“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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jeudi 10 août 2017

REAL ESTATE - In Mind (2017)






OO
élégant, apaisé, hypnotique

indie rock

Les membres de ce groupe ont sans doute dans leur vie autant d’événements que la moyenne des gens traversant l'existence dans la banlieue d'une grande ville. Il y a les occasions culturelles et sociales, les naissances, les raisons de se sentir progresser ou au contraire régresser. Même reprendre la vie au stade antérieur est envisagé, comme tout le reste, avec un flegme brillant par Real Estate. « I woke up sunday morning, back where i belong. » chante Matrin Courtney sur Serve the Song avec une léthargie trop familière, tandis que les guitares ondoient dans un gaze puis s'affolent, nous rappelant la promesse du groupe que cet album devait sonner 'différent'. Être père, la belle affaire. Aucun changement, pas même le départ de leur principal guitariste, ne les pousse dans leurs retranchements. Ils gardent leur poste d'observation, au coin de la rue, plus intéressés par les détails anodins et la poésie des silhouettes peuplant coûte que coûte le quotidien. Leur musique irradie d'une forme de chaleur que, parfois, il aimeraient peut-être transformer en menace planant, provoquer une catastrophe et libérer de leur monotonie les formes qui se meuvent mais ne s’arrêtent pas. 

Stained Glass leur fait retrouver leur meilleur vivacité, la mélodie comme habituellement découpée, la batterie ultra précise et bien sentie, que le tempo soit enlevé, comme ici, ou plus lent, d'ailleurs. Le producteur de Beck et Julia Holter a très bien su clarifier à l'extrême le son d'un groupe qui refuse de jouer comme les autres, mais cultive toujours une différence devenant fondamentale vers la cinquième écoute de l'album. On se rend à l'évidence de l'agencement des instruments, qui leur donne ampleur et légèreté. Les paroles sont toujours contemplatives et un peu amères, comme dans l'appréhension de ce que pourrait provoquer un vrai événement. After the Moon est une sorte d'exploit sans effort audible, montrant ce rare groupe capable de sublimer la résignation sans élever la voix. « Daydream the whole night through /Trust me, the moon will abandon you ». In Mind est le fruit d'un labeur évident pour parfaire la cohésion d'ensemble. 

C'est le son d'un groupe ayant compris l'inutilité de lutter contre la conformité des choses, trouvant son salut dans celle-ci. Chaque chanson contient une lumière pour embraser cette monotonie. Peut-être, finalement, le changement climatique viendra à point nommé, quand le problème aura dépassé les faux débats et les discutions de voisinage en rapport avec la météo, et que les choses commenceront à détériorer sérieusement la qualité des relations qu'entretiennent les gens avec leur quotidien estampillé sans histoire, alors Real Estate aura assez subtilement changé pour continuer de rayonner exactement de la même façon. Ils seront demeurés actifs, comme en atteste la qualité hypnotique de leurs chansons. Ils auront se soucier de la nature humaine sans chercher à la départager du sol ou des objets anodins qui l'entourent ; sans chercher à la différencier vainement du terreau de son fléau. Produire des chansons assez vigilantes pour ne pas se laisser surprendre par le monde extérieur, et continuer éternellement. N'est ce pas le l'idéal de tout groupe ? Real Estate s'est installé depuis trois albums et on attend de vérifier à nouveau vers 2019 ou 2020.



mardi 30 décembre 2014

Groupe de l'année 2014 : REAL ESTATE


Voilà un disque auquel on revient parce qu’il est... agréable. C’est toujours le dilemme avec le rock qui ne boit ni ne se drogue. Mais leur désillusion n’en est que plus vraie. L’imaginaire du groupe prend sa source dans l’étalement des grandes villes, sans glamour. Leur patronyme même, « immobilier » littéralement, renforce cette idée qu’il s’agit de la musique des banlieues pavillonnaires, le genre de futur à priori peu excitant qui peut devenir poésie. Real Estate sait ce qui se cache derrière les façades de maisons-témoin de banlieue. Ce sont les histoires laissées de côté par ceux qui quittent leur foyer le matin et ne le retrouvent que le soir. Ils n’ont pas le profil d’un groupe qui réagit sur le vif, mais s’imprègne et déteint sur l’auditeur. Les chansons ont toujours la capacité de nous plonger dans la rêverie par leur rythme lancinant et leur finesse mélodique. Past Lives, The Bend ou Navigator sont tétanisantes
.

jeudi 27 février 2014

REAL ESTATE - Atlas (2014)



O
soigné, apaisé
indie rock

Ca fait longtemps que je n'ai pas écouté Days, le dernier album en date de Real Estate. Risque de venir le constat que presque rein n'a changé ; c'est toujours le groupe le plus paisible de la côte ouest américaine (New Jersey), très doué quand il s'agit d'enregistrer un album (trop) parfait de bout en bout. Même Kurt Vile ne pourrait pas les parodier. Le rapprochement avec Radiohead est toujours valable : deux guitares se complémentent dans l'esprit de ce qui avait été fait sur Ok Computer. Il faudrait aller voir dans les textes de Atlas si leurs thèmes de prédilection sont toujours d'actualité. A priori oui : Past Live commence par "I cannot come back to this neighboorhood... this is not the same place i used to know".  Il y a partout ce pessimisme au cœur de l'optimisme, et vice et versa. Sandy a marqué les esprits, et Atlas tente de laisser des impressions qui doivent durer. Real Estate n'a pas le profil d'un groupe qui réagit sur le vif, mais imprègne de ce que les dernière années ont offert de plus fascinant à contempler sur son 'petit' bout de territoire de plus humain et de plus naturel. Les chansons ont toujours la capacité de nous plonger dans la rêverie par leur rythme lancinant et leur finesse mélodique. Past Lives, The Bend ou Navigator sont tétanisantes.

samedi 29 octobre 2011

REAL ESTATE - Days (2011)




O
soigné, doux-amer
indie rock
A écouter : Green Aisles, Out of Tune, All the Same

La dernière fois que j’ai entendu quelqu’un me dire qu’il trouvait le disque que j’écoutais mou c’était avec Ok Computer (1997) de Radiohead. La comparaison avec le trio américain Real Estate tourne court rapidement pourtant : tandis que le quintet anglais décrit l’aliénation et la paranoïa, nous sommes avec Real Estate en territoire plus confortable. Martin Courtney, guitariste et vocaliste de ce groupe de rock spacieux et un peu psychédélique, expliquait que le contenu de Days est inspiré par des personnes et des atmosphères rencontrées pêle-mêle dans leur ville du New Jersey, Ridgewood. Nous sommes donc, auditeurs, intégrés dans le quotidien de ce groupe (nombreux) des personnes qui vivent en banlieue de New York ; nous pénétrons leurs résidences, leurs immeubles. A l’écoute de l’album, on a bien envie de garder à l’esprit le nom de Ridgewood, comme d’autres se gardent Fall Creek, Wisconsin (Bon Iver) ou Aberdeen, Washington DC (c’est une devinette facile) quelque part. C’est l’exploration de l’âme d’une banlieue par trois jeunes hommes en chemises à rayures (= milieu plutôt aisé), d’une campagne en marge, où le regard fuyant de rencontre qu’un horizon de petits immeubles blancs. Ce n’est pas extrapoler que de trouver le visuel de pochette parfait pour ce que le groupe nous raconte, lors de belles narrations douces-amères comme Three Blocks ou Out of Tune, ou avec leurs seuls instruments, dans la langueur automnale du surf rock east coast instrumental de Kinder Blumen.

C’est le projet indie parfait, dont l’imaginaire prend sa source dans l’étalement des grandes villes, sans une once du glamour qui caractérise celles-ci. Leur patronyme même, « immobilier » littéralement, renforce cette idée qu’il s’agit de la musique des banlieues pavillonnaires, le genre de futur à priori peu excitant qui peut devenir poésie, comme il y avait eu pour Radiohead la poésie des embouteillages. Et ce que suggère le titre de leur album, Days, ce sont ces journées qui s’étirent à l’envi, avant que n’arrive le crépuscule, que le temps ne se compresse. Ce sont les histoires laissées de côté par ceux qui quittent leur foyer le matin et ne le retrouvent que le soir. D’autres pensaient qu’il ne se passait rien dans ces résidences presque vides ; Real Estate donne un sens à ces maisons-témoin pendant que les gens les quittent et les réintègrent, un sens au temps passé dans l’attente et la distance. Comment trouver une proximité, une chaleur humaine dans “All those wasted miles/All those aimless drives” ? La réponse, dans la même chanson, Green Aisles : « The phone lines/The street lights/Led me to you/And if you just sit tight i’ll be there soon » La morale slacker d’anthologie: “Our careless lifestyle/it was not so unwise” Et lorsque les foyers sont abandonnés à la nuit, les errements de Real Estate se réitèrent : “The night is just another day”, sur All the Same, la chanson qui boucle un cycle quotidien émotionellement fascinant.

La musique de Real Estate peut sembler manquer de dynamique. Ils sont seulement paisibles, c’est ce qui en fait un groupe à part. All the Same termine un album idyllique, et montre bien quelle utilisation ils font de cette tranquillité ; la batterie marque le tempo de façon entêtante, les guitares produisent un groove ondulant, puis se mettent à ralentir jusqu'à l’accord final. On retrouve ce que Real Estate véhicule par leurs mots dans la subtilité de leur jeu : les lignes de basse et les entrecroisements fluides des guitares qui se marient avec allant à la rythmique pour produire un effet lancinant, exploratoire et finalement réparateur. Ils gardent toutes leurs qualités dans les sursauts plus enlevés de Easy, It’s Real ou Municipality. Les refrains astucieux et entraînants comme l’absence, parfois, de tout changement de direction durant plusieurs minutes (tel un long travelling) tout cela dans ce qui dénote d’un goût prononcé pour les mélodies classiques et engageantes, démontre une habileté de construction qu’on ne leur reconnaîtra sans doute pas assez. La comparaison avec les Feelies, groupe du New Jersey démembré en 1992 dont le Crazy Rythms (1980) a laissé une marque dans l’histoire rock des marges, est pleinement méritée. Chemises et paires de lunettes inclues.



mardi 27 juillet 2010

Villagers - Becoming a Jackal


Sur Pieces, l’irlandais Conor O’Brien chante : « I’ve been in pieces/In the corner of a room/In an endless afternoon.” On pense immédiatement à Daniel Johnson, le poète américain de la six cordes et du crayon de couleur, resté enfant quand tout le monde a grandi, quand tout le monde est devenu utile. En attente d’une idée, Johnson reste assis sur sa chaise sans penser à rien en particulier. Les après-midis peuvent alors effectivement être très longues. Mais ce qu’il sait le mieux faire, c’est ce lancer, au piano, au chant ou au dessin, sans savoir où ça va le mener ; tout devient alors de l’art. S’il doit créer, il le fait toujours seul. « Je suis terrifié par les groupes, je fais tout tout seul », remarque de son côté O’Brien. Même si lui et son projet solo Villagers sont bien plus équilibrés que Johnson, on ne peut s’empêcher de voir dans cette une nouvelle fabrication artisanale, fragile, et dont la crédibilité est souvent sur la corde raide. L’arme de O’Brien ? Une beauté et une évidence lyriques à toute épreuve. Il remet les choses à plat, apporte une fraîcheur, chante comme s’il s’était soudain trouvé au point auquel il fallait que ça sorte. « Mes chansons sont autant une surprise pour moi que pour n’importe qui d’autre » « C’est inutile d’écrire des chansons si vous ne ressentez rien en dehors de vous qui ait pris le contrôle ». Les chanson accompagne un changement. « S’il elle a un thème, c’est le changement – physique, émotionnel et spirituel. Grandir, gagner et perdre des amis… les gens peuvent devenir amers, et c’est ma façon de m’assurer que je ne le deviens pas ! »

Il y a de-ci de-là des phrases magnifiques, et on s’aperçoit rapidement que O’Brien écrit de bonnes chansons, de celles qui sont susceptibles d’éveiller l’attention et de susciter notre intérêt au-delà de l’écrin musical qui les enveloppe. Il est souvent question d’amitié, d’amour (« My love is selfish/And i bet that yours is too »), de possession, et de recherche de vérités (« What is this peculiar word called truth ? ») mais encore une fois les métaphores ont ce lustre nouveau, et font, rien que de ce point de vue, de Becoming a Jackal un très bon premier disque. Ship of Promises, The Meaning of The Ritual… ce sont des émerveillements plus que de simples tranches de sentiment. « J’ai l’impression qu’une fois que vous êtes un peu plus vieux, une fois que vous êtes au milieu de la vingtaine, ce n’est pas vieux mais différent que d’avoir 19 ans. C’est cinq années importantes. Ca vous fait réaliser que ce n’est qu’un autre morceau du reste de votre vie. Vous ne devriez pas le prendre trop sérieusement. Quoi qui sorte, que ça sorte. Si ça sort, vous allez avec ça, plutôt que de retenir les choses parce que vous pensez que ça pourrait être une erreur ». Les thèmes sont ainsi abordés la furtivité d’un état transitionnel, même si une chanson comme I Saw The Dead paraît plutôt définitive. Il y a des chansons qui semblent retenir l’auditeur, lui couper le souffle, et d’autres qui le laissent aller à une certaine plénitude.

Pieces est le point de non-retour de l’album, l’avant-dernier morceau. (Encore) une ballade splendide, peut-être l’un des morceaux que l’on aimera le plus rapidement. On pense à Arcade Fire, Parce que les orchestrations on ici la même teinte. Ailleurs, la musique est plus baroque, se rapproche parfois de Owen Pallett – sur un morceau comme Home notamment. Comme ce dernier, O’Brien arrange à merveille, utilise les cordes de pianos, de guitares, de violons et violoncelles en intelligence et en osmose. Pieces s’envole de plus en haut, jusqu’à ce qu’O’brien se mette à hurler au loup avec une conviction, un dévouement jamais atteint sur disque. Et l’orchestre amené de sa seule main se termine en cacophonie primale. Sa voix est entre celle de l’autre Conor (Oberst), et il est évident que ces deux-là, drôle de coïncidence, ont beaucoup en commun. Le même sens de la liberté, la même conscience de ce qu’un disque réussi està la fois spontané et construit, soigné.

En live, Villagers devient un quintet. « Les concerts sont une des choses les plus excitantes pour moi, tant que la musique se transforme. De nouvelles lignes sont prises en compte et certaines choses sont délaissées. Mais j’ai toujours préféré l’écriture solitaire. La nuit, quand personne ne vous contacte. Vous éteignez votre cerveau, et vous allez dans des endroits ou vous n’iriez pas autrement. » Jusqu’à ce hurlement de loup qui est une formidable déclaration de vie artistique, Becoming a Jackal est un album nocturne plutôt que crépusculaire. Les limites n’y sont pas claires, mais la sensibilité constante ; avec l’humeur comme guide - et plus on s’y plonge, plus il semble qu’il y ait de possibilités, de connections, de choses à partager, d’inspiration ; c’est, pour les musiciens que nous sommes, nous autres amateurs de musique avant tout, une aubaine.

  • Parution : mai 2010
  • Label : Domino
  • Genre : Folk, Orchestral
  • Producteur : Conor O’Brien
  • A écouter : Ship of Promises, The Meaning of the Ritual, Set the Tigers Free

  • Note : 7.25/10
  • Qualités : self-made, lyrique, soigné

 

jeudi 17 juin 2010

The Fall - Our Future, Your Clutter

Il y aurait à dire sur Mark E. Smith, le leader de The Fall, au moins autant que sur sa musique ; mais Our Future, Your Clutter, 28ème album du groupe, est l’occasion révée pour oublier un peu le chanteur lunatique et se concentrer sur l’impact d’un disque comme Our Future…

Déjà, The Fall fait du punk, mais pas exactement comment on l’entendrait. Ainsi, sur le O.F.Y.C. Showcase, qui ouvre incidemment le disque, une rythmique implacable et puissante (le batteur est excellent) pourrait se déplier de dix façons différentes, plus imposantes les unes que les autres ; et pourtant, chez The Fall dans ces cas là on choisit la onzième voie, celle de ne jouer que deux ou trois accords avec une guitare chichiteuse ou un clavier qui enchaîne les coups bas (Domino aurait demandé à E. Smith de retravailler une première version du morceau). Autre twist : quand Mark E. Smith part en croisade ou en rédemption, il part pour un certain temps, souvent plus de cinq minutes, le temps pour lui de geindre, d’invectiver, de jouer de sa voix particulière jusqu’à plus soif. De ce point de vue, le chanteur réussit l’exploit d’être à la fois ailleurs et bien présent, un peu comme s’il avait enregistré ses paroles sur le pas de la porte du studio, regardant d’un air indifférent les autres « disposable » musiciens de son groupe (qu’il a remplacé une trentaine de fois en un peu moins d’années) toiut en jetant subrepticement un œil à l’exétieur pour voir s’il ne se passe pas quelque chose de plus intéressant sur le parking ; son extraordinaire présence tient du fait qu’il reste égal à lui-même avec une dévotion dont on sent l’honnêteté. S’il y a bien quelqu’un qu’il ne peut trahir, qu’il ne peut dépasser, c’est lui même ; impossible de faire semblant d’être soul tout le temps qu’il l’était, impossible de ne pas afficher son dédain pour tout ce qu’il méprise, et inimaginable de changer une recette aussi intéressante, pointue et acérée que celle qui sous-tend la musique de The Fall.

O.F.Y.C. est un disque assez incroyable qui prouve que Mark E. Smith a encore une énergie intacte à consacrer à la musique ; pas le genre d’énergie qu’on associe généralement au mot punk, parce qu’E. Smith n’attaque jamais frontalement mais plutôt de biais. Un journaliste pour The Quietus a fait remarquer que « Mark E. Smith a appellé un grand nombre de choses « déchet », mais il n’avait pas encore utilisé le mot « désordre » (clutter) dans ses paroles avant ce disque. C’est un mot qui pourrait être rattaché à n’importe quel disque de The Fall ». Ainsi plutôt que de lancer un énième signal en espérant ne pas perdre trop de fans (ceux de The Fall sont réputés fervents), le groupe continue d’affûter une certaine vision de la musique tout en la rendant, éventuellement, plus lisible au reste du monde. Le label Domino est bienheureux, d’avoir entre les mains l’un des tous meilleurs groupes au monde, qui s’est à la fois attiré respect, déférence, scandale et provoque encore un buzz après trente ans de carrière, et avoir tant influencé qu’on dit « Mark E. Smith n’a pas rencontré le punk rock. C’est le punk rock qui l’a rencontré ».

L’écoute peut d’abord paraître monotone pour qui n’est pas familier avec le groupe, ou, pire avec la musique punk. Et pourtant, dès la deuxième écoute tout se met en place, tout devient formidable. E. Smith, la fois bavard et détaché, n’apporte rien jen termes de musicalité ; c’est l’élément anti-musical du groupe. Il est là pour les images que suscitent ses textes saugrenus et pittoresques (« La majeure partie de son songwriting consiste à écrire ses pensées jusqu'à que le sens en soit plus absent que présent »). En termes de chant, on a Elena Poulou qui apporte un contrepoint plutôt inattendu. Bury Pts. 1+3 joue sur le contraste entre l’enregistrement de qualité médiocre et étouffée d’une démo du morceau (chose ultime, il est déjà efficace et diablement rock dans cette version), avant d’enchaîner sur la dernière prise, qui est quelque part, plus détachée et je m’enfoutiste que la première. C’est tout l’art de ne surtout pas caresser dans le sens du poil, sans cesser de nous réjouir ; malgré qu’on pourrait douter de la présence de tout bon goût, le résultat trouve une force, une efficacité, une vérité terribles. Et comme le montre peut-être Bury Pts. 1+3, une recherche sur les textures est primordiale ; c’est trouver l’équilibre tout en ne cessant de décadrer le propos, c’est rester tout près de l’os tout en évoluant constamment – et O.F.Y.C. ne tourne pas tellement en rond, juste assez pour cartographier la danse scénique de leur chanteur. Imparable ?

  • Parution : 4 mai 2010
  • Label : Domino
  • Genre : Punk-rock
  • A écouter :Bury pts 1&3, O.F.Y.C Showcase, Cowboy George

  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8/10
  • Qualités : audacieux

 

mercredi 12 mai 2010

PAVEMENT - Brighten The Corners (1997)



 OOO
entraînant, ludique,culte
indie rock, rock alternatif

Déjà, le crépuscule de Pavement s'annonce. Et pourtant, on ne peut s'empêcher de se dire, par moments, que le groupe amené par Stephen Malkmus n'a jamais aussi bien joué. C'est le cas sur les deux premiers morceaux, Stereo et Shady Lane, où tout est parfaitement (trop?) en place tandis que, cependant, continuent de couver les envies aléatoires de ceux qui sont devenus de véritables musiciens. Malkmus chante mieux que jamais, comme s'il assumait enfin complètement son jeu à double-tranchant – répulsion et séduction. Dès Stereo, on sent l'envie de séduire davantage peut être que par le passé, et pourtant, Malkmus ne manque pas de rappeler le principe Pavement ; un « projet artistique » fait par des gens qui ne savaient « pas jouer, pas chanter ». Sa manière de dire « get off the air » est inimitable, pleine de justesse et exécrant la perfection. Sa voix est aussi volontiers mise en avant – l'effet de plus de clarté – et c'est particulièrement vrai sur Starlings of the Slipstream. Brighten the Corners Comme son titre l'indique, arrondit les angles. 

Transport is Arranged semble trouver, enfin, l'endroit où Pavement se sent bien, tout ces disques à la musique tendue vers l'avant, toujours à la recherche d'un avenir et faisant toujours en sorte, jusque là, de le garder incertain. Blue Hawaian est aussi dans cette veine, une sorte de fenêtre au soleil où le laisser-aller a remplacé l'audace et l'impétuosité. Et, chose amusante, Pavement n'est peut-être jamais meilleur que lorsque il se repose sur ses lauriers. Au moment de Brighten The Corners, Pavement devient légitime et fait de la musique agréable, des hits pour le moment présent. En témoigne Date W/ Ikea, l'un des deux morceaux chantés par Scott  Kannberg. Ce disque semblait inévitable, qui annonce que le groupe a trouvé une stabilité, une force d'exécution, une cohérence qui lui faisait défaut parce qu'il n'en voulait pas vraiment avant. C'est comme si l'expérience éclatée de Wowee Zowee  (1995) - le disque que Malkmus avait toujours voulu faire - les avait fait choisir le contre-pied, dans un style plus participatif là ou les trois précédents albums étaient marqués par la prédominance de Malkmus. 

Heureusement, si Brighten the Corners ne provoque pas l'affection de son prédécesseur, Pavement garde son charme. On a toujours droit aux circonvolutions typiques et aux introductions doucement dissonantes. Embassy Row est un hit underground comme seul le groupe sait les faire. Plus puissant que jamais, Pavement rattrape clairement ici le temps perdu en mélanges et en recherches, et joue avec la hargne d'adolescents qui ont tout à prouver. La limite du disque vient ensuite, alors que le groupe semble répéter la même formule à l'envi. We Are Underused donne un peu l'impression inverse de son titre, à savoir un gimmick sur-utilisé – mais toujours irrésistible ! Sur Passat Dream, la voix de Kannberg ressemble, de manière amusante, à celle de Bernard Sumner (New Order) quand il chante pour Bad Lieutenant. Il semble que des influences grandissantes incitent le groupe à s'éloigner du Pueblo, des Canyon et des Western Homes et à adopter une attitude qui n'a jamais été aussi anglaise.

Les morceaux sont mieux construits et mieux produits que par le passé. Plus riches aussi, puisqu'il y a même des choeurs. L'impression générale est celle d'un disque détendu et entendu, parfaitement chapeauté par cette Infinite Spark, qui donne à nos oreilles la sensation d'avoir déjà été jouée dix fois par ce même groupe, mais qui est apaisante, confortable comme jamais. On ressonge aux cris épileptiques qui terminaient Wowee Zowee et on se dit que ça y est, une certaine part de Pavement n'est plus qu'un vieux souvenir... ou comment évoluer, se transformer en gagnant en élégance ce que l'on perd en témérité. Il y a moins d'images, et le son est plus envahissant – l'idée de la stéréo.


mercredi 10 mars 2010

PAVEMENT - Quarantine of the Past (compilation, 2010)





OOO
ludique, culte, entraînant
indie rock , rock alternatif

Faire découvrir Pavement n’est pas une sinécure. En se basant seulement sur leurs cinq albums studio, parus entre 1992 et 1999, comment choisir celui qui fera de vos amis de futurs inconditionnels du groupe ? Pas Terror Twilight (1999), en aucun cas. Dès lors, on peut choisir n’importe lequel, ou presque, des quatre restants. Ma préférence personnelle va à Wowee Zowee ! (1995), parce que c'est l disque que voulait faire Stephen Malkmus, le parolier et chanteur, et lui plus original du canon. 
La compilation Quarantine of the Past, en 2010, est sans doute le meilleur moyen de découvrir Pavement – bien qu’arger en faveur de Crooked Rain, Crooked Rain (1994) n’est pas non plus idiot. Bien que Quarantine comporte la plupart de leurs morceaux « connus », comme Cut Your hair, Gold Soundz, Spit on a Stranger ou Shady Lane, ce n’est pas un best-of très conventionnel, heureusement. On ne s’attardera pas sur ce qu’il manque pour qu’il le soit (Rattled by the Rush ? Grave Architecture ? – je sens que le mot conventionnel va barder) mais sur ce qui s’y trouve et qui en fait une exploration plus intelligente, large et vivante qu’un greatest-hits sans âme – le propre du greatest hits.
Le label Domino a déjà réédité les cinq albums du groupe avec un livret de soixante pages en papier 200 g. Il y a de la matière dans les tiroirs de la formation qui n’est pas musicale. Des collages, des dessins, des photos style de classe, et prises de vue du studio comme d’un sanctuaire à la mode nineties. Sans oublier les notes quand à l’enregistrement des disque, etc. 
Non chronologique, Quarantine of the Past présente donc quelques singles – souvent là, sur les disques de Pavement, pour annoncer une autre maturité, comme des signes de leur évolution et parfois de concessions faites pour les collège-radios – et les titres plus souterrains qui incluent leurs favoris en concert (clin d’œil à la tournée qui commence) et toutes ces petits pas qui sont des enjambées géantes vers le génie au naturel, et montrent l’étendue du registre du groupe. Les titres du répertoire de pavement ne souffrent pas du tout d’être mélangés comme dans un juke-box, au contraire ; cela n’est pas vraiment une surprise, on savait qu’enclencher la touche shuffle à l’écoute de Wowee Zowee ressemblait de près à l’expérience nineties ultime.

  1. "Gold Soundz" - 2:40 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  2. "Frontwards" – 3:01 from Watery, Domestic (1992)
  3. "Mellow Jazz Docent" – 1:52 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  4. "Stereo" – 3:07 from Brighten the Corners (1997)
  5. "In the Mouth a Desert" – 3:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  6. "Two States" – 1:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  7. "Cut Your Hair" – 3:05 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  8. "Shady Lane / J Vs. S" – 3:51 from Brighten the Corners (1997)
  9. "Here" – 3:55 from Slanted and Enchanted (1992)
  10. "Unfair" – 2:31 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  11. "Grounded" – 4:15 from Wowee Zowee (1995)
  12. "Summer Babe (Winter Version)" – 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  13. "Range Life" – 4:56 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  14. "Date w/ IKEA" - 2:38 from Brighten the Corners (1997)
  15. "Debris Slide" - 1:56 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  16. "Shoot the Singer (1 Sick Verse)" - 3:15 from Watery, Domestic (1992)
  17. "Spit on a Stranger" - 3:01 from Terror Twilight (1999)
  18. "Heaven is a Truck" - 2:29 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  19. "Trigger Cut/Wounded-Kite At :17" - 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  20. "Embassy Row" - 3:50 from Brighten the Corners (1997)
  21. "Box Elder" - 2:24 from Slay Tracks (1933–1969) (1989) (alternative mix omitting bass guitar)
  22. "Unseen Power of the Picket Fence" - 3:50 from No Alternative compilation (1993)
  23. "Fight this Generation" - 4:23 from Wowee Zowee (1995)
 

 
 

mardi 16 février 2010

Owen Pallett - Heartland (2010)


Parution : 12 janvier 2010
Label : Domino
genre : orchestral, pop

O

On trouve toujours des raisons de ne pas s’attacher au albums non-rock, ne serait-ce justement parce qu’ils leur manque l’énergie d’un riff évident, l’excitation, la progression-tête-baissée d’un disque rock. Aussi parce qu’ils paraissaient souvent engoncés dans concepts et bouffissures.
  Owen pallett a été arrangeur pour The Last Shadow Puppets, Arcade Fire (il révélait récemment qu’il a passé les dix meilleurs jours de sa carrière sur le prochain album du groupe), et aussi pour Fucked Up ou The Mountain Goats

Heartland n’a pas de déflagrations sonores, pas d’escalades mélodramatiques, pas de scènes en plan large, même s’il est généreux. Son instrumentation est surprenante et parfois acrobatique, voire dissonnante
Album « solo » qui voit la participation d’un orchestre tout entier, mais dont les receuils sont utilisés à bon escient, comme un autre instument et non comme une base bruyante ; cela pour que le protagoniste musical central reste le violon de Pallett, musicien formé à l’école classique, et qui a eu la bonne idée, et il n’est pas le seul, d’utiliser une pédale d'effets pour enregistrer des boucles rythmiques de son instrument et ensuite lancer par-dessus des trames à la fois aventureuses et tout en retenue – se servant du violon comme de l’orchestre, dans un objectif de structure et non de décor. Après avoir ressenti, au premier abord, la qualité des sonorités et des compositions séductrices du disque, Heartland peut s’avérer une écoute reposante, à peine étrange. C’est lorsqu’on commence à s’agacer du mystère autour du disque – sa candeur, son intelligence si bien dissimulée derrière ce qui ressemble à des divagations – que cela devient plus intéressant.
Owen Pallett n’a pas résisté au concept. D’ailleurs, on apprend qu’il se produisait auparavant sous le nom de Final Fantasy, du nom de célèbre jeu vidéo. Heartland raconte en douze pièces, à la première personne, l’histoire d’un “jeune fermier ultra violent”, de sa déambulation dans les terres mythiques de Spectrum et de sa tentative de se confronter à son propre créateur, qui est Pallett lui-même, logiquement. L’efficacité des morceaux – Lewis Takes Action, Flare Gun… - est intégrée à un ensemble narratif.

 
Au sommet est la voix de Pallett, joueuse comme la musique qui la porte. Sur Mount Alpentine, il chante faux, pour notre plus grand bonheur. Et ce n'est pas la seule fois. Les graines de sédition d’un personnage bicéphale (puisqu’il est à la fois le fermier et son créateur) prennent racine là, dans le jeu que Pallett fait de sa voix.

 

mercredi 4 novembre 2009

Robert Wyatt - Comicopéra



 
Ce nouveau panorama gracieux de Robert Wyatt voit une nouvelle fois la participation de ses amis Brian Eno et Phil Manzanera (tous deux anciens Roxy Music), Paul Weller à la guitare, et Anne Whitehead au trombone. Plus important peut être, l’inclusion de musiciens d’Israël, d’Espagne, d’Angleterre, de Norvège, de Cube, du Brésil et de Colombie, ce qui crée une diversité d’opinions musicales pour un artiste perçu comme très anglais. Le chanteur au mince filet de voix joue quand à lui le piano et les claviers, la trompette et le cornet, les percussions (il ne faut pas oublier qu’il fut batteur de The Soft Machine avant de démarrer seul après son accident). C’est un musicien qui sait s’exprimer de mille manières, tout en donnant à ses acolytes une grande part de responsabilité dans la manière dont vont sonner toutes les pièces parfaites de Comicopéra.

 
Ce disque est particulièrement intéressant lorsqu’il s’agit d’évoquer la carrière de Robert Wyatt, carrière qui constitue l’une des plus belles déclarations d’amour à la musique, nourrie de disques touchants, de Shleep (1997) à Old Rottenhat (1985), et qui trouve son sommet culte avec Rock Bottom (1971). Après avoir collaboré en 2006 à l’album On an Island de David Gilmour, et l’avoir suivi en tournée, Wyatt retourne à ses moutons… Et transforme la laine de ses ressentiments en construction qui défie les lois de la gravité ; c’est un disque encore une fois en apesanteur, loin des courants et pour cela, quelque part difficile à appréhender. Il s’agit de se laisser porter par ses sentiments sans tenter de donner une étiquette à ce grand pull bariolé que nous a tricoté l’artiste et tous ses amis…

 
Un disque conceptuel sur le papier, puisqu’il comporte trois parties, trois actes ; Lost in Noise, The Here and the Now et Away With the Fairies. Cependant, musicalement, ce n’est qu’un vaste océan de bonheur et de fragilité, d’un seul tenant. Wyatt a toujours le don de faire sourdre angoisse et mélancolie, nostalgie et exaspération. A 62 ans, il n’a rien perdu de son mordant et de son extraordinaire lucidité ; il continue de voir au travers de textures mélodiques allégées de leurs claviers nuageux, et qui semblent prêtes à être balayées par les intempéries. Il a depuis longtemps trouvé sa propre voix en marge du rock, à la manière de Scott Walker, créant un univers fait de coupures de jazz et de musique expérimentale, demandant une concentration qu’il devient utopique de réclamer à la majorité des gens aujourd’hui. A la différence de Walker, cependant, le résultat est plein de sérénité et évoque en ce sens le son beaucoup plus conventionnel de Harvest, de Neil Young, par exemple.

 
Il ne faut pas s’y méprendre, Robert Wyatt est humaniste et sensible mais sait aussi s’agacer de l’état de la civilisation occidentale, lâchant avant la troisième section (chantée en espagnol) 'You've planted all your everlasting hatred in my heart.', signe d’un trop plein pour le par ailleurs si contenu Wyatt. Par l’aspect de ses textes, on comprend mieux le partage en trois parties du disque.

 
La première section, se montre particulièrement méditative, délicate, plus distante, et contient les plus belles pièces avec You You et Just as You Are – toutes deux écrites avec sa partenaire Alfreda Benge. Les cuivres y sont particulièrement présents et permettent de créer des atmosphères de brouillard, quelque peu balayé sur A Beautiful Place, où le style est plus direct.

 
La mauvaise humeur monte déjà avec la deuxième section, The Here and the Now, avec des titres comme Mob Rule, A Beautiful War, et l’inquiétant Out of the Blue dans lesquels Wyatt dissèque l’état du monde. Ces six titres sont plutôt dépouillés et on a, plus que jamais, l’impression que Wyatt est là, juste à côté de nous, à partager des moments d’intimité.

 
Les cinq morceaux qui constituent Away with the Fairies – sans doute l’exercice le plus surprenant à l’intérieur du disque - symbolise le ras-le-bol de Wyatt pour sa propre culture et sa propre langue, et culmine avec Hasta Siempre Comandante, un morceau dansant en hommage à Che Guevara (qui passa pourtant un bon temps de sa vie à se battre contre les libertés auxquels aspire Robert Wyatt sur ce disque), écrit par le compositeur cubain Carlos Puebla. Cette version de Wyatt donne chaud aui cœur, même si elle se termine par un concert de trompettes discordantes. Si les pièces qui le précèdent dans cette troisième section sont abstraites ou instrumentales, c’est ce titre le point de non-retour de l’album, qui le termine et laisse en suspends des questions sans réponse adressés aux dirigeants de nos nations capitalistes.

 

 
  • Parution : octobre 2007
  • Label : Domino
  • Producteur : Robert Wyatt
  • A écouter : You You, Just as you are, A Beautiful war, Hasta Siempre Commandante

  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7, 75/10

vendredi 30 octobre 2009

Animal Collective - Merriweather Post Pavillon (2009)


Parution : janvier 2009
Label : Domino
A écouter : My Girls, Also Frightened, Summertime Clothes

°°°
Qualités : original, heureux

Animal Collective n'a pas fait 2 fois un album ressemblant. Ce genre d’énorme surprise-party psychédélique qu’est Merriweather Post Pavillon est le dernier en date d'un collectif de quatre jeunes de Brooklyn, sans leader et affublés de pseudonymes fumés ; Avey Tare, Pandar Bear, Deakin et Zeologist. Here Comes The Indian (2003) ; Sung Tongs (2004) ; Feels (2005) et Strawberry Jam (2007) et les EPs People (2006) et Water Curses (2008) illustrent la décadence acidulée que livre le groupe. Une confiture électro-folk à ses débuts, devenue l'objet de disques plus construits et plus agencés, jisqu'à atteindre de grends débats sur le séquencement des mocreaux de Merriweather Post Pavillon ; l'onirique No More Running, avec ses sonrités marécageuses, ou plutôt l'hypnotique et musclé Brother Sport pour clôturer l'album ?
Tout est plus organisé, mais le sentiment d'exploration intact. Avey  Tare chante presque toujours, sa voix se distinguant par sa vivacité. Le groupe y recherche une sorte d’extase jouant sur l’affect plutôt que la perfection.

Sorti en janvier 2009, le disque était alors particulièrement appréciable, ses bouquets d’électro fleurie et animée évoquant de manière étonnante l’aspect chaleureux d’une soirée au coin du feu plutôt que la divagation dans une chaleur étouffante. Bien sûr, il y a tout un côté « bruits de jungle » - l’album est très documenté côté samples - , mais, au lieu de nous dépayser, cette trame nous plonge dans le plus profond confort, nous éloigne à chaque fois de nos angoisses disproportionnées – c’est une disproportion qui en chasse une autre.

L’un des mérites du groupe est ainsi de produire la bande son du bien-être, nous transportant par moments et nous réconfortant toujours, de ses textures de claviers étoilés (In The Flowers), de chœurs musclés (Also Frightened) de rythmiques chaloupées (Bluish), de calme nuptial (No More Runnin’), de fête colorée (Summertime Clothes). Les textures extrêmement produites mêlent échantillons de bruitages variés et clavier sans retenue. C’est une œuvre très cohérente et égale, des morceaux à l’alchimie souvent parfaite et parfois surprenante, quelque fois poussifs – mais pour notre plus grande joie. Brother Sport ou Also Frightened sont presque criards, exagérément propulsés – mais le résultat est finalement bien plus adroit que ce qu’on peut penser, et constitue, avec le reste, un voyage sur pirogue deux cents chevaux.

Certaines pièces se détachent du lot – My Girls et Summertime Clothes méritent de figurer sur les compilations célébrant la musique américaine d’aujourd’hui – tandis que Bluish ou Also Frightened font preuve d’un talent insolent, et ce dans un registre parfaitement original. On peut gager que Animal Collective est l’un de ces groupes qui vont inspirer nombre de descendants par la qualité inédite d’un son sur la brèche – et ce de manière très inattendue.

  •  

dimanche 27 septembre 2009

{archive} PAVEMENT - Wowee Zowee (1995)




OOOO
ludique, audacieux, attachant, culte
indie rock, rock alternatif


Pavement ? Années 90. Musique rock débraillée, morceaux au format libre et éclairs de génie mélodiques pour un groupe qui montrait une inspiration inépuisable dans le domaine. Avec leur son spontané et voix à contre-sens (Grave Architecture), le groupe a eu, à sa manière, une influence sur un grand nombre de leurs pairs ; Pavement, c'était une merveilleuse façon de démonter à nouveau les éléments de jeunesse et de fougue pour reformer à l'envi, au sein d'un environnement musical et culturel assez hostile à la nonchalance.

Après Crooked Rain, Crooked Rain (1994), Wowee Zowee montre un groupe au plus profond de leur volonté de rendre ce qui leur passe par la tête, comme un flot de musique et de conscience. On a un son ludique, amusant, et arrivés aux alentours du quatrième morceau, il est impossible de faire marche arrière. Les 18 morceaux s'emboitent avec une certaine folie, agencés ainsi par le chanteur-parolier Stephen Malkmus. La guitare y est l'instrument fétiche, comme sur Blackout, Grounded, Pueblo ou Flux = Rad, où elle remplace la voix dans des lignes plus extrêmes que par le passé. Le résultat est plus violent qu'auparavant ;  quelques courtes plages furibardes déboulent par intermittence ; Serpentine Pad, Brinx Job... Mais c'est sur les morceaux les plus lents que Pavement s'illustre ici en maître.  Half a Canyon et ses contrastes résume le disque, la ballade d'ouverture We Dance surprend, Motion Suggests Itself et ses claviers floydiens fait planer, Fight This Generation et son final sombre détonne. Cette diversité a le pouvoir de créer un grand disque, à mettre aux côtés de Evol ou de Doolittle par exemple ; rejeton d'une période sombre et musicalement très forte dans laquelle s'est développée la musique industrielle et les attitudes extrêmes sur scène. En marge il y avait Pavement.

Il semble que ce groupe soit né d'une plaisanterie, et c'est aussi pourquoi Wowee Zowee est leur meilleur disque ; trivial et provocant, sans focus, il parvient à déjouer la manne des intermédiaires pour arriver sans rien cacher aux gens qui vont s'en saisir. Par la suite, deux autres albums ont conduit Pavement à adopter un son et surtout un track-listing plus conventionnel (dès Stereo sur Brighten the Corners en 1997), et malgré encore quelques raisons d'en rire (Carrot Rope) le groupe n'était plus tout à fait le même. 

vendredi 7 août 2009

Wild Beasts - Two Dancers (2009)




Parution3 août 2009
LabelDomino
GenreRock alternatif, pop
A écouterHooting and Howling, This is Our Lot, The Empty Nest
/107,50
Qualitésludique, original, doux-amer

Two Dancers fait suite à Limbo Panto (2008) et sa pop déjà subtile, soignée et excitante, due partie à la voix de falsetto de Hayden Thorpe et partie à l’intelligence qui émane de ces fabrications délicates et colorées. En contraste avec leur précédent disque, pourtant, les sonorités sont plus homogènes et parfois dansantes, et les percussions savent s'installer progressivement, laissant une agréable appréhension. De l’ensemble, à la fois excentrique ("Kendall… les gens ont tous des comportements étranges là bas et ça ne gêne personne", raconte Thorpe), légèrement irrévérencieux (du fait de la voix haut perchée de Thorpe notamment) et classieux, naît un fort pouvoir d’inspiration, l’impression d’assister à l’éclosion d’un classique d'un genre tout poli et neuf . Une alchimie impossible à expliquer correctement (« Ce qui nous plait le plus dans l’art ce sont les choses à la fois incompréhensibles et incroyablement accessibles »).

C’est à Antony ou Scott Walker que fait penser la voix de Thorpe (« Nous avons pour principe de ne pas nous laisser influencer par aucun autre groupe », nous dit t-il). Mais la pop, c’est également Mickael Jackson, Prince, Marvin Gaye. Sa moustache dans le clip du de The Devil’s Crayon Un morceau qui part de l’idée que le diable dessine avec des crayons de couleur »), est quant à elle une référence directe à celle de Freddie Mercury de Queen. La pochette évoque également ce monde underground, sensuel et gothique, entre art contemporain New-Yorkais et Robert Smith. Surtout, Two Dancers est court et très cohérent, comme taillé dans un seul bloc de pop supérieure et maligne.

La dernière grande progression anglo-saxonne de la décennie.

L’album commence avec Two Fun Powder Plot, qui se met en route avec une aise extraordinaire et imparable, usant de sonorités électronica et d’une guitare hypnotique qui va peu évoluer au cours du morceau. La percussion a finalement un pouvoir asseyant, tandis que le chant de Hayden Thorpe ne révèle que lentement ses subtilités, jonglant entre voix de tête outrageusement haut perchée et simili-Scott Walker qui devient dans cet environnement très pop comme une expérience totalement nouvelle et addictive. La volonté est de composer des morceaux très directs, qui ne soient pas indigestes, à mille lieues du folk du folk complexe dont l'Amérique se repait pendant ce temps. Vient ensuite Hooting and Howling. Hayden, les yeux clos, l’air hautain, agite ses bras pour se maintenir en apesanteur tandis que claviers, guitare et batterie prennent l’eau (tout cela est bien sûr extrait du clip qui accompagne le morceau). Beau déluge naïf et sensuel.

Les chœurs se mêlent ensuite de la mélodie et lui donnent une nouvelle dimension, au sein d’un morceau toujours aussi efficace et surprenant. A ce moment déjà, on imaginer le fort pouvoir que le groupe va exercer sur la scène anglaise dans les mois à venir. Il est plausible de penser qu'on va bientôt « jouer à la manière des » et « chanter à la manière des » Wild Beasts, ce qui est le signe qu'une formation importante est en train de se trouver. Dommage que When i’m Sleepy soit si courte, car elle est obsédante dans es manières chaloupées et caressantes. Quelques faiblesses lyriques apparaissent à la longue (mais le disque ne fait que trente sept minutes !) qui ne pénalisent pas l’album dans sa globalité, tant on veut n’en retenir que ce qui fait sa force ; originalité, influences (les Smiths ?) maîtrisées, etc.

Aucun groupe anglais d’aujourd’hui ne pourra vous détourner assez longtemps de celui-ci, parce qu’on se sent instruit de quelque tendance future comme ce fut le cas pour le post-punk (Joy Division), la new-wave (New Order), le romantisme (The Cure) ou un peu des trois (Talk Talk) en leur temps. La plus grande performance des Wild Beasts ; produire la nouvelle étape de la musique anglaise. Sans doute la dernière grande progression anglo-saxonne de la décennie, dans une lignée qui prend ses racines au début des années 80 et donna entretemps un regard de convoitise sur l’Afrique (Vampire Weekend ?) Il y a aussi dans le disque de cette culture club (Orange Juice, The Associates).

Il est dommage que le patronyme du groupe paraisse aussi banal. « fauves » pour un hommage au fauvisme, mouvement artistique du 20ème siècle qui favorisait la recherche de nouvelles chromatiques (« Ce que j’aime avec l’art moderne c’est qu’on peut mélanger les styles et ça donne quelque chose de plus intéressant »). Matisse et Braque en furent les principaux contributeurs et créèrent le scandale. Un peu l’équivalent en peinture de David Bowie gagnant la scène en mascara et combinaison alien moulante. Le pouvoir provocateur de ce nouvel album des Wild Beasts n’est vraiment pas à négliger. La presse outre-manche a souvent tendance à fantasmer ses découvertes ; mais il se pourrait que cette fois elle puisse exulter pour de bon.

samedi 1 août 2009

Arctic Monkeys - Humbug


Bien joué ! Mais l’avez-vous fait tout seuls ? Ou avec un certain Josh Homme, le leader des Queens Of The Stone Age, pour la majorité des titres ? (sept sur dix ?). D’où peuvent venir, sinon, ces guitares juste un peu plus éreintées que d’habitude, cette nonchalance, ces castagnettes ; ces progrès à tous niveaux ? Espérons juste que vous avez attribué tout le crédit nécessaire au géant roux en ce qui concerne Dangerous Animals au moins, ce rock barré estampillé factory du désert. Il semble que les Monkeys sont moins arctiques que jamais. L’album a en effet été fabriqué en partie au Joshua Tree Studio, au beau milieu des sables Californiens ; et il en résulte sans doute le plus bel exemple depuis longtemps de ce que l’influence américaine peu donner au rock anglais, et comme elle peut le faire grandir et gagner en crédibilité. Dans cet endroit, isolé de tout, impossible d’aller boire un verre dans le pub au coin de la rue pendant qu’Alex Turner fait ses parties de chant, impossible d’allumer la télé quand on commence à en avoir marre de faire de la musique. C’est un endroit où les téléphones portables ne passent pas.

Le studio est davantage une maison, avec ses résidents à l’année, que l’on imagine amateurs de sieste et de cuisine épicée, et ses visiteurs occasionnels, par exemple au cours de sessions très productives organisées par Josh avec PJ Harvey, etc. La batterie était enregistrée dans la salle à manger et les amplis étaient dans les toilettes.

Potion Approaching ou Fire And The Thud montre des Arctic Monkeys étranges, comme sous l’effet débilitant du soleil et des champignons ; et le psychédélisme qui en résulte éloigne leur musique des lieux communs. Mais il faut supposer que c’est ce qu’ils voulaient en acceptant ces étranges vacances ; et d’ailleurs ils n’en perdent pas leur accent pour autant. Alex avouait que les Queens Of The Stone Age avaient été une influence pour Favourite Worst Nightmare, leur précédent album. Ici, en travaillant avec le leader du génial groupe californien de stoner dans le rôle du producteur – contacté par leur patron chez Domino Records, Laurence Bell - ils vont significativement plus loin. Josh, en écoutant les démos de Turner, s’est dit « This motherfucker has been listening to Morricone ! » Et c’est ce qu’évoquent les guitares et claviers arides sur Pretty Visitors, par exemple. Le refrain du morceau est quand à lui indiscutablement influencé par QOTSA.

Mais nous ne parlerons plus de toutes fois où le disque nous fait penser à celui de leur mentor pour l’occasion. The Jeweller’s Hands est une autre surprise, avec son piano bastringue ; et je suis désolé de dire que son final fait encore penser à du QOTSA, avec ce son tellement manufacturé que j’ai le nom du morceau sur le bout de langue sans qu’il veuille sortir… un morceau de Lullabies To Paralyse, sûrement.

En ce qui concerne les progrès d’Alex au chant, on peut citer l’expérience des Last Shadow Puppets (que je n’ai personnellement pas encore écouté) pour les expliquer. Mais il est évident que l’atmosphère détendue et propice à tenter de nouvelles choses qui a conduit l’enregistrement du disque est aussi de manière très significative responsable d’un tel progrès ; alors, même s’il n’est pas encore tout à fait satisfait de lui – « I never felt that i could sing » - c’est tout de même agréable.

Cornerstone nous ramène en terrain insulaire ; c’est James Ford qui s’en est chargé, comme deux autres titres du disque, le producteur de Favourite Worst Nightmare. La continuité entre les différents morceaux fut assurée par Alain Johannes, afin d’éviter qu’il y ait une cassure de feeling entre les morceaux enregistrés en compagnie de Homme et les autres en compagnie de Ford. L’exception Cornerstone ne nuit pas à la continuité de l’ensemble.

Finalement, c’est un album court ; vingt-deux morceaux furent enregistrés, mais seulement dix choisis pour l’album, et il parait que le préféré de Josh est passé à la trappe ; quand les élèves défient le maître ! Ils savent où ils veulent en venir, même si à les voir ils ressemblent encore autant à des joueurs de foot qu’a un groupe de rock. Peut être que s’il y avait eu une équipe dans le désert… Ceci dit, la maturité est proche, avec Alex citant Dylan Thomas comme influence… Les fans de Whatever People Say i Am, That's What I'm Not vont t-ils tout comprendre à ce disque ? Oui, si, comme on l’espère, ils ont grandi en même temps que leur groupe.

Quant à moi, je passerai à Arctic Street, Kentich Town, London, faire une révérence, puisque ils y étaient il y a peu pour une séance photo…
  • Parution : Août 2009
  • Label : Domino
  • A écouter : The Jeweller's Hands, Dangerous Animals, Crying Lightning
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