'esprit, l'impression de vivre à l'écart des mouvements, il s'agissait d'un désir authentique d'afficher sa révérence et sa nostalgie ; depuis son adolescence Cox avait associé sa fascination pour le rock n' roll, avec tout ce qu'il transportait comme parfum de scandale comme de nostalgie. Sa façon de tenir un micro des années 50 semble appropriée quand on entend une chanson tel que The Shakes, où Cox se dépeint comme une idole ennuyée par le succès, l'argent et les faux amis qui se multiplient à ses côtés.
 
Mes héros
 
 
En discussion, Bradford Cox s'expose à tous les regards, donne tant de détails sur sa vie affective et sexuelle qu'il n'est pas étonnant qu'il ait dû faire le tri entre ceux qui pouvaient supporter son intensité et les autres, avec lesquels le malaise était réciproque. Adorable pour ceux qui le connaissent, Cox met toujours challenge son interlocuteur – musicien compulsif, comme lui, de préférence. Il imagine dans la chanson Flagstaff, l'une de ses préférées sur Parallax, une cohorte d'épileptiques pour représenter la singularité d'une certaine scène musicale à laquelle il porte un hommage. «Les plus étranges sont restés/enchaînés au sol/Pour qu'ils ne puissent pas bouger/Il produisaient ces sons bizarres/Qui ont changé ma façon d'écouter/Et de ressentir. »
 
La française Laeticia Sadier est un visage plutôt rassurant dans cette cohorte. Elle est la chanteuse et musicienne de Stereolab, une groupe rock atypique, aventureux, dans lequel chaque chanson a une destination différente, une coloration voilée, que ce soit par l'action de cuivres, d'éléments électroniques, de percussions. L'une conversations les plus révélatrices de Bradford Cox a eu lieu en octobre 2010, alors qu'il s'entretenait pour le site internet Under The Radar avec Sadier, la flattant dans un rôle de grande sœur modèle et de mère. C'était un an après qu'ils aient collaboré ensemble sur une chanson du deuxième album d'Atlas Sound, Logos. « Le plus gros compliment que je puisse faire à ton groupe, c'est qu'ils me rappellent l'odeur d'une vieille maison dans laquelle j'ai vécu, ou une lumière spécifique de l'automne.» Et lorsqu'il évoque le souvenir d'un concert ensemble, le destin de Bradford Cox – tellement lié à sa maladie et sa condition solitaire – rejaillit. «Quand Alex (le fils de Laeticia) est monté sur scène, en 10 ans de concerts, c'est sans hésitation le meilleur souvenir que j'ai. Il y a quelque chose de réconfortant quand on voit une mère et son fils réunis. L'idée d'élever un enfant m'est intéressante. Je suis parrain. J'ai des neveux et des nièces. J'aimerais avoir un enfant, comme toi. Si j'en avais un, il serait mon héros.”
 
J'aimerais ressembler davantage à ma mère et mon père. Ils m'ont soutenu depuis le début. Je pense que c'est ce qui m'a donné cette indépendance bizarre, à l'écart des scènes et des héros. Mes héros ce sont eux, qui ont traversé des période si difficiles, et n'ont jamais cessé de croire en moi, chacun à leur façon. Ils m'ont mis avant eux, dès qu'ils en ont eu l'occasion.”Il y a un certain genre de personnes dans le monde pour lequel j'ai beaucoup d'admiration... mais c'est là que je perds toute mon éloquence.”

samedi 15 juin 2013

Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (1ère partie)


Bradford Cox, créature aussi haute que le batteur et co-fondateur de Deerhunter, Moses Archuleta, sur son promontoire, Cox dont les épaules anguleuses et le torse plat donnent à son tee-shirt arborant le nom d'un groupe de punk séminal un air d'étendard, est dans un monde à lui seul. Dans ce monde, le chanteur né en 1982 à Athens dans l'état de Georgie, semble avoir quinze ans. Le volume assourdissant, les larsen provoqués sciemment avec sa guitare, ne sont pas un énième défi au public, mais le fruit de sa franchise adolescente. La même qui le porte à déclarer que sa chanson préférée de tous les temps est Blue Milk de Stereolab. Cette sincérité qui le voit imiter les groupes les plus admirés de son interminable adolescence, les Strokes en tête (« J'aime les Strokes car j'aime le rock n' roll »), avec une fièvre entre envie et triomphe farouche. Elle fait de lui l'un des artistes les mieux capables de véhiculer l'esprit du rock n' roll, en exposant sa propre forme de juvénilité étrange. Cox vole par son apparence un charisme que beaucoup n'auront jamais. On se demande, à un moment, s'il ne va pas manger le hit-hat de Moïse, l'un des secrets du son Deerhunter.

Le groupe Deerhunter n'est qu'un versant de Bradford Cox. C'est là qu'il est entouré de musiciens à la maturité tellement plus ordinaire, prêts, eux, à se réclamer de l'indie rock, à se jeter des regards timides sans jamais dévisager le public ni s'adresser à lui, voire à vendre des tee-shirts sur un stand de merchandising – tant que Cox sera à la barre à exhorter le 'capitaine des rêves' de le prendre avec lui, cela ne se fera pas. Atlas Sound est un autre versant, où il fait mine d'être seul – mais c'est pour mieux être entouré de ceux qu'il porte dans son cœur, famille et musiciens. Un autre versant de l'identité de Cox encore, c'est la musique qu'il écoute dans les hauts parleurs, seul chez lui ou en tournée, celle dont il se nourrit et qui lui donne son pouvoir de révérence.
Dans la salle, il y a ceux qui, devant la scène, captent l'énergie comme elle vient, recherchent l'attention de Cox, l'affection d'un leader, qui veulent ressentir la vibration compulsive qui traverse la musique de Deerhunter et culmine avec une nécessité primitive dans Monomania, la chanson titre du dernier album. A la fin de celle-ci, avant le rappel, un brouhaha insoutenable d'où s'échappe ce qui ressemble à des hurlements d'âme damnées entremêlés, que Cox s'est amusé à produire avec sa pédale. Toute cette expérience rappelle ce qu'il déclarait, interviewé par Stevie Chick pour Mojo Magazine. « Ce n'est pas la reverb' qui m'attire, mais le fait que la musique puisse être hantée. Je n'ai jamais écouté Slowdive ; je n'ai jamais regardé mes chaussures en jouant [il fait allusion aux musiciens dits shoegaze et à tout un pan de culture rock alternative] ; je fixe les gens droits dans les yeux. » Avec sa candeur, Cox ressemble par certains côtés à un doux ectoplasme. A force de le regarder se mouvoir, parfois, on ferme les yeux et on voit...
Judy Is a Punk
Joey Ramone, une question t'est posée même si tu risques de ne pas pouvoir y répondre . A ton avis est-ce possible aujourd’hui encore de vouloir rester soi-même et vendre de la musique ? De vouloir jouer du rock garage et cependant séduire encore largement ? De poursuivre ce combat pour l'indépendance ? « Nous étions censés faire de la musique facile à écouter, et tout le monde était supposé participer – ta mère, ton père, ta sœur et ton frère. Tout le monde était supposé s’asseoir dans le salon et écouter des albums de Meatloaf ensemble. Nous étions complètement dégoûtés. Quand nous avons commencé, nous ne considérions pas ce que nous faisions comme du punk, mais nous avions une chanson qui s’appelait Judy Is a Punk Rocker, et la presse a commencé à nous mettre cette étiquette», commente Ramone dans une interview pour Art Magazine datant des années 1990. Depuis cette époque, la presse est mieux sur ses gardes. Les étiquettes se sont pratiquement multipliées aussi vite que les disques, et par ailleurs les journalistes ne cherchent plus systématiquement à en coller. Tout les courants qui se sont entremêlés, en particulier dans la culture alternative américaine depuis les années 1980, du renouveau du hillbilly aux musiques expérimentales, toutes les bandes d'amis qui ont formé d’invraisemblables groupes, écoutant de la musique avec leurs parents ou non, avec toutes leurs personnalités divergentes, tout pourrait simplement s’appeler rock. Soit : musique (populaire) qui trompe la croyance (populaire) selon laquelle elle n'est ni riche ni profonde, mais sur laquelle, cependant, il est encore salutaire de danser.
Le modèle familial d'écoute décrit par Joey Ramone semble désuet. Chacun apporte son modèle, et dans celui de Bradford Cox, par exemple, la famille occupe une place centrale. Le premier pose cette question : tout le monde doit t-il chercher à interpréter ce que vous faites, seulement parce qu'il s'agit de musique populaire ? Le second répond par une anecdote. Lors d'un concert en mars 2012 au Cedar Cultural Centre de Minneapolis, Bradford Cox ferma son set avec une version chaotique de près d'une heure de My Sharona, le tube de The Knack, en réponse à la requête idiote d'une personne ivre dans le public. L'histoire est reportée dans le Mojo Magazine de juin 2013. «Wov, est-ce qu'on va me laisser oublier cette nuit là ? On m'associe maintenant à la pire chanson. Pourquoi je n'ai pas simplement joué Judy is a Punk pendant une heure ? Ou Your Cheatin'Heart de Hank Williams ? Les gens essaient d'en faire une déclaration d'intention ! C'était seulement un peu d'humour ! » Avant de reconnaître, en revenant à la raison évidente de tout ce cirque : « Mais le rock n'roll a besoin de ses mythologies, je suppose. »
Jeux de silhouette
Monomania s'écoute comme un florilège de mythologies rock n'roll passées à travers le filtre intime et énigmatique habituel de Bradford Cox. C'est aussi l'album abrasif, qui véhicule l'esprit punk des Ramones, que ceux qui se sont lassés de l'enfermement de l' « indie rock » pouvaient attendre. Sans Judy Is a Punk Rocker pour faire bonne mesure, l'album s'écoute pourtant, en son cœur, comme une projection fantasmatique d'une grande époque musicale, et de surcroît de ce qui se serait passé, à cette époque, dans la tête d'une musicien, lui aussi atteint du syndrome de Marfan, en train d'enregistrer un grand disque de punk-rock appelé The Ramones. C'est ainsi qu'il faut comprendre le jeu qui consiste pour Deerhunter à s'appliquer à soi-même cette étiquette étonnement parlante : 'nocturnal garage'. S'il y a des faux semblants et autres jeux de silhouette, l'album est emprunt d'une nostalgie coutumière, qui ne eut s'expliquer que si l'on fouille un peu à l'intérieur de la solitude de son chanteur.
Le titre semble faire référence à une volonté immodérée de tout contrôler, mais aussi à un supposée 'manie' qui serait de ré-enregistrer inlassablement la même musique. Cette interprétation vole en éclats lorsqu'à l'écoute on compare Monomania aux autres albums de Deerhunter ; cet album brise la trajectoire du groupe, une montée indolente en puissance qui sonnait de plus en plus comme une prière pour le succès. « Come on god hear my sick prayer / If you can't send me an angel/Send me something else instead. », chante t-il encore sur la chanson titre, donnant l'impression que d'autres voies peut-être aussi gratifiantes existent pour son groupe que le succès. En 2008, Cox offrait déjà cette explication : « Je ne sais pas si je crois au contrôle total. Ce qui est beau dans la vie c'est qu'il y a toujours beaucoup de possibilités. C'est ce que je retiens de l'adolescence aussi : vous nagez au beau milieu de ces possibilités. Puis à l'âge adulte, elles réapparaissent comme des bulles de savon. Toutes les idées de ce que vous ferrez, qui vous serez, ou avez qui vous passerez votre temps se défont lentement... » C'est ce que raconte Monomania.
Des signes dans les textes de Monomania laissent deviner que Bradford Cox a trouvé sa façon d'être adulte, entre improbable glam-rock sudiste et envie de secouer les consciences. Il n'est plus celui qui se prenait à imaginer longuement ce que ça aurait été s'il avait eu sa place auprès des enfants de son école primaire ; au contraire, Deerhunter est une bande de réprouvés désormais capables de faire enfin percer l'humour et quelque chose de sexuel dans un groupe réputé pour sa pudeur. Deerhunter a cependant une inertie énorme ; l'une, psychologique, vient des relents d'adolescence difficiles à laisser de côté, l'autre, mécanique, de la quantité de chansons écrites, par centaines, difficiles à canaliser dans une direction sûre. Cox ne cesse jamais d'écrire, comme pris dans un tourbillon d’exorcisme mental, recherchant compulsivement à se débarrasser les mêmes sentiments en mettant en scène des personnages voués à l'observation de leurs propres vices, le cynisme se transformant en nostalgie et en amour lorsqu'il se tourne vers l'extérieur. Le sang de Bradford Cox est autour de leurs yeux pour qu'ils voient, fait battre leur cœur. Sa main, lorsqu'elle ne tient pas le micro, les cravache durement pour les faire avancer plus profondément dans leurs vérités.
Ce sont les chansons qui ont permis au groupe de survivre, malgré le départ du bassiste Josh Fauver après l’enregistrement de Halcyon Digest (2011), parce que, disait Cox, « Qu'allions nous faire de toutes ces chansons ? » On le comprend une nouvelle fois sur Monomania, l'ambivalence de ces chansons, est de pousser le groupe en avant tout en voulant parfois céder à des faiblesses, à des douleurs, à l'envie sans doute de ne plus écrire. Bradford Cox a fait écouter l'album à son père, qui n'aime que The Missing – la chanson, que, justement, il n'a ni écrite ni chantée. C'est si facile de voir pourquoi le paternel ne supporte que celle-ci – moins électrique et plus polie, elle donne une sensation d'équilibre que les autres chansons ne possèdent pas. Ailleurs, les guitares crient, les éléments se battent les uns contre les autres dans une stridence pourtant productive. Les mélodies sont avalées mais tracent encore une filiation claire avec le passé du groupe, spécialiste des refrains à la fois entêtants et faciles et des couplets qui donnent l'impression que ça y est, la chanson va décoller. Deerhunter ne termine jamais vraiment une chanson, semble t-il. Ce qui les rend si précieuses, c'est justement l'air d'avoir été crées à l'emporte-pièce, et de trouver leur force dans le manque et l'étourdissement. Plus équilibrée, The Missing semble réparer un trouble de l'esprit : pas étonnant, le rapport de Cox à la musique est psychique, et l'auteur de la chanson, Lochekt Pundt, le sait.
Après la mort de Joey Ramone en 2001, Danny Fields comme bien d'autres, lui rendit un hommage : « Il était isolé parce qu'il était si grand et 'bizarre'. Etant enfants, on n'a jamais entendu parler de tous ceux qui ne l'ont pas voulu à leur table, mais maintenant nous pleurons pour avoir Joey. C'est ce que racontait sa vie, derrière les chansons, le groupe et le chanteur super, il s'agissait de devenir une star pour les bonnes raisons, quand vous avez été exclu pour les mauvaises. » Monomania, comme d'autres albums de Deerhunter, est un album fait pour l'hommage, muet, subliminal.

vendredi 21 décembre 2012

A quiet revolution (3) Interview de Gilles Deles de Lunt





Label We are Unique Records
http://www.uniquerecords.org/

Where is the Revolution ? est le nom d'une chanson sur le récent et fascinant album de Lunt. La pochette interroge. Switch the Letters est un album de chansons composées à la guitare électrique avant tout. Ainsi qu'une oeuvre inspirée de la poésie beat et aussi par Sonic Youth, passé à la moulinette du philosophe autrichien Wittgenstein. Les concepts faciles ne sont pas de mise avec Gilles Deles, et ma 'révolution calme' va en prendre un coup. Le travail d'artiste et d'artisan ne font plus qu'un chez ce musicien, co-fondateur du label We are Unique Records.

Quelle était la vision musicale qui a participé à la création de We are Unique Records ?

Gilles Deles : Il y avait initialement, et c'est toujours le cas je crois, un désir d'autonomie très profond, qui fait que nous avons constamment respecté les décisions des artistes même quand nous les désapprouvions à titre personnel (nous sommes faillibles), et après des discussions sincères.
Les années 2000, à leur début, étaient différentes de maintenant, il était encore possible d'être autonome financièrement.
Nous écoutions énormément de choses à l'époque, et la question ça n'était pas de signer un style. Il y avait bien sûr une prédominance post-rock, folk, rock, musique atmosphérique/electro. Ceci dit les projets hip-hop de Angil (ou en collaboration comme John Venture) ont eu tout leur sens. Il fallait qu'on se dise, "ce disque sort du lot", il y a quelque chose là qui n'est pas ailleurs, nous pourrions l'acheter. Sinon comment y croire vu l'énergie demandée par la suite ?

Tu es ausi ingénieur du son au service du label. En quoi participer aux albums des autres nourrit t-il ta propre musique ?

On apprend à être un contenant en attente d'un contenu, et à aider à mettre en forme.
Produire un album c'est laisser venir à soi des notes et des harmonies en attente d'être jouées, de la musique sans un musicien pour la jouer. On apprend essentiellement à ne pas forcer les choses, et laisser l'inspiration venir à soi.

J'ai lu que tu avais fait des études de philosophie. Quels sont les thèmes abordés sur l'album, et as-tu été influencé par des concepts philosophiques ?

Le sens des concepts sont dans leur usages. (Ludwig Wittgenstein) Je ne sais pas s'il y a une sorte d'isomorphisme entre ces concepts, et la musique. Seulement, ce que j'ai longtemps défendu c'est un holisme* de l'album. Les singles existent, de la même façon que certains mots nous évoquent des choses à eux seuls, mais on ne peut pas comprendre certains titres en dehors de l'album à l'intérieur duquel ils sont inclus (voir par exemple le travail dans les interludes du teaser For : Matter d'Angil). En tant qu'ingénieur du son je te dirais aussi qu'il y a des règles dans le son que l'on se doit de respecter, une sorte de nécessité dans la structure du son. Le mixage est quelque chose qui peut être le lieu d'application du rasoir d'OCCAM**. Il ne faut pas rajouter des éléments si l'on est arrivé à quelque chose qui dit quelque chose.
Ce que la philosophie m'a appris c'est une distance très critique (un euphémisme) quant à l'esthétique.

Switch the Letters est un album de chansons qui évoquent certains songwriters américains indé les plus poignants et avisés. Peux-tu citer des albums qui ont pu influencer ta façon d'écrire des chansons ?

I See a Darkness de Bonnie "Prince" Billy, Buffalo Springfield, New Adventures in Hifi de R.E.M., Upgrade and After Life de Gastr Del Sol, Bug de Dinosaur JR, Daydream Nation de Sonic Youth, Ghost Tropic de Songs : Ohia.

Que voulais-tu accomplir avec Switch The Letters ?

Il fallait à tous les gens avec qui j'avais travaillé et qui me disait : "alors! cet album
c'est pour quand ?". Je voulais faire un album qui ne serait pas tributaire des standards d'écoute d'un moment. Quand tu écoutes Pink Moon de Nick Drake, le minimalisme qui s'y impose, fait que l'écoute est toujours possible sans kitch, même si l'album appartient à une époque.

Ce qui produit ce sentiment d'introspection dans ta musique c'est sans doute, entre autres, le fait de jouer en solo, même si tu invites plusieurs personnes à participer. N'envisages-tu pas de faire de Lunt un groupe ?

Psychiquement j'ai tendance à être un groupe à moi tout seul, comment scinder les étapes de production sans se scinder moi-même ? Je ne sais pas. Est-ce que ça serait encore Lunt ? Il faudrait que la ou les personnes qui jouent avec moi (sans omettre le fil directeur de ce que je pourrais proposer) aient une sorte de rage inconditionnelle, cette étincelle qui fait que certaines choses ne se négocient pas. Les compromis mous et le consensus névrotique m'ennuient. Pourquoi pas un album de noise en groupe.

Comment penses-tu progresser sur le prochain album ?

La question centrale est de ne pas faire l'erreur du premier Lunt, est de s'égarer dans une hétérogénéité démonstrative qui dilue le propos. Le but c'est d'avoir un fil directeur et je ne sais pas s'il s'est dessiné encore. Je ne m'oblige en rien à faire de la musique, je n'ai pas de contrat qui m'oblige à quoi que ce soit. Il sera peut être plus électrique je pense, et basé sur des tonalités différentes. Le plus dur est d'écrire des textes.

Je prévois d'intégrer cette interview à un article appelé 'a quiet revolution'. Quel serait ton slogan ou ton précepte pour une révolution musicale ?

Ce qui est écrit dans le livret de Experimental, Jet Set, Trash and No star de Sonic Youth ; "une fois que la musique a quitté votre tête, elle est déjà compromise".


* le holisme est : « la tendance dans la nature à constituer des ensembles qui sont supérieurs à la somme de leurs parties, au travers de l'évolution créatrice ». Le holisme se définit donc globalement par la pensée qui tend à expliquer les parties à partir du tout.

** Aussi appelé « principe de simplicité », « principe de parcimonie », ou encore « principe d'économie », il exclut la multiplication des raisons et des démonstrations à l'intérieur d'une construction logique.
Le principe du rasoir d'Ockham consiste à ne pas utiliser de nouvelles hypothèses tant que celles déjà énoncées suffisent, à utiliser autant que possible les hypothèses déjà faites, avant d'en introduire de nouvelles, ou, autrement dit, à ne pas apporter aux problèmes une réponse spécifique, ad hoc, avant d'être (pratiquement) certain que c'est indispensable, sans quoi on risque d'escamoter le problème, et de passer à côté d'un théorème ou d'une loi physique.

(c) Wikipédia

mardi 11 septembre 2012

Ryan Bingham - Junky Star (2010)






Parution
Août 2010
LabelLost Highway
GenreAmericana
A écouterThe Poet, Junky Star, Hallelujah
O
Qualitéssombre, poignant

A la veille d’enregistrer cet album, en trois jours, en compagnie du célèbre producteur roots T.Bone Burnett (récemment aperçu en compagnie de Willie Nelson et John Mellencamp), le texan Ryan Bingham a co-écrit avec celui-ci The Weary Kind, une chanson qui, par les standards du film musical, était bouleversante dans son écrin de luxe. Cet écrin c’est Crazy Heart (2009), film qui ne manquait pas de cœur, même si l’on peut suspecter que c’est entièrement du à la présence de Jeff Bridges donnant l’impression de jouer son propre rôle – Bad Blake, un chanteur de country sur le retour, apparemment incapable de déjouer les méfaits de la solitude et de se dépêtrer de sa vision dramatisée de la vie. Ryan Bingham est un cran au-dessus de l’épave pleine de potentiel qu’était Bad Blake, et son album un cran au-dessus de ce que Jeff Bridges a pu enregistrer et faire paraître en 2011 en compagnie du même T-Bone Burnett. Il est plus jeune que Blake ; et si sa vision du monde est presque aussi décrépite, il a trouvé une manière d’inventer une galerie de personnages sans fortune à côté desquels il ne peut se permettre de s’aligner sans jouer la surenchère. Il est donc un peu forcé de se montrer simple, direct, avenant. En revanche, rien ne l’obligeait à devenir aussi minimal, dénudé sur son troisième album, d’autant plus que Junky Star le crédite accompagné des Dead Horses, un trio à l’apparence poussiéreuse mais subtil : chaque accord, chaque coup de grosse caisse résonne dans le désert habillé d’émotions en lambeaux de Bingham. Tout autre choix de production aurait peut-être été fatal, même s’il ne faut pas opposer, comme le font certains, l’idée que Bingham aurait pu vendre son âme au croisement pour devenir une star de crossover country-pop et la voie qu’il a réellement choisie. La country-pop a ses lettres de noblesse et sans une touche de pop l’americana serait définitivement perdue pour le grand public ! Nous enlevant même les ornements pourtant peut nombreux de Mescalito (2007) et Roadhouse Sun (2009), tels l’accordéon et la mandoline, Bingham capitalise avec l’accord de Burnett sur l’instrument le plus personnel de son attirail : sa voix, de buveur de whisky certes, mais aussi plaintive et hypnotique. Un harmonica providentiel embellit aussi plusieurs chansons.

L’effet Junky Star ne frappe pas d’un coup ; il faut prendre le temps d’écouter et de réécouter cette collection de (longues) chansons, une heure en tout si l’on considère The Weary Kind, placée en bonus à la fin. Le nom de cette chanson, comme l’image de la pochette, représentant un avion rouillé et sans ailes, respirent la lassitude ; néanmoins la poésie de Bingham est parfois presque caricaturale mais élégante et solide. C’est avec des chansons de ce type qu’il a faille voler la vedette au concert du Farm Aid en 2011, et en n’en jouant que 3, encore. Non, Bingham a travaillé dur et beaucoup tourné, mais pas de lassitude : plutôt la volonté assumée de produire un album plus sombre qu’à l’accoutumée, autant emprunt de fragilité et de fatigue que d’un appétit pour le meurtre comme stratagème pour se sentir vivre. The Poet, aux sonorités riches et profondes, annonce qu’il va s’agir d’un disque dont la violence sourd parfois plus qu’elle ne s’affiche. Bingham s’y présente comme le rodeur, l’observateur qui laisse le sang des autres écrire l’histoire. "As I keep walking, people keep talking/About things they've never seen or done/Homeless sleep in the park, lovers kiss in the dark/Me, myself I keep moving on through town...the poet in the back writes down his songs in blood." Quelque part entre les ignorants et ceux qui se sacrifient dans un geste dramatique pour sauver leur honneur ou l’humanité, Bingham est le troubadour qui chuchote aux éléments et aux lieux – le désert, le vent, la lune, le soleil, les étoiles - et reçoit son quotient d’histoires en retour. Bingham est un féru de la beat génération, positionné en retrait comme Jack Kerouac plutôt que fantasque comme le compagnon de route de Kerouac, Neal Cassady. Des touches de fatigue suggèrent qu’il ait pu lire Walt Whitman, un poète humaniste américain du XIXème. The Wandering, The Hard Worn Trail : piégés entre deux mondes, on se demande toujours si les personnages vont être soulagés de leurs douleurs à la fin. Ce n’est finalement pas le cas. Dans All Chocked Up Again, la coda country de l’album : « I close my eyes and I wanna start runnin'/But my legs are broken and tied/Everything around me starts spinnin'/And I realize I'm buried alive”.

L'empreinte d'un renouveau à la Bob Dylan - c'est à dire ce qu'il a accompli avec Love and Teft (2001), puis Modern Times (2006), Together Throught Life (2009), ou encore Tempest (2012) – cette façon de faire du neuf avec des ballades country-rock-blues du temps du DustBowl, est très présente sur cet album aux thèmes rudes. L'harmonica, et surtout le sens rythmique de Direction of The Wind - si ce n'est son titre faisant allusion à Blowing in the Wind - évoquent quelque chose comme Tweedle Dee & Tweedle Dum. C'est ce que Bingham écoutait sur le jukebox du Halfway Bar, un Motel que son oncle possédait. Dylan, Marshall Tucker, Bob Wills : il en tire une certaine authenticité. L’authenticité arrive en musique, l’intégrité vient avec les mots : “I’d rather lay down in a pine box/than to sell my heart to a fuckin’ wasteland” sur Depression.

vendredi 20 juillet 2012

Sharon Van Etten





"J’ai décroché un job chez Joe, un petit restaurant Italien de Times Square. Trois heures après le début de mon premier service, j’ai été relevée de mes fonctions quand j’ai renversé une assiette de veau sur le complet en tweed d’un client. Consciente de n’avoir pas d’avenir dans la profession, j’ai abandonné ma tenue – à peine tâchée - avec les talons compensés dans des toilettes publiques. Cet uniforme blanc, ces chaussures blanches, ma mère m’en avait fait cadeau, c’est en eux qu’elle avait placé ses seuls espoirs pour mon bien-être. Ils étaient maintenant comme des lis fanés, abandonnés dans un évier blanc. » C’est le New York de Patti Smith, celui qu’elle raconte dans son roman autobiographique Just Kids (2010).
Au seuil de l’enregistrement de son troisième album, Tramp (2012), il y a chez Sharon Van Etten le romantisme des rues de New York, des restaurants, des hôtels et des chambres de fortune. Une errance a donné son titre à l’album, ‘clochard’. Tramp est aussi le récit d’un nouveau départ et de rencontres avec d’autres troubadours qui sont à la New York d’aujourd’hui ce qu’étaient les fréquentations du Chelsea Hotel à Patti Smith. Il y a une difficulté persistante à vivre en ville avec des aspirations de bohème. Sharon Van Etten a réussi d’un seul élan, s’élançant avec effort, ces 3 dernières années, pour devenir l’une des meilleures. Une chanteuse folk-rock à l’aura magnétique, à la voix puissante et subtile, capable de polariser l’attention sur sa musique.
Comme Patti Smith, Sharon Van Etten abandonne la « tenue » propre aux petits boulots pour donner cours à sa passion pour l’art et la création, au risque d’une déception future. C’est un cursus dans une université du Tennessee qui est le déclencheur. Elle reconnaît l’importance qu’a joué l’apprentissage de la composition harmonique classique, même si elle décidé à l’époque de quitter l’école – école et musique ne se sont jamais vraiment conciliées dans son esprit. Elle regagne provisoirement le foyer familial dans le New Jersey (état au nord de New York) pour pouvoir se consacrer exclusivement à la musique… et à ses proches.
« C’est difficile de revenir chez ses parents quand on a dépassé la vingtaine… mais ils ont été très encourageants. » Les 4 ou 5 années suivantes seront consacrées à épauler les artistes d’une maison de disques locale, Ba Da Bing (qui a vu passer les très recommandables Comets of Fire, Shearwater ou Six Organs of Admittance) pendant leurs tournées. Elle écrit et joue des chansons pendant la nuit, et finit par attirer l’attention de Kyp Malone (l’un des deux chanteurs du groupe au succès international Tv in the Radio), qui l’aidera à faire ses classes au sein de la scène locale.
Pour ce qui est du petit ami, Sharon Van Etten a eu moins de chance que Patti Smith. Le musicien immature qu’elle avait rencontré dans le Tennessee la découragea pendant toute la durée de leur relation - 5 ans - d’écrire des chansons qu’ils trouvait trop intimes. Smith eut quant à elle une relation longue et constructive avec Robert Mappelthorpe, le célèbre et tourmenté photographe réputé pour ses photos en noir et blanc et ses nus masculins. Ensemble, ils avaient bravé la pauvreté, s’étaient mutuellement entraînés à créer, à faire fleurir l’imagination de presque rien – magazines pornographiques pour l’un, poèmes de Rimbaud pour l’autre. Quand son premier album, Horses, paraît, en 1975, Smith est une femme familière à l’acte de créer. Elle a franchi une étape en mettant ses poèmes en musique, tandis que sa passion pour les arts plastiques est mise de côté. « Elle a une voix si reconnaissable, s’enthousiasme Sharon Van Etten lorsqu’on la questionne quant à l’influence de Horses sur sa propre musique. Elle chante toujours de façon presque parlée, très grave et rauque mais jamais vraiment fragile. Elle apparaît toujours très forte et émotionnelle sans paraître en faire trop, et son groupe est très agressif sans être bordélique. » «Pissing in the river (une chanson sur Radio Ethiopia, 1976) est l’une des chansons les plus incroyables que j’aie jamais écoutées, ça parle de bouger à New York et, au moment ou je l’ai entendue elle avait beaucoup de sens pour moi. Patti Smith ne faisait pas réellement de musique au moment de ce disque. Tout le monde l’encourageait à en faire pendant qu’elle galérait simplement pour s’en sortir, et qu’elle n’était même pas sûre de pourquoi elle était là. J’ai lu Just Kids quand j’étais en train de travailler sur Tramp, et je sous-louais une chambre proche de là où Patti vivait avec Robert Mapplethorpe . J’ai pu imaginer ce à quoi ce quartier ressemblait à la fin des années 60, début des années 70. »
Bien plus forte
A la sortie de son premier album, Because i Was in Love (2009), Sharon Van Etten a été comparée un peu paresseusement à d’autres chanteuses de sa génération. « Des artistes telles qu’Alela Diane, Marissa Nadler, Jana Hunter et Mariee Sioux, ont produit de la musique de qualité avec une belle constance, et ont placé un standard assez haut pour ce soit difficile de s’aligner lorsqu’on débute. Pourtant, sur son premier album, la chanteuse de Brooklyn Sharon Van Etten prouve qu’elle a l’expressivité et les qualités d’écriture pour soutenir le pas de ses compagnes.» Comme Marissa Nadler, c’est vrai, Sharon Van Etten adresse des sujets biographiques avec une part égale d’assurance et d’étrangeté. Sa voix est aussi extraordinaire que celle de Nadler; léthargique, large de spectre, avec quelque chose d’un ancien envoûtement. En outre, elle est moins vaporeuse, plus affirmée.
Une tournée avec Meg Baird fit entrer Van Etten dans le giron d’Espers, un groupe de folk fantasque amené par un visionnaire du genre, Greg Weeks. Il produira Because I Was in Love. Sur ce disque, le chant, la guitare de Van Etten ne seront réhaussés que d’occasionnels éclats de cymbales, d’orgue ou d’harmonies vocales. La chanteuse y est encore très directe et personnelle, marquée par la relation qu’elle vient de traverser. Elle semble interpréter ses chansons comme confrontée, en face à face, à un amant ou à un ami, chaque phrase ou presque usant d’un tutoiement indéfini. Les nuances dans sa voix permettent de tempérer la fragilité émotionnelle des chansons. Elle a conçu avec cet album un microcosme dont elle va peu à peu se libérer. Cette libération est consommée avec les chansons Tornado ou Consolation Prize et prend de l’essor sur l’album suivant, Epic (2010). Ce disque de 30 minutes, enregistré en 3 semaines avec un véritable groupe et non plus seule, semble toucher au solstice là où Because i Was in Love nous décrivait le printemps de l’artiste. On y découvre des chansons plus pleines et intenses, à l’image de DSharpg ou One Day. L’expérience du concert est encore plus vibrante (voir les vidéo filmées au festival de Bonnaroo en 2011)
Certains préfèrent toujours Because i Was in Love car sa réserve, son intimité en font un disque plus traditionnellement folk que ceux qui suivront. «L’album Because Was in Love était plus timide et hésitant à tous points de vue. J’ai écrit certaines des chansons pour Epic juste après, sur ma lancée, mais j’étais déjà beaucoup plus à l’aise avec ma personne, et j’étais plus sereine vis-à-vis de ce qui se produisait. Je me sentais bien plus forte », témoignera t-elle après la sortie de son second album. Elle a passé 5 ans avec le mauvais mec, trop persuadée qu’il allait finir par se réconcilier avec sa propre vision à elle, pour finalement se rendre compte qu’il fallait qu’elle passe à autre chose. Ce que certains trouvent étrange, sombre, voire dangereux dans Epic n’est en réalité que l’éclosion d’un tempérament plus affirmé.
Time is on my Side

Les 3 albums de Sharon Van Etten ont été écrits sur une période courte, et un certain flou chronologique entoure toutes ses chansons. Il y a celles écrites avant New York qui semblent déjà tendre à une nouvelle vie, à de nouvelles amours, et celles écrites plus récemment, une fois Van Etten installée en ville, qui offrent des méditations plus adultes, telles celles qu’elle a aimé lire chez Patti Smith. Lire Just Kids a fait comprendre à Sharon Van Etten qu’écrire était comme encapsuler le temps. « Quoi que vous écrivez, vous y êtes vraiment connecté, et vous pouvez toujours revenir, dans votre esprit, à ce dont il s’agissait. » C’est la possibilité de voir sa vie sous forme de différentes séquences, à travers des lieux visités, des relations amicales et intimes, qui fonde une carte trouble mais passionnante. Avec Tramp, son troisième album, les frontières New-York ne suffisent pas à cette déambulation vitale. Une tournée européenne enrichit son répertoire comme s’il s’agissait de vignettes dans un album – mais de vignettes qui plutôt que de servir de souvenir capturent un temps toujours présent, celui du sentiment à l’origine de chaque chanson. Warsaw, par exemple, a été écrite en Pologne, pendant une tournée ; Give Out après un autre concert… Chaque lieu a une énergie distincte, et écrire en mouvement a contribué au son de l’album. « Je craignais que ça ne devienne un disque trop schizophrénique parce que j’étais si dispersée, mais finalement, c’est devenu l’un de ses points forts. »
 Van Etten embrasse tous les temps avec une grâce rare, avec une élégance un peu perdue aujourd’hui. Elle sait se montrer candide quant à l’instant présent, se vouant à la plénitude, sans arrière pensée sur son premier album : «mon orteil touche heurte légèrement le tien/Ton pied frôle ma cheville en retour/je n’ai besoin que de cela. ». Il est question d’amours qui naissent, qui ont duré, qui se terminent ; lorsqu’elle chante une ancienne relation, elle dégage une appréhension nouvelle, toujours ce désir d’être acceptée, d’être appréciée. En écrivant au présent elle prépare l’avenir ; c’est ainsi que des chansons écrites pendant l’enregistrement d’Epic vont être réinvesties pour Tramp. Dans une écriture généralement réflexive et temporelle, le présent est le temps des chansons les plus intenses, Crime par exemple : «To say the things I want to say to you would be a crime/To admit I’m still in love with you after all this time.» Le présent est d’une intensité punitive, sur Tramp : « Tu aimes t’accrocher à tes rêves », assène-t-elle. En quelques années ses expériences ont varié. Elle a depuis sa première relation appris a faire durer ses amours en chansons, en leur ajoutant les commentaires qui la préparaient à une vie future ; elle semble aujourd’hui plus à même de laisser les sentiments les plus palpables prendre le pas sur sa vie plutôt que sur sa musique. Dans un élan naturel, son art va en se renforçant, en trouvant de nouvelles ramifications à travers les amitiés les plus fortes, en participant à son propre épanouissement plutôt qu’à celui de ses albums. « Mais avec le temps, ça m’a fait aimer, ça m’a fait aimer lus fort », chante t-elle sur Love More, la chanson qui a donné, de manière inattendue, une nouvelle dimension à sa carrière.
Pour Tramp, album subséquent à sa signature avec la maison de disques Jagjaguwar, Van Etten a utilisé des chansons éparses. Epic avait été enregistré en 3 semaines, Tramp en plusieurs mois. Ce disque profite d’une écriture affirmée, mais semble aussi être le moment ou les chansons lâchent prise sur la vie réelle, où ces 2 mondes cessent de n’être que miroirs pour évoluer comme 2 entités distinctes : l’art et la vie quotidienne des sentiments. «It’s bad to believe in any song you sing," chante t-elle sur I’m Wrong, privant parfois les chansons d’entretenir un lien trop évident à la vie réelle. Elle exprime ainsi sa volonté de ne pas en faire un travail autobiographique. Elle marque un retrait, desserre sa prise sur ses textes : «We got to loose sometimes» sur We Are Fine. Les mélodies vocales superbes, habitées de Tramp et les refrains saisissants annoncent un triomphe intime, émancipent la chanteuse de la domesticité. D’abord peu encline à revivre des sentiments forts, Van Etten a reconstruit enfin, une aventure vigoureuse sur laquelle elle multiplie les prises de vue, usant de gravité et malice. Des postures qu’elle semble emprunter à l’une de ses influences majeures ; le célèbre canadien à qui elle a dédié l’une de ses plus belles chansons, Leonard. Ces chansons marquent les étapes de son ouverture propre, en plus d’être des commentaires globaux. A propos de Give Out : « Elle parle de déménager à New York, de tomber amoureuse à nouveau, de s’ouvrir à l’extérieur et de redevenir vulnérable. C’est effrayant de retomber amoureuse !
nouvel élan
Chez Patti Smith, le Chelsea Hotel des années 70 est une expérience bénie, où demeure une impression de fraternité, d’ébullition artistique. Les musiciens New-Yorkais semblent depuis lors graviter autour de la légende de cet hôtel et de ses excès. Les amis de Van Etten balisent les séquences de sa vie. Ils alimentent son travail, l’encouragent, jouent pour elle, reproduisent ses chansons. Ils se font en quelque sorte les relais d’une histoire qui était encore, il y a peu, très intérieure et semble progressivement s’échapper d’un livre encore à écrire. A travers ses amis, Van Etten se met soudain à vivre à New-York, même lorsqu’elle est ailleurs, en tournée. Des types barbus insiste pour lire ses poèmes, des adolescentes expriment le besoin d’être à ses côtés et d’autres plus agées s’étonnent qu’elle ne soit pas lesbienne. Ils le reconnaissent tous, c’est le genre de personne qui fait naître un élan irrépressible de tendresse, de protection, une envie de rendre service.
Bon Iver faisait paraître en 2008 For Emma, Forever Ago. Le magazine Rolling Stone le qualifia de « l’un des meilleurs albums de fin de couple de tous les temps », et en regard de la chanson Skinny Love on comprend bien pourquoi. « And I told you to be patient/And I told you to be fine/And I told you to be balanced/And I told you to be kind". La tonalité triste des morceaux de cet album, dont le retentissement aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde fut exceptionnel pour un album de folk, sera largement transcendée dans son second album, simplement appelé Bon Iver (2011).
La force émotionnelle de ses disques ont directement interpellé Van Etten, et de nouvelles perspectives s’ouvriront pour elle lorsqu’elle apprendra que Vernon, en compagnie d’Aaron Dessner, joue en concert une reprise de Love More, la dernière chanson bouleversante sur Epic. Portée par un nouvel élan, elle contacte Dessner, qui est trop heureux de se proposer de produire son nouveau disque. Son propre studio d’enregistrement, non loin de là ou Van Etten sous-louait une chambre, servira quasiment de nouveau domicile à la chanteuse. C’est l’histoire la plus connue quant à l’enregistrement de Tramp : la relation de Sharon Van Etten avec Dessner, le chanteur du groupe New-Yorkais The National – un groupe inspiré par l’indie-rock, l’americana et la brit-pop que le bouche à oreille a fait exploser avec High Violet, mais dont les plus beaux faits d’armes sont sans doute Alligator (2005) et Boxer (2007).
Écrire et jouer ne rapporte pas beaucoup d’argent, mais il n’était pas question pour Sharon Van Etten de retourner vivre chez ses parents. Pendant 14 mois, elle dormira successivement chez plusieurs amis ou dans des sous-locations. Sa nature un peu anxieuse et son manque d’attaches ont suscité des textes intenses. Ecrire en tournée, enregistrer sans chez-soi l’a obligée à restreindre ses méthodes de composition, sans imaginer quel souffle allaient prendre ses compositions, une fois sa nouvelle ‘famille’ constituée.
Matt Barrick (Walkmen), Jenn Wasner (Wye Oak) Zach Condon (Beirut), ne sont qu’une petite partie de l’extraordinaire entourage de musiciens qui participeront à étoffer ses chansons les plus récentes. La voix de leurs propres groupes est largement audible jusqu’en Europe et en France. Avec ou sans eux, le temps du concert revient rapidement pour Sharon Van Eten. «Prétendons que c’est le bonheur, s’amuse t-elle en jetant un regard pétillant aux musiciens qui l’accompagnent. 5 ou 6 ans plus tôt, ces mots auraient peut-être sonné comme désespérés ; mais ce soir, à New York, tandis que fans, journalistes et pontes de l’industrie musicale l’observent en train d’interpréter son nouvel album en entier, elle tourne à l’euphorie la peine, le stress, la colère qu’elle a pu porter. Le fait qu’elle se saisisse ensuite d’un ukulélé ne fait que souligner la légèreté dans son coeur.
« c’était le meilleur groupe de New-York », écrira Patti Smith en commentant un concert du Velvet Underground. John Cale, du tendem Cale/Lou Reed à l’origine du Velvet Underground, a produit Horses. Sharon Van Etten s’est directement inspirée d’un album solo de Cale, Fear, pour le visuel de Tramp. La ressemblance est frappante ; même si sur le visuel au verso de la pochette, Sharon Van Etten n’est pas prostrée comme Cale, mais le buste dressé, de face, fière.

lundi 16 janvier 2012

La semaine du Groove #1 : The Bellrays - Black Lightning (2010)



Parution : février 2010
Label : Heart of Gold
Genre : Hard Rock
A écouter : Black Lightning, Power to Burn, Anymore

°
Qualités : intense, groovy, efficace

Sur disque comme en concert, Everybody Get Up donne une idée de ce que Lisa Kekaula et ses Bellrays s’infligent à eux-mêmes et aux autres. « Are you ready to make noise ? » hurle la chanteuse à la manière de Bon Scott quand il donnait vie à AC/DC, lancé à un train d’enfer. Kekaula siffle, invective, sermonne, devient menaçante envers ceux qui ne manifestent pas assez clairement leur enthousiasme. Elle ne perd jamais le contrôle, mais maîtrise au contraire tout de l’action, que ce soit sur scène ou sur ce disque. Car si Black Lighning est aussi bon, c’est du fait de la discipline qui y règne. On y devine le caractère autoritaire de sa diva, comme les touchantes prises de liberté de son guitariste probablement fan de Dinosaur Jr.

Comme si le visuel de pochette et le nom ne suffisaient pas, Kekaula redéfinit proprement l’esthétique du groupe avec la chanson-titre. Ce ne sera plus du rhythm & blues vintage, plus du punk ni de la soul. « You better run for shelter/there’s nothing you can do/I’m a new sensation/I’m on fire/I gonna jump your wires”. Le refrain est lâché d’une voix puissante et rauque. La chanteuse assume le cliché, parvient à nous faire profondément ressentir que ce titre imparable est tout ce dont nous avions besoin. « I’ll be your mind/i’ll be your soul.” La chanson n’est pas subtile, mais c’est sa justesse, son évidence qui séduit. N’ai-ce pas le propos de tout groupe de hard-rock que de d’évoquer trains (Rock n’ Roll Train d’AC/DC…) et voitures (HIghway Star de Deep Purple…) pour suggérer l’intransigeance physique ? Les choses sont finalement moins biaisées ici, puisqu’il n’est question ni d’autobus, ni de tanks mais que le seul artifice reste le tempérament surnaturel de Kekaula.

Kekaula n’a plus à prouver à personne l’étendue de ses possibilité vocales et son statut acquis de diva moderne un brin destroy mais finalement raisonnable. Elle a une prédilection pour l’intensité écorchée, pour les refrains pop survoltés, pour les morceaux condensés de deux minutes, à l’instar de Hell on Earth ou Living a Lie. Elle se sait capable de chauffer une salle en dix secondes ; transmettre les messages de ses chansons ne lui prend guère plus de temps. « I can leave this world/it’s not my problem anymore.” Difficile ne pas donner une impression de réchauffé avec de tels arguments, et pourtant, Anymore, une chanson plus difficile pour le groupe, plus lente et mélancolique, est très réussie. On Top, Power to Burn ou Everybody Get Up assurent que l’album ne dévie pas de ses rails. Mieux, ils font de cette stricte efficacité un principe à la construction de Black Lightning. Aux côtés de Black Ice (2008), le dernier disque en date d’un AC/DC sans Bon Scott, le Black Lightning des Bellrays est un autre très bon album de hard rock.

vendredi 4 novembre 2011

Marnie Stern - Marnie Stern (2010)



Parution : octobre 2010
Label : Kill Rock Stars
Genre : Expérimental, Pop
A écouter : For Ash, Risky Biz, Cinco de Mayo

°
Qualités : feminin, groovy, audacieux

Pendant longtemps, la New-Yorkaise Marnie Stern ne faisait que s’entraîner à la guitare, cinq, dix heures par jour, perfectionnant son propre style expérimental en autodidacte. « C’est pour cette raison que mon jeu et mon son sont si étranges », remarque t-elle, interrogée par Emilie Denis pour New Noise Magazine. Elle reconnaît moins pratiquer aujourd’hui, se concentrant sur la composition de chansons. On pourrait dire qu’elle se repose sur ses acquis s’il s’agissait d’une autre personne ; mais entendre les arpèges incandescents qui naissent les deux mains sur le manche de sa Gibson, et réaliser soudain la richesse émotionnelle de ses chansons.

Stern fut journaliste, fit 400 petits boulots avant qu’elle ne décide de prendre la musique au sérieux. C’est à la force du poignet, après cinq démos envoyées tous les ans entre 26 et 30 ans, qu’elle intégra le label Kill Rock Stars (Deerhoof, Decemberists, The Gossip…) avant d’enregistrer son premier disque ; une affaire abrasive mais pleine de refrains mélodiques. Vocalement ce sera quelque part entre Debbie Harry, Karen O des Yeahs Yeahs Yeahs ou Joan Jett. In Advance of the Broken Arm (2006), sera remarqué par le New-York Times comme « l’album rock n’ roll le plus excitant de l’année ». C’est un titre de trente mots qui introduisit le deuxième, paru en 2007. This is it… confirmait la formule, ambitieuse, pleine d’humour et de changements de temps, de Stern. Puis elle fit semblant de recommencer ; présenter sous son propre nom, et rien de plus, son meilleur album à ce jour, incroyablement dense et mieux écrit encore. « Je pense que j’ai beaucoup progressé en termes de composition, je suis bien meilleure pour structurer mes chansons maintenant. »

Ses chansons sont des exercices cathartiques qui lui permettent de retrouver toujours avec la même passion le plaisir de jouer vite des mélodies percutantes et transformation incessante. C’est un mélange jouissif à la fois complexe et séducteur, tourmenté mais euphorisant - un tour de force difficile amené presque entièrement d’une seule main. « Ces contrastes sont en moi, c’est comme si j’avais deux personnes qui se battent pour prendre le dessus, l’une joyeuse et l’autre complètement déprimée, une confiante, l’autre mal à l’aise, une qui veut aller vite, l’autre qui veut ralentir, une qui veut du détail, l’autre du dépouillé. C’est une lutte constante. » Pour toute la frénésie mélodique et technique dont fait preuve l’album, c’est l’émotion qu’il contient qui rend Stern la plus fière, le fait que son disque reflète des aspects de sa personnalité. Certaines lignes en affichent la substance profonde : "...I got something in my soul/pushing me to hold on to the pain...." sur Risky Biz, For Ash qui évoque le suicide d’un ex. Si l’album est en effet sophistiqué, c’est par l’aspect de ses textes qu’il est le plus habile ; difficile d’afficher une vulnérabilité avec autant de succès alors même que Stern exulte presque à chaque instant de ces 34 minutes. Mais une chanson aussi puissante, compacte et intuitive que For Ash semble capable de transcender toutes les émotions.

Stern assume ne pas aimer revenir en arrière. Son album est projeté dans un univers des plus contemporains, et c’est comme si elle avait intégré cette équipe aux côtés de Hella, Lightning Bolt ou Deerhoof, certaines des formations les plus innovantes – et rythmiques - de ces dernières années. Au cœur de cette école, la formule semble éprouvée maintenant que Marnie Stern a fait paraître cet album. La prochaine étape ? Un vrai travail de groupe avec son batteur préféré, le sur-actif Zach Hill. C’est l’une des figures musicales importantes de la scène américaine actuelle, non seulement parce qu’il sait comment réinventer la pratique de son instrument, mais pour ses qualités de compositeur, et ses des idées sur la façon dont peut sonner un album en 2010, par opposition à la manière dont il doit sonner. C’est étonnant d’entendre à quel point la façon de composition de Stern – saccadée, changeante, intense – se retrouve dans les propres travaux de Hill, que ce soit avec Hella (The Devil Isn’t Red) ou plus encore en solo avec Face Tat (2010). « Je compose en amont, seule, mais je connais son jeu et je l’intègre dès les premiers stades, je sais anticiper et je sais comment son style s’imbriquera ensuite. De toute façon mon travail est très rythmique, tout repose sur les cassures, les changements. »
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