“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

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mercredi 5 juin 2013

Morceau #16 - Scout Niblett (avec Will Oldham) Kiss



A l'occasion de la sortie de son nouvel album, It's Up To Emma (Drag City), une chanson tirée de This Fool Can Die Now (2007)

dimanche 2 septembre 2012

Michael Hurley - Ancestral Swamp (2007)



Parution : 2007
Label : Gnomonsong
Genre : Americana, folk
A écouter : Dying Crapshooter's Blues, 1st Precinct Blues, When i Get Back Home

OO
Qualités : Onirique, apaisé

Dans un album de chansons folk américaines, vous pouvez aimer les histoires qui sont racontées ou la façon dont elles sont racontées. Le mieux, c’est lorsqu’il existe une corrélation parfaite entre le chanteur qui raconte l’histoire et son histoire. A ce petit jeu, Michael Hurley est hors concours ; il vous parle de bandits, de rencontres avec les morts, de gens dans le pêché et d’autres qui trépassent brutalement, avec une attitude excluant toute belligérance. Avec sa voix trainante, il se place aux côtés J.J. Cale et Ry Cooder – et rend hommage au Delta blues qu’il pille avec bonheur, mélangé à la country et au folk du vieux pays. Jelly Roll Morton, Burl Ives, Hank Williams ou Bo Diddley sont des noms qui ont toujours signifié beaucoup pour lui, même s’il a toujours évité la révérence. Sa façon élusive est devenue un petit jeu et depuis 1964 et 20 albums solo, il a eu le temps de s’y entraîner. C’est comme l’humour et le dessin, que Hurley pratique en bandes dessinées où il s’est inventé le personnage d’un loup entouré d’une faune diverse, amusante et provocante.


Le charme un peu rugueux de sa musique – picking et bending à la guitare acoustique, violon hérité d’une tradition Appalachienne et piano électronique somnolent - tient à une façon rêveuse, décalée de jouer, d’inventer de petites tournures au fur et à mesure qu’il joue. Il détourne avec un certain romantisme les racines de la musique américaine, qu’il connaît par cœur. Hurley est de ceux qui laissent les choses se produire d’elles-mêmes sans se dépêcher ; il pourrait même être l’un de musiciens américains les plus authentiquement cool, laissant pantois plus d’un jeune musicien au désir de nonchalance. Devendra Banhart, symbole de la nouvelle scène folk excentrique californienne, s’est pris au jeu, en décidant de faire paraître sur son propre label Ancestral Swamp, un disque qui, de part la nature même de sa conception (des chansons jouée entre 2001 et 2006) sait prendre son temps. Après tout, Hurley a même attendu 2012 pour publier pour la première fois des morceaux datant de 1964.


Ce sont souvent les chansons les plus longues qui sont les meilleures chez Hurley, longues et languissantes. Toutes les fausses fins, les reprises et les expérimentations de ses doigts sur les cordes de guitares nécessitent qu’il perdre un peu son focus en route – mais il le fait sans jamais cesser de nous captiver. Ici, c’est Lonesome Graveyard, 1st Precinct Blues, et When i Get Back Home. La première est interprétée au piano électronique, un instrument utilisé ponctuellement par l’artiste musicien. Elle aurait trouvé sa place à la fin d’un album de Cooder, par son évocation d’une rencontre avec un fantôme entreprenant, et la tendresse qui en découle. Seulement elle est délibérément au début de l’album. Quant à la troisième, qui dépasse 6 minutes, le moins qu’on puisse dire c’est que le terme de terroriste musical, qui a pu qualifier Hurley du temps où il faisait partie des Holy Modal Rounders dans les années 60, est à l’opposé de la chaleur et du confort que l’on peut ressentir à son écoute.


Quelques surprises vous attendent ; Dying Crapshooter’Shoes est plein d’action par exemple, décrivant l’entrée en enfer d’un joueur invétéré dans un ambiance festive et avec une galerie de personnages cocasses ; ses partenaires de jeu et 26 hôtes de table dansant le Charleston. Le Charleston ? Sur Gambling Charley, Hurley et son violon sont encore plus ancrés dans le 19ème siècle. Streets of Laredo ressuscite sans effort le mythique far-west et ses cow-boys. Finalement, il est beaucoup question de communications entre 2 mondes, et de métamorphoses, comme le suggèrent sur la superbe pochette ces eaux miroitantes, chamarrées et mystérieuses. Hurley en fait scintiller la surface, traverse ce fleuve du temps en s’aidant aussi, sur When i Get Back Home, d’un banjo. Ce qui empêchera la léthargie de vous gagner, c’est la facilité avec laquelle Hurley impose sa présence, sa voix, son jeu épars, parfois ébouriffé, faisant d’Ancestral Swamp – appelé ainsi en égard au puits métaphorique duquel il tire son inspiration à travers les âges - un album d’Americana inhabituellement riche.

vendredi 20 avril 2012

Sinéad O'Connor - Theology (2007)


Parution : Juin 2007
Label : Ministry of Sound
Genre : Pop, Folk-Rock
A écouter : I Don't Know How to Love, 33 (acoustique), If You Had a Vineyard

°°°
Qualités : lucide, poignant

“J'ai rencontré une dame très agréable, la soixantaine, et je lui ai demandé : “Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire de moi ?” Elle m'a répété de 'continuer à tricoter'. Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Et j'ai fini par conprendre que c'était une manière vieu jeu de dire qu'il fallait que je retourne à ce qui m'avait fait entrer en musique en premier lieu, pour continuer à partir de là.”

Après avoir déchiré la photo du pape sur un plateau de télévision en 1992, Sinéad O'Connor a passé plusieurs années à se sentir en porte à faux avec son public ; sa vie privée – elle est la mère de quatre enfants, nés de quatre pères différents - a été largement commentée au point qu'elle décide de se retirer de la scène en 2003. Il lui semblait alors qu'elle avait tout dit, qu'elle s'était vidée de toute son essence. Faith and Devotion (2000), en particulier, apparaît comme le disque d'une femme qui se raccroche aux dernières parcelles de son intimité. L'album donne l'impression qu'elle s'est trop révèlée. La chanteuse pop s'y est mise en danger – inutilement. Dans sa trop grande sincérité, Faith and Courage est aussi punitif que vain. Avec Theology, Sinéad O'Connor reprend le chemin inverse ; elle retrouve dans la spiritualité les idées qu'elle a toujours cherché à défendre.

Sinéad O'Connor a muri. “Je ne ressens pas le besoin d'être trop pointilleuse, quand j'écris une chanson sur un sujet sensible. Mais je ne suis cependant pas stupide. Je vais être respectueuse, mais je vais être honnête avec moi-même.” Décrit par la chanteuse comme un album sans message, cela ne signifie pas que la chanteuse n'ait pas eut de fortes convictions pour le mener à bien. “Il y a beaucoup de raisons pour ce disque. Peut être que la meilleure, qui n'a pas jamais quitté mon esprit pendant l'enregistrement des morceaux, c'était qu'il s'agissait d'une réponse à ce que nous avons vu se produire dans le monde depuis le 11 septembre. Beaucoup de ce qui se produit, c'est à cause de la manière dont certaines personnes interprètent différentes théologies. Je suppose, que ce soit du côté de la Chrétienté ou de l'Islam, que c'est une mauvaise représentation de leurs theologies respectives – et de suggérer que Dieu encourage la violence comme manière de régler les conflits. Mon but avec ce disque est de représenter ce qui selon moi reflète le caractère le plus proche de Dieu, qui est sa volonté de paix et sa compassion.”

En décrivant Theology comme un album de chansons religieuses, O'Connor rapelle la situation de Bob Dylan en 1975. Peu de gens comprennent alors pourquoi celui-ci semble sous le coup d'une superstition soudaine. O'Connor, comme Dylan, cherche à apaiser sa vie à travers la pratique d'une croyance plus autonome qu'il n'y paraît. Cela reste une relation individuelle, une retranscription profondément personnelle du sentiment spirituel, une vision éloignée d'un monothéisme opposant des religions. Tous les dieux sont susceptibles d'exister, tant qu'ils provoquent la paix et non l'affrontement, tant qu'il n'empêche pas les hommes de se définir d'abord comme des hommes plutôt que comme les serviteurs d'un Dieu. O'Connor touche à un problème qui concerne tous les hommes s'ils ne font pas le choix de la tolérance. Une lourde menace à côté de laquelle la crise du disque (qui a particulièrement sévi entre 2000 et 2007), et, concrètement, le peu d'exemplaires de Theology vendus, paraissent bien dérisoires. D'ailleurs, O'Connor est presque soulagée de passer inaperçue, et fait valoir une nouvelle fois son humilité. Avec cet album plein de retenue, contenant (trop) peu d'affront, elle charme les journalistes autrefois en guerre avec elle. Elle les avait déjà endormis avec Sean Nos Nua (2003) puis Throw Down Your Arms (2005).

Theology est un double album dont la création s'est divisée entre Londres et Dublin. Les morceaux ont été enregistrés d'abord dans la capitale Irlandaise, seulement guitare acoustique et voix, puis à nouveau en Angleterre avec un large ensemble de musiciens et un producteur pop de renom, Ron Tom. Considérant chaque chanson comme une tentative de se reconnecter avec ses origines émotionelles, la chanteuse a recherché de nouveau le sentiment qui lui était venu une fois, tandis qu'elle chantait dans la chorale de son église, étant enfant. “C'est une sensation très douce. Comme si l'air vous enserrait chaleureusement. Le rock n'roll c'est génial, mais c'est une énergie que vous relâchez. Quand vous chantez [comme je l'ai fait sur Theology], vous avez l'impression d'une énergie qui vous gagne, vous nourrit.” C'est un album cohérent par la pureté de son émotion. A la colère, positive pour les faire progresser les autres, mais mauvaise pour soi-même, O'Connor a préféré se montrer enthousiaste et est parvenue à chasser la confusion. “J'ai délibérément écarté tout sentiment agressif”, commente O'Connor sur l'album. The Glory of Jah en est le meilleur exemple. “There is no holy one like U/U install kings and tak them down/Truly is no one beside U/U made all creation with wisdom”, chante t-elle. Outre la version acoustique de 33, la préférence de O'Connor va à Something Beautiful et If You Had a Vineyard. Cette dernière est, de toutes ses chansons, l'une des plus généreuses, pleine du soleil d'Israël, et de sa paix – on veut croire qu'un jour la paix, à cet endroit du monde, puisse devenir réalité.

vendredi 24 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (suite et fin)


MARRY ME

“Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le jouaient à leur mariage, ou qu’il faisait partie de ces petits moments spéciaux pour eux. J’ai fait un concert à Boston où un homme est monté sur scène et a fait une demande en mariage à sa petite amie. C’était fantastique. C’était très doux. C’est un vrai rappel que, une fois que votre partie est jouée, une fois le disque paru, il est assimilé par d’autres gens dans leur vie quotidienne, est c’est énorme. Totalement hors de votre contrôle. Et psychiquement, c’est très agréable de savoir cela. » Annie Clark nous parle de l’accueil de Il y eut d’abord le EP Paris is Burning (2006), dont la chanson-titre, un brin apocalyptique, est sans doute inspirée du film documentaire de Jennie Livington du même nom (1990) qui chronique la culture de bal à New York et les sujets du racisme, de l’homophobie, du SIDA et de la pauvreté. Parmi les trois morceaux de l’EP, une reprise de Jackson Browne, These Days.

Les chansons présentes sur Marry Me furent écrites quand Clark avait dix-huit et dix-neuf ans, et, selon elle, « représentaient un aspect plus idéaliste de ce que la vie ou l’amour sont, à travers les yeux d’une personne qui n’a aucune expérience. » Annie Clark se décide à occuper un rôle de premier plan. « L’égo provisionnel. C’est un concept que j’ai appris de mon oncle. Vous vous donnez la permission de vous manifester, et d’être vu, ou plutôt entendu, vous vous autorisez une situation que vous ne ressentez pas comme naturelle. Vous êtes comme un messager pour la musique. » Musicalement, Marry Me n’avait pas encore l’opulence des albums à venir ; il est moins intense, et plus vaudevillesque. L’influence cabaret y est clairement audible, comme chez Congleton. Marry Me révèle le talent multi-instrumentiste de Annie Clark, puisqu’elle y est créditée ainsi : « piano, guitares, orgue, Moog, synthétiseurs, clavinet, xylophone, vibraphone, dulcimer, programmation, triangle, percussion ». Dans les circonstances, se créditer au triangle révèle une humilité presque « ancienne école ».

Chaque élément est utilisé pour donner une coloration, mais le résultat est bien au-delà de l’exercice de palette. La musique exerce un magnétisme que l’indulgence et la douceur de l’interprétation de Clark ne fait qu’augmenter. Certains moments font que, malgré la douceur, Marry Me pourrait être l’affirmation d’une dualité précoce. “L’amour ne sert qu’à montrer qui endure coup de fouet après coup de fouet avec panache » ; « Le temps va venir où je vais te donner ma main et dire : ‘c’était bien mais… c’est fini. » L’attraction-répulsion – le fameux push-pull – est une stratégie instinctive. Tout en contrepoints vocaux, en tentatives polyphoniques, tour à tour orchestral et dénudé, traversé d’éclats de guitare abrasive, Marry Me fait éclore une grâce un peu folle, et révèle un nouveau talent exceptionnellement inspiré, saturant ses chansons d’idées, de nuances. What Me Worry, est une chanson au classicisme jazzy, qu’elle interprètera en live avec le violoniste folk et klezmer Andrew Bird. What Me Worry termine d’envoûter l’auditeur, à défaut de le laisser avec les clefs de compréhension de l’album. Comme ceux qui suivaient Annie Clark allaient s’en apercevoir, Marry Me effleurait des thèmes qui allaient croître au fur et à mesure que les sources d’émerveillement de l’artiste se multiplieraient.

ACTOR

Deux ans s’écoulent entre Marry Me et son successeur, Actor (2009). Dans la bouche d’Annie Clark, un mot supplante alors tout les autres : « magie ». L’énergie de New-York, où la jeune femme originaire de Dallas (Texas) vit à présent ? Magique. La bande originale néo-classique du film Disney Sleeping Beauty, qui inspira de nombreux sons sur son second album ? Magique. Découvrir une mélodie qui fonctionne ? « Oh, c’est magique ». Elle évoque ainsi les choses qui nourrissent aussi bien le cœur que l’esprit. « J’aime les contes de fées en partie parce qu’ils sont étranges, confie- t-elle sur le blog Denver Westword. J’aime beaucoup les films de Disney des années 30 et 40. Il y a un article très intéressant sur la préparation de Blanche Neige dans Vanity Fair. » « Ces histoires ont été transformées pour Disney, mais si vous lisez Hans Christian Andersen, c’est horrifiant. Les personnages se font des choses terribles les uns aux autres. » Elle trouverait également magiques les bandes originales enregistrées par Danny Elfman pour Tim Burton. Son apparence gracile, ses boucles, la pâleur de son teint et surtout son regard, presque dénué d’expression, sur la pochette de Marry Me puis sur celle d’Actor, le deuxième album de St. Vincent, la font ressembler l’une de ses marionnettes auxquelles le cinéaste insufflait la vie dans ses films d’animation. Comme Emily, la mariée défunte du film de Burton, Annie Clark semble si légère qu’elle peut s’évanouir dans un souffle. Sur la pochette de Marry Me, sa beauté victorienne crée un personnage à elle seule, un peu énigmatique du fait de cette expression d’attente et de curiosité. Entre les deux albums, l’émerveillement répété d’Annie Clark n’a fait qu’accentuer sa personnalité artistique.

Actor fut l’objet d’un regain d’intérêt important pour le travail de Clark. C’est à cette période que de nombreux nouveaux admirateurs la découvrirent. Allmusic, l’influent site américain qui vise l’exhaustivité et la justesse critique, décrivit l’artiste en ces termes : « Annie Clark est un talent unique : elle est autant musicienne qu’auteure de chansons, ses sons comme ses mots ne font pas de compromis malgré leur délicatesse. Elle mélange rock, jazz, musique électronique, et touches classiques si naturellement que cela semble naturel. Aussi adorables que ses mots et sa voix puissent être, elle est trop étrange et trop maligne pour être seulement séduisante. » Sa signature avec le label britannique emblématique 4AD avant la sortie de l’album a sans doute contribué, en l’associant à une scène de qualité, à sa découverte par un public plus large. 4AD est en effet associé à la scène pop et rock d’inspiration romantique des années 1980, tels This Mortal Coil, Bahaus, les Cocteau Twins ou Dead Can Dance, et a su préserver son esprit indépendant jusqu’à aujourd’hui à travers les signatures d’Atlas Sound, Deerhunter ou Twin Shadow. Actor fut commenté avec plus de précision et d’excitation que son prédécesseur, auquel il fut comparé. Annie Clark, elle fut apparentée à David Byrne (Talking Heads), David Bowie encore et toujours, Peter Gabriel et Beth Orton, des gens qu’elle « respecte et qu’elle admire », tout en notant, interrogée, sur le blog Denver Westword, son intérêt particulier pour une chanson comme Wuthering Heights, de Kate Bush.

Pour beaucoup, les visages inhabituellement exposés des jaquettes accentuaient l’ambigüité des œuvres en connotant l’existence de sentiments inavouables, et donc la nécessité de cette demeurer neutre en façade. « C’est une superposition de cruel et d’aimable. Les arrangements, baroques, sont encore plus apprêtés qu’avant et sa voix est plus belle, ceux-ci et celle-là soulignant les courants obscurs qui sous-tendent ses chansons. » Dans ce jeu de signifiants, Actor introduit la couleur – orange – pour dénoter un art plus vivant, plus vibrant, plus intense. La persistance du portrait conserve cependant le mystère.

Sur Actor, Annie Clark accolait à des cordes cinématiques des sonorités et des rythmes plus minimalistes et inquiétants. Les moments les plus inconfortables venaient avec les mélodies les plus douces, et inversement. Laughing with a Mouth of Blood, malgré son titre violent, contient les passages les plus mielleux de l’album. La nouvelle musicalité mettait ainsi en valeur les oppositions qui donnaient sens à son œuvre, les rendant décelables même pour un auditeur moyennement attentif. « L’album joue des contrastes, pouvait-t-on lire dans Entertainment Weekly, « Clark laissant sa voix de chorale d’église s’attarder sur des paroles qui s’en prennent sombrement aux thèmes de la violence, du sexe, et du chaos général ». Une interprétation extrême pour un disque enregistré dans une sérénité retrouvée. « Je suis revenue d’un an et demi de tournée, et mon esprit était usé », racontera Clark. « J’ai ainsi commencé à regarder des films, dans un processus pour me faire redevenir humaine. Et ça s’est mis à influencer le disque entier. » Actor laisse entendre que ‘redevenir humain’ ne débarrasse pas de la confusion, mais ne fait que la transfigurer. Cet embrouillement suscité par une longue fuite vers les salles de concert s’écrit en chansons. La sophistication sonore d’Actor peut dissimuler dans un premier temps la sensualité et la sensibilité intenses de l’album. Les paroles évoquent souvent un souffle qui s’accélère, un cœur qui bat la chamade et toujours l’appréhension. « Ses personnages s’inquiètent du jugement de ses voisins et des étrangers, tentent de sublimer ou de désamorcer leur colère, et dans un des moments les plus sombres de l’album, fantasment à l’idée de se fondre totalement dans une nouvelle identité. »

Une autre chose qui différencie Actor de Strange Mercy, c’est le mode de composition, majoritairement à l’aide d’un ordinateur, avec Garageband, le logiciel de création musicale développé par Apple et généralement destiné aux amateurs. Clark expliquait en partie ce choix par l’influence de ses voisins, qui rechignaient à l’entendre jouer de la guitare à travers la cloison de son appartement. Que ceux qui pensaient qu’une telle pratique ne pouvait donner de résultats probants se détrompent. Le procédé n’a pas altéré les qualités d’écriture, mais a sans doute participé au timbre légèrement étouffé des chansons.

YEAR OF THE TIGER

L’Amour l’Après-Midi est un film d’Eric Rohmer qui date de 1972. Un homme marié y médite son rapport aux femmes, celles qu’il observe dans sa vie quotidienne. La maîtresse d’un de ses amis de jeunesse, Chloé, reprend un jour contact avec lui. Créature impulsive et en détresse, l’homme, qui s’appelle Frédéric, décide de lui devenir en aide, et tombe bientôt sous le charme, avant d’être tiraillé par la jalousie. L’histoire a plus d’une parenté avec Le Démon de l’américain Hubert Selby (1928-2004), livre génial dans lequel un homme marié lui aussi ne peut s’empêcher de multiplier les aventures, frustré par un travail qui ne tarit pas ses envies de pouvoir et de domination les plus folles. Une critique acerbe de la morale sociale, qui démarre dans l’intimité paisible d’un foyer pour se terminer en feu d’artifice de violence grandiloquent. Chloe in the Afternoon, c’est le titre de la chanson qui ouvre le troisième album d’Annie Clark sous des auspices plus étranges encore que sur Actor. Le refrain, avec la phrase du titre répétée, intrigue. Nous sommes propulsés sans préparation dans un univers de tension psychologique, au bord de l’hystérie. Clark semble y manier le fouet autant qu’elle s’écrase sous les coups de langue enflammée de son instrument. Elle subit et inflige tour à tour, et souvent simultanément. Son désespoir semble appeler revanche. “did you ever really care for me, like I cared for you?”

Comme le personnage de Selby, Clark s’y pose entre les apparences que l’on se donne et les envies qui nous prennent, en réaction à un environnement pour que l’on s’efforce de garder banal, tout en cherchant à la fuir. St Vincent nous a appris à ne plus se fier aux apparences ; plus une personne est marquée de neutralité, semble signifier Clark, plus ses envies, sa voracité, seront puissantes. «Physiquement j’ai l’air très réservée », suggère Clark. « Mais j’ai certainement autant de colère et d’agressivité en moi que n’importe quelle autre personne, et il faut que cela s’exprime d’une façon ou d’une autre. » L’instinct prend le dessus avec de plus en plus de panache, tandis que les personnages restent dans une réserve presque maladive. Le son est plus acéré, se réconcilie un peu avec les mots dans un objectif commun. Strange Mercy est né à la guitare, conçu pour pouvoir être interprété entièrement en solo sur l’instrument, et le choc de cet instrument et des mots, ‘emboités ensemble d’une façon évocatrice’ est parfaitement clair. La présence de claviers aux sonorités originales n’enlève rien à la crudité des mélodies. "J’aime l’aspect physique de la guitare ; vous pouvez l’étrangler ou la faire chanter. Je ne peux pas dire que je sois très technique pour autant. C’est plus de l’intuition – c’est toujours plus le coup de chasser l’abstraction. » Autour d’elle et de son instrument, une douzaine de musiciens.

Clark ressemble parfois à Nina, l’héroïne du film de Darren Aronoifski, Black Swan, et ce n’est pas seulement pour sa voix de cygne. « Strange Mercy, c’est ce qui se produit quand l’image d’élégance et d’assurance est confrontée à la confusion et au chagrin : vous pouvez soit avoir le regard fixe et désespéré vers toutes ces choses étalées par terre, soit faire quelque chose de beau, et même de transcendant, en vous confrontant à vous-même. » Parfois, les désirs de grandeur se concrétisent, comme sur Cruel et ses remarquables séquences de cordes, au cours d’une entêtante Cheerleader au refrain insistant ou encore sur le magnifique Year of the Tiger. « J’ai discuté avec plusieurs personnes qui m’ont dit que l’année 2010 avait été la pire de leur vie. Un ami m’a dit qu’n 2010 les hauts devaient être vraiment hauts et les bas vraiment bas. J’ai essayé de faire quelque chose d’utile et de productif de cette année-là, d’en faire une chanson. Et c’était l’année du tigre. » commente-t-elle, à propos de la chanson Year of The Tiger, interrogée par Christina Lee sur le site New-Yorkais Vulture. Lorsqu’elle laisse la confiance l’abandonner pour paraître plus vulnérable (Surgeon, Strange Mercy…), c’est fascinant aussi. Dilettante est précieux, inclassable, funky, avec un final une nouvelle fois surprenant. L’album est aussi une relecture aussi mondaine que précaire de la maturité, avec Champagne Year – une expression utilisée lorsqu’on atteint l’âge de notre jour de naissance, 28 ans en l’occurrence.

Clark se fait kidnapper par une famille dans une vidéo dont le principal personnage est une petite fille d’une douzaine d’années. Il faut imaginer cette fois l’héroïne de Dogville, le film de Lars Von Trier. Enfin, une session pour 4AD parachève, pour les mois à venir, sa vision musicale. Inspirée de Shirley Bassey chantant This is My Life en 1968 à la télévision italienne, elle est entourée de son nouveau groupe, constitué de Daniel Mintseris et Toko Yasuda au synthétiseurs et de Matthew Johnson à la batterie. Annie Clark y apparaît lourdement maquillée, et, malgré sa fragilité, est plus convaincante que jamais tandis que sa guitare et sa voix sont valorisées par le relatif minimalisme de la musique, sur les réinterprétations de quatre titres extraits de son nouvel album. Elle est en passe de transformer les stimulations d’un spectacle, glamour en apparence, en joie féroce.

lundi 5 juillet 2010

Los Campesinos! - Hold On Now, Youngster (2007)

Voir aussi la chronique de Romance is Boring (2010)

Le premier disque de ce club des sept décidément vraiment plus excitants qu’ils en ont l’air. Ils ont vraiment l’air trop sages et propres sur eux pour être aussi passionnés, et investir autant de temps et d’argent dans un produit qui n’a vraisemblablement pas été vendu par caisses. 
Ce sont avant tout de pétillants amateurs de musique, qui se sont trouvés une philosophie loin des clichés des classes moyennes – ce sont de vrais débrouillards. Des fannas de musique donc, des Ramones à Pavement en passant par Arcade Fire, et ils se laissaient produire par Dave Newfeld de Broken Social Scene (un genre de référence pour toute entité approchant au dépassant dix membres). 

Ce qui est amusant avec Los Campesinos, c’est de voir comment ils fêtent en groupe un individualisme triomphant. Ils partagent dans des vignettes pleines d’humour leur obsession du regard des autres autant que leurs efforts pour s’en détacher. Statuant comme d’autres que l’important ce n’est pas ce qu’on est, mais ce qu’on aime, ils multiplient les preuves de leur dévotion à quantité de possessions anodines, et leurs aveux concernant des explorations interminables d’internet et ce qu’ils en tirent. Ils rendent une certaines superbe à la déambulation moderne de celui qui tue le temps, à tous les savoirs inutiles, à toutes ce heures passées à mouliner inutilement, tout en cherchant au fond de soi-même quelque grand projet auquel on voudrait donner une existence.

En fait, Gareth – le chanteur et parolier du groupe - et Aleksandra ont tellement de débit qu’il est difficile de ne pas mélanger ce qu’ils ont dit dans un morceau avec ce qu’ils racontent dans un autre – et parfois, des bribes de phrases sembleront même issues d’un fanzine que vous avez lu ou d’un film – penser High Fidelity par exemple, ici il est question du Breakfast Club. Les Campesinos ont des connections de partout, explosent le réseau social d’un manière agaçante – évoquant leur propre fan-club et faisant décidément bien dégouliner leur approche mixte de fin de soirée en créant cette foire de sons et de voix qui semblent s’interpeller d’un côté à l’autre de la table autour de laquelle ils inaugurent leur plan apéro. Tout ça pour se justifier de faire ce qu’ils font, de prendre les libertés qu’ils prennent ; bref d’être entendus par nous. Heureusement, le pathétique de leur situation ne leur échappe pas, et le simple fait d’étaler au grand jour leurs liaisons superficielles et leurs petites manigances pseudo-sociales, les fait péter les plombs, à un moment donné. Tout ce qu’il y a de pathétique dans nos comportements envers les autres rejaillit dans la musique des Campesinos, entre deux salves de guitares éméchées ou quelques notes de xylophone immature.

Leur action en bande leur donne le rôle de modérateurs auprès de qui trouver la confiance nécessaire à la réalisation de ses propres idées, quelles qu’elle soient et d’où qu’elles viennent. Ils ont véritablement le pouvoir de vous ouvrir l’esprit, de vous faire voir les choses sous un nouveau jour. Ils semblent occuper le créneau de ces jeunes assez aisés qui ont trop d’idées en tête pour choisir une voie plus tranquille – ils sortent de l’Université de Cardiff - et savent trouver la folie nécessaire pour faire fonctionner leurs petits fantasmes. Ils se poussent entre eux, se stimulent autour de Gareth. Et Gareth, très conscient de l’improbabilité de leur succès, semble chercher à se purifier de ces images et idées adolescentes, de ces références captées au gré de journées étranges pendant lesquelles tout ce avec quoi vous entrez en contact devient particulier. Vivre le groupe leur permet d’expérimenter ce qui est de l’ordre de la sphère personnelle, les confessions, et ce qui est dit pour les autres. Toute le problème est de ne pas se marcher sur les pieds… et tous s’avèrent de piètres danseurs sur You ! Me ! Dancing, un morceau très drôle où ils font preuve de timidité. Parler autant, pour Gareth, c’est aussi l’occasion de dire les choses de manière détournée mais concrète, ne brouillant pas les pistes mais leur donnant plutôt la saveur de petits instants vécus, d’entrechoquer les sentiments – on est dans un territoire où les sentiments, les perceptions priment.

La musique appuie cette approche presque spontanée. Tout part le plus souvent d’une idée musicale, quelques notes de guitare jouées rapidement par Tom et reprises par tout le monde d’un manière proche de ce style orchestral que l’on a découvert avec Arcade Fire. En privilégiant la dynamique et l'entêtement plutôt qu’une veine dramatique comme le groupe canadien, ils reproduisent la candeur et la naïveté qui nous interpelle dans leurs textes.

Parution : Février 2007
Label : Wichita
Producteur : David Newfield
Genre : Indie-rock, pop
A écouter : You!, Me! Dancing, Death to Los Campesinos, Don't Tell Me to Do The Maths
 
Note : 7.25/10
Qualités : intense, frais, communicatif 

    lundi 8 mars 2010

    Shining - Grindstone (2007)



    Voir aussi la chronique de Blackjazz
    Parution 29 janvier 2007

    Label : Rude Grammofon

    Producteur : Kåre Chr. Vestrheim

    Genres : Rock progressif, Avant-garde, Metal

    A écouter : Winterreise, Psalm

    Note : 7.50/10
    Qualités : original, sombre, intense



    Shining est groupe norvégien quasiment indescriptible. L'amalgame impie de riffs de metal, de coupures de jazz, de départs classiques et d’anticipation dégénérée ressemble à un véritable challenge pour qui décide d’en tirer les fils. Même les propres mots du groupe pour décrire leur musique à la presse s'appuient davantage sur la comparaison que la dénomination réelle. Essayer de capturer la matière créative qui ceint le groupe avant-gardiste serait renier la pure joie qui nous gagne à l'écoute de Grindstone. 

    Tout semble aller avec eux à l'encontre de la convention, et près de la confrontation et du défi. La musique est trop lourde pour les amateurs de jazz, trop abstraite pour les fans de metal et trop structurée pour les amateurs de musique d'avant-garde (genre proche d’un jazz abstrait). Même les titres des chansons semblent provoquer délibérément la confusion, avec le morceau-phare, In the Kingdom of Kitsch You Will Be a Monster, qui répète le nom du précédent album de Shining. Un autre titre est intitulé en points et tirets de code morse (il se traduit par Bach), tandis que deux autres partagent exactement le même titre (procédé qui sera utilisé à nouveau sur Blackjazz (2010), le successeur de ce disque, et à deux reprises).

    Shining effectue un gros travail d’acclimatation, en donnant dès les deux premiers titres la plupart des clefs aux auditeurs. Cette voie d'accès à Grindstone est constituée d’une première charge d'agressivité, avec riffs de guitare saccadée et d’un clavier éructant, rythmé d’onomatopées martiales (mais le disque est instrumental). On retrouve sur le premier disque l’agressivité de son successeur, Blackjazz, mais l’illusion ne va pas durer et Grindstone apparaît comme une étape entre In the Kingdom of Kitch… et Blackjazz, alliant atmosphères spacieuses et inquiétantes du premier et coups d’éclats death-metal du dernier. Ce sont des flûtes que l’on entend au milieu de la chanson, et même un gong, quelque part. Sans oublier, bien sûr, l’interaction psychédélique entre riffs et percussions tribales ou techno. Winterreise fait monter l'adrénaline d'un cran avec une batterie toujours plus délirante et plein de sections de cuivres détournés qui désorientent à la première écoute, mais gratifient dans les suivantes. Le dernier tiers du morceau se transforme avec la même impulsion en un genre de musique de film, passant sans heurt de progressions étouffées à une belle flambée orchestrale. 

    Il existe plusieurs groupes qui, en surface, s’essaient à la même spontanéité, dans des genres hybrides. Ce qui rend Shining si exceptionnel est qu’il sonne de façon quasi organique, vivante ; et aussi que les frontières de la raison, peu souvent franchies par les artistes de rock, sont ici repoussées. Sur Blackjazz, elle le seront à la limite de l’outrage, en en faisant un disque à double tranchant. Dans les mains d'autres artistes, le travail de Shining serait au mieux une mise en scène de secousses, et au pire inaudible. Le groupe sait parfaitement où il va, ses intentions créatrices radicales le mettent en marge de toute la scène metal, et en marge de la production scandinave. Il bénéficie aussi d’un savoir-faire étonnant. Deux membres de Shining étaient autrefois partie prenante du pendant léger et plus traditionnel Jaga Jazzist (One Harmed Bandit paru début 2010), tandis que les deux autres sont des musiciens de session et des compositeurs pour la danse, le cinéma et le théâtre. La performance de Shining permet aux musiciens de se libérer de leurs origines formalistes.


    dimanche 10 janvier 2010

    Magik Markers - Boss (2007)



    Parution : 25 septembre 2007
    Label : Ecstatic Peace
    Genre : Noise rock
    A écouter : Taste, Bad Dream/Hartfords's Beat

    °
    Qualités : spontané
    Comme beaucoup de groupes bruitistes, le désormais duo Magik Markers (la bassiste Leah Qimby a quitté la formation avant l’enregistrement de ce nouveau disque, mais si l’on considère que Lightning Bolt, No Age et les White Stripes sont des duos, il n’y a pas à s’inquiéter) s’est fait un nom sur ses performances live. L’alchimie du jeu de Elisa Ambrogio et de Pete Nolan, et, mieux, leur interactivité dégénérée les rend fascinants, dit t-on, et probablement chaotiques à souhait. Ambrogio prétend chercher à « brouiller la ligne d’autorité entre public et musiciens".

    Sur disque, c’est autre chose. Boss n’est pas vraiment poli et encore moins raffiné, mais la production laisse entendre une volonté d’écrire de vraies chansons. Même les enregistrements précédents – EPS principalement - n’avaient pas la nouvelle clarté qui semble éclairer le groupe désormais produit par Lee Ranaldo de Sonic Youth – légende de l’alternatif américain. Ils peinaient pourtant à reproduire l’exubérance de leurs concerts. Boss parvient à restaurer les forces qui s’entrechoquent – la voix et les textes d’Ambrogio, sa guitare mal dressée et le jeu de batterie quasi primitif de Nolan tout en proposant des morceaux plus construits. La structure couplet-refrain n’est donc plus tellement étrangère aux vanités charnelles d’Ambrogio.

    Quand ils restaient auparavant bloqués entre des tranches de son saturé, ils parviennent grâce à un processus quasi inédit pour eux – la recherche au studio – à diversifier leur offre. On trouve même sur le disque une « ballade » au piano, même si le terme est quelque peu malmené selon les standards du genre – c’est toujours avec la même impudeur, la même provocation que connaissent bien Patti Smith et PJ Harvey qu’avance le duo. On imagine Ambrogio surir dans un sac plastique, la tête en sang et les doigts noir et poisseux de la main qui serre le micro. Mais c’est encore trop convenu pour définir ce qu’elle-même veut nous laisser imaginer.

    Sans les traduire, je peux vous proposer ces quelques lignes qui évoquent les sujets de prédilection des Magik Markers : « Twigs and rocks, locks and vices; black men and movie star blonds; pin-fed camel's heads, hypocrites and ghosts, judgment day and secular Pentecost; paradise and hell and rot and decay; teeth, bones, eyes, mouths and tongues; depravity, disease and shake seize…” Soit un panorama focalisé sur l’underground américain et sa touche d’exotisme maison.

    La qualité que je préfère chez ce groupe, c’est qu’il parvient à la fois à avoir ce côté sale mais intelligent qui est probablement né du Velvet Underground (donc pas d’hier) et à y mêler une rêverie atmosphérique, qui en fait un moyen inattendu pour s’endormir. Il contient des éléments de torpeur, de repli comme Sonic Youth dès Bad Moon Rising (1988). Quels que soient les revendications d’Ambrogio, cette torpeur l’emporte toujours sur toute la violence d’une oppression qui reste imaginaire – et donne parfois à voir des images humoristiques (Last of the Lemach Line), même si ce n’est pas l’effet voulu. Des morceaux aussi divers et que Taste ou Empty Bottle ont cette marque, qui est plus forte que l’appréciation que l’on peut faire de leur véritable qualité.

    Si l’on retourne à la base de l’appréciation, justement, Taste, est sans doute le morceau le plus efficace, le plus rock – mais c’est pour s’éloigner d’une certaine vision de ce qu’est la musique rock, ou pour l’élargir, que l’on écoute des bricoleurs aussi improbables que les Magik Markers – ils peuvent être parrainés par la plus importante formation indé américaine de ces vingt dernières années, et même avoir signé récemment, pour Balf Quarry (2009) avec Drag City, label magnifique qui abrite Bonnie « prince » Billy, Bill Callahan ou Silver Jews – ils n’en restent pas moins des seconds couteaux. Au moins jusqu'à ce que l’on comprenne leur nouvelle viscéralité, éclatante sur Shells (Balf Quarry).

    Leur vraie sensibilité artistique s’exprime avec plus d’évidence à travers les pochettes très réussies de ces deux derniers disques – et l’incroyable poster qui est également vendu aux couleurs de Balf Quarry. Ces têtes ouvertes à la circulation, c’est l’alchimie du rock revisitée. Une alchimie moins approximative en dessin qu’en vrai.


    jeudi 17 décembre 2009

    Don Cavalli - Cryland (2009)



    Article en provenance du site associatif Pinkushion - écrit par Christophe Leiciaguecahar


    Il ne manquait plus que le blues dans cet énorme concert de guitares azimutées. Et quitte à balancer un blues, autant qu’il vienne du fin fond du Mississippi. A moins que...

    Dès les premières notes de Cryland, nous voilà transportés chez Slim Harpo, ce gandin au sourire inaltérable, à la guitare aguicheuse et à l’harmonica chatouilleur. Jusqu’à la voix, traînante à souhait, Gloom Uprising nous promet un vibrant hommage à celui qui fut la source d’inspiration principale des Rolling Stones lors de l’écriture d’Exile On Main Street. A moins qu’il ne s’agisse de la six cordes de Robert Belfour ou de la batterie de Super Chikan, illustres hôtes du formidable label Fat Possum.

    Funeste erreur, Don Cavalli est né loin, très loin du bayou. Il est même carrément né en région parisienne. La divine surprise de Cryland n’en est que plus grande. Ce blues originel, charnel et cru, cette basse énorme et cette batterie intouchable, le tout emmitouflé dans un son plus-vintage-tu-meurs (analogique, le son, bien sûr). Tout nous pousse à croire que ce disque est une énième et néanmoins formidable réhabilitation d’un vieux bluesman tout juste sorti de taule ; à l’instar du regretté R.L. Burnside qui refit surface en 1996, épaulé par un Jon Spencer en pâmoison, sur un disque d’anthologie, A Ass Pocket Of Whiskey. D’ailleurs, R.L. n’est pas totalement absent de Cryland, on y entend les réminiscences funky de sa toute fin de carrière sur le reptilien Aggression.

    On ne parle pas de ce blues insupportable, aux soli de guitares longs comme des campagnes électorales, au son lissé à l’extrême et aux paroles désespérément vides. En clair, on ne parle pas de ce suppôt d’Eric Clapton. Non, il s’agit bien de ce blues roots, trash et fondamentalement poisseux. Ce blues qui donna par la suite naissance aux plus grandes heures de la soul la plus imbibée, celle de Melvin Van Peebles à l’époque de son redoutable Sweet Sweetback’s Baadasssss Song - soit le climax de la Blaxploitation. C’est à peu de chose près ce que donne à entendre Here Sat I (Off Jumps The Don). Plus loin, Vengeance nous rappelle même Skip James. Autant dire que Don Cavalli connaît son Petit Fûté Du Blues Sale Comme Il Faut sur le bout des doigts.

    Il est donc particulièrement difficile, pour un mordu du blues, de parler de ce Cryland. Faut-il mettre en avant cette écriture limpide et évidente, ce son daté au carbone 14, cette pédale Wah-Wah Cry Baby (d’où le titre de l’album) utilisée ad libitum ? Faut-il encenser cet hommage plus que parfait à ceux qui construisirent la légende aujourd’hui encore à peine effleurée ? Faut-il se féliciter d’avoir, de ce côté-ci de l’Atlantique, l’homme capable de faire la nique à Jon Spencer en deux accords (ou peut-être trois) ? Ou au contraire faut-il se méfier comme de la peste bubonique de cette relecture Ocora Radio France d’une musique que l’on aime jusqu’à la moëlle ?

    La réponse fuse, on applaudit des deux mains. Oui, mille fois oui, Cryland est un bijou du genre, une vraie tuerie blues déjà intemporelle. Car il est évident que Don Cavalli n’a peur de rien, et de ne surtout pas s’attaquer à la face nord de cette musique si simple d’apparence et si compliquée dans son histoire et dans les multiples variantes qu’elle propose, des plus putassières aux plus décharnées, des plus mainstream aux plus obscures. Don Cavalli, fort d’un talent décidément incontestable, de survoler pas moins de 70 ans de blues, en passant même par sa frange cajun. Cryland est le talweg inespéré de tout ce que compte la musique noire américaine à peine libérée des chaînes de l’esclavage. Et donne envie de retourner illico dans les bacs à soldes maflus des quelques disquaires encore sur pied pour y dégoter toutes ces rééditions de vieux bluesmen immortels.

    Alors pour ce disque totalement anachronique aujourd’hui. Pour cette musique qui remporterait finalement tous les suffrages s’il fallait décamper fissa sur une île déserte. Pour le hit imparable New Hollywood Babylon. Pour cette voix enfumée et capable de tout. Pour ces chansons érectiles. Pour toutes ces raisons, on érige Don Cavalli en héros.


    samedi 28 novembre 2009

    Jesca Hoop - Kismet (2007)


















    Parutionseptembre 2007
    LabelColumbia
    GenreFolk alternatif
    A écouterSeeed of Wonder, Money, Intelligentactile
    /106.75
    Qualitésoriginal, groovy, soigné


    C’est la deuxième chanson, Seed of Wonder  – avec Stuart Coppeland, de The Police, à la batterie - , qui fut envoyée par Waits à l’attention d’un découvreur influent de Los Angeles avat que celui-ci ne le passe à la radio. Le refrain est séduisant, la section rythmique versatile qui évoque Rain Dogs (1985), le disque qui fit de Waits un conteur excentrique et exotique après qu’il se soit débarrassé de sa réputation de pilier de bar. Les difficultés mélodiques se concilient à merveille avec ses ambitions à produire un 'son' plein d’appel. Hoop entretient des connections avec la nouvelle scène folk américaine en pleine expansion, partageant l’étonnante maturité de leurs meilleurs éléments.

    Les paroles sont imagées, la passion prenant les formes d’un paysage pastoral.  Il y a beaucoup de tendresse dans les évocations de ce disque, où Jesca Hoop propose de « s’aimer et de s’aimer encore ». Elel nous surprend dans chaque  recoin d’impressionnantes architectures de pop folklorique. Les qualités esthétiques de Kismet sont celles qui frappent le plus en premier lieu, et les thèmes des chansons se révèlent tout aussi intéressants. Hoop semble signifier : il est temps de se replonger dans ces anciens contes, ceux que l’on raconte encore aux enfants mais de manière bien trop naïve et sans relation avec leurs préoccupations. Elle leur redonne tout leur ruguosité, en faisant les connections avec ses propres désirs. C’est un genre de réponse à l’éducation de sa famille Mormone, pour qui des valeurs telles l’argent (Money) sont taboues. Ici, elle tient à donner son avis sur la situation du musicien tenté par le succès : « Si tu veux y appartenir, écris un classique».
    L’Amérique est bourrée de talents spontanés, d’artistes dont les chansons succèdent à la pensée avec une apparente facilité et produisent un résultat jubilatoire. Jesca Hoop en fait partie, sans doute possible. Issue d’une famille de Mormons, elle fut animatrice auprès d’enfants à problèmes un sein d’un programme « découverte nature », avant de devenir la nounou des enfants de Tom Waits et Kathleen Brennan -   est pourtant bien tournée vers le présent, et vient de marquer le second pas d’une carrière d’ores et déjà impressionnante. Une série d’heureuses rencontres lui permirent de révéler rapidement un talent pour l'écriture de chansons. Waits dira de sa musique : « c’est comme nager dans un lac la nuit », commentant ainsi sa sensualité rude et sauvage. Summertime s’ouvre avec une guitare froide et des chants de corbeaux… avant que la voix aux accents chauds de Hoop ne lance un morceau plutôt sautillant en enlevé.



    mercredi 4 novembre 2009

    Robert Wyatt - Comicopéra



     
    Ce nouveau panorama gracieux de Robert Wyatt voit une nouvelle fois la participation de ses amis Brian Eno et Phil Manzanera (tous deux anciens Roxy Music), Paul Weller à la guitare, et Anne Whitehead au trombone. Plus important peut être, l’inclusion de musiciens d’Israël, d’Espagne, d’Angleterre, de Norvège, de Cube, du Brésil et de Colombie, ce qui crée une diversité d’opinions musicales pour un artiste perçu comme très anglais. Le chanteur au mince filet de voix joue quand à lui le piano et les claviers, la trompette et le cornet, les percussions (il ne faut pas oublier qu’il fut batteur de The Soft Machine avant de démarrer seul après son accident). C’est un musicien qui sait s’exprimer de mille manières, tout en donnant à ses acolytes une grande part de responsabilité dans la manière dont vont sonner toutes les pièces parfaites de Comicopéra.

     
    Ce disque est particulièrement intéressant lorsqu’il s’agit d’évoquer la carrière de Robert Wyatt, carrière qui constitue l’une des plus belles déclarations d’amour à la musique, nourrie de disques touchants, de Shleep (1997) à Old Rottenhat (1985), et qui trouve son sommet culte avec Rock Bottom (1971). Après avoir collaboré en 2006 à l’album On an Island de David Gilmour, et l’avoir suivi en tournée, Wyatt retourne à ses moutons… Et transforme la laine de ses ressentiments en construction qui défie les lois de la gravité ; c’est un disque encore une fois en apesanteur, loin des courants et pour cela, quelque part difficile à appréhender. Il s’agit de se laisser porter par ses sentiments sans tenter de donner une étiquette à ce grand pull bariolé que nous a tricoté l’artiste et tous ses amis…

     
    Un disque conceptuel sur le papier, puisqu’il comporte trois parties, trois actes ; Lost in Noise, The Here and the Now et Away With the Fairies. Cependant, musicalement, ce n’est qu’un vaste océan de bonheur et de fragilité, d’un seul tenant. Wyatt a toujours le don de faire sourdre angoisse et mélancolie, nostalgie et exaspération. A 62 ans, il n’a rien perdu de son mordant et de son extraordinaire lucidité ; il continue de voir au travers de textures mélodiques allégées de leurs claviers nuageux, et qui semblent prêtes à être balayées par les intempéries. Il a depuis longtemps trouvé sa propre voix en marge du rock, à la manière de Scott Walker, créant un univers fait de coupures de jazz et de musique expérimentale, demandant une concentration qu’il devient utopique de réclamer à la majorité des gens aujourd’hui. A la différence de Walker, cependant, le résultat est plein de sérénité et évoque en ce sens le son beaucoup plus conventionnel de Harvest, de Neil Young, par exemple.

     
    Il ne faut pas s’y méprendre, Robert Wyatt est humaniste et sensible mais sait aussi s’agacer de l’état de la civilisation occidentale, lâchant avant la troisième section (chantée en espagnol) 'You've planted all your everlasting hatred in my heart.', signe d’un trop plein pour le par ailleurs si contenu Wyatt. Par l’aspect de ses textes, on comprend mieux le partage en trois parties du disque.

     
    La première section, se montre particulièrement méditative, délicate, plus distante, et contient les plus belles pièces avec You You et Just as You Are – toutes deux écrites avec sa partenaire Alfreda Benge. Les cuivres y sont particulièrement présents et permettent de créer des atmosphères de brouillard, quelque peu balayé sur A Beautiful Place, où le style est plus direct.

     
    La mauvaise humeur monte déjà avec la deuxième section, The Here and the Now, avec des titres comme Mob Rule, A Beautiful War, et l’inquiétant Out of the Blue dans lesquels Wyatt dissèque l’état du monde. Ces six titres sont plutôt dépouillés et on a, plus que jamais, l’impression que Wyatt est là, juste à côté de nous, à partager des moments d’intimité.

     
    Les cinq morceaux qui constituent Away with the Fairies – sans doute l’exercice le plus surprenant à l’intérieur du disque - symbolise le ras-le-bol de Wyatt pour sa propre culture et sa propre langue, et culmine avec Hasta Siempre Comandante, un morceau dansant en hommage à Che Guevara (qui passa pourtant un bon temps de sa vie à se battre contre les libertés auxquels aspire Robert Wyatt sur ce disque), écrit par le compositeur cubain Carlos Puebla. Cette version de Wyatt donne chaud aui cœur, même si elle se termine par un concert de trompettes discordantes. Si les pièces qui le précèdent dans cette troisième section sont abstraites ou instrumentales, c’est ce titre le point de non-retour de l’album, qui le termine et laisse en suspends des questions sans réponse adressés aux dirigeants de nos nations capitalistes.

     

     
    • Parution : octobre 2007
    • Label : Domino
    • Producteur : Robert Wyatt
    • A écouter : You You, Just as you are, A Beautiful war, Hasta Siempre Commandante

    • Appréciation : Méritant
    • Note : 7, 75/10

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