“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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mardi 3 septembre 2013

NO AGE - An Object (2013)

 
 

OO
Expérimental, fait main, sombre
Noise rock, Indie rock
 
Il y a presque 4 ans (!), quand Losing Feeling est sorti, j’étais très optimiste quant au potentiel de perfectionnement de ce groupe qui frisait alors les mélodies en lorgnant vers la pop, Dean Spunt produisant avec sa voix ce qui s’apparentait à des mélodies vocales. Il ne chantait plus du tout dès la troisième chanson, Aim at the Airport, qui pourtant était supposé capter l’essence du No Age d’alors, caressant et rêveur. A peine 4 morceaux qui apaisaient l’obsession du duo pour la fragmentation.
Une séparation à l’œuvre dans leurs compilations, leurs albums expéditifs et à l’intérieur de leurs ‘chansons’ bruyantes, où le collage d’éléments antinomiques était la règle, avant (Nouns, 2009) et après (Everything in Between, 2011) Losing Feeling. Les 4 morceaux, à l’image du final You’re a Target étaient simples et relaxés, aussi doucement revêches que du My Bloody Valentine.
Mais Dean Spunt et Randy Randall sont plus consciencieux que cela. On aurait même pu croire, après les 38 minutes de Everything in Between, qu’ils allaient cesser de se comporter comme une moitié de Sonic Youth produisant une moitié de Daydream Nation, recruter un troisième membre et étoffer leurs albums d’émotions plus intenses. Leur musique continue cependant essentiellement de parler de ‘tout ce qui se trouve entre’, les sons atones et bruitistes, les instruments traités en machine, les feedbacks aériens et autres sons restreints, étouffés quelques instants  après avoir commencé à nous ravir. La production, les effets sont le levier par lequel l'album nous captive après quelques écoutes.
Sur An Object, cet enchaînement de plages, réglé avec un sens du timing facile à sous-estimer, entraîne les accusations de conspirations corporatives vers une détresse individuelle, en à peine 29 minutes. Les fractions de seconde qui séparent les chansons les unes des autres permettent dans la plupart des albums de servir de pont pour changer légèrement d’ambiance ; dans An Object, la chanson suivante est, de prime abord, la parfaite continuation de la précédente. C’est sans vraiment s’en rendre compte que l’on bascule peu à peu dans une morosité étrangement salutaire. An Impression et son violon électrique est un signe de l’introspection qui s’installe et trouve son point culminant dans Running Form A Go-Go. On pense à Joy Division, autant pour l’humilité de Dean Spunt lorsqu’il chante « There’s no escaping when it pays your way/ I tell myself it’s one more day/ and one more night alone again.” que pour ce sentiment de fièvre dormante qu’on ne peut plus prendre pour de la désinvolture ou de la rêverie. Et aussi, difficile de ne pas trépigner nostalgiquement en croyant entendre Transmission, le single nerveux d'octobre 1979 sur lequel Ian Curtis finissait par exulter cyniquement "dance dance dance to the radio". La 'transmission', ici, c'est I Wont be Your Generator, une chanson qui contrecarre sans subtilité inutile les tentatives des labels pour acheter l'idéalisme de leurs groupes et leur donner une belle image. La sensation qu'il puisse s'agir d'une guerre datée fait reposer l'album autant sur sa colère que sur une memorabilia (une manne de souvenirs) étonnement épaisse pour prendre sens en une seule petite demi-heure.  
Cette détresse est rendue plus forte par le don de No Age à se rapprocher au plus près de ceux qui les écoutent, leurs chansons donnant l’impression qu’elles peuvent être manipulées, que la prochaine écoute sera celle où l’on en  découvrira toute la force émotionnelle ou au contraire, le détestable cynisme. Fabriquer et envoyer eux-mêmes An Object pendant l’été 2013, en incluant parfois à leurs livraisons des dédicaces et des dessins de leur main, n’a fait que les rapprocher encore de leurs fans tout en les mettant un peu plus à part, dans un monde où faire soi-même des paquets et mettre l’accent sur le fait qu’il ne s’agit que d’un objet’ parmi d’autres, se refusant toute marque de différenciation, est peu propice à créer le buzz.  
Les sons s’entremêlent, résultats d’une longue recherche pour qu’aucun d’entre eux ne prenne mieux de prenne le dessus, la batterie étant par exemple la meilleure lorsqu’elle est suggérée, avalée par la guitare et la voix. Lock Box ressemble à un bootleg des Ramones, sauf que c’est une chanson patiemment rendue pour produire cette sensation d’enfermement, de restriction que l’on peut ressentir lorsqu’on réalise que la musique que l’on jouait pour s’abandonner n’est qu’un moyen vain. Autant se propulser rapidement d’idée en idée, tenter de ralentir, imperceptiblement, et finir par fondre ses rêves de punk rock dans le feedback qui succède toujours à l’apparition scénique de ce genre de groupe, de ceux qui suggèrent et frustrent autant qu’ils produisent d’instants mémorables. Le très consciencieusement nommé Commerce, Comment, Commence triomphe dans ce sens à la fin.
 

mercredi 25 avril 2012

Shabazz Palaces - Black Up (2011)


Parution : 2011
Label : Sub Pop
Genre : Hip-hop
A écouter : Free Press and Curl

°
Qualités : original, hypnotique

Shabazz Palaces est un duo de hip-hop expérimental dont le précepte, énoncé en chanson, est « If you talk about it, it’s a show/But if you move about it, then it’s a go.” En insistant pour replacer leur musique percutante et curieuse au cœur du business plutôt que leurs personnalités, Ismael Butler et Tendaï Maraire ont apporté la cerise sur le gâteau à ceux qui trouvaient déjà le disque génial. De peur de 'polluer' la musique, il ne faudrait sans doute rien évoquer de leur passé, et ne pas répéter ce que Butler a répondu lors d’interviews révélatrices. On se contentera du premier impératif, en précisant toutefois que Black Up n’est pas le premier enregistrement de Shabazz Palaces et que Shabazz Palaces n’est pas le premier projet de Butler. « Ca ne veut pas dire que nous cherchons à être mystérieux ou à se dissimuler derrière l’anonymat, nous avons simplement enregistré la chanson. Qu’y a-t-il d’autre ? Je pensais qu’il s’agissait de musique, pas de conversation.» The Revolution Will not be Televised, disait Gil Scott Heron en 1969.

Des groupes tels que Shabazz Palaces ont toujours existé. Il n’y a rien de vraiment nouveau dans leur démarche, mais davantage dans leur son ; c’est leur poésie posée sur des beats fracturés et des trames aérées et synthétiques qui a attiré l’attention en premier lieu et qu’ont apprécié l’équipe de Sub Pop, à Seattle, ville dont le duo est originaire. Quand on lui dit que Shabazz Palaces est un groupe différent, Butler en prend le naturellement le contrepied : "Je pense que nous avons plus de similarités [avec la scène rap] que de différences. C’est toujours du hip-hop, c’est toujours du rap, c’est toujours la culture Noire. » Shabazz Palaces est ancré dans un genre qui a l’habitude de frapper là ou ça fait mal, et ce n’est pas une expérimentation sur les textures et les structures des chansons (qui finissent très loin de là où elles ont commencé) qui va occulter cela. Butler est fan de Lil Wayne, de Rick Ross, et de Bun B. Il se bat comme les autres contre la mondanité ambiante et l’hypocrisie. Black Up n’est, astucieusement, que la locomotive avec des wagons de déclarations à suivre, concernant par exemple les journalistes insidieux, mais promouvant plus souvent les qualités positives de sa musique - ses connections artistiques et symboliques, le jeu de masques et le mystère qui renvoie aux vieilles traditions Africaines. Butler rappelle qu’un moment présent bien exécuté doit capturer une part de passé et d’avenir – ce qui se traduit respectivement en rap par le  ressentiment et la mise en garde destinée aux jeunes générations. Et Black Up sonne comme quelque chose de frais, de jeune, malgré l’expérience accumulée par Butler depuis 1993 et Reachin' (A New Refutation of Time and Space), le premier album d’un projet baptisé Digable Planets.

Pour respecter l’adage qui débutait cet article, il ne faudrait donc ne consacrer ses mots qu’à la musique contenue dans l’album. Cependant, Ismael Butler serait d’accord pour dire que ‘it’s a feeling’(Are You…Can You….Were You? (Felt)) : ce n’est qu’un sentiment. Subjectif, volatile, capable de changer. « Je ne sais pas vraiment d’où viennent les idées. Ce n’est peut-être même pas moi qui les génère, elles proviennent d’un endroit que je ne suis même pas capable de nommer, mais je les ressens. Et quand elles se réalisent, c’est la combinaison de tant de motivations et d’instincts que je ne pas les définir avec autorité. Je n’ai pas le talent et l’habileté pour décrire [ce que je fais]. » Ne donnant aucun clef de compréhension, Butler se refuse à assumer des textes parfois agressifs, et ce malgré le plaisir qu’il a eu à les travailler dans leurs grooves disparates. Il y a des mantras, type ‘you know i’m free’ sur Free Press and Curl ; des questions, et de vraies énigmes. « Things are looking blacker but black is looking whiter » est possiblement un commentaire sur la récupération par des caucasiens de la culture noire américaine avec des sites comme Pitchfork.

Même s’il ne met rien de concret en valeur, ni personne, ni message – on sait que Butler s’est réinventé, s’est sophistiqué. Ce qui rend l’album étrangement facile, agréable même à écouter, c’est le manque délibéré de volonté de la part de Butler de faire des connections trop littérales à son environnement, même si le contexte l’agresse manifestement autant qu’il agresse un Danny Brown ou un MC RIDE.

Black Up, c'est aussi la rencontre de Butler avec Stasia Iron et Catherine Harris-White du duo de hip-hop THEEsatisfaction, deux jeunes femmes qui se livrent à l’inconnu à deux reprises sur Black Up, avant d’être invitées par Sub Pop à faire le grand saut à leur tour. Ce qu’elles font avec AwE NaturalE en 2012. Les voix des deux chanteuses sont une belle addition à un album qui procède autrement surtout par soustraction.

vendredi 29 avril 2011

Fleet Foxes - Helplessness Blues (2011)



Parution : mai 2011
Label : Sub Pop/Bella Union
Genre : Folk
A écouter : Helplessness Blues, Montezuma, Grown Ocean

°
Qualités : vibrant,lyrique, pénétrant

Le choix du morceau-titre comme premier extrait du disque est révélateur ; pour toute sa grandeur, Helplessness Blues n’a pas la magie folk immédiate de White Winter Hymnal, extrait du précédent opus, et son attrait ne réside pas d’abord dans les harmonies païennes qui ont contribué au succès des Fleet Foxes mais dans les paroles du chanteur et guitariste Robin Pecknold, en quête de sens. « I was raised up believing I was somehow unique/ like a snowflake distinct among snowflakes/ unique in each way you can see/ and now after some thinking Id say Id rather be/ a functioning cog in some great machinery/ serving something beyond me." (“J’ai grandi en croyant que j’étais d’une certaine façon unique/comme un flocon de neige parmi les flacons/unique de toutes les façons/et maintenant après avoir réfléchi je dirais que je préfère être/un rouage dans une grande machinerie/servant quelque chose qui me dépasse »).

Ce qui frappe le plus dans le second disque des Fleet Foxes, n’est ainsi pas tant que ses mélodies puissent faire oublier celles du premier opus. Le titre Helplessness Blues, s’il contient de ces rengaines qui jaillissent toutes seules des guitares de Pecknold et de son plus vieil ami, Skye Skjelset, prend cinq minutes pour se déplier, ce qui en fait une chanson bien plus réflective que ce à quoi nous étions habitués. C'est est un origami insolent après le premier disque, ses pop songs de trois minutes et ses harmonies naturelles comme un lever de soleil. Si Montezuma, en ouverture du disque, vous fera retrouver vos marques en termes d’immédiateté, avec Pecknold faisant cette assertion qu’il est devenu « plus vieux que ses parents », Blue Spotted Tail se situe davantage, au terme d’un disque sinueux, dans l’ombre de Léonard Cohen que dans l’éclat des joyaux primitifs de lumière vivante (petite référence à Tolkien, dont Pecknold fut un ardent lecteur) du premier disque.

La beauté est intacte ; mais c’est davantage par la grâce du repli de Robin Pecknold que d’une oraison immédiate. Il y a trois ans déjà, Pecknold sentait venir quelque changement dans l’avenir créatif des Fleet Foxes. La genèse du premier disque s’était posée en termes sonores avant tout : « Quand nous avons commencé à chanter ensemble en pratique c’était très amusant et nous voulions juste incorporer davantage d’harmonies. » Leurs influences : Simon and Garfunkel, Crosby, Stills and Nash, Fairport Convention, Bill Withers, Van Morrison, le folk des années 60′s. Il s’agit de réveiller quelque chose d’ancien, de le plier à de nouvelles règles, et de créer un nouveau genre de lien avec le public. « Etre coude à coude, pour moi ça traduit sentiment qui reflète le mieux la musique ».

Helplessness Blues est bien plus solitaire que cela ; imaginer Pecknold seul dans la « vieille Amérique bizarre » de Greil Marcus, ses méditations soulignées par des voix qu’on jurerait plus lointaines à présent, c’est désormais cela les Fleet Foxes. Ces voix, « je pense que c’est un moyen facile d’enrichir les chansons sans les avoir trop chargées en instruments – tu peux ajouter quelque chose de vocal et éviter de mettre une section de cordes. Je veux faire de la musique dense mais elle devrait aussi être économique, car si cinq personnes chantent et jouent d’un instrument en même temps, c’est 10 choses qui se passent et c’est sûrement suffisant pour n’importe quelle chanson. » L'intention première était l'équilibre sonore ; l’équation est rendue plus difficile par l’éclosion de Pecknold comme un investigateur existentiel. 

Ce sont les nouvelles ambitions de Pecknold en termes de textes qui donnent sa forme au disque, qui a été réenregistré en entier en cours de route. En 2008, alors que l’album se dessinait à peine, il avait cette réflexion : « Avec mon écriture en ce moment j’essaie d’être vraiment honnête avec moi-même, même si ces chansons ne finissent pas sur le disque, et je ne me soucie pas vraiment de comment il sonne. Comme Blue, de Joni Mitchell, c’est très confessionnel. Sur les derniers disques [Fleet Foxes et l’EP Sun Giant] j’étais en quelque sorte oblique, ce n’avait pas de sens clair pour personne à part moi. Je voudrais être plus factuel ou quelque chose comme ça ; juste utiliser la chose naturelle d’une façon différente. » Sa vision va peut à peut transformer le disque en challenge. « Le processus de création a empiété sur ma vie et a commencer à affecter mes relations, ce qui en retour a affecté le disque ». Au final, Pecknold ne demande que la paix.

Sa volonté culmine dans les huit minutes de The Shrine/An argument. « C’est une partie importante du disque, émotionnellement parlant. Ce n’est pas forcément agréable mais nous sommes fiers de la chanson en entier”. The Shrine/An Argument est entièrement nimbée d’une beauté libératrice. A deux reprises, Pecknold hurle presque : « Sunlight over me no matter what I do.”(“Le soleil brille sur moi/quoi que je fasse”). C’est transformer un cliché de bonheur en dépression isolée. Derrière les tournures du groupe, l’émotion est crue, et l’humeur du disque s’en ressent ; il y a quelque chose de sombre, de méditatif sur Helplessness Blues qui n’existait pas sur son prédécesseur. Comme son double nom l’indique, The Shrine/An Argument amalgame deux chansons ambitieusement articulées, alternant mélopées poignantes, cavalcade et une section finale qui évoque le travail de Jonny Greenwood sur la bande originale de There Will Be Blood (2008).

Si la vision et la voix claire de Pecknold domine le disque, l’esprit du groupe est bien gardé, et c’est une image vertigineuse. « Une chose à laquelle je pense sans cesse, c’est le concept que nous sommes sur un rocher flottant dans l’espace, ou ce que les étoiles signifiaient à quelqu’un il y a 5000 ans – la grande question. J’aime la musique religieuse pour cette raison – comme Judee Sill, qui utilise toujours des métaphores chrétiennes et ce genre de choses, même si je pense qu’elle ne parle pas de chrétienté mais s’interroge plutôt sur le pourquoi des choses ». Les Fleet Foxes, un groupe perché, une étoile à part.

mercredi 30 mars 2011

Low - C'mon (2011)




Parution : avril 2011
Label : Sub Pop
Genre : Slow core, Folk, post-rock
A écouter : Especially Me, Witches, Try to Sleep

7.50/10
Qualités : doux-amer, envoûtant, poignant 
C’mon est un disque à la beauté totale. Apaisé en apparence, parfois triste aux entournures, de cette tristesse lointaine et mystérieuse capable de maintenir en éveil, sur nos gardes, alors que la cadence à laquelle vont les morceaux aurait plutôt tendance à nous bercer. L’album d’un son longuement maturé, consciencieux, muri à Duluth, dans le Minnoseta, là où il est né dans un effort pour contrer la vague grunge, en 1993. On devine son cœur plutôt penché vers les années 70, toutes les turpitudes douces-amères du folk d’un Neil Young circa On the Beach (1974) rejaillissant, sur Witches la production enveloppante, enivrante, en plus. L’occasion pour l’ami Dave Carroll de jouer du banjo. 
Ceux qui sont le mieux au fait de la longue carrière de Low voient en C’mon des touches de toutes leurs différentes périodes ; Matthieu Gandin, sur son blog Random Songs, le défendait en le comparant à leurs premiers disques, I Could Live in Hope et Long Division, mais en plus lumineux. La musique de Low s’est rarement élevée au dessus d’un murmure, laissant au vide vertigineux le soin de faire naître une tension dramatique au creux de leur musique. Au cœur du groupe, à son origine, le couple constitué de Alan Sparhawk, admirable chanteur et guitariste, et de Mimi Parker, à la batterie et au chant également. Trio à leurs débits, ils étaient accompagnés de John Nicols à la basse. La percussion de Parker se limitait à une caisse claire et un charleston ; cela au moins n’a pas changé ; le son du groupe s’en en revanche étoffé, pour faire cohabiter dans une atmosphère suspendue, la lourdeur maussade qui nous parle parfois de résignation, et une légèreté aérienne.
En 2007, Low sortait Drums and Guns, un disque meurtri, sanglant à leur manière, en réaction à la guerre en Irak ; le chapitre le plus surprenant de leur carrière. C’mon semble en revanche déconnecté de tout rapport avec le temps présent, se complaisant avec un plaisir coupable dans ses brumes, concerné par rien d’autre que sa propre aura. C’est l’équivalent d’une caresse, qui se passe de refrains ostentatoires mais pas de mélodies chatoyantes. C’est comme si Low, au sommet de sa maîtrise, avait enfin pu rendre ce qu’ils leur devaient au forces spirituelles qui lui ont permis de progresser depuis leurs débuts. Sparhawk a dans le temps participé à des projets parallèles (Retribution Gospel Choir…) qui lui ont appris à développer encore son pouvoir d’expression, touchant maintenant à une forme de confrontation encore plus enfouie, sans doute incapable de voir le jour ouvertement. Un combat souterrain entre ombres et lumières, une danse tournoyante qui, si l’on pouvait s’y inviter, nous donnerait le vertige. On se contente amplement du délice de survoler la scène. Galvanisé, les couple a avancé tous les éléments musicaux isolés qui les ont émerveillés au fil du temps, pour les lier sur C’mon
Ce sont chants à l’unisson, si complémentaires, des deux vocalistes tout au long du disque, qui sont la qualité ma plus marquante de leur interprétation ; mais c’est aussi harmonies désarmantes, arrangements d’une rare intelligence, lenteur poignante et envoûtante (Majesty Magic), capacité à transformer la répétition en félicité épique (Nothing but Heart), langueur infinie avec pedal-steel sur Done, résonance quasi-spirituelle (Nightinsale), hymne de bord de lit (Try to Sleep), sensibilité métaphysique (Especially Me), folk désespéré sur Something is Turning Over. Sparhawk met son œuvre en perspective:  « I don’t think we’ll never see the end », mais ce n’est pas le dernier mystère.  Il avertit juste avant les dernières notes : « Get up while you’re young ». « Abandonnez tant que vous êtes jeunes ».  

dimanche 27 février 2011

THE TWILIGHT SINGERS - Dynamite Steps (2011)


OO
intense, soigné, sensible
Rock Alternatif, soul

Seul membre permanent des Twilight Singers, Dulli mime toujours tout quitter pour les créatures chéries plantées dans son lyrisme baroque, comme s’il pouvait abandonner sa carrière pour donner vie à des relations capables de réaliser les extraordinaires bouffées de chaleur humaine et de rédemption sentimentale dont il explore l’éventualité. Sur Wave, aux abois : « Toi et moi pourrions aller n’importe où »… Il remet en jeu les limites de sa voix – faisant souvent fi de la justesse harmonique – pour rendre vraies ses histoires, partageant équitablement ses énergies entre physique et psychologie. Il excelle en cela, puisqu’il parvient à rendre crédibles et même touchantes, en musique, des pensées dépourvues de toute concrétisation. 

Dynamite Steps est cependant une oeuvre réconciliée ; l’aspect charnel est largement suggéré par le choc des guitares, par la richesse et l’amplitude des sons, par l’utilisation subtile d’éléments électroniques, et la lenteur de certains passages suscite une sensualité délicate. Late Night in Town et She Was Stolen ont ce bord, tout en parvenant, du fait de la présence vocale de Dulli, à être racés et séduisants. Greg Dulli avait coutume de dire que, doté d'une meilleure voix, il se serait mesuré exclusivement à des reprises de classiques soul Motown. Avec The Beginning of The End, il sonne mieux que jamais comme un artiste soul, dont les compromis sont parfaitement assumés.
Parfois soupçonné de manipulation, les choses deviennent intéressantes lorsqu’on se rend compte que Dulli apparaît lui-même manipulé. Sa dualité et son remords jettent des ponts, entre lui et nous, et encore entre lui et cette autre personne qui n’est peut-être pas une femme, mais la enveloppante et pleine de propositions. Les Twilight Singers, et leur nom prend son sens, ont par le biais de Dulli cette aisance de rendre en cinémascope un monde noctambule tentateur, empli d’enseignes néon clignotantes, de fumée bleue, d'argent dilapidé et de plus de débauche et de vice que ce que la plupart des gens expérimenteront dans toute leur existence. En haut, la lune porte invariablement des lunettes noires, c’est le visage de plus en plus rond d’un Dulli nullement fatigué malgré qu’il approche la cinquantaine, et que certains verraient voilé du halo jaune du traître.

Les Twilight Singers reprennent du service quand toute la ville se couche, et retournent se coucher à l’aube, comme le dépeint le morceau-titre, long et langoureux telle la dernière défiance avant de s’effacer, de se déliter. Sur Dynamite Steps, Dulli essaie de former un ensemble pouvant faire écho à l’ensemble de son œuvre – une douzaine d’albums en comptant son disque en solo et sa virée avec son ami Mark Lanegan (ex-leader des Screaming Trees) pour les Gutter Twins. Be Invited profite de sa prestation d’ailleurs. Lanegan, au ton toujours satanique, en fait inévitablement le sommet pseudo-gothique du disque. Waves, titre rageur placé en suivant, chasse toute sensation que l’on est entrain d’écouter de la pop. Le ton, le rythme, l’intensité, tout est lâché en quelques minutes. 

La façon dont Dynamite Steps est séquencé, développé, en fait un grand disque. On retient, par exemple, ces soli fiévreux – sur On the Corner, Blackbird and the Fox, émaillant l’ensemble.
Get Lucky et ses cordes remarquablement soignées, puis On the Corner, le single extrait de l’album, laissent croire que la musique des Twilight Singers peut être aussi lumineuse qu’elle est ténébreuse. Inutile pour l’auditeur, et, à fortiori, pour Dulli, de choisir. Ce n’est pas de l’indécision, mais plutôt une sorte de révélation que les choses ne sont pas sans équivoque. Cela servi d’un seul tenant, avec un sens de l’espace et des atmosphères très agréable. Gunshots, avec un chorus soul soutenu par Joseph Arthur, et son vague air de générique de fin, est un autre moment fort du disque. 

Il se pourrait à ce propos que les Twilight Singers ne nous servent en réalité que des génériques de fin, dans la lignée des Afghan Whigs pour l’ère grunge. On réalise que Dulli a beau avoir 25 ans de carrière à sa poursuite, il n’a pas encore lieu de mettre un point final à son grand imaginarium sexo-sensuel. On a là une succession de petites morts ne réalisant jamais les fantasmes poursuivis. Le chanteur garde ainsi une fraîcheur grisante sans avoir changé sa formule ni baissé d’intensité. Rares sont les groupes à avoir un tel pouvoir de régénération.

mercredi 5 janvier 2011

Avi Buffalo - S/T (2010)



 Voir aussi la chronique sur le blog de Fabrice Zambau

Parution : avril 2010
Label : Sub Pop
Genre : Folk
A écouter : What's in it For, Jessica

Note : 6.75/10
Qualités : attachant, ambigu

La musique de Avi Bufalo est belle et simple, et leur histoire balbutiante véhicule cette fraîcheur que l’on attend d’un groupe avec lequel on souhaite débuter l’année. Le disque éponyme est sorti en 2010, mais peut être n’avait t-il pas sa place aux côtés de sensations indie comme Arcade Fire ou Deerhunter. Maintenant, les humeurs remises en terrain neutre, prêts à recommencer une existence comme c’est un peu le cas tous les ans, on ne peut qu’apprécier le premier effort lumineux d’un groupe folk dont les membres sont à peine sortis de l’école.

Le disque n’aurait peut-être jamais vu le jour si un jeune homme californien de 19 ans appelé Avigdor Zahner-Isenberg (Avi pour faire court) avait fini par avoir la console de jeux qu’il ne cessait de réclamer à ses parents. Avi Buffalo, il en avait rêvé au fond de la classe, et il n’y a eu qu’un pas de là à apprendre la guitare et rassembler trois amis – un garçon et deux filles – pour concrétiser sa vision. Un pas que beaucoup d’autres rêveurs ne font jamais, ou alors plus tard ; mais pourquoi attendre ? La maturité étonnante dont Avi fait preuve à l’écriture des chansons de ce premier disque est saisissante. Les paroles, qui évoquent des amours qui n’ont jamais vraiment existé et des étés à moitié ressuscités, n’auraient été que peu retouchées par un songwriter de deux fois son âge.

Dans la vie de chacun, des moments finissent conjurés lorsqu’on écoute certaines chansons ; qu’on les ait entendues auparavant ou qu’elles vous en évoquent d’autres, d’autres lieux et époques, quelques secondes seulement suffisent à vous ramener dans un endroit où vous n’aviez pas mis les pieds depuis longtemps. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Avi semble avoir saisi la façon qui pouvait le guider sur ce terrain tellement couru qu’est la chanson folk ; susciter la nostalgie de manière caressante, afin d’acquérir sans effort la maturité la plus naturelle qui soit. Phrases de relations vécues ou désirs affectifs profonds et vaguement Œdipiens, le disque est toujours un ballet gracieux et précoce de mains baladeuses. Avi prend la vie à bras-le corps – « too much time to die », chante t-il comme méditation – tout en gardant une insouciance plus honnête que la nonchalance de bien d’autres. Il parvient même à ménager, à travers les tournures parfois surprenantes que prennent ses chansons – « It’s not the age I feel when by your side » un mystère, un flottement que sa façon de chanter rend réparateur. Avi Buffalo ont l’ambition de chasser l’enfance sans heurt, parviennent à partager leur émoi avec la force de l’expérience.
  
Quelques idées lumineuses viennent souligner leur talent.  Rebecca Coleman chante de concert avec lui, et ensemble ils ont l’air de deux petits chats taquinant quelque pelote qu’ils n’ont pas encore complètement démêlée, étant aux portes de l’âge adulte. C’est parfois difficile de distinguer qui chante. Ce n’est pas The Moldy Peaches, mais par moments – sur What’s in it For, par exemple - on se dit que Avi Buffalo n’a pas besoin de faire carrière derrière ce disque éponyme, qu’ils ont avec quelques voix entremêlées fait la somme de tout ce qui était possible pour eux de donner. Dans ce contexte, les chœurs semblent presque superflus, ne faisant que se réclamer de l’évidence ; Avi Buffalo, c’est quatre amis musiciens, ni plus ni moins. Qu’ils s’inspirent de groupes branchés ou hors du temps, ne fait aucune différence. Ce n’est pas leur penchant pour l’innovation qui a frappé ; mais les convergences qui se produisent parfois, comme s’ils avaient trop regardé le soleil, et qu’éblouis, ils se dirigeaient vers son cœur – pour découvrir qu’ils n’allaient jamais y parvenir. Le rock c’est l’illusion d’arriver quelque part, et Avi revient sur de nombreuses illusions qu’il a déjà combattues, l’air de ne rien faire. Elles rendent possible une chanson comme Jessica.

Le ton ne monte jamais beaucoup, malgré une guitare, toujours délicate, qui fera quelques excursions sauvages et affectives – le meilleur bout en est Remember Last Time. Musicalement, le groupe est toujours capable de rappeler pourquoi le label Sub Pop (qui a déjà signé les Shins dans la veine soft) a pu leur faire confiance. Ils font désormais partie de la bande à Mark Arm (Mudhoney) et autres Iron and Wine. Comme à un grand frère, il a pu demander à ceux-là des conseils aux difficultés sentimentales qu’il raconte : “Jessica, I’ll try my best not to make this hard/I know I took this way too far/And I can’t tell when something’s real/Nobody tells me how they feel/It’s always right beneath my nose/And if that’s just the way it goes/Then I just won’t ignore your calls”.


lundi 8 mars 2010

Comets on Fire - Avatar (2006)



Parution8 août 2006
LabelSub Pop
GenreRock progressif, Psych-rock, Hard rock
A écouterDogwood, Lucifer’s Memory, Holy Teeth
/107.25
Qualitésludique, rétro, hypnotique


Tandis que Comets on Fire avait déjà trouvé un moyen de faire bouillir son pedigree d’influences dans l'adrénaline pure, il semble soudain utiliser un champ plus large, capturer de plus vastes bribes temporelles, en se fendant de chansons plus lentes par exemple. Les fans de l'album précédent, Blue Cathedral (2004), se demanderont ce qui est arrivé au rock psychédélique de la formation, habitué à serrer la vis, à mettre la pression jusqu'à nous faire décoller de terre. Dogwood Rust, qui ouvre le disque en mid-tempo, est entraînant lorsqu'on le compare à certaines compositions (au piano !) qui suivent. Le chant de Ethan Miller s’est assoupli, mais les musiciens n'ont pas encore vraiment brouillé leurs capacités de marteleurs psychiques, l’atmosphère étant juste un peu plus calme qu’auparavant – 2 ans ont passé, et le groupe que l’on soupçonnait inamovible a quelque peu détourné son attention de sa folie primale. Pour en revenir au commencement : le calme relatif de la voix ne peut cacher la mélodie vintage bien dans l’esprit, dégageant à un moment donné l'espace pour que le bassiste puisse s’exprimer en improvisation.

Au travers de la plus douce Jaybird, on apprécie les tons plus cléments de la voix de Miller - tandis que la guitare se tortille encore avec dépit dans la distance, inévitablement, à l’école de Comets on Fire. Plusieurs de ces pistes promettent de se dévergonder après leurs entrechats initiaux, mais le changement vient toujours progressivement et naturellement. Détournez votre attention pendant une minute, et vous pourriez croire que Jaybird est finie, mais c'est seulement le gros riff de blues qui se racle la gorge et reprend son souffle pour enfin se faire entendre dans le tourbillon.

Pour un groupe qui travaille avec la surenchère type space-op (ils sont les dignes rejetons de Hawkwind par exemple), ce nouveau faciès mélancolique s'adapte assez bien à leur propos. La narration se fait plus contemplative. C'est étrange de les entendre chantonner sur un piano vacillant, et il est intéressant de noter combien ils paraissent à l'aise dans ce rôle, et avec quelle facilité ils glissent de ce registre à davantage de densité. Bien sûr, quelqu'un booste l’ambiance de gribouillis de guitares abstraits ou d'un couinement plombant à chaque fois que le baromètre « cliché » vire au rouge (Lucifer's Memory est la plus proche démonstration du groupe dans le genre power-ballade). Et Comets on Fire sont dans l'extraction minière sonore depuis si longtemps, que ces moments d'auto-sabotage viennent avec naturel et sans automatisme – Avatar capture jusqu'à maintenant, le moment de leur carrière où ils sont le plus souples – Blue Cathedral était incroyablement tendu.

Ca aide que le disque soit très bien rythmé ; commençant avec l’accrocheur et lourd Dogwood Rust, puis basculant dans de plus en plus de silence jusqu’au quasi-instrumental Swallow's Eye, et revenant ensuite en force avec l’énergique Holy Teeth, un tableau alléchant de trois minutes qui témoigne d’une nouvelle prétention du groupe à des vitesses de pointe – toute allusion à une croisière spatiale est à sa place avec Comets on Fire mieux que n’importe où ailleurs. Leurs disques soignés de bout en bout finissent de faire d’eux les parangons du psych-rock des années 2000.

lundi 1 mars 2010

Mudhoney - S/T. (1989)



Parution : 1989
Label : Sub Pop
Producteur : Jack Endino
Genres : Punk, Grunge
A écouter : Here Comes Sickness, This GiftCe disque de Mudhoney, on peut le décrire en quelques mots mais y rester collé des années et des années. C’est le premier véritable disque du groupe, bien que plus tard paraîtra leur premier EP (Superfuzz Bigmuff, originairement paru en 1988) agrémenté de leurs premiers singles (Touch Me I’m Sick). Le groupe est amené par Mark Arm, l’inventeur éclairé du mot 'grunge' donc on sait un peu à quoi s’attendre.


6.50/10
Qualités : attachant, intense, ludique



Touch Me I’m Sick avait déclenché un engouement terrible pour la formation,  le morceau semblait capable de montrer au monde entier de quoi il s’agissait ; ne pas toujours pointer du doigt d’autres gens pour en faire des losers, mais être soi-même les idiots, les perdants éternels, les pestiférés qui, dans un dernier sursaut d’énergie, allaient faire danser le maximum de public – de gentils amerloques légèrement bourrés qui n’hésitaient pas à monter sur scène pour danser ou replonger dans la masse serrée-collée en sueur d’où ils s’étaient échappés. Peu à peu éclipsés par Nirvana, Mudhoney avaient à priori de beaux jours devant eux pour devenir leaders de la scène de Seattle. Un guitariste, Stene Turner, passionné de Black Flag et fasciné par les Stooges, une section rythmique déjantée et l’irremplaçable animal que constitue Arm, immédiatement sympathique avec ses mimiques de dingue. Si on avait su, à l’époque de ce disque, le sort qui serait réservé au groupe ! Eternel seconds couteaux, il vieillissent plutôt bien aujourd’hui, puisqu’il sont encore vivants – comme si être à l’origine (l’histoire de Arm et du grunge de Seattle remonte à Green River, son précédent groupe, en 1987, voire plus loin…) de ce mouvement qui fut un jour perçu comme « plus fort que le phénomène anglais des années soixante », comme si le souvenir d’avoir l’espace d’un été eu l’impression d’être au sommet du monde, alors que le grunge n’était qu’ambivalence et saleté naissantes et que Nirvana n’avait pas eu son premier rot, comme si cela avait permis à Mudhoney de garder, les années passant, la foi en eux-mêmes, l’impression de faire quelque chose d’important.  

 
Mudhoney a toujours voulu croire que la musique était l’affaire de casse-cou désopilants sur scène…

Le disque éponyme n’est pas ce qu’ils ont fait de plus important ; si l’on veut de l’archétype, on remontera jusqu'à Touch Me…  on rampera (effet de l’alcool oblige)  jusqu'à la prochaine étape ; Every Good Boy Deserves Fudge (1991), qui marque un tournant dans leur carrière ; disons une autre manière d’envisager le travail d’endurance que c’est d’enregistrer quarante minutes de musique. Difficile, quand on est habitué à enregistrer trois minutes furibardes et seulement quatre ou cinq titres consécutifs, de s’essayer à un disque entier. Mudhoney est ainsi davantage une collection de coupures sur le même thème.

La musique selon Arm, c’est voir danser les amerloques, et feuler à la manière de Iggy Pop, en pleine confusion juvénile ; c’est s’assurer que le guitariste utilise bien les pédales d’effet brevetées Superfuzz et Bigmuff, c’est travailler dans une maison en construction ; le label Sub Pop, dont la toute première pierre, le Dry as a Bone de Green River, peut faire la fierté de Arm. Jack Endino, l’ingé-son maison, s’est contenté avec génie d’enregistrer les groupes maison de la même façon qu’il s’entendait jouer lui-même ; riffs et agressifs comme des rasoirs, balancement rythmique qui conduisaient le public au headbanging et aux pogos…  Mudhoney a toujours voulu croire que la musique était l’affaire de casse-cou désopilants sur scène….

Pour l’affaire, Mudhoney s’en sort très bien ; le titre le plus chaotique, Here Comes Sickness, vient en deuxième face, et jusque-là, on ne s’ennuie pas une seconde. Les tempos savent ralentir, avec Come To Mind, par exemple, même si ça évoque les performances ventre-à-terre de l’iguane période Raw Power (1973). Magnolia Caboose Babyshit est un chouette bordel instrumental de une minute, qui renvoie aujourd’hui au I Blame You sur le disque des Obits ; l’emprunte d’une gestation qui sera sans doute transformée en vraie auto destruction si jouée en live. 







dimanche 28 février 2010

The Gutter Twins - Saturnalia (2008)




Parutionmars 2008
LabelSub Pop
GenreRock
A écouterThe Stations, God's Children, Front Street
/107
Qualitéssombre, intense, élégant

Mark Lanegan est un étrange diable. Issu d'un groupes les plus injustement oubliés des années 90, les Screaming Trees, il devient un genre de Tom Waits des années 1990, cigarettes, alcool, charisme et conjurations diaboliques sont comme pour Waits au programme dans ses 6 albums solo, dont le meilleur reste à mon avis Bubblegum (2004). Son timbre est aussi le bienvenu sur des productions des Queens of the Stone Age et Isobel Campbell. Ici, aux côtés du tout aussi ténébreux Greg Dulli (des Afghan Whigs, et maintenant des Twilight Singers) il fait la moitié du plus beau couple de Gentlemen (pour reprendre le titre du plus bel album des Whigs) que le rock alternatif puisse espérer à l’heure du mièvre. Sur la plupart des titres, Lanegan semble avoir prêté sa voix comme au terme d’un pacte sanglant, et transforme les compositions à l’humeur bancale de Dulli en quasi-perles romantiques. On retrouve la sombre Amérique, celle de déserts et de villes fantômes, celle ou le soleil n’est là que pour révéler des ombres oniriques, les nuages fuyant en accéléré dans le ciel. Saturnalia tient son nom d’une fête romaine où esclaves et maîtres inversaient leurs rôles.
The Stations, puis God’s Children, sommets d’intensité malveillante, vous font entrer dans le disque, qui est fait par la suite d'un blues-rock de bonne facture, élégant mais sans réelles surprises.

Les obsessions de rédemption communes aux 2 rockers que sont Dulli et Lanegan donnent une profondeur, une tension à l'album. Les textes sont ceux d’une confession impossible. On n’est pas sûr que cette musique ait le moindre pouvoir de réparation. Un titre comme God’s Children semble conçu pour être entendu encore et encore, sans jamais obtenir grâce. C’est un peu différent avec I Was in Love With You, par exemple.

La grande force du disque est de jouer de la familiarité qu’inspirent les différents titres pour nous amener en réalité plus loin que ce qu’on pouvait penser au départ. Idle Hands fait ainsi penser aux Afghan Whigs, tout en générant une intensité nouvelle.  

jeudi 21 janvier 2010

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Congregation (1992)



Parution1992
LabelSub Pop
GenreRock
A écouterTurn On the Water, Conjure me
/107.25
Qualitésintense, sensuel, sensible



Il manquait à Up In it (1990), le second album des Afghan Whigs (le nom était une idée du bassiste John Curley) le sens du drame et des dynamiques qui va presque complètement éclore avec Congregation (1992). Avec leur troisième album, pour lequel  le groupe fut signé par Sub Pop (ils resteront fameux pour être le premier groupe hors de Seattle à avoir été attrapé au col par les découvreurs de Nirvana), déballe avec fracas l’histoire d’une formation qui trouve son bord identitaire, ses extrêmes, sa maturité et qui ne sera plus comparée à The Replacements, à Johnny Thunder ou aux Stooges tout en souffrant de cette comparaison. Musicalement, bien que les Afghan Whigs fassent assez ostensiblement partie de la vague grunge dont le public semblait insatiable jusqu’au milieu des années 1990, ils vouaient un respect rare au rythm and blues, dont ils empruntaient les grooves et les couplant de rock énergique – deux guitares entremêlées et indissociables. Greg Dulli admirait en outre les chanteurs soul de l’âge d'or Stax et Motown, bien que, faisant preuve de réalisme, il ne cherchât pas à se mesurer à eux (s’il l’avait fait, sa carrière aurait été beaucoup moins créative).

La personnalité et les textes au romantisme extrême de Greg Dulli, chanteur et guitariste rythmique du groupe, et l’une des figures les plus charismatiques du rock de ces 20 dernières années, ont échoué à faire de son groupe un phénomène mondial comme l’ont été Pearl Jam, les Smashing Pumpkins et évidemment Nirvana. Pourtant, ces ingrédients ont fait des Afghan Whigs une expérience unique. Si de nombreux disques du genre – ceux de Mudhoney par exemple – s’épuisent au bout de quelques écoutes, Congregation et les prochains disques des Whigs révèlent toujours une nouvelle source d’intérêt, largement tributaire de l’abyme d’apitoiement et de dépréciation qu’ouvre Dulli  sans remords ni lassitude, et de manière répétée, dans chaque titre.

Le chanteur inlassable, songwriter inspiré (qui continue aujourd’hui au sein des Twilight Singers) est l’œil d’une tornade émotionnelle qui pourrait tourner  au nombrilisme mais se rapproche plus finalement du don de soi – avec une pointe de cynisme. Il est entre prédateur et proie. Ses doutes et ses provocations sont une forme de partage, une rebuffade de mâle dominant mais néanmoins au cœur plus fragile qu’il n’y paraît. Sur Congregation, l’attitude de Dulli soutient encore la comparaison avec l’esprit naïf et adolescent propre au genre musical qu’on les voyait déjà terrasser à force de caresses létales, le grunge. On détecte cependant les marques qui vont faire du chanteur des Afghan Whigs une figure importante. Dulli explore l’amour insalubre, les séparations douloureuses – on sentirait presque un mal physique à l’écoute de certaines chansons - mais plus consciencieusement que beaucoup de ses contemporains, et surtout avec plus de force. Congregation a cependant, par moments, des airs de célébration (phénomène peut-être expliqué par la voix à la justesse approximative de Dulli, pouvant faire passer son désespoir pour de l’enthousiasme). L’émotion est immédiate, ce qui n’empêche pas une certaine ambivalence.   
Le trio d’entrée, I'm Her Slave, Turn On The Water et Conjure Me (qui profite d’un clip un peu morbide)  atteint une intensité que le disque reproduira par la suite avec davantage d’atermoiements. C’est guitares dévastatrices et chant des plus énergiques – et c’est encore mieux en live. Le venin et la ferveur dont sont envahis ces titres les mettent d’emblée parmi les meilleurs enregistrés par le groupe.

Outre l’amour et les femmes, les thèmes du disque portent aussi sur la religion. Dans le morceau titre, Dulli joue le rôle de Dieu : « I am your creator/Come with me my congregation” tandis que The Temple oppose Jesus à une foule assez crasse qui évoque bizarrement du System of a Down avant l’heure. Miles Iz Ded, qui clôt le disque, est aussi à écouter avec attention. La plus grande victoire des Afghan Whigs n’est pas commerciale, mais c’est qu’on continue à écouter et à redécouvrir Congregation aujourd’hui.

      mercredi 2 décembre 2009

      No Age - Losing Feeling (2009)



      Parution : 6 octobre 2009
      Label : Sub Pop
      Genre : Garage rock, shoegaze
      A écouter : Les 4 morceaux de bout en bout !

      Note : 7.25/10
      Qualités : frais



      No Age est un groupe qui apprend vite. Enchainant les concerts avec une frénésie exemplaire, ils décident de donner à leur maison de disques, Sub Pop, une nouvelle raison de les féliciter. Un EP de quatre titres, s’il sort au moment opportun – ici, à la suite de Nouns (2008), l’album acclamé qui les a propulsés parmi les favoris de l’amérique alternative  - est tout à fait profitable. Moins de travail à fournir, et pourtant un objet tout à fait abouti, vendu en 12 pouces comme un album à part entière, et qui plus est avec une superbe pochette. Leur son est un peu noisy, agressif  ? Pas de problème, ils y trouvent le contrepoint pop de luxe (le morceau Losing Feeling) tout droit emprunté aux My Bloody Valentine.


      C’est aussi à leur prédilection pour les EPS que l’on reconnaissait leurs ainés irlandais. Une poignée de ces précieux sésames sont parus au début des années 90, qui ont quasiment disparu, éclipsés par mes « vrais » albums, Isn’t Anything (1988) et Loveless (1991), tous deux chefs-d’œuvre. No Age, avant de mettre sur le marché leur première galette complète Weirdo Rippers en 2007, ont ainsi donné le jour à 5 ersatz successifs. Une pratique qui peut être justifiée par la volonté de mettre à disposition du public le travail au fur et à mesure qu’il est terminé ; et aussi, si les morceaux trouvent leur cohérence dans cette courte séquence, rien à dire. On peut croire que le format court leur sied puisque Weirdo Rippers (2007) comme Nouns dépassaient à peine les 30 minutes.

      "On imagine le corps du morceau se libérer des mains qui essaient de le saisir, traverser le carreau en plongeant et disparaître."



      La concision sied particulièrement bien à la formule intense de Dean Spunt et Randy Randall. Ils attirent l’attention, surtout depuis Nouns, pour savoir si bien maîtriser l’étrroitesse qu’ils donnent à leurs enregistrements. Ces quelques pistes resserrées balançant de manière équilibrée entre mélodie, fuzz et cœur de chanson – deux ou trois couplets. Parfois excentriques (Things i did When i Was Dead sur Nouns), mais, comme ce sera mis en évidence sur ce nouvel EP, jamais effrayantes ni vraiment marquantes ; et c’est voulu, pense t-on. On se surprend vaguement imaginer Genie jouée en acoustique. Ici, une façon de chanter assez particulière pour être mise en valeur.



      Sur Losing Feeling, ils livrent quatre morceaux parfaits. No Age est bien plus rêveur qu’on l’imaginait auparavant. C’est à travers Aim at The Airport, titre instrumental, que l’on saisit le mieux l’essence du groupe. Sa tentative est d’effleurer les choses plutôt que d’y pénétrer, d’atteindre une sorte de grâce qui puisse donner à ses charges indie une dimension quasiment Floydienne. No Age apparait comme un duo équilibré, dont la musique est plus grâcieuse qu’il ne m'a semblé à l'écoute de Nouns. Lors de charges plus électriques, on assiste encore à un évitement plutôt qu’a une confrontation ; c’est le cas sur Sleeper Hold (Nouns) par exemple. On imagine le corps du morceau se libérer des mains qui essaient de le saisir, traverser le carreau en plongeant et disparaître.



      samedi 22 août 2009

      Comets On Fire - Blue Cathedral (2004)



      Voir aussi la chronique de Avatar (2007)

      Parution : 2004
      Label : Sub Pop
      Genre :Psych-rock
      A écouter : Wild Whiskey, Whiskey River, The Antler of the Midnight Sun

      7.50/10
      Qualités : onirique, intense, psychédélique

      Troisième album de Comets on Fire paru en 2004, Blue Cathedral leur permet d’atteindre le statut de groupe culte, dans un genre pourtant extrêmement visité, qui apporte l’énergie des Stooges, l’agressivité du MC5, le psychédélisme spatial de Hawkwind, les formules de Dead Meadow et des Acid Mother Temple, et les collages un peu Spacemen 3. Mélange multiforme et pantagruélique, débridé, dégénéré et bourré de feedback, il semble impossible de ne pas basculer dans la marmite bouillonnante sans y rester le temps du disque. Rock S.F. sans concurrence, la musique de cette formation californienne salue des cadavres assassinés (Hendrix, Morrisson) ou cuisine de vieux reptiles fatigués (Iggy Pop et sa bande, période Funhouse). C’est une cathédrale qui ressemble à une maison de jeu. Une vieille énergie iconoclaste débraillée qui balaye sur son passage les conceptuels, les fines bouches et les moins gourmets, ceux qui osent à peine saupoudrer leur son d’inspiration éparse. C’est un repas déjà presque complètement connu, et pourtant, impossible de le trouver fade.


      Fondé à Santa Cruz par le chanteur et guitariste Ethan Miller et son ami le bassiste Ben Flashman, entourés de Noël Von Harmonson, Utrillo KushnerBen Chasny (Six Organs of Admittance), le groupe, signé après deux albums confidentiels avec Sup Pop (Nirvana, Mudhoney, Iron and Wine, No Age, Flight of the Concords…) creuse la plus brute des énergies au bord d’un chaos de free-jazz, hard-rock et autres formes effrayantes et endiablées, sans jamais faire mine de s’arrêter. C’est l’escalade d’une montagne à toute vitesse, l’arrivée à une hauteur stratosphérique se faisant sur Wild Whiskey, le point culminant de l’album. La musique est poussée, amassée, les cuivres et les guitares se retournent les uns contre les autres, refluent (Whiskey River). D’une liberté salvatrice dans un paysage musical dédié à l’innovation et au partage bien clair des idées en cellules de survie et manifestations du génie créatif revendiqué des uns et des autres, la densité tuante de Blue Cathedral et ses cris délirants (The Antler of the Midnight Sun) nous laisse la mâchoire béante. et


      Wild Whiskey est magnifique, c’est l’arrivée au sommet de toute cette fine équipe, farouche et sauvage ; déjà en bon moment en leur compagnie, mais c’est si vite passé ! Pourquoi cette allusion incessante au puissant alcool américain ? "[…] after you drink a 12-pack and pick up your guitar [...] It erases a few brain cells and you can really get down to work “ (Pitchfork interview http://pitchfork.com/features/interviews/6620-comets-on-fire/). Cependant, malgré tout, c’est un travail construit et surtout très cohérent puisque le groupe est aujourd’hui parfaitement identifiable, avec la suite des aventures : Avatar en 2006. Blue Tomb termine le disque avec ces faux airs de Crazy Horse et son vrai souffle épique. La voix d’Ethan Miller est enfin contenue, et le résultat, maintenant que les guitares expriment leur fatigue en chuintant, magistral.
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