“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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lundi 30 août 2010

Perfume Genius - Learning (2010)


Parution : juillet 2010
Label : Matador
Genre : Pop
A écouter : Mr Peterson

Note : 6.25/10
Qualités : fait main, sombre, spontané

Un disque minuscule en apparence, mais dont le pouvoir d’évocation dépasse les limites de sa fragile enveloppe. Dans un temps lointain, l’invention des casques audio apporta sa petite révolution. On pouvait enregistrer en imaginant que l’auditeur allait être dans une situation d’écoute intimiste, qu’il aurait l’impression que le son lui coulerait directement dans le cerveau. Cela a donné des disques comme Pink Moon – de Nick Drake, l’exemple du disque qui peut vivre à l’intérieur de vous sans jamais exister à l’extérieur, parce qu’il n’en a pas besoin, ou alors seulement là d'où il vient. Perfume GeniusMike Hadreas, jeune casanier de Seattle – n’a peut être pas pensé son premier disque en ces termes, mais c‘est dans ces conditions que Learning vaut la peine d’être écouté. Il semble conçu pour entrer en vous au milieu du silence et dans l’obscurité, ses mélodies erratiques, au piano surtout, entrant dans votre tête pour y rester.

C’est un disque douloureux qui sait se faire seulement apprécier pour sa beauté, pour son honnêteté. Alors que d’autres font de la douleur un divertissement – c’est même, pour Mark Everett de Eels, une chance de pouvoir se réaliser dans ce business – Hadreas n’en fait que beauté. Derrière les histoires – la pénibilité de se faire comprendre de ses proches, la toxicomanie, le suicide, les relations douteuses à l’autorité, – il n’y a rien d’autre qu’une sensation agréable. Parce que les mélodies, frêles, sont enregistrées in situ dans un dénuement et en très peu de prises manifestement, que le son respire ; et aussi parce que la voix de Hadreas est vivante et juste, et qu’elle ressemble à celle d’Elliot Smith. Ce n’est peut-être pas suffisant pour expliquer pour l’on revient à Learning, malgré le poids mélancolique qui l’habite. Un certaine chaleur qui n’existe que dans les disques qui, dans l’intérêt de l’émancipation d’un artiste, ont besoin d’exister, peut-être – par opposition à ceux qui doivent exister et sont préparés comme des dissertations.

 

mardi 27 juillet 2010

Villagers - Becoming a Jackal


Sur Pieces, l’irlandais Conor O’Brien chante : « I’ve been in pieces/In the corner of a room/In an endless afternoon.” On pense immédiatement à Daniel Johnson, le poète américain de la six cordes et du crayon de couleur, resté enfant quand tout le monde a grandi, quand tout le monde est devenu utile. En attente d’une idée, Johnson reste assis sur sa chaise sans penser à rien en particulier. Les après-midis peuvent alors effectivement être très longues. Mais ce qu’il sait le mieux faire, c’est ce lancer, au piano, au chant ou au dessin, sans savoir où ça va le mener ; tout devient alors de l’art. S’il doit créer, il le fait toujours seul. « Je suis terrifié par les groupes, je fais tout tout seul », remarque de son côté O’Brien. Même si lui et son projet solo Villagers sont bien plus équilibrés que Johnson, on ne peut s’empêcher de voir dans cette une nouvelle fabrication artisanale, fragile, et dont la crédibilité est souvent sur la corde raide. L’arme de O’Brien ? Une beauté et une évidence lyriques à toute épreuve. Il remet les choses à plat, apporte une fraîcheur, chante comme s’il s’était soudain trouvé au point auquel il fallait que ça sorte. « Mes chansons sont autant une surprise pour moi que pour n’importe qui d’autre » « C’est inutile d’écrire des chansons si vous ne ressentez rien en dehors de vous qui ait pris le contrôle ». Les chanson accompagne un changement. « S’il elle a un thème, c’est le changement – physique, émotionnel et spirituel. Grandir, gagner et perdre des amis… les gens peuvent devenir amers, et c’est ma façon de m’assurer que je ne le deviens pas ! »

Il y a de-ci de-là des phrases magnifiques, et on s’aperçoit rapidement que O’Brien écrit de bonnes chansons, de celles qui sont susceptibles d’éveiller l’attention et de susciter notre intérêt au-delà de l’écrin musical qui les enveloppe. Il est souvent question d’amitié, d’amour (« My love is selfish/And i bet that yours is too »), de possession, et de recherche de vérités (« What is this peculiar word called truth ? ») mais encore une fois les métaphores ont ce lustre nouveau, et font, rien que de ce point de vue, de Becoming a Jackal un très bon premier disque. Ship of Promises, The Meaning of The Ritual… ce sont des émerveillements plus que de simples tranches de sentiment. « J’ai l’impression qu’une fois que vous êtes un peu plus vieux, une fois que vous êtes au milieu de la vingtaine, ce n’est pas vieux mais différent que d’avoir 19 ans. C’est cinq années importantes. Ca vous fait réaliser que ce n’est qu’un autre morceau du reste de votre vie. Vous ne devriez pas le prendre trop sérieusement. Quoi qui sorte, que ça sorte. Si ça sort, vous allez avec ça, plutôt que de retenir les choses parce que vous pensez que ça pourrait être une erreur ». Les thèmes sont ainsi abordés la furtivité d’un état transitionnel, même si une chanson comme I Saw The Dead paraît plutôt définitive. Il y a des chansons qui semblent retenir l’auditeur, lui couper le souffle, et d’autres qui le laissent aller à une certaine plénitude.

Pieces est le point de non-retour de l’album, l’avant-dernier morceau. (Encore) une ballade splendide, peut-être l’un des morceaux que l’on aimera le plus rapidement. On pense à Arcade Fire, Parce que les orchestrations on ici la même teinte. Ailleurs, la musique est plus baroque, se rapproche parfois de Owen Pallett – sur un morceau comme Home notamment. Comme ce dernier, O’Brien arrange à merveille, utilise les cordes de pianos, de guitares, de violons et violoncelles en intelligence et en osmose. Pieces s’envole de plus en haut, jusqu’à ce qu’O’brien se mette à hurler au loup avec une conviction, un dévouement jamais atteint sur disque. Et l’orchestre amené de sa seule main se termine en cacophonie primale. Sa voix est entre celle de l’autre Conor (Oberst), et il est évident que ces deux-là, drôle de coïncidence, ont beaucoup en commun. Le même sens de la liberté, la même conscience de ce qu’un disque réussi està la fois spontané et construit, soigné.

En live, Villagers devient un quintet. « Les concerts sont une des choses les plus excitantes pour moi, tant que la musique se transforme. De nouvelles lignes sont prises en compte et certaines choses sont délaissées. Mais j’ai toujours préféré l’écriture solitaire. La nuit, quand personne ne vous contacte. Vous éteignez votre cerveau, et vous allez dans des endroits ou vous n’iriez pas autrement. » Jusqu’à ce hurlement de loup qui est une formidable déclaration de vie artistique, Becoming a Jackal est un album nocturne plutôt que crépusculaire. Les limites n’y sont pas claires, mais la sensibilité constante ; avec l’humeur comme guide - et plus on s’y plonge, plus il semble qu’il y ait de possibilités, de connections, de choses à partager, d’inspiration ; c’est, pour les musiciens que nous sommes, nous autres amateurs de musique avant tout, une aubaine.

  • Parution : mai 2010
  • Label : Domino
  • Genre : Folk, Orchestral
  • Producteur : Conor O’Brien
  • A écouter : Ship of Promises, The Meaning of the Ritual, Set the Tigers Free

  • Note : 7.25/10
  • Qualités : self-made, lyrique, soigné

 

samedi 17 juillet 2010

Flying Lotus - Cosmogramma


Cosmogramma est l’un de ces disques cartographiques. Flying Lotus, allias Steven Elison, a construit une série de pièces exploratoires dont les bribes éparpillées se retrouvent ici et là, au gré d’une véritable progression depuis l’intérieur d’un jeu d’arcade vers des hauteurs d’une noblesse insoupçonnée – dans le jazz moderne et haut-delà. Rejeton nourri et anobli par le label Warp, basé à Londres « FlyLo » a déjà fait parler de lui en début d’année alors que sortait A Suffi and a Killer, un disque qu’il avait coproduit. C’était un mélange insensé mais ambiteux, peu de vraies chansons finalement mais une attention particulière pour le grain, avec un vaste champ de musiques urbaines mélangées et secouées à bord, un véritable disque de pirate. Cosmogramma entretient une relation lointaine avec le disque de Gonjasuffi, ne serait-ce qu’en termes d’ambition. Le label Warp est un habitué des disques déroutants, voire abstraits (au contraire de l’abstraction en peinture, qui peut être impressionnante, en musique ça l’est rarement) mais le travail de Flying Lotus, rejeton du jazz ( il a des liens familiaux avec les disparus Alice et John Coltrane) et du hip-hop, est étonnament séduisant dès que l’on s’y plonge la première fois.

Il s’agit d’une véritable suite, faite pour être écoutée d’un seul tenant ; et en même temps de l’affirmation d’un talent déjà remarqué avec son précédent Los Angeles (2008). Cosmogramma est le disque que Elison rêvait de faire depuis longtemps ; mais que sa maîtrise technique ne lui avait pas permis de réaliser jusque là. Il est aujourd’hui un producteur talentueux. Il a une vision précise, des influences étranges – inclure des sons de jeux vidéos est l’une de ses marques de fabrique les plus intéressantes – mais il a aussi envie d’un résultat attrayant, qui le fasse vibrer. Cosmogramma dépasse largement le stade de l’exercice de style, bien que FlyLo réusse à marier hip-hop, sons binaires et palette de jazz, nappes orchestrales et beats de laptop. Ce n’est pas surprenant que Thom Yorke ait accepté de poser sa voix sur …And the World Laughs with You, l’un des titres du disque qui demandera le plus d’écoutes avec d’être appréhendé.

Il y a le sentiment d’une construction ardue, car les éléments ne se mettent pas en place de façon conventionelle – un mot bien indifférent au disque et à l’œuvre du producteur et disc-jockey californien. Le première série de trois titres est un terrain encore instable, évoque un amalgame de pixels de quelque jeu vintage rendu sous forme sonore. Ca ne manque pas de charme, mais il n’y a, à ce niveau là, aucune finesse. Au moins jusqu'à Nose Art, où la réplique sexy « Cause i cannot sleep… » se mêle à quelques dix sonorités anthitétiques et improbables. Une série de boucles qui signifie, pour de bon, le coup d’envoi de la réinvention. Flying Lotus recycle, comme tout un chacun dans le champ musical ; mais à ce stade, il semble avoir une prédilection pour les sons qui ne sont pas habituellement associés au terme de « musique ». Autre chose : hormis ces quelques paroles qui semblent issues d’un livre de James Ellroy, l’intervention brumeuse de Yorke – dont la voix est fondue dans la musique comme un autre élément sonore – l’apparition d’un copain, Thundercat et d’une copine, Laura Darlington, le disque est instrumental. Sa dynamique particulière – beaucoup de titres courts, davantage « d’interludes » que de morceaux construits, le rend frustrant, mais c’est une force, contre toute attente.

Le première fois que j’ai entendu Cosmogramma, j’ai été soufflé par ces sonorités splendides qui font leur apparition dans le second mouvement de l’album – à la manière d’un disque de John Coltrane, FlyLo semble avoir fait en sorte de d’opérer des changements d’humeur, et au final il a réalisé un disque progressif. La deuxième partie est plus rêveuse. Sur Intro/A Cosmic Drama réapparaît la harpe de Rebekah Raff, à laquelle on ne croyait pas trop sur le morceau d’ouverture. Comment l’instrument le plus lyrique qui soit pouvait t-il cohabiter avec des sons Nintendo ? C’est pourtant presque le principe ; une dose mesurée d’iconoclasme, et de très grands musiciens dont les instruments sont soumis à loi qui envahit le disque ; rien ne se détache, mais c’est le tout, le mélange, l’impression d’ensemble qui prime. La présence d’éléments de free-jazz ne fait ainsi pas du tout de Cosmogramma un disque free-jazz. C’est une œuvre de musique dans le sens que FlyLo veut bien lui donner (et il a avoué que le mixage avait été particulièrement pénible) ; et ce n’est pas la présence de quelques touches organiques qui l’empêchera d’être délicieusement inclassable. La démarche d’écoute est ainsi bien éloignée de celle qui consiste à détacher d’une chanson une ligne vocale, ou un riff, etc. Ici, même le tenoir de Ravi Coltrane ne fait qu’enrichir un canevas erratique – au bon sens du terme. Car il n’y a pas de complaisance sur Cosmogramma – c’est le résultat d’une vision qui semble ne jamais faiblir, avec le retour des fééries pour un Auntie’s Harp qui répond après l’intervalle à Cosmic Drama.

C’est comme si en recherchant de nouvelles manières de se divertir – et de coller à cette vision de l’esprit que fut pour lui le terme « cosmogramma » - Flying Lotus avait touché quelque force de divertissement universel, invisible mais bien réelle à voir l’engouement au sujet de son disque.

La pochette, pleines de calligraphies et de dessins ésotériques par Leigh J. McCloskey, est superbe.

  • Parution : mai 2010
  • Label : Warp
  • Genre : Electro, Hip-Hop, Expérimental
  • Producteur : Flying Lotus
  • A écouter : Zodiac Shit, Mmmhmm, …And the World Laughs With You.

  • Note : 7.25/10
  • Qualités : original, self-made, ludique

 

vendredi 4 juin 2010

How To Destroy Angels - EP


Ces dernières années, les projets de Trent Reznor ne nous laissent pas le temps de les attendre ; il se passe en général quelques jours entre leur annonce et le moment où ils sont disponibles. Après The Slip en 2008, le premier EP de son nouveau projet How To destroy Angels est mis gratuitement en ligne ces jours-ci.

Le vénéré leader des Nine Inch Nails, qui incarne une forme d’originalité et d’intelligence uniques dans le paysage musical américain, s’est beaucoup apaisé dans les années 2000 – cela coincidait avec un changement d’hygiène de vie. With Teeth (2005), Year Zero (2007), Ghosts I-IV (2008) et The Slip étaient intéressants même s’ils étaient moins marquants que ses travaux des années 1990. On y retrouvait parfois la magie de The Fragile (1999), disque complexe et sinueux et point culminant de la carrière du musicien inclassable, qui fit ses armes en inventant un genre entre métal indus agressif et extrême et musique club. Mais certes pas le piquant de Pretty Hate Machine (1989), Broken (1992) et The Downward Spiral (1994) qui allait loin, très loin dans l’introspection et exploitaient à fond le pouvoir de l’artiste sur son public.

En 2010, Trent Reznor est une star dans le monde entier, un genre de prophète que peu font l’erreur de sous-estimer. Il a au moins apporté à la musique un sens du perfectionnement sonore si élevé que l’on peut la ressentir comme nulle autre, et que les amalgames synthétiques accumulés savent se transformer en entités organiques, accéder par vagues à notre sensibilité.

How to Destroy Angels (le nom est imprunté à un disque du groupe Coil, inspiration de Reznor) est avant tout le groupe de sa compagne Mariqueen Maandig (ancienne de West Indian Girl), dont la voix evanescente se marrie ici à des nappes de guitares et de claviers, des rythmes et des instrumentations typiques de Reznor – on y retrouve ainsi des réminiscences du son de Year Zero (le xylophone et les beats saturés) mais aussi une propension peu surprenante à privilégier les atmosphères, ce à quoi Reznor et Atticus Ross, qui a longtemps travaillé avec Nine Inch Nails, excellent.

Le personnage de Maandig, dans son rôle de leader de HTDA, semble vampirisé. Alors que sa voix naturelle est cassante et assez haut perchée, elle joue ici d’un registre grave et tout en retenue. C’est le registre de l’émotion dramatique, de la résignation d’un être puissant et damné, qui domine sur tout aspect de spontanéité ou de joie, comme dans les ballades de Nine Inch Nails. Maandig est clairement dominée par un environnement hostile, et ce qui est intéressant c’est de voir comment elle s’en sort et ce qu’elle en fait ; en quelle mesure on peut la comparer à Nico du temps du Velvet Underground en 1967 (entourée de violons grinçants, de guitares querélleuses et de pianos épileptiques), et sa relation avec Reznor à celle de l’Allemande avec John Cale. La chanteuse lance d’ailleurs une sorte de clin d’oeil à Venus in Furs, dans Big Black Boots : « Listen to the sound of my big black boots », qui a quelque chose de sado-masochiste et renvoie au « shiny leather in the dark » des Underground. Dans Fur Lined, tout est dans le titre…

« Cet EP est l’artefact des tout premières expérimentations que nous avons eues » dit Reznor. « Nous devions attendre d’avoir un grand nombre de morceaux pour présenter ensuite quelques-uns de ces titres, mais nous aimions cette première coillection et on a décidé de les sortir. Le prochain enregistrement devrait être plus cohérent car nous découvrons sans cesse davantage dans notre alchimie ».

Cet EP éponyme démarre avec l’excellent The Space in Between, ou les entrechocs de métal se couplent à un drone malsain et aux murmures de Maandig. Le tout se tranforme rapidement en quelque chose de profondément mélodique, et inoubliable après deux écoutes. Le ton particulièrement sombre du disque est donné, et Parasite ainsi que The Believers font rennaître un peu plus de la claustrophobie quasiment mythique chère à Reznor, et parfaitement dégagée par nombre des clips de ses morceaux. La vidéo réalisée pour The Space in Between se révèle à la hauteur de toute l’aura glauque du projet ; on y voit le couple sanguinolent et inerte au pied d’un lit dans la chambre d’un hotel de Los Angeles – et Maandig qui se met à chanter tandis que les flammes prennent partout et finissent pas les recouvrir. Atticus Ross y apparaît très élégant, et sûrement moins neutre qu’il n’en a l’air. On pense à David Lynch... En fait, Reznor est le genre d’alter-égo dont Lynch n’a poas pu se passer pouisqu’il lui a permis de produire la B.O. de Lost Highway (1997). On est proche, très proche de l’univers de ce film.

Fur Lined rappelle ce qu’a tenté de faire Reznor avec The Hand That Feeds ou Sunspots. Titre dansant, il se termine par une plage instrumentale où chacun des trois musiciens rentrent tour à tour. On ressent le plaisir qu’à le trio à interpréter le morceau, et c’est communicatif. A Drowning, le dernier des six titres, est une ballade où ntout se dessinne le plus naturellement du monde, où les phrases à peine assumées de Maandig prennent la proportion d’images, tandis que tous les ressorts dramatiques se mettent lentement en place autour d’un refrain plein de défiance. « Please, anyone. I don’t think i can save myself. I’m drowning here…” Et les vagues sonores submergent l’auditeur, qui a toujours été acteur de la musique qu’il écoutait tant que Reznor était aux commandes.


  • Parution : mai 2010

  • Producteur : HDTA

  • Genre : Indus, Synth-pop

  • A écouter : The Space in Between, The Believers, A Drowning



  • Appréciation : Méritant

  • Note : 6.25/10

  • Qualités : self-made, sombre

samedi 8 mai 2010

Harvestman - In A Dark Tongue


C’est toujours un plaisir de retrouver l’un ou l’autre des musiciens du groupe Neurosis dans leurs différents projets, et ce, on l'avoue, quelle que soit la qualité de la musique qu’ils créent. Dans l’absolu, ce sera toujours de la bonne musique ; spacieuse, présomptueuse, intimidante. L’an dernier, Shrinebuilder voyait Scott Kelly s’associer avec Al Ciscernos de Om et Wino. Cette fois, c’est Steve Von Till, le second chanteur de Neurosis qui sort son deuxième album avec le projet instrumental Harvestman, dans lequel il officie seul. Lashing in the Rye, le premier opus, est décrit par le groupe comme « une confluence vertigineuse de folk anglais délicat des seventies, d’un mouvement de reflets épars, et d’un drone glauque et glacial, une suite qui évolue constamment et semble exister dans quelque glorieux autremonde ».

Steve Von Till est en effet à ce point obsédé par le pouvoir cinématique de la musique, et surement par la musique des allemands de Popol Vuh dans les films de Werner Herzog (Aguirre, la colère de Dieu…) ; ces longues litanies très répétitives, dont les suites d’accords simples s’infiltrent en nous comme les mouvements d’une descente vers la torpeur. Von Till est aussi influencé par Tangerine Dream, Neu !, Faust et des groupes de la scène psychédélique Californienne.

Contrairement à une musique qui tenterait de nous élever de nous donner une sensation de flottement, celle de Steve Von Till nous ramène constament à la terre, nous empèche d’échapper à quelques funestes visions. En enregistrant chez lui dans les forêts profondes de l’idaho, Von Till semble chercher à communier avec les forces silencieuses d’anciens esprits étrangers, perpétuant pour le plaisir des sens et le travail de l’imagination un genre de rite millénaire.

Fasciné par l’obsur, l’obsédant, l’hypnotique, il tente de produire ce qui nous ferait passer d’un monde conscient à un rêve symbolique et douloureux. Il joue avec les espaces, où la beauté naît de l’insistance, non pas dans l’instant mais au bout de quelques minutes. On est très loin du hardcore de Pain of Mind (1987), ses débuts avec Neurosis, et pourtant, il y a dans le fond la même fascination pour le côté primitif et brut de la musique. Il laisse les guitares vrombir crée des nappes indifférenciées de cordes électriques et de claviers, sans intervenir très souvent pour stopper ce qui est lancé. Il laisse le temps installer une atmosphère de transe chamanique.

Sur In A Dark Tongue, ce sentiment est illustré par la pochette, déjà (signée Josh Graham, comme souvent chez Neurot Recordings). Le visuel est ce qu’il y a de plus séducteur dans ce disque. La musique de Von Till semble de plus en plus cloîtrée, parfois complaisante (Light Cycle), presque vaine dans son utopie à reconstituer des ambiances, des sensations que personne n’a jamais connues ni ne connaîtra jamais. La magie opère pourtant dès que les instruments ont cette magnificence et le supplément d’âme qui leur permet d’exister sans tenter d’imaginer le film dont In a Dark Tongue serait la bande-son. By Wind and Sun, le seul titre ou Von Till chante, est particulièrement intense. A d’autres moments, comme sur The Hawk of Achill qui évoque Hawkwind, les influences apparaissent très nettement, un peu déplacées. Elles montrent peut-être la sincérité de Von Till, son envie d’intégrer à sa musique tous les éléments de son univers sans rien omettre. Il ne sacrifie rien à des raisons esthétiques.

Comme Neurosis surla musique de Harvestman est mue davantage par une force illustrative que par la recherche d’une structure Si Neurosis est intéressé pour toucher l’âme à travers sa musique, (du moins jusqu’à The Eye Of Every Storm), Harvestman est davantage l’expression d’un état physique et spirituel superficiel, c’est un musique de l’instant plutôt que fondée sur une quelconque nostalgie. Dans ces conditions, la pari est difficile ; nous faire entrer dans le disque et faire que nous revivions comme Von Till ou l’esprit qu’il crée a vécues ces expériences spontanées.

Bref, malgré les apparences, il semble que ce soit un disque plus physique qu’intellectuel. Il gagnerait à être moins monotone, bien entendu, mais seulement pour ressembler un peu plus à ce qu’on connaît. Harvestman semble appartenir complètement à Von Till, et même s’il tente d’en partager le maximum avec nous (notamment à travers un long descriptif sur sa page Myspace) on a du mal à pénétrer de telles intentions.

  • Parution : avril 2010
  • Label : Neurot Recordings
  • Producteur : Autoproduit
  • Genre : Drone, Folk, Ambient
  • A écouter : By Wind And Sun


  • Appréciation : Mitigé
  • Note : 5.50/10
  • Qualités : spontané, self-made

 

jeudi 25 mars 2010

Goldfrapp - Seventh Tree


La carrière de Goldfrapp progresse à toute allure ; Seventh Tree en est seulement le quatrième chapitre et on a déjà l’impression d’un groupe sur le retour… C’est que l’habileté du duo constitué par Alison Goldfrapp et Will Gregory surpasse peu à peu toutes nos espérances. Ils savent changer de peau comme plus aucun autre groupe ne le fait, avec par exemple Massive Attack ou Gorillaz peinant déjà à surprendre après trois ou quatre disques. Ils continuent d’agir pour leur public de fidèles, avec une foi hors d’âge maintenant que peu de gens se soucient de la dimension évolutive et même, pour beaucoup, artistique que peut tenter de véhiculer un groupe. Ils continuent de défricher à leur façon car ils savent bien que c’est ce qui rend la musique excitante ; le renouvellement ; que même Alison, sans ses atours démodés et son audace à muer, n’aurait pas la moitié du sex-appeal qu’elle a.

Le logo apposé sur leurs disques est devenu une marque, qui signifie exigence, brio, et peu de déceptions au compteur. Une partie de Black Cherry (2003) pouvait ennuyer, mais guère plus. Et ce n’est pas avec ce nouveau disque qualifié à tort de revirement folk que l’on se détournera des efforts du duo. L’ambiance est toujours très synthétique, malgré le premier titre, l’énigmatique Clowns, qui emprunte des sonorités à Nick Drake.

Seventh Tree enjoint à apprécier les simples choses de la vie depuis chez soi, un peu d’isolation, avec une pointe d’amertume laissée par la promotion de Supernature (2005), les tournées et quelque part l’égarement qui s’est ensuivi. Goldfrapp reprend pied, sans perdre le pouvoir de façonner des mélodies anthémiques comme Happiness, A and E ou Caravan, évoquent toutes un retour au calme. « Je pense que c’est malsain d’agir en toute conscience », remarque la chanteuse du duo. C’est pour cela qu’ils vont chercher ensemble à donner quelque opacité à des titres comme Clowns ou Eat Yourself. Alison décrit l’humeur de cette nouvelle collection de titres ainsi : “une combinaison de naïveté folk anglaise avec un peu d’horreur et de soleil Californien qui l’éclaboussent ».

On peut aussi considérer qu’avec Supernature, ils se sont dangereusement rapprochés du point auquel tous leurs mystères seraient élucidés, toute leur pudeur percée à jour ; qu’allait t-il rester alors de leur âme née avec Felt Mountain (2000) ? Seventh Tree n’est pas seulement plaisant, il est réparateur ; c’est peut-être le plus important disque pour Goldfrapp, celui qui assure sa pérennité. Qu’il mette les tubes tapageurs de Supernature bien derrière lui n’est pas la moindre de ses qualités ; et que l’on puisse encore apprécier des moments de pop éhontée comme A and E, aux côté de plages mélodiques classieuses comme Cologne Cerrone Houdini ou Little Bird, prouve que le charme polisson du duo est intact.

Goldfrapp ne fait pas sa musique sur la brèche ; et s’il y avait dans son précédent album un aspect provocant, c’était plutôt dû à l’état d’esprit d’Alison au moment de le faire, c’était nécessicité de son éclosion artistique. Leur meilleure musique est façonnée à tête reposée, en fonction de leur envie ; et ils se tiennent à merveille à leur direction, produisant une fois de plus un disque au fort pouvoir de cohérence et aux nombreux instants de félicité.


  • Parution : février 2008
  • Label : Mute
  • Producteur : Goldfrapp
  • Genres : Synthpop, Folk
  • A écouter : Happiness, Caravan Girl, Clowns

  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : heureux, self-made

samedi 16 janvier 2010

Eels - End times


Le morceau Fresh Blood, sur le précédent disque de Eels, avait retenu mon attention, bien que les marivaudages de Hombre Lobo (2008) n’atteignaient presque nulle part la brillance étouffée et ironique de End Times. Le barbu Mark Oliver Everett (alias « E »), qu’on imagine facilement intégrer le dessin animé des Simpson le temps d’un épisode (dans le rôle du pince-sans rire grincheux) atteint des sommets avec seulement sa guitare, un quatre-pistes fatigué et de nouvelles chroniques amères. Isolé à Los Feliz, dans une maison au coeur des bois, il ne donnera qu’une seule interview et ne fera pas de concert pour promouvoir ce disque ; de quoi laisser en suspends les questions quant à ses intentions au moment de l’enregistrer. On décide de le prendre comme un manifestation d’ironie autant que de sagesse, mais fragile et pouvant basculer dans le vrai pathos à tout moment.


Everett semble rodé à l’exercice de la thérapie. Il y a souvent recours à travers la musique ; pour Broken Toy Shop, en 1993, puis sur Electro Shock Blues, son chef-d’oeuvre de 1998… Everett a connu de vrais aléas ; la mort de son père, de sa mère, de sa soeur. Il a pris l’habitude de lire les drames familiaux avec distance, comme on se plonge dans un roman, et de les transformer en art.

Il demeure depuis quinze ans dans une sphère relativement confidentielle, malgré quelques grands succès comme cette chanson, Novocaïne for my Soul (sur Beautiful Freak). Après huit disques, reste la marque de fabrique indélébile de l’artiste ; son timbre un peu enrayé.

Je n’avais nulle part où aller, ça n’importait pas alors, la nuit devenait froide, je la serais contre moi, pour la garder au chaud, et tout était beau et libre, au début…” C’est The Beginning, le commencement. En réalité, ce n’est que la continuation d’une écriture sans concessions que «E» commente en ces termes : «La meilleure chose que j’ai faite c’est de ne pas écouter l’avis du showbiz pour Electro Shock Blues. C’est la raison pour laquelle je suis encore là.» On imagine alors que chaque nouveau disque est un pas nécessaire, l’écriture d’un nouveau chapitre d’une histoire qui peut ne jamais cesser jusqu’a sa mort - à la manière de Johnny Cash.

Everett a publié un livre autobiographique récemment, Things the Grandchildren Should Know, où il se positionne comme une vieille personne. «La quarantaine, dans ma famille, c’est déjà vieux», commente t-il de les avoir tous perdus.

Ce sentiment imprègne tout End Times, disque perclus d’ironie galopante. Everett est en pleine autodérison, sans malhonnêteté.
In My Younger Days est à ce titre représentative d’un tournant par rapport à Hombre Lobo ; manifestation à la fois fidèle au coeur de l’artiste et moqueuse de son tourment. Une habileté qui se répète partout et donne à End Times plusieurs niveaux de lecture, qui ne forment en, réalité qu’une seule pensée.
« Dans mon jeune âge/ J’en aurais juste pris note/ Comme d’un leçon apprise/Mais j’ai assez été/ à travers tant de malheurs/ Et je ne veux plus d’autres misères/ Pour m’apprendre ce que je devrais faire/ Je veux juste que tu reviennes». Everett s’esquisse en homme prématurément usé par les sentiments, incapable de se battre de manière honnête à nouveau. Il prèfère tenter le chantage.
«J’ai été ton père pour trop longtemps/J’ai besoin d’une mère/désolé mais c’est vrai». Pas la peine de s’excuser pour tant de sincérité, tant que ça reste exceptionnel. Un Lennon carton-pâte… Pourtant, le sens de la simplicité souligne la démarche révélatrice, la recherche de clarté de Everett ; ses mélodies sont immédiatement plaisantes, paraissaient même briller, à certains instants, des feux des grands classiques lyriques. A Line in the Dirt, Nowadays, Little Bird sont bluffants. Comment, sans maquillage, avec une formule et un matériel complètement usés, Everett parvient à nous captiver aussi vite, cela tient à la qualité de son écriture.

Everett se fait décidément de plus en plus habile à tourner ses propres sentiments, ses réactions au malheur, à tel point que beaucoup de critiques n’ont vu en End Times qu’un nouveau témoignage emplâtré de rupture. Sur A Line in the DirtShe’s locked herself in the bathroom again, so I am pissing in the yard”, à moins que ce ne soit que le moyen le plus élégant de raconter ce qui ne l’est manifestement pas ; un couple sur le point de ne plus jamais se parler. Sur End Times, «She is nowhere near, end times are here» est une autre sentence qui laisse présager que Everett ironise de sa détresse amoureuse mise en scène. Mansions of Los Feliz aurait pu être ennuyeuse si elle n’avait contenu cette fameuse ligne : «It’s just me, myself and the secrets of the walls» , une belle autodérision.

L’humour carnassier de son précédent album est ainsi plus subtil ici. Avec l’expérience, sa lucidité se développe. Everett lui-même veut quitter cette image de l’hombre lobo, ce prédateur d’il y a quelques temps… Les cris de loup sont encore là, sur le rockabilly Paradise Blues mais c’est maintenant, à la frin d’une relation amoureuse, la plainte d’un animal blessé dans sa fierté. Le monde se referme sur lui comme une machoire géante.

Et cette exclusion, cette marginalisation à gros traits se traduit par les détails les plus insolites : “J’ai poussé le lit contre le mur aujourd’hui, pour qu’il n’y ait qu’un seul côté, ça semble un peu moins solitaire ainsi, mais je suis toujours mourrant au fond.” sur On my Feet.

Musicalement, il n’oublie pas de se changer les idées pour autant, à se divertir lui-même si ce n’est son public ; Paradise Blues et Unhinged – morceau vraiment grunge - le prouvent.
 
  • Parution : 16 janvier 2010
  • Label : Vagrant
  • Producteur : Autoproduit
  • A écouter : en rouge
The Beginning Appréciation : Méritant

Gone Man
In My Younger Days
Mansions of Los Feliz
A Line in the Dirt
End Times
Apple Trees
Paradise Blues
Nowadays
Unhinged
High and Lonesome
I Need a Mother
Little Bird
On My Feet
 
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : poignant, lyrique, self-made
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