“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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dimanche 7 février 2016

BETH ORTON - Daybreaker (2002)








OO
hypnotique, lyrique, doux-amer
Folk, indie folk


La timidité de Beth Orton, britannique du Norfolk, est marquante en concert. Mais la façon dont elle la dissimule sur ses albums, et en particulier dans celui-ci, n'est pas anodine non plus. L'écouter, c'est comme exhumer un chapitre déjà lointain de la carrière d'une artiste alors parvenue à sa pleine maturité, et qui n'a, malgré la vie, pas tant changé depuis lors. Elle a alors déjà écrit trois albums, et Daybreaker est accueilli sans excitation par la critique. Il est facile de voir pourquoi. La contribution des Chemical Brothers (Daybreaker, Mount Washington) donne un aspect électronique malvenu quand la fraîcheur acoustique sied tellement mieux, à une chanteuse immortalisée par sa façon terriblement émotive de s'accompagner à la guitare, les doigts ancrés, rigides. Les participations de Ryan Adams ou Emmilou Harris ne sont pas impressionnantes, même si elles débordent de professionnalisme.  Daybreaker se veut, peut-être trop, un album adulte.

Pourtant, l'album prend sa dimension 'Ortonesque' sur Carmela, un morceau que l'on aimerait dire 'à l'ancienne' même si on sait qu'il préfigura son chef d'oeuvre paru 10 ans plus tard, Sugaring Season. Elle y  capacité à basculer dans un versant bucolique enchanteur. La chose est vraie aussi sur This One's Gonna Bruise, délicatement soulignée par le picking appris de Bert Jansh, dans la plus pure tradition folk. Matiné de violoncelle, c'est le contrepoint le plus attendu de l'album. On est revenu là en premier lieu pour le timbre particulier de Beth Orton, l'intensité de cette voix à l'élasticité magique. 

Mieux, Daybreaker est un album sombre comme il faut, Ted Waltz, si fluide et limpide, pour maudire le soleil et le ciel 'vicieux'. Traditionnellement, ce n'est pas avant le dernier morceau, et sans s'éloigner de la rythmique bossa nova qui parcourt tout l'album, l'optimisme remplacer l'appréhension. Beth Orton suscite une sensation physique chez l'auditeur attentif, celle d’éclaircir le ciel, de repousser les nuages. Elle est pilote et la musique est son jet. Daybreaker, n'est-ce pas cette sensation de percer à travers les nuages? Le terme anglais, tant qu'on ne le traduit pas est plein de possibilités. Beth Orton nous embarquait et nous promettait d'y croire. Sugaring Season a été l’atterrissage, évoquant les choses de la terre. Pendant l'intervalle, elle nous a fait rêver comme des enfants, et continuera encore, on l'espère. 

D'ailleurs, son album suivant s'emparera de cette image en faisant figurer un arc-en-ciel sur la pochette de Comfort Of Strangers. Les grooves, les cordes, la basse électrique gonflée tracent des lignes qui propulsent Beth Orton hors de son orbite, pour nous donner de beaux refrains tels que sur Anywhere, chanson bossa-nova que l'on croirait produite à Chicago, avec un big band en bordure. Rien ne parvient à terrasser cette voix au moment où elle cherche le plus à s'affirmer. Paris Train est une autre réussite, avec ce piano porteur de mouvement, quelques notes entêtantes. L'orchestration, avec cornet lointain et voix pleine d'écho, est enivrante comme un premier voyage. 

Il est certain qu'elle a voulu en faire un album plus gros, capitalisant sur les promesses distillées par les deux premiers, quitte à développer un art de la dissimulation, qui scintille de mille feux à la fin de Mount Washington. Cette chanson de plus de six minutes a beaucoup fait finalement, pour présenter l'humeur sombre de l'album. 

lundi 11 mars 2013

Morceau #15 - DAVID BOWIE - I Took A Trip On A Gemini Spaceship (2002)





I took a trip
on a gemini spacecraft
And I thought about you
I passed through the shadow of Jupiter
And I thought about you
I shot my spacegun
And boy, I really felt blue

Two or three flying saucers
Parked under the stars
The winding stream
Moon shining down
On some little town
And with each beam
The same old dream

I took a trip
on a gemini spacecraft
And I thought about you
I shot my spacegun
And I thought about you
I pulled down my sun visor
Boy, I really felt blue

You jumped into your Gemini
I jumped into mine
We'll orbit the moon
For just one time
Tomorrow night
Tomorrow night
Will you hold hands
With me in the moonlight

I took a trip
in a gemini spacecraft
And I thought about you
I shot my spacegun
And I thought about you
I took
I took a walk in space
Boy, I really felt blue

Well, I peeked through the crack
And I looked way back
The stardust trail
Leading back to you
What did I do
What could I do
Yes what did I do

Well
I thought about you
I thought about you
Took a trip
on a gemini spacecraft
Thought about you

dimanche 24 avril 2011

Smog - Accumulation : None (2002)


Parution : Novembre 2002
Label : Drag City
Genre : Lo-fi, Folk-rock
A écouter : A Hit, I Ride Horses, Little Girl Shoes

°°
Qualités : intimiste, rugueux, spontané

Il y a toujours un morceau de Smog à découvrir. Hormis les dix albums publiés sous ce nom entre 1993 (Julius Caesar) et 2005 (A River Ain’t Too Much To Love), des dizaines de titres issus des simples et EPS qu’a produits Callahan, notamment au début de sa carrière, valent d’être écoutés. L’injustement nommé Accumulation : None (pas le moins du monde un constat d’échec !) proposait, pour la première fois dans le cheminement de Smog, un regard nouveau sur le passé de ce projet bien trop peu commenté par son géniteur, avare en rétrospectives. D’aucuns auraient pu croire que les morceaux présents sur ce disque précieux allaient être perdus pour la majorité d’entre nous n’ayant pas eu accès à des tirages aussi obscurs que le single bruyant My Shell ou l’EP Floating, des enregistrements datant d’une époque où les coups d’éclat du berger du Maryland, alors plutôt mineur de fond, se faisaient sans distinction de label ; il ne regardait pas où il portait les coups de pioche, pas plus qu’il ne s’intéressait à ceux qui allaient les recevoir. Callahan n’avait alors virtuellement pour public qu’une ribambelle de fidèles locaux, comme c’était le cas pour Pavement à leurs débuts, par exemple. L’attention et le temps qu’il leur prêtait n’était que limitée, et il a visiblement eu quelques difficultés à rattraper ces négligences par la suite.

Trop occupé à explorer les possibilités, sans cesse tourné vers l’avenir, tentant – peut-être inconsciemment - d’échapper à l’aspect vain de ses premiers enregistrements (ne chantait t-il pas sur A Hit, l’un de ses percutants simples déterrés pour la compilation : «It’s not gonna be a hit/So why even bother.» («Ca ne sera pas un succès/alors pourquoi seulement s’en soucier»), ou encore « I’m not gonna be a Bowie/I’m not gonna be an Eno/I’ll never be a rockn’ roll saint ».

Ces stars du rock anglais, évoquées comme des choses, rappellent un attachement compréhensible au jeune Callahan à la musique anglaise. Après tout, lui qui se décrit aujourd’hui comme 100% américain et cite Johnny Cash ou Kris Kristoffersson, passa de nombreuses années de son enfance à Knaresborough dans le North Yorkshire, en Angleterre précisément. (Et puis, qui Bowie n’a-t-il pas influencé ?) Avec le temps, l’écriture de Callahan est devenue plus descriptive. Au contraire, A Hit - conçu à l’époque de Wild Love (1995) - était un essai fascinant pour l’appréhension qu’il dégageait ; tout était encore à faire, aucun plan de carrière n’était proposé par un tel morceau. Il s’agissait d’une pure et simple célébration de l’instant, quand le plus récents disques de Bill Callahan évoquent tout à la fois un temps – celui que prennent les images et les sons à éclore – et un espace – l’environnement de Callahan ayant de plus en plus d’emprise sur lui. Ici, Came Blue sortait de nulle part, et tournait court ; «I don’t believe in you »/I don’t believe in me» concluait t-il après avoir croqué en une seconde une autre de ses petites amies, complice et adversaire. Il n’y avait aucune place pour l’avenir, c’était le travail d’un punk sabotant toutes les perspectives émotionnelles, et relationnelles, auxquelles il allait très lentement concéder plus de place avec le temps.

Chosen One, dans une versions enregistrée pour les sessions radio du célèbre John Peel, est vaguement menaçant avec son évocation d’une collision, d’une sensation soudaine, mais reste complètement flou et indécis. «I no longer think that/I'm your chosen one” (“Je ne pense plus que/je sois ton élu”). Le jeu du chat et de la souris, incessant dans l’œuvre de Callahan, a commencé. Comme lorsqu’il prévient : « Tonight I'm swimming to my favorite island/And I don't want to see you swimming behind”(«Ce soir je pars vers mon île déserte favorite/et je veux pas te voir nager derrière ») sur I Break Horses, originairement présent sur l’EP Kicking a Couple Around (1996), et qui reste l’une de ses chansons les plus maladivement solitaires. Ici, c’ est encore un extrait des Peel Sessions, qui laisse à l’auditeur l’envie de découvrir tous les autres enregistrements encore invisibles de ces sessions.

Accumulation : None a encore cette malignité d’être frustrant, ne contenant finalement que 12 morceaux alors que tant d’autres – on pense à Look Now – n’ont jamais pu être écoutés par la plupart des gens. Le jeu de piste ne cessera pas de sitôt autour d’un travail qui ne se laisser pas collecter si facilement. On se console avec les agréables Little Girl Shoes – de la période Knock Knock (1999), ou Spanish Moss qui comme Came Blue provient du 7’’ édité par Hausmusik en 1996 (dont la jaquette montre un doigt pressant un bouton). Petit cadeau d’excuse pour l’impression de manque que laisse le disque, cette soif inextinguible sur le bout de la langue ; White Ribbon, un morceau totalement nouveau est du niveau de ce que l’on trouvera sur Supper (2003) un an plus tard. « There is still a hunger », ajoute t-il ; « Il y a encore une faim ». Il fallait nourrir l’engeance Smog. En 2002, un an après un Rain on Lens fermé à toute perspective, Accumulation : None marquait déjà pour Smog le besoin de récapituler ; Supper, puis A River Ain’t Too Much to Love, allaient ouvrir Callahan à de nouvelles possibilités qui souffriraient d’un patronyme devenu encombrant.

dimanche 24 janvier 2010

Guided by Voices - Universal Truths and Cycles



"I love guitar pop. I love short, simple, driving songs made with beat-up instruments and guys singing into Radio Shack mics about…well, anything really. Love, drugs, aliens, trigonometry. It’s not about content, or even necessarily about instrumental prowess or lyrical insight. The production could be nonexistent, the lyrics trite, the playing sloppy, and I would still love it, provided the song had that ineffable, mysterious quality. It could be the way a melody breaks against the pounding of the drums, or a simple, insistent guitar line. Some bands manage to capture and harness this strange essence and make memorable, great pop out of the simplest of elements. Other bands fail and sound like a third-rate Big Star. It’s fine line to walk, and not everybody can pull it off."

Robert Pollard est un chanteur-songwriter très prolifique, puisqu’il a protégé plus de 1200 chansons à son nom. Dans n’importe quelle année, Pollard va sortir entre trois et cinq albums sous des noms divers, au moins cinq singles et douze morceaux pour des compilations et des associations caritatives. A cinquante-trois ans, il est aujourd’hui plus âgé que presque tout son public, mais continue d’envoyer les même signaux d’un enthousiasme enfantin, sans arrêt, comme s’il n’éprouvait jamais le besoin de se reposer.

Guided by Voices est le groupe auquel continue d’aller sa fidélité, même si son travail solo est aussi d’importance – mais de qualité moindre. Guided by Voices, avec Bee Thousand, en 1994, produit un chef d’œuvre comparable à Wowee Zowee (1995), de Pavement, qui est comme un genre de cousin pour GBV. Dans les années 90, la formation nous avait habitués à un son Lo-fi, enregistrant le plus souvent avec des moyens grand public, et à la maison plutôt que dans un studio. Lié ou pas à cette pratique, l’impression d’un son complètement libéré, des structures éclatées et privilégiant souvent les formats très courts, moins de deux minutes, parfois quelques secondes. En écoutant Bee Thousand, on avait l’impression d’avoir retrouvé la fraîcheur des premières têtes des années soixante.

C’est aussi ce qu’on compris les Flaming Lips, possiblement inspirés de GBV et qui, encore l'an dernier, marient avec Embryonic, comme Pollard, mélancolie étoilée (Evil, ou auparavant In The Morning of the Magicians) et voies garage chaotiques. Peut pêtre l’une des stratégies les plus intelligences du rock alternatif actuel.

On devrait simplement se sentir honorés qu’un authentique survivant lo-fi de l’époque Pavement tienne encore debout. La bande à Malkmus parle bien de quelques dates de concert, mais de là à faire un disque… De surcroît, Universal Truths and Cycles est partout sur la toile acclamé comme un grand retour de Guided by Voices, dont le son, plus lisse ces dernières années, ne produisait plus la même énergie. La suractivité de Pollard y est surement pour quelque chose, puisqu’on le voit rebondir d’un label à un autre, continuer coûte que coûte sans chercher de toute évidence, à refaire Bee Thousand. UTC partage pourtant le goût de son prédécésseur pour la profusion, proposant 19 pièces (contre 20 pour BT). Cependant, première grande différence ; ici, ces pièces paraissaient moins interchangeables que par le passé, et appuyer sur la touche suffle de votre chaîne peut nuire à l’écoute. Essayez avec Wowee Zowee et vous verrez que c’est génial.


Ce qui m’a frappé, c’est que malgré la volonté de produire du brut de décoffrage – on est sur Universal Truths and Cycles plus vraiment à faire lo-fi, mais ce n’est pas Muse non plus – qui est l’héritage américain des années garage repopularisé dans les années 90 avec Smog, par exemple, et bien malgré cela le chant de Pollard prétend parfois à une adresse que évoque Michael Stipe, de REM. Cheyenne est ainsi tout comme un titre de la formation au succès planétaire, mais dont les bases aurait été remises à plat et qui sonne si neuf et naturel que çen est vraiment plaisant. C’est aussi le cas avec Everywhere With Helicopter, et presque partout. Les mélodies vocales est l’un des talents les plus remarquables du prolifique Pollard.

Du point de vue de la production, c’est cependant varié, puisque on a des numéros à la guitare acoustique et lo-fi et des plages plus produites et souvent plus longues. Les structures sont joyeusement bousculées, comme par le passé. Le disque commence ainsi par un petit bout de punk de 40 secondes. Plus loin, on a Christian Animation Torch Carriers, qui développe une vraie mélancolie sur quelques tiroirs et quatre minutes – presque un record aux standards du groupe. C'est le moment où on entre vraiment dans le disque.  De manière générale, les titres sont plus construits qu’il y a dix ans. Plus construits et plus propres, mais toujours aussi excitants. Pollard et son équipe semblent incapables de considérer les morceaux avec l’oeil d’un Dylan par exemple, qui prétendait qu’une bonne chanson ne peut pas faire moins de trois minutes. Ils trouvent leur bonheur dans l’enchaînement incessant d’énergies de tailles et de forces diverses, qui s’entrechoquent. Ici, par rapport à BT, la fréquence est diminuée du fait de la longueur plus importante des morceaux. C’est palié en partie part des titres comme Christian Animation… ou Car Language, qui cherchent à toucher davantage de sentiment.

Le reproche que l’on pourrait faire à de tels disques est de privilégiéer la quantité sur la qualité ; c’est vrai, même sur Wowee Zowee, mais cependant le plaisir d’écoute est là à chaque fois car le disque recherche sans cesse de nouveaux moyens de repartir à zéro. Et leur plus grand mérite dans cette voie, c’est de trouver un nouveau genre de cohérence. Réputé pour être désagréable, dans le temps, avec ses bandmates, Pollard s’explique au moment de ce disque : . « I have learned to allow people to exist, grow, and find out who they are in the band, to give them all the time they need. As long as they are enthusiastic about the music, they can do whatever they want." Cela se reflètre dans les morceaux ; eux aussi, il leur a donné plus de moyens, les a laissés vivre davantage, ce qui donne un disque moins resserré que par le passé, et dopnc plus à même d'être reçu comme un album classique.


  • Parution : 18 juin 2002
  • Label : Matador
  • Producteur : Todd Tobias, GBV
  • A écouter : Everywhere by Helicopter, Cheyenne, Christian Animation Torch Carriers
 
 
  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : frais, heureux, varié

vendredi 6 novembre 2009

Queens of the Stone Age - Songs for the Deaf


Si Lullabies to Paralyse (2005) était la fin de la route, la perte dans d’improbables bois aux sorcières balayés de brumes et de vapeurs (remontant en fin de matinée avec le soleil), Songs for the Deaf raconte la virée un tantinet old-fashionned – d’un côté, Queens of The Stone Age est en train de devenir une formation hard-rock trop crédible - qui précéda cet égarement infernal. Au volant : Josh Homme, le « géant roux », au mieux de sa forme, avec sur le siège passager le bassiste chauve Nick Oliveri, et sur la banquette arrière, le plus chevelu Dave Grohl ex-Nirvana, et enfin le troubadour ténébreux Mark Lanegan – vous l’entendrez sur Hanging Tree par exemple.

A quoi bon chanter pour les sourds ? C’est à cette question que ce disque épique va répondre. Est sourd à la raison qui veut bien entendre Songs for the Deaf. Alors que Rated R (2002), le précédent disque de Queens of the Stone Age, était encore underground, même s’il s’est bien vendu aux états Unis, le groupe touche ici plus fort en secouant les radios avec un premier extrait hallucinant d’efficacité – No One Knows et son riff dantesque. No One Knows est un titre ivre et embrasé contre la soumission sociale et intellectuelle – les drogues, c’est si mauvais ! diront les auteurs de Feel Good Hit of the Summer - , mais c’est bientôt tout l’album qui se transforme, sans besoin de substances, en trip tout feu tout flammes, comme l’odyssée américaine vue à travers un rétroviseur cassé.

Queens of the Stone Age est à la musique – Stoner rock pour être précis – ce que le fantasque Terry Gilliam est au cinéma. Un colporteur de projets tellement ambitieux et imposants, à leur manière – toujours inexplicablement barrée -, qu’ils laisse les autres raconteurs d’histoires du moment disparaître dans le rétroviseur.

Le casting de Songs for the Deaf permet de donner vie à son concept ; une heure de route droite et sèche, de soleil insolent qui fait bientôt sortir de leurs gonds les quatre stars du combo. Ce casting comporte un certain nombre d’animateurs radio (dont Jeordie White, bassiste et plus si affinités de Marilyn Manson) qui font monter la sauce - piquante, forcément, on parle de préparation mexicaine – tantôt en espagnol - deuxième langue en Californie, même dans ce coin de désert – tantôt en anglais. Vraiment étranges parfois, ils font globalement sourire comme de stupides moqueries de l’empire radiophonique américain puisque tout a vocation à fonder un empire dans ce foutu pays) – « Clone radio, The station that sounds more like everybody else than anybody else » - et sont censés, selon homme, donner de la fluidité au disque.

De nombreux morceaux de Songs for the Deaf dérivent des désert sessions, ces exercices d’enregistrement qui rassemblent le groupe et ses invités ( PJ Harvey y a participé). You Think i Ain’t Worth a Dollar, but i Think Like a Millionnaire est le titre d’ouverture des volumes 5 et 6 – car toujours fournis par paires – de ces sessions. Pour en rester à ce premier titre extravagant, il a peut-être déterminé un autre groupe de stoner proche de Homme, Millionnaire, à emprunter ce patronyme. Hanging Tree vient quand à lui des volumes 7 et 8.

Le son, quelle que soit la fréquence, est excellent. Quelques crachouillis renforcent l’aspect un peu vieillot de certaines rengaines – l’agressivité débridée de Six Shooter et ce qu’elle doit au punk daté. Les guitares sonnent comme les quatre cavaliers de l’Apocalypse sonore, croisant le véhicule où nous sommes embarqués à pleine vitesse, dès You Think i Ain’t Worth a Dollar... Les voix évoquent ce qu’il y a de plus dégradé et maniaque, à commencer par le falsetto de Homme sur First it Giveth – la fin d’une trilogie d’ouverture mordante. Plus loin, Hanging Tree et Go With The Flow bastonnent, dos à dos. Nous sommes bien terre hard-rock, et nous y sommes enfoncés avec un sérieux jamais effleuré sur les deux précédents disques du groupe.

Quelques salves impitoyables (Songs for the Deaf), et on perd un peu les pédales. S’il y a bien un reproche que l’on pourrait faire à ce grand œuvre, c’est d’être franchement fatiguant par moments, à force d’alterner morceaux plus conventionnels et plages de sable kaléidoscopiques comme Songs… Pas d’échappatoire à cette fichue route, à croire qu’on a à nos trousses quatre malfrats à qui l’on doit 200 000 dollars sous peine de castration après une mésaventure à Las Vegas. Obligation de conduire, jusqu'à la dernière note. (Après apprivoisement de ses excentricités, le processus s’inverse ; obligation de relancer le disque jusqu'au dernier mile). Il y a tellement d’urgence derrière la mécanique imparable de ce long disque, c’est une musique d’exaltés.

Même lorsqu’on nous suggère de fermer les yeux pour voir le ciel tomber (The Sky is Fallin), on continue d’avoir les yeux rouges et exorbités, l’attention étrangement capturée par le point d’horizon de la route, son improbable fin. On se met à regretter les sirènes des flics que l’on a abandonnés quelques miles après la sortie du dernier patelin. Et les klaxons des taxis à Frisco. Le désert, c’est dur.

Genre de mini-tragédie dans cet énorme prise garage, la sanité douteuse de personnages qui ne sont qu’a moitié joués – Nick Oliveri, le braillard sur Six Shooter est bientôt viré du groupe pour violences conjugales présumées. Josh Homme, quand à lui, joue comme quelqu’un qui cherche à se débarrasser de démons trop agités. A savoir : s’il a quelque névrose paranoïaque – le genre de celle qui conduirait un homme à qui tout réussit à s’isoler loin dans le désert pour enregistrer. Crainte, on se le dit, d’un artiste sensible et sur productif pour qui la civilisation signifie saturation de son inspiration. Quelques idées en forme de rochers suffisent. En reprennant Gilliam, c’est par le film Tideland que l’on peut entrevoir cette facette du groupe.

Les images sont plutôt, de ce fait, celles de rêves intéressants à psychologiser – on se souvient des monstres sous le parasol, il est question ici de sang dans une cuillère, plus généralement de paranaïa surjouée (Gonna Leave You) que, pour se référer une nouvelle fois à Gilliam, on identifiera à Las Vegas Parano, ce film dans lequel Johnny Depp et Benicio del Toro jouent d’improbables prophètes de la décadence à Vegas.

C’est parfois prendre des moulins à vent pour des géants (Don Quichotte, un autre projet de Gilliam avorté à grand fracas) que de faire tourner ces mécaniques plus que de raison. Tant pis, c’est d’éloge à la folie, mi-ironique mi-grosse mécanique, qu’il est question. Comme le bruit insistant du moteur qui, de plus en plus, râle d’agonnie, le disque devient élément lancinant qui habite votre corps, et votre tête de se balancer d’avant en arrière. God is in The Radio est profondément traumatisante, disons, autour de la troisième écoute.

Lorsque vous commencez à saisir toute la tragédie de ce voyage, tout ce que vous avez laissé derrière et qui importait davantage que vous ne l’auriez cru, l’atmosphère oppressante entre l’asphalte et tous ces inconnus que vous croisez, dissimulés derrières leurs pare-brises réfléchissants… Une situation insupportable, vous ne pouvez pas y accepter le silence, et remettez le WOMB – du nom de quelque radio citée - en route, une fois, deux fois. « You’re too stupid to realize yourselves » exulte la voix qui ouvre A Song for the Dead. Tandis que son riff effrayant tourne et vire dans divers shemas écrasants, que Homme se fait apôtre de la lobotomie, vous devez rire et pleurer à la fois, à demi hystérique. Ou seulement nostalgique ?

Heureusement, comme tous les grands disques, Songs for the Deaf permet aussi d’extérioser certains sentiments. On ne déteste plus tellement les personnes trop envahissantes après cette expérience.

Un disque qui laissera plus de séquelles à votre esprit que tout ce qu’a fait le groupe auparavant. Et populaire en Diable comme, quoi ? Black Sabbath ? Arrivés dans la cour du studio, à la nuit tombée, on se dit qu’on a bien laissé quelques neurones au bout de la fourche.


  • Parution : 27 Aout 2002
  • Label : Interscope
  • Producteur : Josh Homme, Adam Kasper, Eric Valentine
  • A écouter : You Think i Ain't Worth a Dollar, No One Knows, A Song for the Dead


  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.50/10
  • Qualités : groovy, intense

lundi 7 septembre 2009

Sigur Ros - () (2002)



Parution : 2002
Label : Emi
Genre : Post-rock, scène islandaise
A écouter : Vaka (#1), The Death Song (#7), The Pop Song (#8)

7.50/10
Qualités : pénétrant, vibrant, atmosphérique

Avec (), Sigur Ros s’abandonne, laisse échapper sa créativité. C’est beauté vraie, tristesse insondable, sentiments mis en jâchère, émotions qu’on laisse croître et se multiplier seules. Il semble que partout où cette musique se glisse, l’homme recule, se tapit, comme devant le flot menaçant d’une source amère. Une partie de vous (auditeur), de votre être, se sentira forcément menacée, mise en danger à l’écoute de ce disque. C’est un album terrible, éprouvant, majestueux.
L’album est d'une seule pièce, et il n’est que musique, que son et empirisme. Pas de titre, pas de noms aux morceaux, pas de notes ; une seule et unique voix construite de musique tellurique et de chant aérien. Jon Birginson a sa propre langue, ce phrasé répétitif et pénétrant, ces quelques syllabes formulées dans une langue inventée, inspirée cependant de l’islandais - le groupe reste le fer de lance de la musique islandaise. La trame des morceaux, longs, parfois austères, est évoque des séquences de vie où tout s'emballe. On jurerait être mis face à la nature en attente, vibrante, impatiente de savoir ce que l’on va faire d’elle, si l’on va la détruire. L'homme, et non la nature est au coeur de la musique de Sigur Ros. Jamais les moqueries aurait été moins appropriées pour qualifier le travail des islandais, que l’on dit rêvant d’elfes depuis Von (1997), même si leur influence est reconnue depuis Agaetis Byrjun (2000), un acte fondateur du genre post-rock. S’ils veulent nous faire croire à des figures non-humaines qui peupleraient notre environnement, c’est pour nous questionner sur la place de l’homme en son sein - et car il s'agit d'une mythologie spécifiquement islandaise.

On jurerait être mis face à la nature en attente, vibrante, impatiente de savoir ce que l’on va faire d’elle, si l’on va la détruire. L'homme, et non la nature est au coeur de la musique de Sigur Ros.
() est construit, maturé, avec 4 premiers morceaux – dont l’ouverture intitulée plus tard Vaka, qui met en exergue les progrès de Jon vers un chant plus androgyne - succédés d’un intermède de 30 secondes, puis 4 nouvelles pièces toujours plus grandes et belles ; finalement, les morceaux 7 et 8 (intitulés plus tardivement le Death Song - complainte fantastique - et le Pop Song , qui sont sans doute les meilleurs du disque, offrent la plus terrible expérience sonore, au moins depuis Svefn-g-Englar et son introduction à l’envers, sur le précédent album. Le pouvoir symphonique et mélodique du groupe n’est pas en reste, puisque se produit à 5 minutes de la fin de l'album une explosion d’énergie remarquable qui déchaine le quatuor - accompagné des violons de Aamina, artiste qui les accompagne en tournée avec son groupe. Ailleurs, c’est de délicatesse que sont empreintes les mélodies, avec imperfections, signes de fait-main - comme pour Mum, autre formation islandaise.


Les paroles répétées sont interchangeables d'un morceau à l'autre, et contribuent à donner à l'album une voix unique qui prend sa source qu delà du signifié. C'est une musique qui se veut prolongation de la culture locale, déconnectée des conceptions qui guident en général la musique populaire. Oubliées les contraintes de format - Sigur Ros aura le temps de s'en préoccuper plus tard - c'est le seul plaisir de faire grandir des émotions qui permet au groupe de construire l'album. Dans ces conditions, ce n'est pas étonnant que les connections avec le rock ou la pop soient ténues. () est parfois impalpable et désolé, instinctif et vengeur.     

C'est un disque qui attend de vous une réponse, une interprétation. Laisser sa marque dans les longues plages à l’aspect parfois vierge, laissées par le groupe pour que l’on s’y imprime.

 
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