“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

Affichage des articles dont le libellé est One Little Indian. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est One Little Indian. Afficher tous les articles

lundi 27 janvier 2014

THE NEW MENDICANTS - Australia 2013 EP (2014)

 
 


O
romantique, apaisé
folk-rock, indie rock

Je n'ai pas l'habitude d'acheter des EPS, mais celui ci joue le rôle de souvenir pour un concert des New Mendicants à Saint Ouen le 26 janvier (hier), où tout le public s'est rendu à leur indie rock 'gentil'. Une musique sentimentale, avec harmonies vocales dans l'esprit Californien et glokenspiel à l'appui. Des chansons à la simplicité touchante et qui plongent dans un état de bien être profond. Sans prétention de la part d'un ex-Teenage Fanclub, Norman Blake, pour qui le seul plaisir de jouer et de chanter des mélodies 'pop' est le moteur de la collaboration. Les chansons au cœur de cet EP, Follow You Down, High on the Skyline, étaient parmi les plus beaux moments du concert. I Don't Want Control Of You, écrite par Blake, a été présentée comme 'l'une des plus belles chansons pop de notre génération' par son acolyte Joe Pernice.

Le groupe partageait sa loge avec Cass Mc Combs, et pouvoir échanger trois mots et se faire dédicacer les albums par l'un et les autres était un point fort de la soirée !

jeudi 22 mars 2012

Sinéad O'Conor - How About i Be Me (And you Be You) (2012)


Parution : février 2012
Label : Relativily Entertainment, One Little Indian
Genre : songwriter, Pop
A écouter : Old Lady, The Wolf is Getting Married, Queen of Denmark

°°
Qualités : intense, féminin, sensible

Ceux qui ne connaissent pas la musique de Sinéad O'Connor seraient bien inspirés de rejoindre ici. Il y a quelque chose de tellement fondamental dans cette collection de chansons pleines de tempérament, traversées par d'étonnantes envies de célébration. Au milieu de l'album, The Wolf is Getting Married semble être conçue, justement, pour les playlists de mariage : écoutez celle-ci pour éviter de sombrer dans les travers de l'artiste. « yeah laugh/make me lugh/yeah joy/ give me joy » The Wolf is Getting Married, c'est le triomphe face à l'adversité, la trève symbolique d'avec les provocations faites à son public ; une façon de les rassurer en leur offrant une belle cérémonie. Une telle félicité est superbement remise à sa place par la chanteuse ; après cette chanson, le bonheur se voit draper d'un drapeau vert-blanc-rouge et abandonner au cortège des histoires d'une vie divisée, fracturée. Ce n'est ainsi qu'un moment, dans un disque qui balance incessamment avec des sentiments plus obscurs.

Sinéad O'Connor est accoutumée aux doutes existentiels, et il n'est pas étonnant qu'elle éprouve autant de facilité à dévider une pelote de sentiments intriquée pour en faire un disque de rock FM. Artiste d'une grande intensité, elle lança sa carrière avec Nothin Compares 2U en 1989 (Chrysalis Records), un tube accompagné d'un clip plutôt raté, avec larmes et images sépulcrales à l'appui d'une déclaration d'amour. Il serait facile de s'en moquer aujourd'hui. Là comme ensuite, O'Connor dégage le pathos d'une âme en errance. Après le Rastafarisme, le diagnostic erroné d'un désordre bipolaire, la drogue, une campagne menée seule contre l'hypocrisie de l'église catholique – soutenue par un rapport sur le problème de pédophilie des prêtres catholiques publié en 2009 dans le pays -, quatre mariages, un album de traditionnels Irlandais (Sean-Nós Nua en 2002) et un autre un peu reggae (Throw Down Your Arms en 2005), le ridicule et l'ironie ont quitté O'Connor, dont la vie artistique - si ce n'est sa vie privée - a pris corps et sens. Elle garde aujourd'hui une fraîcheur étonnante – particulièrement symbolisée par une voix inaltérée.

Qu'il s'agisse d'être vindicative ou repentante, How About I Be Me... est effervescent, et chacun de ses thèmes, même l'amour, est abordé avec rigueur et profondeur, appuyé juste ce qu'il fut pour ne pas paraître trop lourd. L'ouverture, 4th and Vine, rejoint The Wolf is Getting Married en donnant l'impression que O'Connor est redevenue une jeune femme, avec tout l’enthousiasme que cela suppose parfois. Venant de la chanteuse, une chanson aussi enjouée ne fonctionne qu'en regard avec ce qui suit. Le Reason With Me consécutif, lent et plaintif, provoque un dangereux contraste, avec ses paroles sur l'addiction, le refrain entamant sur «Oh so long i've been a junkie ». Le contraste se répète entre le rock entraînant et dégagé d'Old Lady, et la nouvelle condamnation du déni catholique sur Take off Your Shoes. Le plus beau, c'est que, quel que soit où O'Connor porte son humeur, sa voix reste particulièrement juste. L'exercice qu'elle s'impose en reprenant Queen of Denmark, de John Grant (l'album du même nom est à écouter d'urgence!) prouve qu'elle peut recracher le mépris d'un partenaire sans compromettre l'humour noir très présent chez Grant. Sa version a toute la clarté d'une chanson facile à écouter mais n'oublie pas le cru et le sincère. « I casually mention that i pissed in your coffee/I hope you know that all i want from you is sex. » O'Conor chasse l'affliction en injectant intelligemment une dose d'auto dérision.

Ailleurs, sur Back Where You Belong, elle évoque la mort d'un proche avec une tendresse non feinte, ou attaque sur V.I.P. ses compatriotes artistes (U2...) pour leur inertie face à cette hypocrisie religieuse sur laquelle elle ne relâche pas son étreinte. If i Had a Baby est encore un moment curieusement émouvant ; lorsqu'elle évoque la conception de son quatrième enfant. « His eyes are so mean/just like you/And i don't know what to tell him. » Plus que de commenter ou de confondre les controverses qui font la vie d'O'Connor, How About i Be Me semble être la recherche d'un nouvel équilibre spirituel à travers un autoportrait pluridimensionnel, tour à tour inquiétant et attachant.

jeudi 12 janvier 2012

Björk - Universal Applicant (2)


Saltimbanque contemporaine ?

Sons

BJÖRK DÉTESTE LA TIÉDEUR ET LE ROCK À GUITARE. Il lui faut du bouillant, du fusionnel. D’où les beats électroniques, les plus à même de provoquer la rugosité, de susciter accidents, contacts, chocs électriques.

« En 1996, j’étais dans un endroit très spécial avec ma musique – je n’écoutais que des beats. En partie parce que j’étais à Londres. Quand j’entrais dans un Rough Trade, 80 % de la musique était basée sur des beats : drum and bass, dubstep, two-step, techno, hardcore trance. »

Elle ne sera jamais plus inspirée, cependant, qu’en décidant de s’adjoindre les services du duo californien Matmos (le point d’orgue d’une longue série de collaborations instrumentales et vocales), pour la première fois sur Vespertine et jusqu’à aujourd’hui. Constitué de MC Schmidt et Drew Daniel, c’est la panacée de l’imagination musicale, avec l’utilisation, sous formes d’échantillons électroniques, d’une multitude de sons, dont certains pour le moins organiques. Instruments chirurgicaux, squelette, gants en latex, cheveux, pages de livres, sel, etc. Visionner le concert At the Opera House (2002), suffit à se convaincre que c’est le mariage artistique parfait. Qui suscite en temps réels des sons pénétrants, étouffés, des rythmes syncopés, qui mélange un paquet de cartes sous le micro ou piétine une neige de synthèse pour en tirer les craquements de l’hiver pour Aurora (Vespertine). Superbe performance entre musique de synthèse et musique concrète qui traduit le dédain de Björk pour les méthodes de composition traditionnelles. « Je n’ai jamais écrit au piano ou à la guitare. J’ai toujours senti que quand vous les utilisiez, vous finissiez par écrire les mêmes chansons que tout le monde.»

Technologie

« CROIS-LE OU NON, JE SUIS ASSEZ MALADROITE avec la technologie », déclare notamment Björk en 2011, afin d’expliquer son attirance pour les Ipads ‘intuitifs’. Elle se mettra pourtant à utiliser un ordinateur pour composer dès l’année 2000, tout comme Thom Yorke, un ami, qui avec son groupe Radiohead va laisser les ordinateurs portables prendre le pas sur les instruments pour enregistrer Kid A (2000) et Amnesiac (2001).

« Vespertine, c’était lorsque je pouvais passer trois mois à faire ces arrangements comme des points à l’aiguille. C’est tellement de détails, et l’ordinateur m’a donné plus d’indépendance. » « A cette période, tout le monde se lamentait en disant que les ordinateurs allaient geler mon talent. J’ai essayé de susciter cette respiration, ce monde d’hibernation et d’hiver ou tout est de toute façon saisi par le froid. J’ai essayé d’utiliser ces sons comme chose poétique ; j’ai essayé de travailler autour de l’outil.»

Depuis que l’ordinateur est devenu la nouvelle norme dans l’univers musical, Björk s’est mise à créer des instruments, à partir de tiges de bambou, de cordes et de tuyaux d’orgues achetés sur Ebay. Même si les voix sont le plus intéressant sur Biophilia, le travail sur ces nouveaux instruments parfois semi-autonomes (un peu comme la boîte à musique sur Pagan Poetry, Vespertine) souligne la volonté de l’artiste de susciter, stimuler, provoquer, et sa fascination pour les mécanismes, qu’ils soient naturels ou artificiels.

Emotion

« LA PLUPART DES GENS TRAITENT LA TECHNO comme s’il s’agissait d’une chose inconnue, venant d’une autre planète. Comme s’il s’agissait de quelque chose de froid, qui ne faisait pas partie de notre corps. Pour moi, la pop actuelle marche dans la rue, entend les alarmes des voitures, les bruits des fax, le vent, le soleil, les voix… Elle prend uniquement une série de risques, et réalise ensuite une magie bien à elle. Voici ce qu’est pour moi la pop music… » L’émotion est pour Björk une chose concrète. Comme l’intimité naît des détails de la vie quotidienne, de la sphère domestique ou de la poésie naturelle de l’âme, la musique pop doit savoir capter l’émotion alentour et la restituer. Ce n’est pas la répétition de schémas musicaux établis mais la recherche en temps réel d’une vibration, d’un son de la vie courante. C’est difficile de dire ce qui, de l’émotion ou des sons, naîtra en premier dans la musique de Björk, et lequel des deux est structuré autour de l’autre. Pour accueillir plus ouvertement un big-bang de matière émotionnelle, Björk a toujours semblé théoriser ce qui provoque une émotion. « Et ils disent qu’à l’origine notre univers/N’était pas jusqu’à un bruit soudain/Et furent la lumière, le son, la matière/Et devinrent le monde que nous connaissons” (Cosmogony sur Biophilia). La matière provoque l’émotion. Elle travaille cette matière pour mieux la réemployer, de manière instinctive.

Peut-on parler de chaleur humaine dans Biophilia ? Si la musique est chaleureuse, c’est la chaleur d’un corps vu de l’intérieur, dont on observe l’acheminement des globules et le développement des cellules.

L’émotion, c’est aussi une voix. Pour Björk, celle d’Ella Fitzgerald, par exemple. C’est un élément simple, naturel, humain qui se révèle le plus efficace. Le corps, par lequel passe tout le cosmos, et qui provoque ses propres créations, demeure humblement un instrument à cordes. « J’ai commencé à chanter avec mon corps entier, se souvient Björk. A la fin, les ingénieurs du son utilisaient les micros dont ils se servent pour enregistrer les contrebasses. Ils utilisaient mon corps comme une contrebasse»… Et ainsi, tout peut être transformé, utilisé du point de vue naturel.

A travers les vibrations sonores, les frémisssements émotionnels, Björk donne au naturel la voix qu’elle croit la plus sincère.


"Quand tu te couches, si ta journée s’est bien passée, c’est que tu as bien jonglé."

 

Interaction

« J’AIME LA MUSIQUE, TOUTES LES MUSIQUES, et cela me passionne d’établir des correspondances entre celles-ci. Par exemple, si j’écoute Jimi Hendrix, je peux trouver des correspondances avec le jazz. De même, si j’écoutes Miles Davis, j’établirais des liens avec Igor Stravinski par exemple, et ainsi de suite. Dénicher toutes ces liaisons m’intéresse. »

On pourrait dire la même chose de la musique de Björk en ce qui concerne les liens entre les femmes et les hommes, et ce depuis son éclatant début en solo avec Human Behaviour. Elle y décrivait l’attirance spontanée des êtres les uns pour les autres : « Il n’y a pas de logique/au comportement humain/pourtant si irrésistible».

Le contact émerveillé de l’artiste au monde extérieur devient ce qu’elle garde serré contre elle et ce qu’elle va choisir d’offrir. Ces deux types de possessions finnissent par se mélanger. « Devrais-je me préserver pour plus tard ou donner généreusement ? » s’interroge t-elle sur Innocence (Volta). « C’est la vie de toute façon. Ta grand-mère t’appelle pour dire qu’elle est malade, et juste après tu mets du rouge à lèvres pour aller voir ton petit copain. Il faut jongler avec tous ces éléments pour qu’ils s’imbriquent. Quand tu te couches, si ta journée s’est bien passée, c’est que tu as bien jonglé. Tout cela est contradictoire, mais il faut ça pour que la musique devienne plus réelle, moins isolée de la vie. Il doit y avoir un brin de lâcheté, aussi : pour la première fois de ma vie avec cet album, je me suis efforcée de créer un cocon. J’ai toujours été cette punk qui voulait que tout soit très vrai, très brut. Cette fois, cet album doit être un paradis dans lequel on peut s’échapper. ». Elle s’exprimera ainsi à la parution de Vespertine, au moment de se retirer pour laisser chacun s’identifier et agir avec sa propre expérience sur ce qu’elle a créé.

La musique de Björk est aussi, parfois, la plus vivante et vorace, à tel point qu’il est difficile d’imaginer qu’elle puisse confier son amour à une seule personne. Les chansons d’amour sont nombreuses dans son répertoire, mais leurs cibles ne sont pas toujours une personne en particulier, et vont au-delà des personnes.

Les amants sont capables de se rapprocher, dans un désir mutuel, avec la force de plaques tectoniques (Mutual Core, Biophilia).

Elle pacifiela relation à la musique, le rapport entre le musicien et l’auditeur. « Si tu pleures/Défais-toi/Si tu transpires/Défais toi/Si tu saignes/Défais-toi, défais-toi. » Elle appelle aussi à se « déplier de manière généreuse».

Pédagogie

« QUAND J’ÉTAIS À L’ÉCOLE DE MUSIQUE ENFANT, j’étais frustrée parce qu’elle donnait tellement d’importance aux choses académiques. ‘Prends ton instrument, répètes pendant quinze ans et tu vas peut être être chanceuse et rejoindre un orchestre.’ Mais quand les enfants entre cinq et sept font ces dessins qu’on veut tous les encadrer. Imaginez que ces enfants écrivent des chansons? Elles seraient incroyables. » A la sortie de Biophilia, Björk a comme projet de monter une école de musique en Islande. Un endroit dont chaque pièce serait une chanson – de l’eau coulant dans l’une, un éclair électrique jouant une ligne de basse dans l’autre, chaque élément jouant une note de la gamme. Un projet fou mais qui laisse imaginer l’étendue des possibilités, une fois que les personnes, et les enfants en particulier, ont appris à interragir avec la musique. C’est chacun qui peut laisser libre cours à son imagination. En inventant des instruments qui n’existaient pas, c’est ce que Björk a fait pour elle-même, montrant l’exemple.

Björk fait une musique descriptive, accessible, didactique. L’artiste s’articule avec la donneuse passionnée, deux fois mère. Trouver de nouvelles façons d’enseigner des matières non musicales au sens strict est un défi pour les artistes dans le futur proche. Le DIY (« Do it yourself ») en 2011, ce n’est plus confronter les personnes à des vérités qu’ils ne veulent entendre, mais leur proposer un apprentissage. « Ecoute, apprends et crée… Nous sommes sur la brèche d’une révolution », conclut Sir David Attenborough, rédacteur scientifique, chercheur naturaliste et ami de longue date de Björk.



mercredi 19 octobre 2011

Björk - Universal Applicant (1)


« Tied up in a boat and kicked off to sea
In tight baby binding technique
My arm chews through the swaddling slings
There's a flare gun in my hand
I point it straight and point it high
To the universe it applies”

Bill Callahan, Universal Applicant

Face à l’industrie musicale monolithique, l’icône populaire d’origine islandaise Björk a voulu son propre monolithe de connaissance. L’énigmatique bloc rectangulaire noir du chef-d’oeuvre de Kubrick, 2001, l’Odyssee de l’Espace donnait aux hommes qui l’approchaient de soudaines vagues de savoir, et les projetaient dans un avenir de plus en plus intense.
Le tout aussi tactile Biophilia synthétise les dimensions qui font de la chanteuse d’origine islandaise une artiste hors du commun ; sincérité, capacité de se fier à son instinct, démarche participative plus jazz que rock dans un univers mélodique proche de la pop. Sa musique penche entre deux dimensions modulables à l’infini ; l’intérieur, l’intimité et l’extérieur, les individus. Et il semble que plus Björk étudie ces dimensions, et plus elles se confondent au sein de la nature, une force omnipotente qu’elle n’a jamais besoin de mystifier.
Ces dix dernières années, Björk a écrit et enregistré quatre albums, parus régulièrement : Vespertine (2001), Medúlla (2004), Volta (2007) et Biophilia (2011). C’est donc pour les dix ans de l’excellent Vespertine qu’apparaît Biophilia, un nouveau disque subtil, largement commenté, qui se veut projet interactif, média autonome, ensemble d’applications pour l’ipad. Une expérience pourtant moins surprenante quand l’on se rend compte que les principes qui la sous-tendent sont les mêmes qui parcourent l’œuvre de Björk depuis le début du XXIème siècle.

Après un Homogenic (1997) cathartique et son rôle tout en émotion dans Dancer in the Dark (1999), de Lars Von Trier, c’est sans surprise que le nouveau disque de Björk sera une rupture de ton. S’il est difficile de dire le travail de Björk influencé par l’industrie musicale, c’est encore plus vrai avec Vespertine, cajoleur et feutré, composé du bout du doigt, et Medúlla, un disque fait presque uniquement de voix – mais quelles voix!. C’est en 2000 que commence pour elle une nouvelle ère, dans une « année intéressante », selon ses mots. De nouvelles dimensions, sonores, visuelles et humaines, se mettent alors en place, qui lient entre eux les quatre albums de la nouvelle décennie dans un grand mouvement commun. Björk dirait cosmique.


Mots


UNE PHRASE, DANS MUTUAL CORE (BIOPHILIA) : “Can you hear the effort of the mutual strife ?” sonne superbement. On trouvait déjà ‘strife’, lutte, répété en mantra par un cœur inuit sur Undo: « It’s not meant to be a strife ». Björk s’approprie tous les mots, leur donne relief et rugosité. Son accent islandais lui fait rouler les r, parfois exagérément, comme dans un élan de compassion pour sa langue maternelle. « J’ai très vite compris que je pouvais être à la fois islandaise et internationale, se souvient Bjork en évoquant son déménagement à Londres en 1993. En fait, je fais en deux jours à Londres ce qui me prendrait des mois en Islande. C’est pour cette raison que je préfère de loin rester à Londres, avec des amis chers ». Medúlla contenait quelques chansons en islandais, qui est une langue parfaite pour ce que Björk souhaite exprimer de fierté, de différence ; mais, passant de plus en plus de temps à New York ou à Londres, elle a de son propre aveu laissé le pays de côté. « J’ai réalisé que ma fille [Isadora, née en 2002] ne connaissait pas certaines chansons pour enfants Islandaises », confiera t-elle à la fin du long processus créatif pour Biophilia à Puerto Rico.


D’autres évènements la rappelèrent chez elle auparavant : la crise environnementale suscitée par la construction d’un barrage pour alimenter une usine d’aluminium (un barrage que l’on voit bien dans le documentaire de Sigur Ros, Heima, 2008) qui risquait d’ouvrir la voie à de futures chantiers propres à défigurer l’île, petite et fragile. « Je n’ai jamais cru que je deviendrais environnementaliste », remarquera t-elle. Mais à la suite de cet affront de l’industrie, elle travailla pendant trois ans pour protéger son territoire. Puis il y eut la crise financière, terrible en Islande. A ce moment, Björk veut faire de Biophilia, sur lequel elle travaille déjà, un projet réparateur.


Voix


EN AOÛT 2010, BJORK REMPORTE le Polar Music Prize, après Paul McCartney ou Pierre Boulez. Pourtant, derrière la scène, la carrière de Björk est dans l’impasse. « Quand j’ai découvert que j’avais des nodules dans la voix », dit t-elle, « Je ne savais pas si j’allais pouvoir chanter de nouveau, ou du moins, comme j’avais l’habitude le faire. Je ne voulais pas être opérée, alors j’ai vu tous ces experts et j’ai commencé un processus, des exercices qui font lentement travailler les cordes vocales. » Sa profusion vocale scénique aura-t-elle eu raison de son instrument favori ? Biophilia, une étude par voie de science et d’histoire naturelle des traditions orales, prouve que non.
« Plusieurs choses m’ont forcée à tout mettre sur la table et à me demander : « Ok, qu’est-ce qui marche, et qu’est-ce qui ne marche pas ? » Parmi les composantes les plus remarquables que Björk a choisies de garder et de valoriser avec toujours plus de finesse sur Biophilia sont les voix. Medúlla était l’expérience d’utiliser toutes sortes de voix, de sons élastiques ; des ouuh, des aaah des grrr, des wiiizzzz, des rythmes de beat-boxing mis en musique, en s’affranchissant des thèmes répétitifs de la pop pour multiplier les nuances. Pleasure is All Mine, Vokuro ou Submarine sont l’impression qu’en donnant une musique faire de chair et de sang, de gorges déployées, on brise les derniers remparts d’intimité d’une artiste qui semble avoir déjà tout donné. Au moment de Medúlla, il nous semble connaître de la chanteuse dans ses moindres détails. Qu’elle a des poumons plus grands que la moyenne, par exemple.
C’est cela, sa véritable force ; ne jamais s’en remettre à ce qu’elle peut évoquer, par ses origines, par son sexe – on peut oublier les sagas nordiques et les reines glaciales des contes de fée – pour tout ramener à son esprit terrestre, pour susciter des interactions physiques. Plus les voix seront audacieuses et vivaces, plus Björk s’incarnera dans sa musique.


Elle ne s’en remet jamais à ce qu’elle peut évoquer, ramène tout à son esprit terrestre, pour susciter des interactions physiques.

Thèmes


SUR BIOPHILIA, MUTUAL CORE EST UNE CHANSON militante, comme Declare Independance (« Don’t let them do that to you ») l’était sur Volta – un album que Björk a qualifié de travail pour les « tribus de la planète ». L’ouverture aux autres et le repli sur soi sont un grand thème de Vespertine. Volta affiche les couleurs du mélange, jusque dans le maquillage et les costumes extravagants et bigarrés de l’artiste. Elle y interroge l’identité et la protection de nos libertés. Plutôt que de se battre frontalement, cependant, Björk (que le féminisme agace) préfère redonner à l’amour ou à la solidarité toute leur légitimité naturelle, à travers l’observation d’évènements intimes.
Sur Biophilia, le thème de l’identité s’élargit davantage, avec l’évocation de nos origines et de notre place à l’échelle du cosmos. Les phénomènes microscopiques et macroscopiques se superposent, les caractères humains y sont brossés, laissés à l’état du simple jeu des gènes et des protéines. L’homme est une créature animée par l’électricité, il n’est pas maître de ses origines ni de ses besoins, mais il est force d’action, un instrument naturel pour entretenir les équilibres. Un chaînon dans une symphonie rationnelle.
« Je vois mes chansons comme une expérience spatiale, géométrique ».
Björk entend Biophilia comme un antidote d’humilité à Volta et à la tournée qui s’ensuivit. « Tout ce que je voulais faire c’était planter une petite graine totalement pure et la regarder grandir », se rappelle t-elle de sa situation après les concerts éprouvants. La même humilité que l’on trouve dans Desired Constellation (Medúlla), une invitation nocturne à regarder les étoiles en se questionnant : « How i’m i gonna make it right ? ».





jeudi 4 novembre 2010

Olöf Arnalds - Innundir Skinni (2010)

 



OO
lyrique/intimiste/attachant
Folk 

Même si Olöf Arnalds a sorti son premier disque, Við Og Við, en 2007, c’est aujourd’hui, avec Innundir Skinni, que l’on se fait partout un point d’honneur à la présenter au monde. Comme s’il y avait, dans le travail confidentiel-mais-promis-à-un plus-grand succès de cette chanteuse islandaise, quelque chose de particulièrement important qui méritait d’être capturé, d’être suscité dans les cœurs de ses futurs auditeurs, d’être démocratisé par les journalistes.
 
Arnalds est pour commencer un avatar d’humilité, valeur qui manque souvent à ceux que nous avons l’habitude d’admirer.  Et cette remarque est vraie de toute la musique islandaise, de Sigur Ros et Jonsi (le pianiste de Sigur RosKjartan Sveinsson produit Arnalds) du groupe instrumental Mum, et même de Björk, à la voir chanter en duo ici et là. La liste de musiciens islandais à découvrir est longue, mais je suspecte que certains sont déjà allés pour nous de l’avant en écument internet. D’autres, passionnés, ce sont même rendus sur place, pour tenter de comprendre la magie culturelle de ce petit pays qui est l’un des plus fameux du vieux continent en termes de musique.
 
Avec Olöf Arnalds, on sent tout de suite que non seulement l’artiste islandaise a su retrouver ce sentiment d’un ailleurs dans lequel les musiciens que j’ai cités sont pourtant chez eux. Ils ont les légendes islandaises immémoriales, une grosse part de ce que Tolkien appelait le « joyau primitif de lumière vivante », la clef ancienne de l’unité de leur peuple. Ce sont des contes extraordinaires, des récits de voyages sur les mers glacées et des histoires de drakkars dans le ciel et de par le monde.
 
Comme souvent les peuples peu nombreux, leur valeur artistique a la force non seulement d’un désir de s’affirmer au regard du reste du monde, mais aussi l’aspect précieux d’une culture qui s’intéresse aux choses étrangères et en fait sa propre lecture. Ce n’est peut-être pas tout à fait vrai pour l’Islande, qui semble assez liée aux pays scandinaves et même à l’Angleterre. Un autre signe de leur dualité ; ils connaissent l’anglais, qui paradoxalement leur permet d’exporter leur propre culture.
 
Ainsi, Olöf Arnalds semble vouloir dépasser l’histoire de son peuple pour embrasser d’autres cultures. Vinkonnur, par exemple, des accents orientaux, conduisant la voix d’Arnalds à privilégier l’exactitude plutôt que le souffle. Extraordinairement chantante, elle touche des notes et les pénètrent plutôt que de simplement les effleurer. Son voyage, c’est aussi le fado de Madrid, à moins que l’inspiration ne vienne de Nick Drake et des cottages anglais. La langue islandaise est un matériau de mots solidement rassemblés, dont rien ne se détache, pas de phrase mise en avant pour la commodité de la chanson. « Je crois que vous pouvez faire comprendre à certaines personnes même s’ils ne connaissent pas tous les mots », remarque Arnalds. En cela nous sommes bien aidés puisque les paroles sont traduites en anglais dans la pochette.
 
Le disque apparaît de part cette remarquable pochette rose comme très féminin, et c’est effectivement l’expérience d’être mère pour la première fois qui a inspiré en premier recours Arnalds. Innundir Skinni, « sous la peau », traduit la sensation d’attendre un enfant – mais c’est une expression qui, toujours selon cette volonté d’embrassade, peut signifier beaucoup plus. « Innundir Skinni signifie que je laisse entrer l’auditeur dans mon monde », explique t-elle. Quoi qu’il en soit, c’est un disque qui est d’abord partir d’un sentiment intime pour peu à peu concerner chacun d’entre nous, en questionnant les racines notamment. Sur Crazy Car, l’une des trois chansons en anglais, Armalds et son ami David Por Jonsson enjoignent une connaissance à ne pas aller habiter aux Etats -Unis. Une belle déclaration d’amitié, et la certitude quotidienne que les choses ne seront plus comme avant. Peut-être Arnalds chante pour les futurs enfants de son ami qui auraient préféré naître en Islande qu’aux Etats-Unis. Vinur Minn, traduite par « You disappeared », semble toucher sensiblement la même corde. « The sun dissolves all bathed in amber blue/And all the thoughts inside my head will chatter/You disappeared and friendship followed you/Remembering how I used to matter” chante t-elle en islandais, avant que la chanson ne devienne chorale.
 
Cet élargissement de la sphère intime vers le reste du monde se traduit par une richesse musicale décuplée qui provoque une énergie communicatrice. De nombreux instruments folkloriques, dont le fameux hurdy gurdy joué par Sveinsson, le kalimba ou l’harmonium indien – mais quoi de plus naturel de la part d’une ancienne membre de Mum qui maîtrise une bonne dizaine d’instruments. Avec Jonsson, ils pourraient monter un couple-orchestre. Il faut leur ajouter une douzaine de mains à la pâte, et bien sûr la participation de Björk qui devrait finir d’intéresser les curieux. Une relation qui n’est pas anecdotique. Le label One Little Indian, que l’on retrouve ici, est le premier à avoir signé Björk au moment de Debut (1993). Un disque concis, irrésistible de beauté et de clarté (« J’ai jeté quelques chansons pour garder l’ensemble clair »), qu’il n’est pas difficile d’écouter et de réécouter.


Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...