Singing
Saw marque les débuts de Kevin Morby pour le label Dead Oceans, à
propos duquel Trip Tips a publié un article concernant Bear in
Heaven, Strand of Oaks, Julianna Barwick, Riley Walker, et récemment
l'australien Marlon Williams). Cet album tourne autour d'une
fascination supposée de Morby pour la scie musicale, cet instrument
qui provoque un son curieux et enchanteur. Cet instrument sert
d'ailleurs de point de fuite à un album emprunt de gravité, qui
pourrait se résumer à une série de sensations et de rencontres
intenses que Morby provoque entre sa musique et certains des
musiciens américains d'hier et d'aujourd'hui les plus fascinants.
Leonard Cohen et Bob Dylan sont là, dans Black Flowers ou surtout la
finale Water. Son lyrisme intraitable est à ce niveau dès Cut me Down : “Birds
will gather at my side, tears will gather in my eyes, throw my head
and cry, as vultures circle in the sky.”
Son onirisme sommaire et retiré évoque Bill Callahan dans Sometimes
I Wish i Were an Eagle, Apocalypse ou Dream River (la
percussion sur l’enivrante Black Flowers qui renvoie à The Sing).
Les arrangements somptueux de Kevin Morby, par exemple sur Drunk and
On a Star, soulignent cette parenté.
Le
piano participe aussi à ce sentiment de sérénité, basculant vers
la morosité voyageuse sur Ferris Wheel. Ailleurs, des guitares
bravaches évoquent un rock lo-fi qui aurait dérivé, insufflé de
pop intemporelle mais peut-être plus reliée aux années 90
(Dorothy). On retrouve là les Babies, le duo punk pop que Morby a
constitué avec Cassie Ramone des Vivian Girls. C'est comme de donner
à de petites émotions le champ de grands panoramas. Le détachement
contemplatif et la voix de Morby le rapprochent aussi de Cass Mc
Combs, sur Destroyer. C'est dans le dénuement des sentiments que
réside leur lumineuse affiliation, et jusque dans l'accent et le
timbre : « Have you seen my mother she's a-lookin' for my
father » Le saxophone est la touche, peut-être crépusculaire,
qui ajoute au superbe de cette chanson.
Il
pourfend les dépendances parentales et territoriales qui sous
tendent l'existence, comme le racisme - I Have Been to the Mountain
évoque le sort d'Eric Garner, le noir américain qui s'est fait
tabasser à mort par un flic à Staten Island en 2014. Grandissant
dans la Bible Belt américaine, il confie sur le site Aquarium
Drunkard : « Ne pas aller à l'église était une déclaration d'intention plus grande que d'y aller ». Les chœurs, la
steel-guitar sur Water ajoute à l'aspect intemporel et transversal à
cette épopée, avec laquelle Morby, après deux albums 'en transit'
avec les Babies et un en solo, est vraiment arrivé à bon port.
OO rugueux, envoûtant country-rock, blues rock, roots rock
Découvrir un nouvel artiste demande parfois un réajustement. La musique de Malcolm Holcombe, vénérable insurgent originaire de Caroline du Nord, sur son douzième album, a un tempérament indompté fait pour déstabiliser, puis pour conforter, dans l'entrain des refrains (Another Black Hole, To Get By) ou dans une ballade (September) ou sa voix se fait plus épaisse que le fond de la rivière. Tout est hors des conventions avec Malcolm Holcombe, qui laisse couler les couplets suscitant des chansons.
La concision, simplicité, inventivité, Holcombe maîtrise et sait s’entourer de merveilleux musiciens venant rendre ses blues palpables et lancinants. Si vous pensiez que la voix de Tony Joe White était déjà bien ébréchée, elle apparaîtra celle d'un jeune loup à côté grondement traînant de Holcombe. On entend celui-ci haleter sur Another Black Hole, soulignant, un peu théâtral, ce que la vie a d'infréquentable - et non pas lui ! La guitare de White ajoute d'ailleurs encore une autre dimension à cet album tout en suggérant son côté inamovible, irascible. Don't Play Around en profite particulièrement. Cependant, elle évitera trop de présence, Holcombe cherchant, sans ostentation, son propre son roots. Sur Papermill Man, il semble menaçant comme Steve Earle dans certaines de ses meilleures chansons. Celui-ci est d’ailleurs fan de Holcombe. Way Behind clôt l'album sur l'intensité émotionnelle d'un Leonard Cohen, ponctué par les notes austères de la basse. Les chœurs chers au Canadien sont bien sentis sur Heldenberg Blues.
OOO Poignant, communicatif, intemporel Country rock, Americana A écouter Silverhill, on sent la facilité avec laquelle les musiciens se sont glissé dans la musique imaginée par Scott Nolan, un soir particulièrement inspiré où il participait à une fête. Ils n'ont pas besoin de se mettre en condition autrement qu'en buvant ce fameux cocktail d'Alabama à base de whisky de maïs, déjà décrit par Grayson Capps dans sa chanson Coconut Moonshine. Une boisson suffisamment douce et exaltante pour apprécier à leur juste valeur le simple plaisir de jouer ensemble, comme une version plus solaire de Tonight's The Night (Neil Young) ou des Basement Tapes (Bob Dylan). Ce que vous entendez sur ces albums, des artistes (Capps, mais aussi Will Kimbrough entre autres) enregistrant sans rien pour s'interposer entre leur âme de musiciens et l'auditeur qui redécouvrira toujours ces albums comme des moments de studio on toute humanité semblait possible, on le rencontrera sur chaque chanson de Silverhill. La combinaison de ces musiciens talentueux rend leur musique comme venue du fond des âges. Ce n'est pas seulement les instruments qu'ils jouent, mais la façon si authentique avec laquelle ils contribuent de leurs voix. En comparaison, l'album rutilant de Grayson Capps semblait forcé, mettant l'accent sur les riffs de guitare et produisant un personnage convaincant de rocker sud-américain, parfois au détriment des textes. Scott Nolan réussit à être captivant et touchant de bout en bout, jamais mieux que dans la chanson titre finale, qui décrit cette brise traversant le sud américain et le plaisir d'avoir trouvé des frères d'inspiration ici, bien au sud du canada, d'où il est en réalité originaire.
Il opère en félicité, laissant les chansons découler d'une atmosphère bienveillante, un son organique et capté au cœur des histoires. Nolan suscite des collaborations inespérées qui lui feront dire que c'était l'album qu'il a attendu de faire toute sa carrière. Il n'y a qu'à écouter la longue Trouble in Love, créée avec une grande songwriter, Mary Gauthier, qui illumine le cœur du fond de son vague à l'âme et nous rappelle que si la musique trouve le bon rythme, celui permettant de nous gagner, nous nous sentons liés à ces musiciens, investis d'une part de responsabilité à partager cet enchantement. A mi-chemin de l'expérience, Nolan reconnaîtra se sentir profondément changé. Les participations de Hayes Carll, habitué du country rock serti d'une auto-dérision du meilleur goût, et de Jaida Dryer sont délicieuses. C'est l'album de vagabonds souriants et mélancoliques, capables de refaire de la musique une force enveloppante, affirmée mais pourtant raffinée. A découvrir aussi, Mary Gauthier, de la génération de Lucinda Williams et aussi bouleversante.
Au premier abord, la musique de JJ Grey est une soul musclée avec un goût prononcé de revenez-y. Mais plongez-vous un peu plus dedans et prenez plaisir au talent de raconteur d'histoires du guitariste et compositeur de Jacksonville, en Floride. Terre changeante au carrefour de plusieurs mondes, et surtout au bord de l'océan, la Floride a son compte de surfeurs quinquagénaires, sans doute, mais peu nombreux sont ceux qui, une fois sortis de l'eau, rejoignent le studio d'enregistrement pour produire une musique qui irradie la joie et la communion et s'exporte si bien à l'international. Le crédo de JJ Grey, tel qu'il l'a donné dans une riche interview publiée par la magazine Soul Bag en avril 2015 : « Chanter comme Otis Redding, jouer comme Jimmy reed, et écrire comme Bill Withers, sans oublier un peu de Georges Jones! » L'enthousiasme de Grey est contagieux. C'est qu'il sait quels extraordinaires moments musicaux l’attendent encore, comme celui qui l'a réuni avec Galactic, un grand groupe et l'un des meilleurs ambassadeurs de la musique de la Nouvelle Orléans, neuf heures de voiture à l'ouest de Jacksonville. Une occasion de partager ce qui réunit de tels artistes : le goût du son live, des tons boisés du fait maison et de la chaleur humaine.
Galactic s'inscrit dans une continuité qui lui offre tous les mérites. Bien que l'hyperactif batteur Stanton Moore soit le porte parole du groupe, les cinq musiciens originels de 1994 sont toujours ceux qui font le groupe en 2015, plus de vingt ans plus tard. Cette performance à elle seule est un indice de leur osmose et de leur cohésion. On retrouve dans le son de Galactic tout ce qu'il y a de typiquement typiquement néo-orléanais, les rythmes de second line, plein de groove, un croisement d'influences à la fois musclé et souple, moderne et traditionnel, tour à tour dansant et communicatif en diable. Interroger l'un d'entre eux, c'est faire parler tout le groupe à travers lui. Démonstration avec Robert 'Rob' Mercurio, le bassiste, interviewé sur le website Jambase. « Jeff [Raines], notre guitariste, et moi, nous avons grandi ensemble. Nous sommes allés au collège [à la Nouvelle Orléans] en même temps quand nous avions 17 ans. Pendant le collège, nous avons rencontré plusieurs musiciens dont certains deviendraient membres du groupe. Vers 1994, nous nous étions stabilisés tels que nous sommes aujourd’hui, avec Rich Vogel [claviériste], Stanton Moore et Ben Ellman [saxophone]. » L'envie de former un groupe s'est manifestée naturellement, Mercurio et les autres aillant eu pour exemple les mythiques Meters et le Dirty Dozen Brass Band, inspirés par le flegme festif d'un Professor Longhair et la longue tradition instrumentale combinant dans la ville le boogie-woogie, le blues, le jazz, le funk et bientôt le hip hop.
Ils étaient talentueux. Leur histoire semblait devoir s'écrire d'elle même. Mais sont sont les circonstances de leur apprentissage qui en ont fait un groupe à part, autant qu'une voie d'accès immédiate aux sonorités de la ville. « Nous n'avions pas de véritable maison de disques ou le support qu'un groupe normal aurait pu avoir. Nous l'avons fait indépendamment. Avant nous, la plupart des groupes qui partaient en tournée avaient déjà un hit à la radio. C'était rare d'être un groupe sans pedigree et de tourner. » Les clubs leur ouvrent de plus en plus facilement leurs portes, puis le premier album se profile à l'horizon. Rétrospectivement, ils ont permis à de nombreux groupes, dans leur sillage, de se produire en concert sans n'avoir rien enregistré. C'est la raison pour laquelle Galactic est l'un des groupes cité le plus souvent comme ambassadeur de la culture vivante de la Nouvelle Orléans. Pour se développer, il fallait ensuite enregistrer en studio. Et c'est de rencontres en tours de forces et en surprises que Galactic est devenu le groupe qui est capable d'aligner Mavis Staples, JJ Grey, et la bohémienne soul Macy Gray et d'autres chanteurs-compositeurs brûlants et visionnaires sur un seul album.
Impossible de rendre l'énergie du live en studio. Et, au contraire, difficile de reproduire tous les samples et les sons présents sur les albums studio une fois les morceaux joués en concert. Alors autant faire des albums profitant d'une qualité d'écriture telle que les chansons qui le constituent sont destinées à entrer dans le répertoire de tête des interprète invités, tout en proposant une montée en puissance dignes d'une fête de carnaval. Pour faire tenter d'oublier la nature de l'exercice, se réunir tous dans un studio et écrire de la musique, Galactic a usé de différentes techniques qui tenaient quasiment de la mise en scène. Jamais en manque d'inspiration, ils ont inventé des albums à concepts, comme Carnivale Electricos, qui mettait en parallèle le mardi gras de la Nouvelle Orléans et ceux du Brésil. Le groupe y trouve avec félicité les points communs à ces cultures, tout en transformant audacieusement leur musique, comme rendue par les platines d'un DJ. Comme dans la série Treme, ils ont permis à des chanteurs de quasiment jouer un caméo, c'est à dire se mettre en scène dans leur propre rôle. Ainsi, sur Move Fast, ils invitaient le rappeur Mystikal à courir après sa réputation dans des timings à mettre hors d'haleine. Galactic est un groupe qui a la volonté de s'effacer derrière l'immense diversité d'une scène. Ils mettent leur versatilité au service de leurs éternelles retrouvailles avec le Dirty Dozen Brass Band, ou de leurs rendez-vous exceptionnels avec le rappeur gangsta Juvenile, le chef indien Big Chief Juan Pardo ou la chanteuse presque octogénaire des Staple Singers, Mavis.
« Le 'featuring' est souvent une idée de managers, de producteurs ou de cadres de maisons de disques », commente JJ Grey pour Soul Bag. « Rien de mal à ça, mais cest trop souvent une manière de caser un nom connu supplémentaire sur un disque. Notre démarche est différente. On est comme une famille, comme une mafia du sud-est dont Derek [Trucks] et Susan [Tedeshi] [des superstars du sud Tedeshi-Trucks Band], les Allman Brothers, sont d'éminents représentants, et tous les groupes de cette région sont plus ou moins liés. » Pour Galactic, il n'est pas question de caser un nom sur un album. La collaboration doit être donnant-donnant, et c'est encore mieux si elle débouche, comme avec Macy Gray, sur une tournée pendant laquelle le groupe se transforme en accompagnateurs de luxe pour la chanteuse, réécrivant ses chansons et leur donnant une nouvelle perméabilité. Leur premier chanteur, Theryl ‘Houseman’ DeClouet, leur avait été suggéré par leur manager de l'époque. Puis il est devenu une sorte 'd'invité permanent' prenant très souvent part aux concerts du groupe. Les musiciens comprirent rapidement qu'inviter des chanteurs provenant de sphères un peu différentes, tout en défendant souvent les mêmes valeurs spirituelles qu'eux, participait à l'hybridation de leur musique sans en entamer la cohésion. Et leur batteur Stanton Moore de défendre le secret de ces collaborations – qui ne doivent pas servir de faire valoir pour l'album. Il essaie de ménager le suspense sans citer les noms les plus célèbres : « Je groupe peux tout de même vous parler de certains d'entre eux, comme David Shaw [du groupe de soul festive The Revivalists, auteur en 2015 d'un album, Men Against Mountains] et Maggie Koerner. », explique t-il à un journaliste du website Glide Magazine début 2015.
Santon Moore est ce genre de musicien accélérant le rythme de sa vie derrière les fûts quand d'autres décideraient de s'octroyer une pause. Multipliant les collaborations et les disques en solo, il agit pour sa ville comme s'il était investi d'une mission qu'il ne pouvait jamais abandonner. Moore use de toutes les influences pour en faire un mélange unique, depuis les sons lourds de John Bonham et Bill Ward jusqu'aux feux d'artifice de Buddy Rich et de Max Roach. Et difficile de contourner pour lui Zigaboo Modeliste, le batteur des Meters, qui reste le groupe instrumental le plus célèbre de la ville.
Moore est content de la direction qu'a prise cet album, effectivement assez différent de leurs deux précédents albums, qui contenaient beaucoup de samples et un son très remixé. « Il est plus direct au niveau de la production, se focalise plus sur la façon dont on sonne quand on joue nos instruments. » Into te Deep sonne plus organique plus comme une collection de bonnes chansons, qui à paraître un peu moins cohérent pris dans son ensemble. C'est pourtant un album habilement construit, qui s'ouvre un instrumental , Sugar Doosie, puis enchaîne avec un gros morceau de blues rock, la ballade intense de Macy Gray qui donne son nom à l'album, puis un funk qui capture la patte du groupe. Un autre instrumental, puis deux chansons de R & B moderne. Domino, chantée par Ryan Montbleau est la plus entêtante surprise de l'album. Puis, après un nouvel instrumental, viennent la ballade de Mavis Staples et le tube du Jamaïcain Brushy One String, qui ne joue effectivement qu'une seule corde de sa guitare, mais produit une musique rythmique entre reggae et soul. Il existe de vieilles connexions entre la Nouvelle Orléans et tout les cultures caribéennes et sud américaines.
2015 est l'année exceptionnelle qui a vu la parution de leur nouvel album leur permet de faire équipe avec ce chanteur si puissant qui partage un producteur avec eux : JJ Grey. Retour en Floride. Ou à Paris, où le sociologue Eric Doidy a conduit son interview très enrichissante. Qu'il se rappelle les influences entendues dans le cocon familial ou qu'il parvienne à décrire avec humanité les mentalités des gens de Floride, il dessine la trajectoire d'une musique vécue comme une formidable machine de rencontres qui l'a fait échapper lui-même au grand cliché du 'tous conservateurs'. C'est un musicien humble et chaleureux, frappé par la patte funk du chanteur country Jerry Reed, par Otis Redding et par l'ombre inévitable du Lynyrd Skynyrd d'avant le dérapage. « Je viens d'une famille de la vieille école, très typique du sud. Là ou j'ai grandi, c'était moitié blanc, moitié noir, sans "minorité". Ma famille est un drôle de mélange. » Il grandit au milieu des exploitations de poulets.
Au delà, c'est son groupe tout entier qu'il s'agit de célébrer. « Le batteur, Anthony Cole, est l'un des plus formidables multi-instrumentistes que je connaisse, vient d'Orlando en Floride, mais est né à Detroit, je crois. Todd Smallie, qui vient de groupe de Derecks Trucks, est d'Atlanta. Les autres viennent du Texas, de Los Angeles... Dennis Marion, notre trompettiste, vit à Jacksonville depuis longtemps, mais il est de Baltimore. Tous sont des gens que j'ai connus au fil des années lors de tournées. Je faisais la première partie de leur groupe ou c'était l'inverse ; ou alors ils étaient dans le groupe d'un pote à moi ; ou bien ils m'ont hébergé. Mais on s'est tous connus sur la route. Au début de Mofro j'écrivais des morceaux sans vraiment avoir un vrai groupe : j'embauchais quiconque était libre selon le moment. » L'apport du producteur Dan Prothero a aussi été crucial. «Quand je l'ai rencontré pour la première fois, il m'a expliqué quelles étaient mes forces et mes faiblesses, m'aidant à consolider les unes à à me débarrasser des autres. Ce qui faisait ma force selon lui, c'est le fait de baser mes chansons sur ma vie, mon coin, les choses que j'avais vues et celles que j'avais faites. Ma grande faiblesse, c'est quand j'essayais de jouer de manière un peu artificielle au mec qui met l'ambiance. »
Si cet album nous divertit suprêmement, c'est grâce à ses solides fondations instrumentales, et aux mélodies que Grey parvient à trouver, infusant de sa ferveur originale tout ce qu'il touche. Ol'Glory est un de ces grands albums entre potes qui regardent effrontément vers le soleil. Parcouru d'un énorme groove funk, de soul bien léchée, de rock n' roll à soli droit sorti des seventies, de country rock, pour que jamais la machine ne s'essouffle. De quoi proposer des concerts juke-box. Douze valeureuses chansons écrites avec une inspiration puissante, une simplicité de ton qui invite chacun de quitter son champ et de rejoindre la party. JJ Grey & Mofro jouent comme un vieux groupe, mais un qui tente la rédemption après chaque refrain. Les citadins de la grande ville finissent invités, eux aussi. Everything is a Song secoue avec la fièvre des hommes de la terre, puis on gagne peu à peu l'apesanteur, au fur et à mesure que tout le beau monde rejoint (Luther Dickinson, des North Mississippi Allstars et Black Crowes, ou Derek Trucks) Leurs forces se rangent derrière la vitalité de Brave Lil' Fighter ou Tic Tac Toe et des ballades ou la voix rutile par dessus les cuivres, Light a Candle et Home in the Sky.
extrait d'un article sur Josh Ritter à paraître dans Trip Tips 27
Désormais Josh Ritter atteint un niveau de cohérence plus fort encore avec Sermon on The Rocks (2015). Le titre déjà, fait écho à l'une de ses précédentes chansons, Rumors, commençant ainsi : « Serenade me with rocks ». Contenue dans son album le plus brut, The Historical Conquests of Josh Ritter (2007). Mais c'est un chapitre plus ancien que je vous laisse découvrir par vous mêmes.
« [Sermon on the Rocks] est une réaction à l'ambivalence des écritures bibliques », révèle t-il à Eric Swedlund pour Paste Magazine. « Il redonne une dimension humaine au Sermon on the Mount, selon lequel les pauvres devraient hériter de la Terre, et que nous devons être bons les uns pour les autres. » « Ces idées ont été tant fétichisées par des milliers d'années d'usure que nous oublions qu'il y a des moyens réels et humains de les concrétiser. Je pense que j'ai tenté de remettre du sang neuf dans ces idées sans rien supposer de religieux. » Il ajoute : « Je n'ai jamais su ce que signifie le terme de spirituel » « Je sais ce que 'religieux' signifie, et je ne me sens pas religieux, mais concernant la spiritualité je n'en suis pas sûr. Je me sens libre de choisir de m'émerveiller de tout, et c'est sentiment assez fort. »
Le sermon prend ici une fraîcheur schématique qui sert le propos de Ritter selon lequel les images vénérables peuvent servir des discours et des actes, pour le meilleur – l'empathie. Le pire n'est que rarement envisagé par l'artiste. La direction choisie s'est imposée à lui, trouvant un prolongement idéal dans une musique plus affirmée et enivrante que jamais. « Je me suis enfermé avec le groupe, mais la musique n'est jamais assez forte”, continue t-il dans le texte de cette ancienne chanson, Rumors. En fait, le groupe s'est retrouvé à la Nouvelle Orléans et a décidé d'enregistrer dans la meilleure humeur qu'on puisse imaginer.
Les rumeurs ont prété par le passé à Ritter de fausses identités. Il est facilement pris pour un irlandais, par exemple, car il est le premier à avoir joué dans les Iveagh Gardens de Dublin, et que son amitié avec star locale de la folk, Glen Hansard, a contribué à lancer sa carrière. Sermon on the Rocks est l'oeuvre d'un homme tant habitué aux identités qu'il en embrasse de nouvelles avec encore plus d'allant, de facilité et de joie palpable que dans les meilleures chansons de son passé. Avec sa séduction soul et sa production chatoyante, il semble aussi être l'album d'un artiste en rupture avec une discographie un poil trop hésitante.
Il n'est pas étonnant qu'au sortir de l’enregistrement de cet album, Ritter soit détendu et très content du résultat. « Ce que je recherchais tout du long, c'est un sentiment d'énergie indomptable, cinétique. Je le visualisais dans ma tête aussi ben que les chansons, comme en Technicolor, saturé de rouge. J'ai vraiment l'impression d'avoir attrapé une grosse prise avec cet album. » Le meilleur poisson du lac Tibériade, dirions nous, quand on connaît l'inclinaison de Ritter pour un Christianisme primitif dont il reprend les images.
« Quand vous écrivez des chansons depuis longtemps cela peut devenir ennuyeux. Vous savez ce que vous allez écrire avant de vous y mettre. J'ai décidé de moins me fier à ma voix intérieure, de me rebeller contre moi même. » Une figure est née de cette nouvelle donne. Celle d'un prêcheur qui fait face à la tentation et à l'apocalypse (un sujet qui, réduit aux perceptions humaines, vaut bien la peine d'être mis en chansons). Une chanson telle que Seeing Me Round, l'a aidé a trouver la vibration maligne et messianique de l'album. La voix de Ritter, plus gutturale qu'à l’accoutumée, définit la direction soul et séductrice de l'album, donnant tort à un journaliste de Pitchfork, Stephen M. Deusner, qui décida qu'il semblait y avoir « plus de fabrication que d'âme dans les chansons de Josh Ritter ».
Ritter est un classique dans ses goûts et ses méthodes, et les meilleurs moments de l'album – comme Young Moses – se basent sur des archétypes de country rock ou de folk. Pourtant, Sermon on the Rocks, en comparaison avec The Beast on its Tracks (2013), l'album qui l'a précédé, est comme le bond d'un panthère noire qui s'est longtemps léché les griffes.
Écrit à la suite de sa séparation d'avec la songwriter Dawn Landes, The Beast in Its Tracks manquait de surprises, ses chansons apparaissant modestes et dépourvues de grosses distinctions mélodiques. On trouvait des comparaisons avec Eels, Paul Simon ou Conor Oberst, mais même Conor Oberst a soumis son art à quelques changements appréciables de production sur Upside Down Mountain (2014). L'intérêt de cet album de rupture était d'entrer par le chagrin et le ressentiment et de ressortir léger et optimiste, brassant les sentiments classiques dans une séquence cohérente et finalement lumineuse de chansons d'amour teintées d'ironie.
Dans les chansons de Ritter, l'amour s'apparente à l'empathie, et s'apprend dans la distance avec son sujet : sur Sermon on the Rocks, il y a cette chanson écrite au dernier moment, et qui résume l'album, Getting ready to Get Down, dans laquelle une jeune femme aventureuse essaie de s'intégrer dans sa petite ville puritaine.
My Man on a Horse is Here est la dernière douce audace de l'album, pour un homme aspirant à prendre le contre-pied d'une difficile séparation et épouser cette nouvelle ère dans laquelle il se sent « sauvage ». Dans une de se chansons les plus aimées, Girl in The War, il écrivait : « Peter dit à Paul, tu sais tous ces mots que nous avons écrits/sont juste les règles du jeu et les règles sont les premières à perdre leur prix. »
On croirait d’abord un de ces albums de terroir qui veulent impuissamment arriver à la cheville de Hank Williams, Johnny Cash, Merle Haggard. Mais le timbre de voix et l’ambiance texane et charmante de ces chansons rapproche Dan Bern, qualifié de ‘trésor national’, de Townes Van Zandt. L’homme a l’habitude, à cinquante ans. Il est surnommé ailleurs la ‘machine à songwriting’, et c’est vrai qu’un tour sur son site internet (l’un des moyens les plus sûrs – et des seuls – pour se procurer ses disques autoproduits) confirme qu’il est prolifique. Il y a de la joie dans sa démarche, qu’il chante l’amour (Turn on a Dime) ou parade sur le mauvais état de son pays, partant en fumée, sur Welcome. Des chansons comme Welcome ou World ont de ces mélodies qui n’ont pas changé depuis les années 1960, harmonies et ton rogue inclus. Le coté décontracté de l’ensemble est dû aux conditions d’enregistrement : plusieurs batteurs disponibles, tous excellents, et Dan Bern enregistrant live dans un studio suffisamment grand pour accueillir tous les musiciens.
Pas de véritable inquiétude mais le ton de celui qui n’est jamais en reste pour s’amuser un peu aux dépends des autres. C’est qu’il regarde dans toutes les directions, il faut bien alimenter la machine intérieure de son inspiration. Le jeu du name-dropping cher à Neil Young sur The Monsanto Years s’éparpille ici avec irrévérence. C’est avec souffle, et en embrassant sur les styles propres à la côte ouest - le surf rock, la country pop -, et ce qu’on qualifie d’influences dues à ‘l’invasion britannique’ (les Beatles) qu’il trousse ces chansons. Elles courent comme des proies sous le feu de la réalité, et en sortent indemnes, trop bondissantes pour se voir butées. Il faudrait une grave altération de leur environnement – peut-être cette fameuse extinction des dernières réserves californiennes, prochainement sur vos écrans – pour que ces chansons perdent de leur vitalité.
A découvrir d'urgence ! New Yorkais trentenaire d'origine 'ukrainienne aussi bien que galloise', Jonathon Linaberry a attiré sur bandcamp les aficionados de musique roots bien chantée. Avec une voix mélodique qui rappelle Doug Paisley, et sa fragilité capable de capter l'attention instantanément - surtout si Melaena Cadiz ou Lindsay Swartz Newman relèvent le niveau d'émotion en se proposant aux choeurs (sur The Dark, This Fire ou Hearts Racing, avec de surcroît l'harmonica pour achever de charmer l'auditeur.) De simples accords, à la guitare hollow body ou au banjo (Broken Land), et une vision musicale qui se nourrit des mouvements et des sons de la ville. des évocations de lieux (la Nouvelle-Orléans..) sur Ticket Home ou St James'Bed et de souvenirs, et une fascination pour les matinées qui démarrent au café, assis au comptoir, tandis que des hommes en bottes entrent et foulent de le sol, clomp, clomp, clomp. Ou le "changement d'ambiance", que les portes du métro s'ouvrent ou se referment. Rien d'aussi touchant encore que dans Si tard, il était si tard, le livre de James Kellman. Mais un rythme lancinant où les sons remplacent les 'sans dec', les 'putain' et les 'bordel'.
Légèrement misanthrope, (il le faut pour produire une musique affirmée comme celle-là) mais qui célèbre les gens et la vie avec cette patte matinale, simple, vagabonde, traditionnelle. Fury of the Light martèle le blues hypnotique d'un one-man band, mais ce n'était pas intentionnel. "J'aimerais être plus émotionnel et cru", avoue t-il comme pour montrer qu'il n'est pas de ces vaniteux qui brandissent simultanément guitare et frappent du pied leur kick drum. http://thebonesofjrjones.bandcamp.com/album/dark-was-the-yearling
Un album très soigné, de la musique jusqu'à la pochette et au titre, parfaitement ajusté pour frapper les esprits sensibles. Un disque rutilant enregistré à Nashville, avec une foule d'amis et même l'ancien compagnon, Steve Earle, dont la séparation nourrit ce disque. Et l'autisme de son fils n'est pas en reste pour lui faire briser les fatalités de la voyance injuste. Une oeuvre en équilibre entre la pop commerciale et la gravité cathartique de refrains tel que Thunderstorm/Hurricane, ou à la limite de la dépersonnalisation, sur le blues Mama let The Wolf In. Touchant de voir comment on peut se battre et gagner pour remplir de façon crédible le vide des choses qu'on nous a retirées; ces chansons ressemblent à des after thoughts, des pensées non sur le vif, mais pour se donner du courage après cette tornade émotionnelle à la banale évidence. Comment ça, on devrait subir les aléas de l'existence ? S'agit t-il au moins d'aléas, quand on en sort une collection si ruisselante de sentiments, de guitares, de banjos et de mandolines. If i Were Stronger pourrait être dans la B.O. du Cendrillon nouvelle mouture, et ce n'est probablement pas la seule. "I guess i'not your Cinderella", chante t-elle d'ailleurs ensuite sur Wish I. La tenue dramatique, comme les arrangements, sont irréprochables. Allison Moorer sait si bien porter sur elle ce qu'elle enregistre, comme une parure qu'il est plus facile d'admirer, même si au fond, elle révèle la vérité. La voix puissante, on la découvrait le mieux sur un album de reprises renversant, Mockingbird (2008).
En écoutant Don't Care, une chanson annonçant le crépuscule de cet album en forme d'arc narratif, on ne peut s’empêcher de penser à toutes les cultures dans lesquelles le droit de regard des parents et /ou de votre entourage sur vos relations amoureuses et ce que vous faites de votre vie confine les femmes au malaise et au désespoir. Ce n'est pas dans la culture de Nora Jane Struthers que de s'occuper de ce que pense les autres de ses mœurs. Mais, tandis qu'elle nous en avertit en grande pompe tout au long de ces six minutes, on ne peut s'empêcher qu'elle continue de se défendre.. Quand il s'agit de s'autoproduire en réunissant toutes les conditions - bon groupe, enregistrement parfait - pour faire un disque marquant dans la veine pop et country. Tout est là pour faire fondre les coeurs dans une ambiance rustique : les mélodies, la steel guitar, les duos craquants - sur When I Wake, ces trois choses à la fois. Struthers peut être comparée à Jason Isbell. Dans son cas la mélancolie ne prend jamais le dessus sur l'énergie, le bonheur, la volonté de s'exprimer haut et fort et la sensation de vivre dans un sommeil où les rêves se réalisent les uns après les autres, par voie de banjos propulsifs, de refrains entêtants et de soli de guitare assez incisifs pour maintenir l'excitation. Elle est encore en plein développement, mais aussi déjà épanouie, comme en témoignent une l'assurance qui rend ses textes si agréables à écouter et ses concerts à regarder. Après Mistake et Loving You (un jeu de métaphores qui claquent serti d'harmoncas), elle revient à une touche plus tourmentée (The Wire, Let Go, qui fait un pont avec l'indie rock des années 90) et parvient à se surpasser continuellement, brûlant par les deux bouts la chandelle pop grâce à son merveilleux groupe.
Parfois, dans les vidéos ou sur les photos, Bingham apparaît un peu lisse, un paradoxe quand on connaît bien sa voix rocailleuse. C'est le cas de la vidéo tournée pour la chanson Radio, qui fait partie de la face B de Fear and Saturday Night. Une chanson qui démontre par ailleurs parfaitement comment Bingham sait donner, musicalement, à ses chansons, tout ce dont elles ont besoin pour faire perdurer des ambiances fortes - comme celles que permettrait un western indie. Bingham, qui aura sans doute encore longtemps cette image de jeune premier de la chanson texane, a désormais perdu ses parents, et certaines de ces nouvelles chansons décrivent comment désormais il accepte la tendance autobiographique, semblant se réconcilier avec un statut plus petit. Il avait un peu souffert du succès du film Crazy Heart et la chanson qui y était associée. Fear and Saturday night semble célébrer, dans un mouvement habile, à la fois sa passion des clubs, les chaudes ambiances du texas (le rock n' roll Adventures of You and Me) et la force nouvelles d'idées rassemblées, derrière les talents des nombreux musiciens qui jouent l'album. Quoi qu'il en soit, c'est sa vision, car, propriétaire de ses droits, il contrôle tout. Bingham est aussi né entre les clichés, entre ranchers et rodéos, des ambiances dans lesquelles il a donné ses premiers concerts. Comme musicien, sur scène, il faut chaque jour qu'il s'affirme un peu plus à l'écart du rôle d'outlaw ou de mauvais garçon. C'est un disque choral, communicatif en diable, qui donne parfois à voir les tubes californiens en version West Texas. Il arrive après deux albums plus déchirés, et qui manquaient sans doute de liant, Junky Star (2010) et Tomorrow Land (2012). Et ce n'est que trois des cinq albums publiés en huit ans. Si on qualifie volontiers son style de country-rock, ses influences lui permettent de reprendre les Beatles comme de donner un pastiche mexicain avec Boracho Station. En attendant l'album live que les fans attendent depuis longtemps, voici donc, peut-être, son meilleur recueil de chanson studio. L'ambiance presque festive d'une chanson comme Island in The Sky, sur laquelle, déjà, point l'accordéon, est contrebalancée par une voix toujours emprunte de fatigue. Bien sur, pas mal de filles le préféreront pour la douce mélancolie dont il est capable sur Nobody Knows My Trouble ou My Diamond is Too Rough (l'une de ces chansons très simples et effectives comme il a le secret), sans parler de la chanson titre. Le moins qu'on puisse dire, c'et qu'il enfonce le clou de la fière culture texane auprès des jeunes.
Un album qui pourrait être la somme de beaucoup d'autres. C'est une musique préparée par le chanteur/songwriter Matthew Houck seul, mais qui regarde dans toutes les directions ; pleine d'innocence mais riche en allégories (« j'ai mis du temps à comprendre que la rivière était trop grande pour moi ») et réinventions, très construite mais fragile, si on s'en tient à la voix un peu cassée de Houck sur Muchacho's Tune, la chanson la plus directe de l'album ; soignée mais respirant la fraîcheur country, dès l'utilisation de l'instrument phare de cette musique, une steel guitar, sur Song For Zula. On pourrait tout mélanger, mesurer l'humanisme et le pouvoir de rédemption de cette musique à l'aune des tous les instruments qu'on y joue, de la performance d'y avoir intégré des trompettes mariachi mexicaines – car l'album raconte quand même une expérience au mexique. Le son est d'une profondeur glorieuse de bout en bout. Y mettre autant de lui-même donne à chacun de ses albums une force qui les fait durer longtemps : le rustique Pride (2007), l'hommage à Willie Nelson, To Willie (2009), le brise-coeur Here is To Taking It Easy (2010). Ce n'est pas étonnant que le producteur soit John Agnello, qui a travaillé avec Kurt Vile : on retrouve certaines sonorités. Cela quand il ne part pas sur la piste d'harmonies à plusieurs voix, ajoutant toujours de nouvelles dimensions plus festives ou grandioses à ses tonalités nocturnes, évoquant une chaleureuse isolation. Ainsi le final épique de The Quotidian Beasts (jusque là, l'album s'est écoulé tout seul) est suivi par une ballade réparatrice qui, sur un dernier solo de trompette, achève, ou presque, la parade si vivante de cet album sensitif. Ensuite, Sun's Arising, c'est une conclusion, un signe de la main, pour un album qui aurait bien pu être comme la longue fin sonore de l'histoire racontée, à l'instant où j'écris ces lignes, du label Dead Oceans jusque là.