“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

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dimanche 27 novembre 2011

Magazine - No Thyself (2011)


Parution : octobre 2011
Label : Wire Sound
Genre : Post-punk, Rock alternatif
A écouter : Do The Meaning, Hello Mister Curtis, Happening in English

°
Qualités : sombre, fun, ludique

Ecouter No Thyself est une expérience étrange mais plutôt agréable. Etrange parce qu’on peut avoir l’impression que ce disque soit exhumé d’une autre époque. Magazine, fondé en 1977 après que Howard Devoto ait quitté les Buzzcocks, nous fait retrouver une époque curieuse, que l’on croyait achevée en 1980 avec le troisième album de Magazine, The Correct Use of Soap. Une ère où le papier peint punk décrépit se tentait d’une philosophie existentialiste. Certains des meilleurs groupes, parmi lesquels The Fall et Magazine, se plaçaient, usant d’une imagination sous-estimée, dans des boudoirs imaginaires un peu salaces. Conservant l’énergie nerveuse du punk, Magazine la fit dévier de son axe. Les idoles de la formation d’alors étaient David Bowie, Iggy Pop ou Roxy Music. Mais au lieu de tenter d’imiter Hang on to Yourself ou Seach and Destroy, ils s’inspirèrent des albums plus aventureux Low (1976), The Idiot (1976) ou For Your Pleasure (1973). Ils embarquèrent les fameux synthétiseurs ARP Odyssey et des prétentions théâtrales qui faisaient de leur concerts une coquetterie singulière. Au sein de cette perversion de fond et de forme, dans l’expression la plus directe et la plus crue, Howard Devoto lâchait des mots d’esprit, entre commentaire social et fragments de poésie décalée et psychanalyse tranchante. Magazine était donc un groupe à l’esthétique assez pointue, une mutation aussi avisée qu’azimutée comme seule le carrefour du début des années 80 fut capable d’en produire. En 2011, cela faisait exactement trente ans que le groupe n’avait rien enregistré en studio, et c’est une véritable surprise de constater qu’ils n’ont pas perdu de leur mordant. La musique du quintet reformé, comme les textes, sont excellents.

Manchester, ville d’origine du groupe, a eu une partition distincte à jouer à l’époque ; si le nom de Joy Division, pour ne citer qu’eux, ne vous dit encore rien, il faut vous procurer les deux albums de ce groupe particulièrement important, Unknown Pleasures (1979) et Closer (1980), de toute urgence, et leurs singles ensuite. Avec le même alliage de stupeur et de saillance qui fit de Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, une icône, ces albums sont une pierre angulaire. Il est justement question de Curtis, en termes aussi révérencieux qui caustiques, sur Hello Mister Curtis (With Apologies). Devoto y joue de cette dynamique particulière qui constitue à railler un objet d’influence et à le promouvoir simultanément. « Tu es tellement plus brave que moi/Tu devrais le refaire » moque t-il, se lamentant de façon subliminale à l’idée que Curtis ne puisse pas ‘le refaire’. C’est la vieille guerre Joy Division – Buzzcocks qui ressurgit avec empathie.

No Thyself est dévoué à l’exercice de l’’encore’, recherche une fraîcheur, et semble s’écrire comme la dernière partie d’un concert déjanté. « One last time/with too much meaning », chante Devoto. C’est pour lui un exercice de style difficile ; recomposer, sans sombrer dans la redite, autour des thèmes sinistres et avec l’humour distancé qui a fait sa réputation. « L’histoire ne se répète jamais vraiment/Mais elle rime bien souvent » chante t-il sur Holy Dotage. Et force est de constater, même s’il est entouré d’un groupe légèrement recomposé, que chacun met tout en œuvre pour s’inscrire scrupuleusement dans la continuité de ce qui s’est passé 30 ans auparavant. Les textures sont presque les mêmes, les musiciens émulent, à la fois propres et bizarrement sur la brèche, prennent parfois de nouvelles directions timides - comme sur Physics, où un orgue Hammond accompagne un Devoto plutôt grave : « Religion, it was not meant for everyone. » Une phrase comme celle-ci donne par ailleurs l’impression que Magazine s’inscrit à la fin d’un cycle, à la fin de l’ère religieuse par exemple, suspendu à un artifice malicieux. En se plaçant après tout les reste, il empêchent quiconque de les inscrire dans une histoire révolue et de les prendre pour une simple reformation.

« Parmi les thèmes, les gens doivent s’attendre à du sacrilège, de la pornographie », annonçait Devoto dans Mojo quelques mois avant la sortie de l’album. Other Thematic Material est de ce genre, mais le reste du contenu est plus comme une mise en abime moins confrontationnelle. A bientôt 60 ans, entre flegme et impératif, le chanteur adresse sa propre mortalité. La plupart des chansons contiennent des lignes aussi caustiques que limpides sur le sujet. The Worst of Progress…, Holy Dotage, Of Course Howard (1979) ou Final Analysis Waltz sont auto-dépréciatives et moqueuses, éveillant dans leur évocation du déclin physique, leur dualité sentimentale, une vraie force. L’amusement que met Devoto à travailler son cliché rencontre sur Hello Mister Curtis une chute hâtive, inspirée d’une ligne de The Who : “I hope I die before I get really old”.

vendredi 7 mai 2010

The Jon Spencer Blues Explosion - Dirty Shirt Rock'n'Roll


Parution : avril 2010
Label : Shout! Factory
Genre : Rock'n Roll, Blues,
A écouter : Bellbottoms

7.25/10
Qualités : fun, intense

Amené par un réfugié de la scène punk de Washington DC qui a rejeté le label hardcore Dischord pour son austérité et embrassé le blues pour sa théâtralité, le Jon Spencer Blues Explosion est un moyen de mélanger les styles musicaux dans un cocktail puissant. La méthode de base du groupe est simple : le batteur Russell Simins délivre des rythmes brutaux, le guitariste Judah Bauer triture ses riffs insistants sans pitié, et la voix de Spencer produit un mélange frénétique de Elvis, Little Richard, et Ross Johnson. Sans un regard pour la génération précédente - Spencer est un affront à Eric Clapton - le Blues Explosion prend tout ce qui est de mauvais goût, dangereux, laid et irrémédiable dans le rock et avance avec ça. Leur musique est très élaborée et glorieusement malpropre, très conceptuelle mais toujours viscérale, sérieuse tout en étant drôle. Près de deux décennies après leur formation, leur musique a survécu à ses provocations superficielles et frappe avec une force qui est peut-être encore plus grande maintenant qu'elle ne l'était auparavant. 


Dirty Shirt Rock 'n' Roll explore les années entre leurs débuts en 1992 et Plastic Fang en 2002. Contrairement à Pavement, un autre groupe signé par le label Matador qui a lui aussi sa rétrospective en ce moment, le Blues Explosion semble mûr pour une réévaluation. Le renouveau du garage rock au début des années 2000 et le succès de The White Stripes nous ont donné un nouveau contexte pour entendre ces excursions désordonnées de blues-rock, qui se débarrasse de la même façon que le duo de Detroit des couches superficielles pour obtenir des éléments au coeur du rock. 


Dans les années 1990, cependant, quand Spencer était un contemporain de Stephen Malkmus (Pavement), Robert Pollard (Guided by Voices), et Mac MacCaughan, cette musique semblait si éloignée de n'importe quelle scène identifiée que le groupe pouvait être facilement considéré comme une anomalie. Rétrospectivement, les réels cousins de Spencer auraient pu être Greg Dulli d'Afghan Whigs et Beck, des artistes qui avaient des idées très précises sur la façon de transformer les traditions de la musique afro-américaine dans un style personnel qui fait sens dans le monde du rock alternatif. Contrairement à eux, Spencer emprunte presque exclusivement à des sources pré-Beatles : des riffs blues hurlants milieu-de-siècle, une voix étrange tirée de quelque rêve fiévreux des années 50, et aucune subtilité superflue. Des titres comme Chicken Dog (un grand duo avec feu Rufus Thomas) et Afro sont étrangement agressifs, comme s'ils exigeaient et défiaient à la fois qu'on les suive. Bellbottoms, l'un des singles les plus connus de JSBE, ne commence vraiment qu'après que le groupe n'ait martelé pendant presque deux minutes sur un arrangement de cordes inquiétant. Le morceau fait une halte puis continue avec un chant accrocheur. Comment les deux moitiés se connectent t-elles ? Ces gars-là n'en n'ont rien à faire.


Comme la décennie avançait, le Blues Explosion a commencé à bricoler avec un son assez austère, ce qui les conduit à des collaborations avec Dan the Automator et Alec Empire. Quand ils semblaient avoir perdu le fil, Dirty Shirt Rock n'Roll fait valoir qu'ils ont même à ce moment gardé le cap sur leurs valeurs fondamentales. Fait d'allers et de retours dans le temps, sans se soucier d'une chronologie intelligible, le disque tient remarquablement bien, comme la setlist d'un concert ou la mixtape d'un ami. Les guests, de Beck à la légende dure à cuire du R & B Andre Williams, cohabitent naturellement avec les tournures économes de guitare-batterie-Theremin du Blues Explosion, laissant entendre que malgré leurs recours à des styles et des postures vieux de plusieurs décennies, ces chansons vivent dans le présent. Peut importe comment vous, Spencer ou n'importe qui d'autre la qualifie, cette musique est tout aussi excitante et aliénante aujourd'hui qu'elle l'était de tout temps. 


Traduction de la chronique de Pitchfork


Ce n'est pas la réédition d'Exile on main Street des Stones en 2010 qui va nous retirer de l'esprit que le Jon Spencer Blues Explosion est le meilleur du rock brut aujourd'hui. Ils concentrent tout le délire rock'n rollien et le mâtinent de leur patte inimitable et déjantée,  en remettant le theremin au goût du jour. Quelques albums parfaits au compteur (Orange en 2000) et plusieurs collaborations  avec le bluesman mythique du label Fat Possum, R.L. Burnside les ont installé à la fois comme une engeance à part et comme un groupe incontournable. L'urgence extraordinaire qui se dégage de leurs compos les rend particulièrement excitants, mais leur plus gros point fort est sans doute la densité de leur son, marteleur et impénétrable.


 

dimanche 18 avril 2010

Hawkwind - Space Ritual


Superbe objet que ce Space Ritual. Hawkwind est sans conteste en 1973, en témoigne sa musique et même la pochette de son disque, l’entertainer n°1 (ce qui ne signifie pas qu’ils aient eu le succès qu’ils méritaient), capable de développer son propre imaginaire, sa propre réflexion, aboutie et attirante. En 1969, l’homme a mis le pied sur la lune et se demande : et maintenant ? Accompagnés en concert de l’écrivain de science-fiction Michael Moorcock, Hawkwind apportent en ce monde concret et industrieux une réponse à nos oreilles, au-delà de ce que notre orgueil et notre manque d’intérêt pour les questions d’ordre métaphysique méritaient. A la basse, Lemmy qui formera ensuite le trio Motorhead. Il apporte un groove indissociable du son d’Hawkwind, ce qui fait que même les auditeurs indifférents à la musique exploratoire auront leur compte, quitte à se délecter de l’enveloppe, du langage sans se soucier des velléités pittoresques de ce qui est raconté. Cependant la ferveur narrative et musicale fusionne dans le style Hawkwind. Space Ritual est le meilleur moyen d’en faire l’expérience. Plus que jamais, la musique populaire est imaginée pour aller d’un point à un autre ; ce qui fait de ce concert l’un des meilleurs de la musique rock, c’est qu’il entame un véritable voyage, intègre le public à une entité aussi concrète qu’elle est originale, se pense en moyen, en outil plutôt qu’en simple notice.

Space Ritual, c’est 80 minutes de musique plutôt surprenante ; à la fois planante et diablement efficace, elle puise ses sources chez Can plutôt que chez Pink Floyd, s’attachant à développer une base harassante, une dynamique proche de ce que peut être une mise en hypervitesse, avec la sensation d’être écrasé contre une vitre de plexiglas. 2001, l’Odyssée de l’Espace a fait son petit bout de chemin, et pour résumer en quelques secondes de déplacement l’expérience de l’auditeur de Space Ritual, il aura l’impression de vivre les mêmes vicissitudes que le héros du film de Kubrick. Balloté sans trop comprendre dans tous les coins de sa capsule, avec des échos de voix et des bruitages désuets comme seul compagnon, on ne peut s’empêcher de se sentir diablement seul dans le vide intersidéral visité par le groupe à grand renfort de machines analogiques. Ans chercher à être toujours attrayant ni compréhensible, Space Ritual est l’histoire d’une course, la représentation d’une conquête, la réponse anglaise aux russes et autres américains qui croient que l’espace leur appartient. Et bien non ! Car plus important que ce satellite froid et gris qu’on appelle Lune, moins rassurant que les images home sweet home véhiculées par a Nasa pour illustrer le périple de leurs pionniers – prisonniers, Hawkwind évoque plutôt les sujets qui fâchent ; solitude, folie, mégalomanie et mort de l’aventurier en quête d’infini. Mais il propose heureusement avant tout une vision séduisante, foisonnante et poétique de l’espace comme d’une personnalité sans pitié, moins silencieuse que jamais. Hawkwind sait que c’est l’image que e fait de l’espace qui est importante, le fantasme, non a réalité qu’on ne peut imaginer.

De larges extraits sont issus de Doremi Fasol Latido, l’album qui fut en 1971 le tournant pour le groupe dont le style fut soudain qualifié de Space rock. Il y a l’irrésistible Down Throught the Night, leur charmeur Space is Deep, introduit par un monologue en forme de mise en garde à ceux qui croient l’espace déjà conquis par l’homme (en réalité, l’homme ne conquiert que du vide et sa propre idée de conquête). Born to Go est très représentatif du discours à double tranchant du groupe, qui suggère la prudence au moment de manipuler les concepts foireux qui frappent celui qui cherche à s’envoler. Moorcock n’est pas utopiste ; il pense que l’homme n’est condamné qu’à se répéter, à se réincarner seulement dans des apparences changeantes mais sans que son fond n’évolue, à rester toujours nostalgique, et surtout dans les endroits où il se sent le moins à sa place. Pour finalement, au bout du voyage, n’élucider que le mystère de sa propre âme, de son intérieur, tandis que tout ce qui le domine, tout son environnement reste mystérieux. Il y a, enfin, Brainstorm, le morceau ultime de Hawkwind. On ne peut pas parler d’hostilités ; il ne faut pas oublier que, comme le suggère la pochette de Space Ritual, le groupe cherche d’abord à nous séduire. On comprend que la réalité peut être à la fois dure, inhumaine et excitante, et c’est là l’idée la plus intéressante en science-fiction.

Les admirateurs du Floyd, et les autres, devaient reconnaître qu’ils apportaient quelque chose de nouveau. Là où le groupe de Barrett évoluait dans la grâce de l’instant, Hawkwind symbolisait la fuite en avant, concept qui, comme me l’a fait remarquer quelqu’un, a commencé à cette époque et est plus que jamais d’actualité aujourd’hui. En 2010, Hawkwind continue de faire des concerts ; et, bien que le combo soit ressorti affaibli de nombreuses années à ne rien produire d’intéressant, ils continuent d’incarner l’expérience totale. Sur scène, les prennent plusieurs dimensions, dégagent des artifices visuels et sonores, soutirent de leurs machines amusantes un arc de pur talent musical, parviennent à faire vibrer l’atmosphère, et peut-être à envoyer des signaux à des planètes lointaines. Au fond, ils ne sont pas agressifs, au contraire, ils deviennent au cœur de leur naïveté et de leur foi à l’ouvrage, humanistes ; ils nous mettent en garde contre la folie de toujours vouloir davantage, la déraison du pionnier qui cherche sans cesse à baliser de nouvelles terres auparavant vierges.

J’ai expérimenté ce disque alors que je prenais le bus pour rentrer à Streatham Hill, le soir vers deux heures du matin, après le travail. Accompagné de l’un des livres de Moorcock en langue originale… C’est le soulagement d’être prêt à dormir, transporté par ce bus à étage, que m’évoque aujourd’hui Space Ritual.

  • Parution : 11 mai 1973
  • Label : United Artists
  • Producteur : Hawkwind
  • Genre : Space rock
  • A écouter : Down Throught the Night, Space is Deep, Brainstorm

  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8.25/10
  • Qualités : fun, original, intense

 

vendredi 26 mars 2010

Goldfrapp - Head First


Le moins qu’on puisse dire, c’est que le revirement de Goldfrapp sur ce disque fait son petit effet, après qu’on les ait laissés dans les volutes synthétiques faussement pastorales de Seventh Tree (2008). Sur Head First, à priori, rien n’est dissimulé, ni suggéré ; Alison est à nouveau en talons hauts, mais en combinaison rose cette fois, et je crois que ce ne serait pas lui rendre service que de la comparer à Madonna (elle évoquera le cas de la chanteuse en expliquant que, tandis que celle-ci s’entoure de personnes compétences pour façonner un disque, Goldfrapp écrivent et produisent tout eux-mêmes, à la manière d’artisans du son - cette distinction vaut son pesant d’or à l’écoute de Head First.) Ce n’est pas la première fois que le duo cherche à nous faire perdre la tête (Supernature et ses dérives glam), mais cette fois-ci, la pilule est dure à avaler parce que c’est quand même les années 80 sans frein, pour la plus grosse partie du disque. Jump, de Van Halen, est fréquemment remis sur le tapis pour évoquer l’imposture d’un titre comme Rocket.

Ecouter le disque en entier, la première fois au moins, provoque un certain malaise. Mais tandis que les choses avancent, on ne peut s’empêcher à tout un tas de références, et ce n’est pas aux années 80 que je fais allusion. A mon sens, cette époque est bel et bien enterrée, car Goldfrapp continue à faire de l’art – à la façon éhontée qui les a toujours caractérisé, depuis l’introduction même de leur tout premier morceau, Lovely Head. On se croyait dans la bande originale du Bon, la Brute et le Truand, avant qu’un twist, un retournement, comme ceux auxquels nous sommes habitués de le part du duo joueur depuis lors, transforme l’intro picturale en plage langoureuse et habitée d’une fine trame électronique. Leur identité s’est liée irrémédiablement à l’aspect rétro de leur son, après qu’il aient vendu des centaines de milliers de Supernature (2005). Head First n’est alors qu’un genre de nouvelle étape décisive ; car s’il ont assumé leurs déguisements de récupération autant que l’expression d’une sensualité glauque, voire d’une sexualité libertine, il leur restait à se jouer de leur propre cadre en forçant le trait. Afin de ne pas reproduire Supernature ? Peut-être, mais pourtant Rocket ou Believer, les deux premiers titres du disque, auraient pu être récupérés par tous les dance-floor et les patinoires du monde – s’il ne le font pas, leurs remix le feront.

Qui va acheter ce disque ? Je suppose que le profil type a un peu changé depuis 2005. Head First ressemble à un objet pour musicologues, ce que Will Gregory, sinon Alison, sont : des musiciens érudits. Il faut quand même une forme de courage, une audace qui comprend un sens de l’humour non négligeable, pour traverser le magasin et ignorant notamment que les White Stripes ont enfin sorti leur premier disque live, et préférer ce Head First rose et bleu. Mais Goldfrapp s’amuse bien entendu de ce problème de conscience du consommateur habituel : un bon pied dans le rock, une oreille pour la musique électronique à l’occasion, il méprise doucement la plus grosse partie de ce qui s’est fait dans les années 80, à cause de cette production dégoulinante, éprouve un dédain assez important pour le rock progressif de la décennie précédente, à l’exception de Pink Floyd, et n’écoute plus que les descendants du rock à l’état brut, l’école Lester Bangs, punk, hardcore, grunge, le son de la décennie 90, où les claviers firtent mine de disparaître ou presque – Depeche Mode, qui partagent avec Goldfrapp le label Mute, continuent avec Violator dans l’esprit cathartique qui les a lancés.

En découvrant Count Five, dans les années 60 – Head First pourrait bien finalement conjurer toutes les époques et beaucoup d’exemples pour faire parler de lui – Lester Bangs les accusait d’être nuls, et pourtant il les adorait ; musique incompétente et paroles médiocres, avec un seul message répété à l’envi sur tous les titres : je t’aime, est-ce que tu m’aimes ? Les paroles sur Head First sont presque de la même facture – presque fait toute la différence. Cela suffit pour nous donner l’impression que l’on aime détester ce disque, dans les trois premiers morceaux au moins. Les paroles de Shiny and Warm ont une autre portée, et le disque se transforme lentement, avec Dreaming et Head First plus froids ou Shiny and Warm aux accents de Suicide ou de krautrock. On se rend compte de la supercherie ; ce n’est pas un disque idiot, ni même volontairement idiot, mais plutôt un album qui sous couverts acidulés continue la réflexion du duo et donne à Alison des atours toujours plus convaincants. En réalité, les morceaux ont une qualité ambivalente, ils donnent l’impression d’être immédiatement assimilables, alors qu’en réalité ils contiennent autant de références au groupe lui-même, de contours flous, que de références explicites. Et c’est ainsi qu’il exercent un attrait tout particulier, une sorte de charme intellectuel – sans compter que leur brute efficacité peu devenir une nouvelle inspiration ailleurs. A ce propos, leur maîtrise sonore n’a jamais été aussi évidente ; alors que Felt Mountain et Black Cherry accusaient des manières débutantes, que Supernature et Seventh Tree confirmaient une progression, Head First est enrobé de manière quasi-parfaite.


  • Parution : 22 mars 2010

  • Label : Mute

  • Producteur : Goldfrapp

  • Genres : Synth-pop

  • A écouter : Rocket , Believer, Shiny And Warm




    • Appréciation : Méritant

    • Note : 7.25/10

    • Qualités : fun, audacieux, soigné

mercredi 10 mars 2010

PAVEMENT - Quarantine of the Past (compilation, 2010)





OOO
ludique, culte, entraînant
indie rock , rock alternatif

Faire découvrir Pavement n’est pas une sinécure. En se basant seulement sur leurs cinq albums studio, parus entre 1992 et 1999, comment choisir celui qui fera de vos amis de futurs inconditionnels du groupe ? Pas Terror Twilight (1999), en aucun cas. Dès lors, on peut choisir n’importe lequel, ou presque, des quatre restants. Ma préférence personnelle va à Wowee Zowee ! (1995), parce que c'est l disque que voulait faire Stephen Malkmus, le parolier et chanteur, et lui plus original du canon. 
La compilation Quarantine of the Past, en 2010, est sans doute le meilleur moyen de découvrir Pavement – bien qu’arger en faveur de Crooked Rain, Crooked Rain (1994) n’est pas non plus idiot. Bien que Quarantine comporte la plupart de leurs morceaux « connus », comme Cut Your hair, Gold Soundz, Spit on a Stranger ou Shady Lane, ce n’est pas un best-of très conventionnel, heureusement. On ne s’attardera pas sur ce qu’il manque pour qu’il le soit (Rattled by the Rush ? Grave Architecture ? – je sens que le mot conventionnel va barder) mais sur ce qui s’y trouve et qui en fait une exploration plus intelligente, large et vivante qu’un greatest-hits sans âme – le propre du greatest hits.
Le label Domino a déjà réédité les cinq albums du groupe avec un livret de soixante pages en papier 200 g. Il y a de la matière dans les tiroirs de la formation qui n’est pas musicale. Des collages, des dessins, des photos style de classe, et prises de vue du studio comme d’un sanctuaire à la mode nineties. Sans oublier les notes quand à l’enregistrement des disque, etc. 
Non chronologique, Quarantine of the Past présente donc quelques singles – souvent là, sur les disques de Pavement, pour annoncer une autre maturité, comme des signes de leur évolution et parfois de concessions faites pour les collège-radios – et les titres plus souterrains qui incluent leurs favoris en concert (clin d’œil à la tournée qui commence) et toutes ces petits pas qui sont des enjambées géantes vers le génie au naturel, et montrent l’étendue du registre du groupe. Les titres du répertoire de pavement ne souffrent pas du tout d’être mélangés comme dans un juke-box, au contraire ; cela n’est pas vraiment une surprise, on savait qu’enclencher la touche shuffle à l’écoute de Wowee Zowee ressemblait de près à l’expérience nineties ultime.

  1. "Gold Soundz" - 2:40 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  2. "Frontwards" – 3:01 from Watery, Domestic (1992)
  3. "Mellow Jazz Docent" – 1:52 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  4. "Stereo" – 3:07 from Brighten the Corners (1997)
  5. "In the Mouth a Desert" – 3:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  6. "Two States" – 1:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  7. "Cut Your Hair" – 3:05 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  8. "Shady Lane / J Vs. S" – 3:51 from Brighten the Corners (1997)
  9. "Here" – 3:55 from Slanted and Enchanted (1992)
  10. "Unfair" – 2:31 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  11. "Grounded" – 4:15 from Wowee Zowee (1995)
  12. "Summer Babe (Winter Version)" – 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  13. "Range Life" – 4:56 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  14. "Date w/ IKEA" - 2:38 from Brighten the Corners (1997)
  15. "Debris Slide" - 1:56 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  16. "Shoot the Singer (1 Sick Verse)" - 3:15 from Watery, Domestic (1992)
  17. "Spit on a Stranger" - 3:01 from Terror Twilight (1999)
  18. "Heaven is a Truck" - 2:29 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  19. "Trigger Cut/Wounded-Kite At :17" - 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  20. "Embassy Row" - 3:50 from Brighten the Corners (1997)
  21. "Box Elder" - 2:24 from Slay Tracks (1933–1969) (1989) (alternative mix omitting bass guitar)
  22. "Unseen Power of the Picket Fence" - 3:50 from No Alternative compilation (1993)
  23. "Fight this Generation" - 4:23 from Wowee Zowee (1995)
 

 
 

jeudi 18 février 2010

Fucked Up - "Couple Tracks" (2010)



Parution : 26 January 2010
Label: Matador
Genre : Hardcore, Punk, rock
A écouter : Triumph of Life, Fixed Race, Dangerous Fumes
 

Note : 7.75/10
Qualités : puissant, fun, soigné


No Pasaran, le premier single de Fucked Up  en 2002, est une course punk hardcore primitive qui suggérait que la volonté du groupe à faire preuve de musicalité n’était encore qu’un fantôme de leurs aspirations. Lorsqu’on écoutait Chemistry of Common Life (2008), on ne pouvait que saluer le chemin parcouru en l’espace de six ans. Ils avaient gagné pour ce disque le Polaris Prize et été adulés par la presse. Et ce parce que, sous leurs faux airs – encore affichés en abandon sur le pochette de Couple Tracks - , les membres du groupe sont de gros travailleurs, qui ne cessent depuis leurs débuts de faire paraître sur différents labels des preuves viscérales et nécessaires de leur évolution. Parmi cette impressionnante discographie, on retient notamment deux « vrais » albums qui ont indéniablement marqué leur temps, Chemistry... et avant cela Hidden World (2006).
 
A l’heure de Couple Tracks, compilation de singles, B-sides, démos et autres reprises, aujourd’hui, Fucked Up est au sommet de la courbe qui les propulse de plus en plus vite vers les sommets ; et cette même compilation témoigne de leur triomphante trajectoire, puisqu’on démarre sur des coupures rêches pour rapidement gagner de nouvelles sphères au travers de titre comme Triumph of Life, ou les guitares sont dédoublées dans un effort de production qui les éloigne toujours plus de Black Flag.
 
Ce progrès évident vers plus de puissance, d’ampleur et de clarté de son n’empêche pas Fucked Up de protéger, et même de faire croitre leur âme ; ils deviennent maintenant reconnaissables entre mille, par la voix de plus en plus forte et dramatique de leur chanteur, par leur propension à toujours repartir de la même base à la dynamique inébranlable ; trois accords le plus souvent, sur lesquels interviennent différents retournements seulement conduits par une énergie brute et une aspiration à la justesse. En concert, ils sont une force de la nature.
 
Vingt-cinq titres, deux disques, sous-titrés The Hard One et The Fun One, le second étant plus aride que le premier. The Hard One est tellement impressionnant qu’il laisse penser que Fucked Up est a été ces dernières années le meilleur groupe de punk hardcore du monde, combinant habileté, énergie brute et sens de la mélodie avec un brio inégalé et une netteté qui les rends agréables à écouter. Ils ouvrent éventuellement de nouveaux ponts vers le rock alternatif, deviennent au fil du temps plus démocratiques ; leur force de subversion, plutôt que d’être dans la provocation et dans le défi comme de nombreux groupes de ce genre souvent extrême, semble se situer dans un certain humour qu’ils véhiculent et partagent volontiers sans cynisme.
 
Leur générosité, simplement évidente si l’on considère ce seul et massif Couple Tracks de 75 minutes – quand la durée d’un disque punk est d’environ 30 minutes – est aussi une valeur appliquée à la nature même de leur art, qui se fait partageur, échangeur, emprunteur. Le second disque est plus affectif et moins ambitieux que le premier. Il ne témoigne pas de la même progression, mais propose tout autant de numéros de bravoure.  On y trouve quelques reprises, Anorak City (des Another Sunny Day) I Don't Wanna Be Friends with You et Looking Back (The Shop Assistants), Dream Come True et He's So Frisky (Dolly Mixture).
 
Fucked Up savent donc instaurer une relation forte avec l’auditeur, une relation de confiance ; et même s’il démarrent en surprenant quelque peu ceux qui les ont découverts avec les déjà très formés Hidden World et The Chemistry of Common Life, ils savent tour à tour susciter l’intérêt puis véritablement nous passionner par des rudesses de choix qui construisent une escalade progressive vers l’extase. Presque tout est jubilatoire et direct, avec mention spéciale à Fixed Race ou Dangerous Fumes.
 
Une précédente compilation, Epics in Minutes (2004), n’avait suscité que peu d’intérêt ; et jusque là, Fucked Up est demeuré trop confidentiel. Pourtant, à l’heure où l’on encense la moindre tentative de « nouveauté », leur rôle est important ; nous permettre de continuer à croire que le rock est une affaire d’efficacité de souffle, de force épique, de foi dans le bruit, susciter la joie. Fucked Up est l’un des groupes les plus communicatifs de son temps, il faut en profiter !

jeudi 17 décembre 2009

Don Cavalli - Cryland (2009)



Article en provenance du site associatif Pinkushion - écrit par Christophe Leiciaguecahar


Il ne manquait plus que le blues dans cet énorme concert de guitares azimutées. Et quitte à balancer un blues, autant qu’il vienne du fin fond du Mississippi. A moins que...

Dès les premières notes de Cryland, nous voilà transportés chez Slim Harpo, ce gandin au sourire inaltérable, à la guitare aguicheuse et à l’harmonica chatouilleur. Jusqu’à la voix, traînante à souhait, Gloom Uprising nous promet un vibrant hommage à celui qui fut la source d’inspiration principale des Rolling Stones lors de l’écriture d’Exile On Main Street. A moins qu’il ne s’agisse de la six cordes de Robert Belfour ou de la batterie de Super Chikan, illustres hôtes du formidable label Fat Possum.

Funeste erreur, Don Cavalli est né loin, très loin du bayou. Il est même carrément né en région parisienne. La divine surprise de Cryland n’en est que plus grande. Ce blues originel, charnel et cru, cette basse énorme et cette batterie intouchable, le tout emmitouflé dans un son plus-vintage-tu-meurs (analogique, le son, bien sûr). Tout nous pousse à croire que ce disque est une énième et néanmoins formidable réhabilitation d’un vieux bluesman tout juste sorti de taule ; à l’instar du regretté R.L. Burnside qui refit surface en 1996, épaulé par un Jon Spencer en pâmoison, sur un disque d’anthologie, A Ass Pocket Of Whiskey. D’ailleurs, R.L. n’est pas totalement absent de Cryland, on y entend les réminiscences funky de sa toute fin de carrière sur le reptilien Aggression.

On ne parle pas de ce blues insupportable, aux soli de guitares longs comme des campagnes électorales, au son lissé à l’extrême et aux paroles désespérément vides. En clair, on ne parle pas de ce suppôt d’Eric Clapton. Non, il s’agit bien de ce blues roots, trash et fondamentalement poisseux. Ce blues qui donna par la suite naissance aux plus grandes heures de la soul la plus imbibée, celle de Melvin Van Peebles à l’époque de son redoutable Sweet Sweetback’s Baadasssss Song - soit le climax de la Blaxploitation. C’est à peu de chose près ce que donne à entendre Here Sat I (Off Jumps The Don). Plus loin, Vengeance nous rappelle même Skip James. Autant dire que Don Cavalli connaît son Petit Fûté Du Blues Sale Comme Il Faut sur le bout des doigts.

Il est donc particulièrement difficile, pour un mordu du blues, de parler de ce Cryland. Faut-il mettre en avant cette écriture limpide et évidente, ce son daté au carbone 14, cette pédale Wah-Wah Cry Baby (d’où le titre de l’album) utilisée ad libitum ? Faut-il encenser cet hommage plus que parfait à ceux qui construisirent la légende aujourd’hui encore à peine effleurée ? Faut-il se féliciter d’avoir, de ce côté-ci de l’Atlantique, l’homme capable de faire la nique à Jon Spencer en deux accords (ou peut-être trois) ? Ou au contraire faut-il se méfier comme de la peste bubonique de cette relecture Ocora Radio France d’une musique que l’on aime jusqu’à la moëlle ?

La réponse fuse, on applaudit des deux mains. Oui, mille fois oui, Cryland est un bijou du genre, une vraie tuerie blues déjà intemporelle. Car il est évident que Don Cavalli n’a peur de rien, et de ne surtout pas s’attaquer à la face nord de cette musique si simple d’apparence et si compliquée dans son histoire et dans les multiples variantes qu’elle propose, des plus putassières aux plus décharnées, des plus mainstream aux plus obscures. Don Cavalli, fort d’un talent décidément incontestable, de survoler pas moins de 70 ans de blues, en passant même par sa frange cajun. Cryland est le talweg inespéré de tout ce que compte la musique noire américaine à peine libérée des chaînes de l’esclavage. Et donne envie de retourner illico dans les bacs à soldes maflus des quelques disquaires encore sur pied pour y dégoter toutes ces rééditions de vieux bluesmen immortels.

Alors pour ce disque totalement anachronique aujourd’hui. Pour cette musique qui remporterait finalement tous les suffrages s’il fallait décamper fissa sur une île déserte. Pour le hit imparable New Hollywood Babylon. Pour cette voix enfumée et capable de tout. Pour ces chansons érectiles. Pour toutes ces raisons, on érige Don Cavalli en héros.


jeudi 26 novembre 2009

Them Crooked Vultures - Self Titled




On reproche rarement à un groupe, aujourd’hui, de mettre trop d’idées dans sa musique. Pitchfork le fit  il y a quelques jours pour ce disque ; étonnant. Et puis, est-ce bien raisonnable de reprocher quoi que ce soit quand on a affaire à un trio composé de John Paul Jones, un temps bassiste et claviériste au sein de Led Zeppelin – ce solo sur Kashmir ! On se contentera ici de celui sur Bandoliers notamment – ainsi que de Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) à la batterie et de Josh Homme, Mr. Queens of the Stone Age, à la guitare et au chant ? 

On pense aussitôt que la patte inimitable de ce dernier, à savoir des riffs épileptiques de hard-rock et des paroles alliant obsessions, sexe et scènes grotesques, est celle qui prédomine sur l’ensemble. Bientôt apparaissent les signes d’un psychédélisme très emprunté à ces mêmes désert sessions ( exercices de composition entre amis au studio Joshua Tree, en plein désert) qui ont donné Someone in the Wolf ou The Blood is Love, deux chefs-d’œuvre de Lullabies to Paralyse (2005). C’est la fin de Scumbag Blues, mais surtout Interlude with Ludes qui nous plonge dans une ambiance lounge. 

Dave Grohl apporte évidemment son imposante façon de jouer, puissante et précise, un peu majestueuse ; batteur autrefois grunge, c'est un admirateur des deux autres  – de Jones bien sûr mais aussi de Homme, puisqu’il considère à l’évidence Queens of the Stone Age comme un exemple d’intégrité pour son propre groupe. Il faut se souvenir sa participation cruciale à Songs for the Deaf (2002).



Lors d’un concert au Wembley Stadium en 2008, alors que le batteur des Foo Fighters chantait, Grohl de dire : « tu ne chantes pas mal pour un batteur ». Et l’autre de répondre : « Toi non plus ». 85 000  personnes rigolent. Mais pourquoi se priver de changer de rôle quand on a tant de talent ? C’est dommage que Grohl, ne serait-ce que pour donner un autre cachet que celui de Homme à certains titres, ne chante pas davantage. Un peu sur Interlude with Ludes… mais pour le reste, on est loin de ce grand chien très charismatique qui tint en haleine tant de public lors de ce fameux concert à Wembley – le lendemain, ils rejouèrent au même endroit et invitèrent Jimmy Page et John Paul Jones à jouer avec eux deux morceaux de Led Zeppelin ; l’idée de monter Them Crooked Vultures a peut être fleuri alors. Warsaw on the First Breath you Take After you Give Up laisse imaginer un floraison plutôt cadavérique. 

John Paul Jones est sans doute un bassiste impressionnant, mais sait aussi arranger la musique comme il faut – en témoigne Automatic for the People (1992), qu'il a produit pour REM. Au sein de Led Zeppelin, il suffit d’écouter Physical Graffiti pour se donner à voir la vision aux bases épaisses et classiques de celui qui eut au moins une fois son nom gravé dans le marbre (Led Zeppelin II). Il y a un genre d’idéal chevaleresque romantique autant que séduisant, mais aussi une vraie part d’ombre dans le personnage de Jones, qui a toujours hésité à se mettre en avant au sein de Zeppelin. Et encore ici, il est malaisé de détecter sa présence. Il est pourtant là, donnant un fonds plus riche et parfois incongru à certains titres. Et il y a son jeu de basse comme une  roquette élastique, bien entendu. 

Them Crooked Vultures est ainsi l’occasion pour John Paul Jones d’accomplir de nouvelles prouesses, afin que de concrétiser la synthèse entre le stoner enfumé de Homme et un hard rock plus classique dans la tradition moins fantaisiste de Led Zeppelin. 

Les riffs entrent les uns après les autres sur Elephant, tandis que ses compères, en plein trip hallucinatoire – ça y est, on y est, on joue avec  John Paul Jones ! , ce genre de chose – veulent donner toutes leurs forces, quitte à partir un peu dans tous les sens. Ce sentiment d'un résultat décousu s’aggrave à la longue, jusqu'à donner la sensation d’une disque sans horizon. Il y a trop de relâchement, d’enthousiasme dépensé au détriment de finesse de composition ou de sens – celle dont on sait Josh Homme capable, après I Never Came (sur Lullabies to Paralyse) par exemple.

La musique a pourtant bien de la gueule, dès le premier titre No One Loves me and Neither do I et son riff de basse appelant Out on the Tiles. La grande force du disque est que même sur des morceaux comme celui-ci, longs et ardu, la lourdeur du son et la multiplication des riffs et des idées rythmiques en font une musique impressionnante dans chaque instant. Les titres les plus directs se démarquent ; Scumbag Blues et New Fang, ou encore Mind eraser, no Chaser ont d’évidents crochets. Reptile illustre peut-être le mieux ce que fait le groupe, en puissance et en luxuriance, l’originalité en plus. Les arrangements y sont particulièrement savoureux et efficaces, et démarquent le groupe du travail de Homme comme du reste de la production musicale ambiante. 

Le problème est de savoir combien d’écoutes suffiront à épuiser votre intérêt pour ce hard rock arrangé à la sauce virtuose mais pourtant trop dépendant de son leader improvisé – Homme -  et trop peu calibré – pour ressembler à autre chose qu’a un prétexte certes solide et prometteur de s’éclater sur scène. 

  • Parution : 17 novembre 2009 
  • Label : Interscope
  • Producteur : Them Crooked Vultures
  • A écouter : New Fang, Scumbag Blues, Reptiles

  • Appréciation : Mitigé

  • Note :  5.75/10
  • Qualités : fun, puissant, groovy


jeudi 22 octobre 2009

{archive} Kraftwerk - Autobahn


Conduire sur l’autoroute. Cela demande de la concentration et de l’accomplissement, surtout s’il s’agit de la première autoroute du monde, celle entre Koln et Bonn, l’A555. C’est celle là qu’ont empruntée Ralf Hütter et Florian Shneider, les deux têtes pensantes de Kraftwerk. Autobahn est leur premier concept album, et aussi, même aux dires di groupe, le premier de leurs travaux qui mérite la postérité. Les trois albums précédents, intitulés Kraftwerk 1,2 et Ralf and Florian, s’attachaient encore à une expérimentation orchestrale. Ici, une page du groupe est tournée, tandis que les deux énergumènes s’engagent sur la voie rapide de la reconnaissance et, de façon plus relative, du succès.

Autobahn est ainsi le quatrième album studio du groupe. Il parait en 1974, soit un an après Dark Side of The Moon, de Pink Floyd, qui deviendra l’archétype de l’expérimentation à l’anglaise. Mais si le modèle anglais est écrasant pour beaucoup de ses contemporains, Kraftwerk sait comment se donner du style.

La pochette originale du disque représente une autoroute, bien entendu, sur laquelle deux voitures se croisent ; une Mercédès et une Volkswagen. Cette image caricaturale d’un âge d’or fut peu apprécié par les critiques allemands, qui lorsque l’album parut, virent bien la moquerie embusquée sous cette effigie. Les deux musiciens avaient cependant réellement foi en la capacité de leur pays ee en sa sincérité ; cependant, les progrès de l’industrie et des communications les inquiétaient autant qu’ils les réjouissaient, d’ou ce besoin de canaliser une certaine ironie par leur art. Le reste du monde occidental apprécia beaucoup cette vision mêlant foi de l’avenir un peu désuète et angoisse dans l’air du temps.

Le morceau titre – qui occupait toute la première face du disque, plus de 22 minutes - est conçu pour capturer la sensation hypnotique d’une virée sur l’autoroute. S’il comporte encore quelques éléments épiques – notamment une partie centrale où l’on s’y croirait, entendant en stéréo les bolides défiler à vive allure – c’est un long morceau pop. Le morceau Autobahn va être la pièce qui va définir l’identité du groupe tel qu’il est connu aujourd’hui. Le son de Kraftwerk est déjà très abouti, très mélodique et finalement assez complexe – l’épure viendra plus tard. Pour l’heure, il s’agit de célébrer tout à la fois une identité et la puissance des machines.

Des paroles font pour la première fois une apparition, avec un refrain en allemand mais qui sonne beaucoup comme de l’anglais : « Fun, Fun, Fun Auf the Autobahn » croirait t-on entendre, même si ce n’est pas tout à fait ça. Chanté en harmonie, c’est une manière de revendiquer l’héritage des Beach Boys – bien que le groupe se défendait de ne rien devoir à personne. Ils furet d’ailleurs appelés les « Beach Boys de Dusseldorf » par la presse américaine. Aux Etats Unis, le single de trois minutes qui fut tiré de la longue version du disque fut un franc succès.

La deuxième partie du disque est constitué de morceaux dont au moins un est excellent – Kometenmelodie 2. Les quatre pièces qui constituent cette face ont un côté illustratif, et il est sur qu’a leur écoute des images vous viendront à l’esprit. Les deux premiers titres semblent célébrer une ville depuis ses bas fonds ouvriers jusqu'à ses sommets de gloire éphémère – imaginez Metropolis – un morceau sur The Man Machine sera d’ailleurs appelé ainsi. Si Kometenmelodie 1 est une lente progression psychédélique depuis des abysses brillantes jusqu'à un seuil de planant et rêveur, Kometenmelodie 2 prend les choses en, main, développant le thème en forme de pop imparable et illuminée. La chute est dure lorsqu’arrive le claustrophobe Mitternacht, qui évoque une vision bien plus glauque et intrigante. A peine le temps de s’’y plonger que c’est déjà l’aube qui se lève avec Morgenpaziergang, qui fait honneur à la flûte de Shneider.

Autobahn n’est de ce fait pas un album totalement électronique ; Shneider y apporte de bienvenues touches classiques par le biais de sa flute, sur le morceau titre comme sur le dernier morceau, qui sert principalement à nuancer l’importance synthétique dans le son Kraftwerk – cependant la flute disparaitra sur les disques suivants. Violon et guitare sont aussi joués ponctuellement.

Le matériel utilisé pour le disque comprend le cultissime Mini-moog – dont l’achat représentait alors un investissement identique à celui d’une Volkswagen – ainsi qu’un ARP Odyssey, et un EMS Synthi AKS. A travers ses instruments, le duo parvint à développer des sonorités qui portaient leur propre marque de fabrique, comme les percussions électronique qui suscitèrent la fascination des musiciens électroniques qui devaient leur succéder. L’imperfection de ce disque ajoute à son charme, et l’intelligence des musiciens à en faire délibérément un objet à demi désuet le rend complètement cohérent et intemporel. Restera toujours visible dans le rétroviseur.

  • Parution : Novembre 1974


  • Label : Philips


  • Producteur : Conny Plank avec Kraftwerk


  • A écouter : Autobahn, Kometenmelodie 2



  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8.25/10
  • Qualités : rétro, épique, fun

dimanche 27 septembre 2009

Queens of the Stone Age - Rated R (2000)




Parution : 22 juin 2000, réédité 2010
Label : Interscope
Producteur : Chris Goss, Josh Homme
Genre : Rock
A écouter : The Lost Art of Keeping a Secret, In The Fade, Better Living Through Chemistry


Note : 8.50/10
Qualités : fun, intense, psychédélique, groovy, hypnotique

Rated R a été qualifié de disque de « stoner rock », rock de drogués, à sa sortie en 2000, en partie à cause de Feel Good Hit of The Summer, dont les paroles sont sans équivoque : Nicotine, Valium, Vicodin, marijuana, ecstasy, and alcohol… c-c-c-c-c-cocaine ». Répété encore et encore. C’est le premier morceau du disque, une sorte de cri de ralliement. Mais l’autre raison, plus importante, est due aux origines du groupe, à leur penchant pour l’utilisation de riffs lancinants qui semblent vous tirer vers le bas comme un cercle vicieux de substances. Queens of the Stone Age auraient un sens presque obsessionnel de la ligne de guitare assomante et seraient enclins à explorer des états de conscience qui frisent l’épylepsie. Rated R est pourtant plus superficiel que ça, qu’on se rassure ; s’il est diablement séducteur, c’est parce qu’il s’agit d’une musique qui ne cherche pas à incarner un quelconque style, ni à illustrer un putain de mode de pensée. Alors, s’il y a bien un sens étudié de la répétition et de la précision sur Rated R, c’est en fond de plan ; les idées musicales sont portées à nu par la folie du bassiste-vocaliste Nick Oliveri et par le chant de crooner-capable-de-falsettos de Josh Homme. Les détours sont multiples ; In The Fade, par exemple, sur lequel Mark Lanegan envoûte. Pas étonnant que Homme ait toujours rejeté le terme de « stoner », à écouter ce disque iconoclaste et séducteur. 

On ne s’ennuie pas une seconde, entre tubes délirants – The Lost Art of Keeping a Secret, Monsters in the Parasol – et morceaux de bravoure seulement à moitié faints – Quick and the Pointless, Tension Head. Il y a de la violence en la personne de Nick Oliveri sur cet album, mais aussi une nostalgie, une humanité qui fait de Rated R un disque équilibré et intelligent. Et un sens progressif et pop qui était absent de tout ce qu’avait fait Homme jusque là : Better Living Throught Chemistry ou Auto Pilot permettent au groupe d’élargir leur marge de manœuvre. C’est un disque inhabituel dans ses sonorités, qui pourtant a tout d’un grand classique ; aucune faiblesse et une équipe de musiciens visiblement très soudés, un belle somme d’amitié – vivre à l’orée du désert Califoirnien crée sûrement des liens. L’édition 2010 apporte encore plus de profondeur à l’ensemble, avec des inédits (Ode to Clarissa, une reprise des Kinks, Who'll Be the Next in Line…) et des titres live capturés au Reading Festival en 2000 qui permettent d’écouter certains des meilleurs titres issus des deux premiers albums du groupe, notamment Avon et If Only – débarrassés de leur production. 

- Rated R réedité pour son 10 ème anniversaire, 2010

On ne peut pas parler de Queens of the Stone Age sans saluer le travail de Kyuss, son ancêtre en ligne directe qui fut l'auteur d'un disque branque intitulé Blues for the Red Sun (1992) par lequel il accéda à un statut de groupe culte, et sans doute aussi le travail de Chris Goss, le producteur et musicien derrière tous les albums des Queens et pas mal d'autres plutôt intenses. 
Goss est entre parenthèses le leader d'un groupe appelé Masters of RealityPine/Cross Dover est sorti en 2009. Véritable précurseur lorsqu'il fonda son propre groupe en 1988, Goss est critique lorsqu'il regarde le chemin parcouru par ses poulains. Il faut reconnaître que ces derniers temps, il manque aux disques de QOTSA l'effervescence qui caractérisait Rated R et Songs For the Deaf (2002), deux énormes claques qui dispensaient un mélange de sexe, d'insanité, de mexicanité et de série B avec la malignité des plus grands. dont le dernier disque,

Le disque éponyme paru en 1998 reprennait une formule déjà chauffée à blanc par Kyuss et d'autres, sans cesse portée à ébullition par les jams de dératés qui servaient de méthodes de composition à Homme et à son groupe, emportés dans un tourbillon de folie dont tous ne sortiront pas indemnes. Aujourd'hui, après un disque moyen, Era Vulgaris (2007), Homme laisse planer un sentiment de tyrannie sur les Queens of the Stone Age. Plus que jamais, le groupe, c'est lui ; seul Nick Oliveri, encore présent sur Rated R, était de taille à lutter, mais des problèmes de violences l'on écarté du groupe. L'âme de Rated R, ce qui lui donne le cachet de disque ultime d'une scène nécessairement marginale, malgré tout le succès commercial que les Queens peuvent avoir, c'est le mélange, l'alchimie. 

Littéralement, « a chest-beating energy, a confusing head trip, or a dissipating sadness » (Pitchfork) - Josh Homme préfère y évoquer des sentiments plutôt que des idées - ; musicalement, la rencontre de deux voix , celle de Homme et de Oliveri, et de quelques idées à tiroir trouvées à taper le boeuf avec plus de sérieux qu'on ne pourrait l'entendre. L'ambition de Rated R, à toutes les étapes, est palpable.

Les deux personnalités à l'oeuvre, Homme et Oliveri, sont en concurrence, et du coup non seulement le disque comporte son lot de titres énormes – Tension Head chanté par Oliveri... - mais l'ensemble est sinon cohérent, sinon régulier, d'une qualité constante – à l'an 2000 le rock prépare encore bien des chefs-d’œuvre… Côté ryhtmique, plusieurs batteurs se relaient aux fûts, avant que Dave Ghrol ne déboule pour le disque suivant. Mark Lanegan, l'épouvantail des Screaming Trees, fait une apparition... Chris Goss a produit pour lui Bubblegum (2004). 

Les Queens réussissent à faire de la musique d'initiés pour les masses, par un dosage habile de hard-rock et de références au courant musical amené par Goss. On se sent rapidement euphorique, même si l'objectif avoué est carrément de menacer la santé mentale de l'auditeur comme des musiciens eux mêmes. Comment des challenges brumeux se transforment en réussite totale, c'est la force de Rated R qui à certains moments est vraiment pathos, (Quick and the Pointless...) à la fois consternant et jouissif (Monsters in the Parasol). Ils semblent se jeter sur tout un tas d'opportunités à la fois, rechercher les révélations. 

Côté pochette, Feel Good Hit Of The Summer annonce : (AS) Adult Situations ; (C) Consumption ; (S) Illégal Substances ; pour Better Living Through Chemistry, c’est (V) Violence, (SE) Subversive Elements, (D) Disbelief, (R) Revenge. I Think I Lost My Headache provoque, à en croire un baratin inérent au discours volontairement abêtissant – et paradoxalement révélateur - des Queens of the Stone Age, des Paranoid Delusions ou une Blind Faith, foi aveugle. Les autres pièces sont à l’avenant. Bref, pour en revenir au début ou presque, on se sent en écoutant cette musique plus tolérant, indulgent et ouvert que tous les moites adorateurs de musiques hard dans les années 80 qui n’ont rien vu venir : cette vile transformation des mœurs, cette malsaine perversion d’Hollywood qui nous a conduit à David Lynch, à Johnny Depp et aux Queens of the Stone Age.

On dirait parfois que le groupe cherche à se saborder mais en réalité il grossit, ne cesse de déployer son arsenal sonore rugueux avec un groove monstrueux. Auto Pilot est le titre le moins inquiétant, quoique soit annoncé (A) Alcohol et (SD) Sleep Depravation. Après qu’une sirène de police de L.A. ait retentie, le morceau démarre dans un mid-tempo irrésistible. Un bon contrecoup aux tornades que sont Quick and the Pointless ou Tension Head – auquel se succède le doux Lightning Song. Leg of Lamb, Better Living… ou I Think i Lost my Headache jouent dans un registre moins violent mais peut être plus obsessionnel.



mardi 4 août 2009

White Denim - Fits (2009)

 
Parution : 22 juin 2009
Label : Full Time Hobby

Genre : Rock alternatif
A écouter : Radio Milk How Can You Stand It, I Start To Run

7.50/10
Qualités : intense, ludique, fun


Ce trio du Texas, fabuleusement énergique, signe ici son deuxième disque. Le cap souvent difficile est assuré avec une aisance déconcertante. Tempête d’influences débraillées mélangées dans des formats très ouverts, Fits laisse d’abord assez admiratif devant une maitrise technique poussée, résultat d’expériences de longue haleine. Un jeu jamais statique, jamais reposé, à l’image de Radio Milk How Can You Stand It et sa minute de démarrage totalement free ; une batterie immédiatement foisonnante, sur laquelle l’énergie hallucinée des quatre et six cordes peut en découdre, à l’endroit et à l’envers. Plus loin, on a droit à un hard rock qui fait méchamment penser à Hendrix… sauf que quarante ans ont passé et que le trio est bien conscient qu’on ne peut ressusciter les années 60 sans faire grincer les dents. Ainsi tentent t-ils de nous laisser béats le temps d’une écoute, et y parviennent.

Funk, punk, rock chaud, guitar-héros, tout est expédié dans le même tuyau ; on a même droit à une minute quarante huit de chant espagnol enragé, avec El Hard Attack DCWYW. Steve Terebecki fait des merveilles à la basse, et une bonne introduction au groupe semble d’ailleurs I Start To Run dont le clip déjanté montre le dit bassiste obligé de courir et de se mettre hors de portée de fusil avant que ne s’écoule le temps dans le sablier d’un crasseux taré et pervers. James Petralli, chanteur inspiré de Jeff Buckley, et Josh Block sont pendant ce temps contraints, avec quelque nervosité, de jouer le morceau, qui, à 2 minutes cinquante secondes, est juste le tempo qui faut au sable pour passer dans le bas du sablier. Vous l’aurez compris, tout est une question de timing ; sans qu’on ait le loisir de prendre de substances illicites, la première moitié frénétique de ce disque se termine. Ensuite, on assiste à un léger revirement funk et quelques ballades font même leur apparition, sans cesser de surprendre, jusqu'à la belle Syncn, irréelle.

Le trio se réclame du travail de Beefheart, Funkadelic, XTC ou de la Bossa Nova des années 70. Mais ça pourrait aussi bien être une excuse pour avoir le droit de s’éclater sans qu’on les méprise. Peu de gens peuvent comprendre que le plaisir de faire de la musique est analogue à celui d’essayer chaque semaine un nouveau mélange ; toujours aller de l’avant, même si on parvient à des constats plus repoussants que sexy. Sex Prayer est un morceau instrumental qui évoque les Doors, encore faut t-il avoir un sens de l’exploration prononcé, davantage qu’une seule nostalgie, pour faire arriver jusqu'à nous un tel travail ébouriffé et apparemment dérisoire. White Denim perdrait t-il de mordant, après à peine quinze minutes de voltige ? Non, il s’affirme, prouvant l’importance du recyclage encore, dans le petit monde du rock. L’adresse de leur jeu n’a d’égale que leur courage à présenter la matière intacte qui est entre hommage burlesque et prétexte à cohue. Finalement, on trouve au groupe une grande personnalité, qui prend ses racines dans l’aisance des musiciens et dans ses goûts prononcés pour des genres et énergies contraires (free jazz-hard rock etc.). Dans ces conditions, c’est un groupe qui n’est qu’au début de sa route et semble capable de se transformer encore.

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