“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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jeudi 14 février 2013

SILVIA PEREZ CRUZ et YASMIN LEVY - L'Alhambra le 7/2/2013



Yasmin Lévy

Silvia Perez Cruz

Venue défendre son cinquième album baptisé tout simplement Libertad (militant pour la liberté des femmes du monde, un message qui n’est pas du tout anodin quand on pense aux atrocités commises dans certains pays), Yasmin Levy aurait dû être triomphante. Son échec à conquérir une partie du public, et la fatigue peut-être, la rendront  étrangement bouleversante. Sa voix pleine d’accents d’affliction est mise au service de chansons qui débordent délibérément de romantisme égaré, de la nostalgie de ces voyages autour des reflets du soleil sur la mer, loin d’une communauté, d’une famille, d’une mère, d’un homme. Il n’y a pas d’endroit plus voluptueux pour le vague à l’âme que les chansons abruptes de Yasmin Levy. Abrupte, la chanteuse d’origine Israélienne l’est aussi avec elle-même. Elle s’excusera de ne pas être à la hauteur ce soir, de donner là son plus mauvais concert, avant de d’insuffler à la chanson suivante toute l’assurance et la langueur qui lui reste, manquant de justesse, et avec une grâce inattendue, de se retrouver complètement démunie face au public.
La voix de Yasmin Levy est parfois affectée, mais c’est une affection naturelle et non une parodie qui remettrait  en cause son honnêteté. La première chanson de son nouvel album est baptisée La Ultima Cancion, ‘la dernière chanson’ : « Adieu je dois partir/La solitude m‘attend/Je suis simplement venue dire au revoir/Je ne peux rester plus longtemps ». Une idée intéressante que de commencer par la fin. Levy est par excellence la chanteuse des fins de route, quand la nostalgie accumulée se mélange d’une allégresse à peine perceptible, provoquée par les résidus intacts de la passion éternellement renaissante. J’ai décidé d’acheter son album pour prolonger -  après avoir profité de sa présence un peu tragique sur scène - cette sensation que le tragique avait également une force capable de perdurer.   
L’orchestre de cordes d’Istanbul ajoute une emphase et infuse une chanson telle que Firuze des mystères de l’orient. En concert, piano, clarinette, violon ou contrebasse suggèrent un groupe klezmer qui aurait échoué sur la côte ouest européenne, absorbé dans son désir de conclure un voyage et la sensualité qui découle de ce sentiment. Les très beaux solos de clarinette de Amir Shahsar souligneront ces aspirations nostalgiques pour un retour aux gens que l’on aime. La magie du Ladino en chanson, c’est que cette langue cousine de l’Espagnol n’est pas tant une barrière à la compréhension que le récipient de sentiments suggestifs, qui paraîtront universels à qui est un tant soit peu sentimental.
J’avais assimilé Silvia Perez Cruz aux musiciens du parc Guell, ceux qui depuis les arcades organiques de ces jardins Barcelonais extraordinaires, vous plongent dans une rêverie. A Paris pour la première fois, en concert dans le cadre du festival de musiques du monde Au Fil des Voix, la jeune catalane a été spectaculaire, produisant une expérience qu’aucune religion ni spiritualité ne peut battre : devenant de toute la catalogne, de toute l’Espagne, celle qui à force de travail et de passion s’est relevée en princesse de l’émotion. Les inflexions de sa voix sont sans équivalent possible et son insistance à pousser ses chansons au-delà de l’imaginable – même lorsqu’elle nous demande d’imaginer l’exode républicain des espagnol vers la France, en 1939.
Elle avait dédié 11 de Noviembre, son disque, à son père musicien, récemment disparu, et avec qui elle entrainait de forts liens artistiques et spirituels. Ce disque constitué de ses propres compositions comme de reprises réarrangées d’airs Catalans qui l’ont hantée, prend la mesure de son ambition sans jamais atteindre la puissance  dont cette grande chanteuse, est capable en concert. « Je veux chanter ! » s’exclame t-elle avec humour, en français alors que les gens ne cessent de se bousculer pour trouver une place dans la salle au début du concert. Mais son impatience n'est pas aussi grande que la notre. Le fait qu’elle ait inventé des chansons pour une version espagnole et muette du conte Blanche Neige, Blancanieves (2012 ), et puisse les chanter ce soir a cappella de faon à laisse tout le monde bouche bée, donne une idée de ce qu’en termes d’audace artistique, elle est capable de supporter.  Les exemplaires de 11 de Noviembre présents sur le stand se vendront en cinq minutes.

lundi 3 décembre 2012

CANDYE KANE & LAURA CHAVEZ - Interview un an après l'album...


article provisoire.
Même si vous ne questionnez pas Candye Kane à propos de son cancer, de son passé familial rude ou de ses formes généreuses aujourd'hui envolées, ce sont des données qui reviendront comme un leitmotiv dans le discours qu'elle véhicule. Son message de surpassement, étayé avec ses albums Superhero (2009) et Sister Vagabond (2011) , elle le martèle en 2012 avec une détermination de chaque instant. Candye Kane joue de la musique pour voir les yeux des enfants briller, pour exhorter chacun d'entre nous à ne jamais s'engager dans un régime inutile ou simplement pour le plaisir de retrouver son public français.

Verneuil-sur Seine accueille une date de la tournée française Candye Kane, le 20 octobre 2012 dans le cadre du festival Blues sur Seine. Une programmation mêlant blues et musique afro-américaines qui privilégie les coups-de-coeur, plus de cent lieux répartis dans deux départements à l'ouest de Paris et une dimension pédagogique à destination des écoles font de ce festival discret une sorte d’événement de proximité mais néanmoins ambitieux. C'est ainsi qu'une star internationale du blues telle que Candye Kane peut se retrouver à jouer dans la salle de spectacle d'une ville de 15000 habitants, à 40 kilomètres de Paris.

Dans la loge, une demie-heure avant le concert, les makis californiens ont été servis ; je me retrouve assis à la table et regarde Kane qui a la sympathie de répondre à mes questions tout en mangeant - sans réel appétit. Dans mon dos, installée dans un fauteuil contre le mur se trouve Laura Chavez, la l'amie dévouée de Ms Kane, qui semble veiller sur elle et intervient parfois dans notre conversation. Laura Chavez a été désignée comme « l'une des meilleures guitaristes du monde » dans un article français récent, et régulièrement par ailleurs.

« Aucun de ces types ne fait vraiment du surf même s'ils ressemblent à des surfeurs. » La conversation a bifurqué sur l'idée reçue qui fait des habitants de Los Angeles sont des êtres superficiels, presque d'une autre planète. Certaines chansons sur le dernier et meilleur album de Candye Kane, Sister Vagabond, semblent raconter un peu cette mentalité particulière : la reprise de Everybody's Gonna Love Somebody Tonight de Jack Tempchin et Glenn Frey ou Have a Nice Day, que Candye Kane a écrit à propos d'une personne qui l'a trahie. Sa précision à ce sujet était superflue, puisque la pochette de l'album contient une petite explication concernant cette chanson et les autres – une très bonne idée à mon avis. « C'est la réputation qu'ont les Californiens, ou même les Angelinois, qu'est-ce le mot déjà... Superficiel est bien, mais il y en existe un autre... Insipide. Sans profondeur. Nous avons de belles plages en Californie, mais la culture liée à ces plages peut être un peu... C'est lié à votre corps, et à quoi vous allez ressembler une fois en bikini. Les Beach Boys c'était super, mais la culture surf concerne davantage votre apparence. Quelle voiture vous conduisez et si vous êtes bon sur votre planche... » Plus tard dans la conversation, Candye Kane évoquera de nouveau les plages de Californie, cette fois pour en faire, de façon intéressante, une apologie. « J'aime être proche de la mer. La présence de l'eau aide ma pensée, m'aide à écrire des chansons, et quand je suis chez moi, je vis près de la plage, et je m'y promène. Ca me détend. » Kane est elle-même née en Californie, après tout.

« Le plus ironique dans tout ça, » dit t-elle juste après avoir évoqué les bikinis et les planches de surf, « c'est que j'étais grosse et je n'étais pas assortie à cette culture. » C'est sûrement ce qu'il y a de plus intense quant au personnage de Candye kane : la relation à son corps. Elle a longtemps fait partie des très grandes tailles, approchant les 150 kilos. Ses formes plus que généreuses lui avaient alors attiré la sympathie d'une certaine frange de femmes fortes en voie de se décomplexer. C'est étrange d'avoir cette conversation maintenant que Kane a tellement perdu de poids des suites de sa maladie, un cancer du pancréas contre lequel elle se bat depuis 5 ans. « C'est un peu étrange, car j'étais la championne des grandes tailles, j'ai écrit beaucoup de chansons qui parlaient d'être grosse et célébrer son corps tel qu'il est, et ça été une drôle d'expérience de perdre autant de poids d'un seul coup. C'est étrange d'être atteinte du cancer et d'avoir encore des gens pour vous faire le compliment que vous avez l'air en forme. Les personnes atteintes du cancer n'ont généralement pas bonne mine. Je n'ai pas essayé de perdre du poids parce que je n'aimais pas mon corps, mais car j'étais malade. » Au beau milieu du concert qui suivra notre entrevue, cette constatation et la perspective d'interpréter l'une de ses chansons préférées lui inspirera un de ces nouveaux genres de philanthropie qui fourmillent dès lors qu'elle prend la parole. Le concert est chargé de tendresse et de bonne humeur gouailleuse. « C'est une chanson que j'ai écrite il y a longtemps, elle s'appelle Two Hundred Pounds of Fun. Je fais un peu moins de deux cent livres maintenant. J'en pesais presque trois cents. J'ai été très chanceuse d'être grosse. Si vous prenez du poids ce n'est pas grave ! Mangez des café liegeois, des chocolat lieégois, des crêpes au Nutella, eat, eat, mangez, mangez ! Parce que si vous tombez malade, ainsi vous avez du poids à perdre ! Ne vous battez pas contre votre corps. Quand je pense à tout l'argent que j'ai dépensé avec Jenny Craig et Weightwatchers et tous ces régimes stupides, j'avais besoin de cette graisse pour sauver ma vie, car si j'avais été mince je serais morte ! Et vos corps sont beaux exactement tels qu'ils sont. Dieu vous a faits parfaits ! Et un jour vous allez aller au paradis et vous n'aurez même plus de corps ! Aimez ce corps maintenant, parlez-lui, dites-lui qu'il est si doux et beau. Votre corps peut vous sauver. » La salle rit beaucoup. Mais Candye Kane a fait mieux : quelques jours avant les élections, elle s'est servie de sa condition pour argumenter en faveur du président sortant. « J'aime mes fans et mes amis, quel que soit le choix de votre vote. Mais sachez que si je suis en vie c'est grâce aux nouvelles conditions de prise en charge des soins mises en place par Obama (à l'évocation de ce nom, le public français applaudit systématiquement). Quand Bush était président, je n'avais pas droit aux soins car comme je pesais 275 livres, on me refusait toute assurance. Merci à tous ceux qui payent des taxes et me permettent de financer mes soins ! » Ces problèmes lui ont inspiré la chanson Love Insurance : pourrait t-il y avoir une assurance contre les cœurs brisés, monsieur Obama ?, demande t-elle non sans humour. L'amour et les cœurs brisés ont chez Candye Kane quelque chose d'une relation de corps à corps, tonique.

A ses débuts, Candye Kane a commencé le blues pour engager une conversation avec son corps et son âme. Le blues, c'était simplement de la bonne musique, c'était avoir du bon temps, davantage qu'un courant musical. « James Harman a été le premier gars que j'ai vu jouer, il faisait dans le style improvisé des années 40, et il était très bon pour ça. Il jouait comme les anciens, comme T Bone Walker, en costume et avec des cuivres dans son groupe, c'était très cool. Les années 80 en particulier m'ont beaucoup influencée car à 21 ans, je commençais seulement à aller dans les bars et à voir de la musique live et à chanter. Je jouais avec tous types de musiciens, The Blasters, Los Lobos... Vous pouviez jouer du blues, ou du rockabilly, du jazz, et tout le monde participait. Tant que vous étiez sincère dans ce que vous jouiez le genre musical n'avait pas d'importance. Personne ne qualifiait ce que jouait James Harman de blues, ils disaient seulement « j'ai vraiment aimé ce groupe ». Il y a eu aussi Hollywood Fats dans cette scène des eighties, un très bon guitariste. Il est mort, comme beaucoup d'autres. Il y avait beaucoup de grands talents et j'ai été chanceuse de les côtoyer. » « J'aime vraiment la vieille musique. Je n'écoute pas beaucoup de musique enregistrée après 1969. J'écoute de la musique d'entre 1920 et 1968 »

C'est quand on lui demande d'évoquer ce qu'est le blues pour elle aujourd’hui que Candye Kane évoque pour la première fois quelques démons de son passé. « Je fais du blues depuis 1992. C'est toute ma vie et je pense n'être faite que pour la musique blues, car ma vie a été pleine de turbulences. Avoir des moments difficiles vous permet d'écrire de meilleures chansons. Les chansons que j'écris sont basées sur le blues à cause de ce que véhiculent les mots. Je ne sais pas, peut-être que si j'avais été une fille gâtée avec des parents normaux je ne ferais pas de blues. Mais j'ai grandi dans une famille pauvre avec des parents à moitié fous, mon père était en prison et ma mère abusait de moi. Quand j'ai découvert le blues et l'histoire de l'oppression qui sous-tend cette musique, l'histoire des gens qui ont souffert, ça semblait correspondre à ce que je ressentais. En plus, il y avait dans le blues beaucoup de femmes fortes qui étaient fières de leurs corps et qui étaient attractives, et j'étais moi-même fière de faire partie de ces femmes fortes. Lorsque j'ai découvert Big Mabelle, Big Mama Thornton ou Etta James j'ai trouvé une place pour moi à leurs côtés. » « Quand j'étais petite, ma mère avait l'habitude de dire que j' étais une petite pute, que je finirais en tôle comme mon père. Ma mère ne m'a pas donné beaucoup de mots gentils, j'ai donc commencé à les inventer pour moi-même, des mots pour me dire que tout allait bien tel que c'était. » Abandonné par ses parents, Candye Kane devient Pin-up et actrice de films pornographiques pour gagner ses premiers cachets et de quoi enregistrer ses premières chansons. « J'écris des chansons pour me tenir à distance du psychiatre. Le psychiatre coûte cher, écrire des chansons rapporte de l'argent. J'écris des chansons pour puiser l'énergie qui est en moi. »

Il n'y a alors qu'un pas à faire pour partager cette énergie avec son public, ce qu'elle fait tous les soirs de concert. « Je pense que chacun a le pouvoir de réaliser ses rêves, et la musique peut accélérer le processus car elle a un pouvoir que de simples mots n'ont pas. Si vous vous asseyez et vous répétez à vous même que vous êtes la fille la plus solide du monde, que vous pouvez arriver à bout de tout, ce n'est pas aussi fort que de le chanter. Je suis sûre que cette musique, c'est en partie la raison pour laquelle je suis encore en vie. » Ce soir, il sera bientôt temps pour Candye Kane et son groupe de remonter sur scène. La chanteuse a prévu un peu de repassage avant le grand saut (!).

Avec son accent traînant, ses héros classic rock (Led Zeppelin, Santana, Black Sabbath) et sa façon de trousser les solos de Sweet Nothin's ou de Walkin Talkin Haunted House, Laura Chavez est décidément le meilleur premier lieutenant que l'on puisse imaginer. Mieux que ça, on est dans un comics. “Elle est encore meilleure quand elle boit du whisky, s'exclame Candye Kane pendant le concert. C'est comme... un carburant !””Elle n'a que 30 ans. Imaginez-la à 50 !” Elle joindra le geste à la parole en déposant une bouteille de Jack Daniels au pied de l'ampli de “sa” guitariste. De Disneyland jusqu'aux lits d'hopital, la relation des deux est une aventure à la substance palpable sur l'album Sister Vagabond. Ce lien est une chose touchante qui s'exprime sur scène avec sincérité. “La prochaine chanson parle d'amour. J'aime écrire des chansons à propos d'amour, et celle ci je l'ai écrite avec Laura. Les cinq dernière années, je les ai passées à travailler avec Laura, elle est arrivée dans ma vie un mois avant que je suis diagnostiquée avec un cancer. Quand Laura a rejoint le groupe je lui ai dit : je vais peut-être mourrir, et sans doute devrais-tu partir et jouer avec un autre groupe, car tu es si douée, et les gens devraient te voir jouer dans le monde entier. Mais Laura est une si bonne amie qu'elle a décidé de rester. Et elle a veillé avec moi à l'hôpital toutes les nuits, est venue à mes rendez-vous médicaux et s'est renseignée sur ma maladie. Je vous souhaite à tous de pouvoir rencontrer un ami comme ça au cours de votre vie, si jamais vous tombez malade. Ca m'a tellement aidée d'avoir quelqu'un pour reprendre soin de moi et avec qui je puisse écrire des chansons.

Candye Kane a beaucoup d'autres amis. Plus d'un milllier de personnes lui ont souhaité son anniversaire sur les réseaux sociaux. Elle finira par commenter cette anecdote. “J'ai eu un millier de gens qui m'ont souhaité mon anniversaire, mais j'ai aussi un millier de gens qui me font des suggestions pour combattre mon cancer. Tout le monde a une idée à ce propos, mais aucune d'entre elles n'est garantie de marcher. J'ai choisi la chirurgie. Je ne pense pas que je vais me débarrassser de mon cancer en mangeant des fruits et des légumes, même si c'est utile d'en manger. Quand les gens vous disent soit de ne plus boire, soit de boire du thé Cambodgien tout les jours ou encore d'éviter l'eau qui est dans les bouteilles en plastique, ce sont des suppositions. Je suis pourtant très chanceuse d'avoir tant de gens, tout autour du monde, qui m'envoient leurs souhaits, leur affection, leurs prières, il y a là un vrai pouvoir, comme dans la musique.”

Quelques jours plus tard, Candye Kane devait se produire dans un centre d'arrêt de la banlieue parisienne. On lui avait demandé alors de “ne rien porter de sexy”. “Je vais y aller comme si je me rendais à l'église et chanter du mieux que je peux, confiai t-elle sur les réseaux sociaux.

lundi 26 novembre 2012

Concert - Beth Orton à la Gaieté Lyrique - 15/11/2012



Concrete Sky by Beth Orton on Grooveshark


Le public est silencieux et souriant, mais suffisamment impressionnant pour la jauge de timidité de Beth Orton. Elle a pourtant récemment fait le show de David Letterman en solitaire, et avec une belle assurance. Ce soir à la Gaieté Lyrique, elle a fini par trouver ‘intéressant’ le ‘niveau d’inconfort’ qu’elle éprouvait, riant de sa propre gaucherie. Peut-être la gaucherie est t-elle bénéfique lorsqu'on transmet l'héritage de Nick Drake, lorsqu'on recherche la défiance, tirée dans l'hésitation, qui produit le frisson et la magie de ce genre de folk introspectif. La prochaine fois, cependant, Orton se promet de revenir avec un groupe.
C’est vrai qu’on se serait attendu à ce qu’elle soit accompagnée d’un violoncelle, tant les chansons de son dernier album, l’exquis Sugaring Season s’y sont prêtées à merveille. Quatre arrangeurs, dont le génial Nico Muhly avaient participé, à New York, à leur enregistrement. Beth Orton n'a ce soir que l’intimité de deux guitares, un banjo - et un piano Rhodes qui rappelle à quel point sa musique peut être séduisante, aussi, sous l’angle de ses inspirations soul et jazz. Le batteur Brian Blade, présent sur l'album, n'était pas là pour attester complètement de ces dernières.
Sam Amidon, un mari de onze ans son cadet, reprend, décontracté, quelques chansons issues d’une autre face cachée du folk. Sa mission, c’est de nous faire redécouvrir Bessie Jones, de nous faire chanter le mot ‘sometimes’ sur la reprise d’une chanson pour enfants, Way Go Lily, de dynamiter la gravité nécessaire de ses belles interprétations par de stupides jeux vocaux qui finiront par le faire pouffer de rire, et le public aussi. Dans ses meilleurs moments, sa voix est agile autant que posée, dormante autant que chantante ; dans ses autres meilleurs moments, c’est un cri rauque ou un gloussement.
C’est avant que les réminiscences d’une tradition très anglaise ne gagnent la scène, après un peu d’attente, en la personne de Beth Orton. L’après-midi, les interviews planifiées (dont la mienne) ont été annulées, ce qui lui a laissé le temps de préparer la soirée. L’accent compris, impossible de prendre la chanteuse installée à New-York pour une américaine. C’est une anglaise jusqu’au bout des ongles.
Les deux derniers doigts de sa main droite semblent ancrés dans le bois de sa guitare tandis que les trois autres se livrent à cet exercice du picking qu’elle connaît à la perfection pour l’avoir appris avec le plus grand des musiciens folk anglais : Bert Jansch. La meilleure partie de Sugaring Season constituera grosso modo la première moitié, parfaite, du concert ; State Of Grace d’abord, Something More Beautiful ou Candles ensuite. Magpie, dont les arpèges ont une superbe assurance, envoûte, fait naître dans nos oreilles la même vibration qu’à l’écoute de l’album : une tension électrique, la plus forte à émaner d'une chanson de Beth Orton. La voix devient parfois un peu rauque (elle a seulement récemment arrêté de fumer), prend des intonations puissantes et variées. On sait qu'il s'agira d'un moment spécial dès les premiers vers de la première chanson : « Put my stake into the ground/ Made my claim this time around. » De façon plus brute et intense que sur l'album, se mélangent une joie timide et une puissante mélancolie. Pas de doute, c'est bien la même personne, avec ses projections de solitude et de tragédie - si proches des limites de l'existence qu'elle semble humer déjà comment ce sera de l'autre côté – la même qui avait si largement et profondément bouleversé avec Trailer Park en 1996.
Elle joue aussi quelques-unes de ses chansons préférées provenant de ses autres albums : Sugar Boy, Touch Me With Your love, Safe in Your Arms. Les poignants arpèges qui remplacent leur enrobage électronique original rendent les chansons de Trailer Park ou Central Reservation (1999) plus transparentes et fragiles. L'humeur n'est pas entièrement introspective ; capable de faire la part des émotions, Beth Orton, montre, en filigrane, comment sa nouvelle vie de famille l'a comblée. Ce soir, elle a raconte une transition achevée, entamée en 2002 avec Daybreaker et continuée en 2006 avec Comfort With Strangers. C'est évident sur Concrete Sky, en duo avec Sam Amidon : un moment engageant qui célèbre l'harmonie et la plénitude de l'existence.


Paroles Concrete Sky :

Faith has a good side still everyone she ever loved they all turned bad
Constance his own way of breathing and you know
You couldn't will him to survive
Couldn't will him if you if you tried, and there's a concrete sky
Falling from the trees again and you know now why
It's not coming round too soon
It's harder than a heartbreak too

I've seen your good side but I still don't know just what it is
That you might want
See you've got your own way of moving
And you know you could save me
Save your soul, I'll save some of you
Save my soul, feel like I'm falling fell like I'm falling
And there's a concrete sky
Falling from the trees again and you know now why
It's not coming round too soon, it's harder than a heartbreak too
It's tough enough what love will do

So much time gets lost in my mind
But I know now what I must rely on
It's a sound and forgetting, ain't the worst thing
I've been out walking don't do too much talking
Wouldn't take too much time, wouldn't take all your time
Cos it's as precious as mine Save my soul, I'll save some for you
Save my soul feel like I'm falling feel like I'm falling
And there's a concrete sky
Falling from the trees again and you know now why
It's not coming round too soon, it's harder than a heartbreak too
It's tough enough what love will do
And you're as precious as mine
And you're as precious as mine...

dimanche 28 octobre 2012

Concert - Diane Cluck @ La Loge - 26/10/2012


Diane Cluck (à droite) avec isabel Castellvi (violoncelle)

 
Je souhaite avant tout remercier Laurence Buisson, fan n°1 de Sharon Van Etten en France J et conquise par la cause du Ladyfest comme je le suis, sans laquelle je n’aurais jamais assisté à cet adorable concert. Merci Laurence ! <3 strong="strong">
Le festival Ladyfest est auto financé, et donc indépendant. Animé par huit jeunes militantes, il s’est révélé une alternative très intéressante à la morosité du mois d’octobre, en s’adaptant parfaitement aux circonstances. Un concert en témoigne : celui de Diane Cluck, chanteuse américaine à l’image du festival : passionnée, humble, indépendante, brillante. Sharon Van Etten avait ouvert le Ladyfest et en demeure la tête d’affiche incontestée, apparaissant encore dans les conversations quatre semaines après être repartie pour New York. L’émotion fulgurante qui a parcouru l’échine des garçons et surtout des filles rassemblé, nombreux, au Café de la Danse ne saurait être reproduite plus avant au cours du festival, et l’utilisation de cette vaste salle n’a pas été réitérée dans la suite des festivités ; les concerts se sont faits plus intimes, l’équipe du Ladyfest demeurant le noyau amical autour duquel gravitent quelques personnes déjà inconditionnelles de l’esprit du festival, à défaut d’en avoir toujours acheté le sac (8 petits euros) qui leur apporte leur financement. Nous sommes à la Loge, avec quelques soixante personnes venues voir Diane Cluck.
Si Sharon est revenue encore dans une discussion, c’est parce qu’elle s’était montrée très enthousiaste, lors de son dernier passage, en s’apercevant que Diane Cluck était également l’invitée du festival. Cette dernière nous a raconté qu’encore toute jeune, Sharon lui envoyait ses démos et lui demandait son avis sur ce qu’elle enregistrait, éprouvant une grand admiration pour elle. Diane Cluck apprécie maintenant avec fierté le parcours plein de promesses de sa jeune comparse.
Wear The Trousers Magasine a placé Oh Vanilla (2003) au 14ème rang de meilleur album de la décennie 2000-2010. Enregistré avec l’aide du musicien de jazz Todd Horton, cet album reste le véritable acte fondateur qui permit à Diane Cluck d’exporter, petit à petit, à  son échelle, sa musique, et lui a valu une admiration en progression constante de la part de gens du monde entier. Avant ça, elle les capturait souvent sur des casettes, les manufacturait et les distribuait elle-même. Les enregistrements de cette époque sont en conséquence parsemés de bruits parasites.
Les oreilles aguerries de la presse  attentive n’ont pu que multiplier les commentaires élogieux après avoir entendu ce que ‘folk intuitif’, dans la bouche de Diane Cluck, voulait dire. A la voir sur une certaine photo, c’est un peu comme faire de la confiture. Je n’en connaissais rien : une voix extraordinairement riche, utilisée comme un instrument magique, et une volonté presque farouche d’explorer plus avant, d’un couplet à l’autre, les contours lumineux de ses poèmes obscurs et foisonnants m’ont sidéré, et ont renouvelé en moi la foi en ce genre folk parfois banalisé, ont inspiré de nouvelles idées sur ce que doit, ce qu’il peut être ; une musique profonde, une expérience totale et sans aucun cliché. L’influent Mojo Magasine plaçait en 2005 Countless Times en deuxième position de sa liste des meilleurs albums Underground de l’année. Undergound ? Malheureusement. Dans certains concerts qu’elle a joués en Europe avant de passer par Paris elle jouait pour moins de dix personnes. « Ce n’est pas grave, je reviendrai’, confie-t-elle.  
Mais c’est qu’elle n’a pas sorti d’album depuis longtemps, utilisant son site internet un système de suscription baptisé ‘song of the week’ pour vendre ses chansons. Une pratique discutable, puisque le coût de la conception des chansons – enregistrement, mixage, mastering, déplacement auprès des collaborateurs – est difficile à résorber de toute façon, et que l’absence d’album lui empêche globalement d’attirer l’attention de la presse spécialisée.
Un EP de six titres a cependant été enregistré avant le début de la tournée européenne, de façon spontanée, et en compagnie de la violoncelliste Isabel Castellvi que l’on retrouvera le soir du concert. L’un des moments forts a été de les voir côte à côte, en train de chanter a cappella Petite Roses, un extrait de Oh Vanilla. Elles vous jettent un charme. Les deux vont naturellement interpréter les six chansons enregistrées ensemble, toujours aussi mystérieuses et abandonnées que ce que Diane Cluck a pu faire par le passé. Leur musique se complémente, s’entremêle. Castellvi sert d’oreille absolue à la chanteuse lorsqu’elle s’accorde, donnant son approbation à l’issue de la première note, avant de s’engager avec un visage rayonnant, dans une joute aussi enjouée qu’elle est intense, habitée d’une tristesse sublimée. Le niveau de liberté à l’œuvre est imbattable, c’est un sentiment impossible à étouffer, qui flotte autour de ces riches mélodies inspirées de musique classique, qui leur donne une beauté globale. Un sentiment de transcendance qui vous gagne au fur et à mesure du concert, ainsi qu’un confort total. La magie à l’œuvre est ce qui sépare concert et albums. Ceux-ci sont considérés par Diane Cluck comme de simples ‘collections de chansons’ qui ne peuvent égaler la façon dont ces chansons prennent vie chaque soir, façonnées avec toute l’intuition et l’audace nécessaires. Surtout que certaines d'entre elles ont plus de dix ans, et ont beaucoup évolué. Easy To Be Around et ses diamants (« I was in a coal mine picking up diamonds/that the miners had left behind ») ou Phoenix and Doves constituent des sommets de la soirée. C’est de là que vient, jurerait t-on, un peu de la désespérance défiante des premiers Sharon Van Etten. On reste avec l’impression que Diane Cluck est à la tête d'un répertoire au raffinement rarement égalé parmi ses pairs actuels.
De son côté, Laura J. Martin a introduit la soirée en faisant surtout montre d’un grand talent à la flûte traversière et d’une énergie traversée d’éclats de mysticisme. Auteure d’un premièr album charmant et versatile, elle laisse imaginer ce soir ce qu’aurait été les troubadours en marge de Woodstock s’ils avaient disposé de pédales de loop. Elle offre, souvent à mi-chanson, des moments de plénitude, d’intensité, à force de superposer en d’entrecroiser les parties instrumentales ou les brillantes utilisations de sa voix, qui n’est pas sans évoquer celle de Joanna Newsom.

Merci le Ladyfest, et à l’année prochaine !
Site officiel Diane Cluck
Bandcamp Diane Cluck
Facebook Laura J Martin :
Ladyfest
 

vendredi 5 octobre 2012

Ladyfest Festival - Fiodor Dream Dog & Sharon Van Etten - Concert au Café de la Danse (01/10/2012)






Cette vidéo est de Valérie Toumayan : http://www.ilovesweden.net/


Ils avaient Patti Smith à la fête de l’Humanité, qui vous faisait venir même si vous n’étiez pas de la partie, c’est-à-dire, pas vraiment militant. Au Café de la Danse, le premier octobre, c’est avec Sharon Van Etten que le Ladyfest rameute un public pris d’affection pour elle, alors si en plus ce festival veut faire passer un message de tolérance et d’égalité, c’est toujours agréable. D’autant que les sacs qu’ils vendent à leur effigie pour 10 euros déchirent. Ce premier soir de festival est un moment spécial : on se sent proche de Sharon Van Etten, qui en est à son troisième passage à Paris ces derniers mois, se montrant si accessible à nos cœurs endoloris juste après être née dans nos oreilles. Ne serait-ce que parce qu’elle prend le temps de discuter avec vous, de répondre aux sollicitations pour des photos, d’échanger avec des admiratrices qu’elle a reconnues. Je ne sais pas si c’est sa façon d’être, les qualités de son écriture ou sa voix bouleversante, mais Sharon Van Etten est un cran au-dessus de ce qu'on peut attendre d'une artiste trentenaire américaine. Beaucoup l’ont découverte avec son dernier album, Tramp, paru en février 2012. Hors de New-York, où sa gentillesse, sa politesse, son sourire géniaux ont fait d’elle une personne précieuse auprès de ses nombreux amis, c’est maintenant qu’elle se crée en Europe une assemblée d’admirateurs qui ne grandira peut-être plus aussi vite dans les prochains mois, mais qui se démarqueront toujours par les souvenirs d’ivresse émotionnelle suscité par elle. En coulisse, elle me confiait n’avoir été chez elle qu’à peu près trois mois sur les neuf déjà écoulés cette année.
Aux balances comme au moment du concert, Fiodor Dream Dog est une belle promesse d’originalité et d’efficacité pop façon Talking Heads traversé de chœurs superbes et d’une guitare au son très ‘Jonny Greenwood  live’, poussée jusqu’au sang. Au centre, une artiste à la vision incisive et aux multiples talents, Tatiana Mladenovitch, accompagnée d’un tandem de choristes rayonnantes et d’un duo basse/guitare. Ils reprennent Björk, pour s’échauffer avant le concert, et c’est magnifique. On a vu aussi Tatiana s’amuser avec To Bring You My Love, la chanson de PJ Harvey dont on ne revient que la gorge douloureuse.  Ils ont une façon de surfer sur les cœurs, l’air de rien, sans vraiment les prendre – mais viser les cœurs, c’est déjà remarquable - en laissant sur nos lèvres un sourire adressé autant à leur dérision palpable qu’à notre propre plaisir. Du post-punk au rock cru des années 1990 en passant par l’electronica, la leçon de musique et d’humour de Fiodor est étonnante de cohérence, rythmes et voix multiples se rassemblant autour de refrains entêtants. Sans quitter ses lunettes fumées, JP Nataf bringuebale la tête, il lui est arrivé auparavant de participer lors de sessions avec le groupe.
 
J’ai évoqué avec Sharon Van Etten le cas Patti Smith, ou comment écrire des chansons de paix et d’amour pourtant guerrières et engagées jusqu’à la politique. Elle m’a répondu qu’elle n’en écrirait peut-être jamais, car la politique n’était pas trop son truc. Elle m’a dit qu’elle n’arracherait probablement pas les cordes de sa guitare, comme Smith lors du concert à l’Huma, parce qu’elle n’en a que deux : une acoustique et une électrique. Avec un répertoire encore relativement restreint, Van Etten n’a pas l’amplitude d’expression de sa grande sœur, avec qui elle partage un quartier de Brooklyn à trente ans d’intervalle. Il faut dire que Smith fait aujourd’hui très fort en combinant les chansons de Easter (1978) avec celles de son dernier album, Banga (2012). Saupoudrez le tout d’un petit Gloria, d’un Dancing Barefoot et d’un Power to The People, et vous avez le concert de l’année. Pour Van Etten, ponctuer son show revient à jouer Serpents, sa chanson la plus dévastatrice, le plus intensément possible, et à finir le concert dans un vacarme maitrisé sur I’m Wrong. Elle ne jouera ce soir quasiment que des morceaux de Tramp, avec deux exceptions estimables. D’abord une nouvelle chanson que Van Etten joue seule, et qui montre qu’elle n’est pas prête à échapper au registre de la chanson d’amour attachante, frappante, hantée. Ses accords joués de façon rentre-dedans sont parfaits, dans ce moment où elle semble autant déterminée à avancer qu’elle l’est à se réinfliger dans les moindres détails une blessure : « Your love is killing me»… La deuxième exception, c’est l’interprétation désormais attendue en rappel de Love More, ballade terrassante qui a fait fondre le cœur de Bon Iver au point qu’il la reprenne à son compte. Retranscrite à la guitare car l'harmonium n’a pas su voyager. Les quatre musiciens sont comme frères et sœurs, plutôt fatigués mais soudés jusqu’à la dernière note. Et lorsqu’elle remercie, Van Etten, pourtant sans aucun doute épuisée, sort sa dernière carte de la soirée : elle va être présente au stand et distribuer les mots gentils sur la pochette révélatrice de son dernier album, et des autres.  

lundi 4 juin 2012

Julia Holter & Dirty three - Trabendo le 29/05/12


Les fans de cette nouvelle sensation que devient malgré elle la californienne Julia Holter se divisent peut-être en 2 camps : ceux qui trouvent "Ekstasis" (2012) moins développé que "Tragedy" (2011), le premier album atmosphérique et évocateur qui a établi les talents de cette compositrice à l'oreille extraordinaire et à la voix evanescente jusqu'en Europe ; et ceux qui y entendent les mêmes éléments – voix, harmonies, et ce flottement inimitable - tournés de façon plus accrocheuse et plus séduisante.

Ce soir, entamant la soirée vers 20 heures, Julia Holter va largement privilégier le second, Ekstasis, et laisser entrevoir le troisième, donnant un aperçu de la transe créative dans laquelle elle est engagée en continu depuis au moins un an et demi. Ce faisant, elle est accompagnée d'un violonceliste et d'un batteur précis, délicat et parfois rudes – l'attitude de ces deux là, dont le jeu a été écrit de toutes pièces par Holter dans un temps suspendu puis transfiguré pour la scène, se résume à un mot : expérimentale.

C'est le slogan toujours attirant de cette nouvelle édition du festival de la Villette Sonique, une importante manifestation au sein de laquelle un affiche rassemblant un trio instrumental australien culte et une égérie de studio taillée pour le XXIème siècle n'entame plus la confiance d'un public accoutumé, mais a tôt fait de susciter la curiosité. La soirée qui nous concerne est articulée en deux temps, avec Peaking Lights et son dub plein d'infrabasses, surprenant à défaut d'être convaincant, pour faire le pont et laisser la moitié du public respirer en terrasse. A ce moment, je passe une poignée de minutes en compagnie de Julia Holter, qui me remercie d'avoir fait les chroniques de ses disques et dédicace mon fanzine.

Holter est debout, derrière un synthétiseur Nord Stage 2 qui a tout du bijou technologique, plongée dans une nappe de brume figée et féerique, le regard en haut, passant avec plus d'habitude que de concentration d'un son à un autre, l'enveloppe de ses chansons changeant sensiblement d'un morceau au suivant, tout en préservant l'intensité qui permettait sur "Ekstasis" de captiver l'auditeur. L'album était aussi dense que le set semble dépouillé, par nécessité d'adaptation et envie de se libérer de la contrainte. Dépouillé mais cérébral, et plein de multiples ramifications reliées par des refrains mélodieux.

Si l'équilibre sonore entre les éléments doit rester, Holter ne peut évidemment pas reproduire le travail qu'elle a accompli en passant tant d'heures à mixer les plages sonores en studio. Ce qu'elle peut faire, c'est de se reconnecter aux rigueurs rythmiques de son assemblage de chansons et les mimer de la façon le plus convaincante possible. Marienbad, Fur Felix ou Moni Mon Amie son des chansons à la beauté instinctive, qui trouvent leur chemin sans effort apparent. Try to Make Yourself a Work of Art impressionne par sa tension, son aura glaçée. Cette façon à la fois errante et déterminée y culmine, le violoncelle gronde. En répétant l'impératif qui donne son nom à la chanson, Holter se rapproche le plus de ce qu'on pourrait appeler du contact avec le public. Sans doute est-ce la nature de sa musique qui affecte sa façon d'être.

La voix de Holter, superposée, répercutée comme un instrument, reste masquée par la gaze des atmosphères, d'une façon qui décontenance le public autant qu'elle suscite sa curiosité. Mais cette voix exprime aussi une forte émotion, sur Goddess Eyes par exemple, chanson qui sert de pivot à son duo de disques, y apparaissant de façon répétée. Au final, une prestation plutôt distraite, détachée, tout au long de laquelle on comprend la raison qui ont poussé Holter à changer son style entre ses deux albums, s'il devait y en avoir qu'une : le plaisir de pouvoir interpréter sa musique devant des audiences façonnées par la musique électronique et les gimmicks entêtants.

Cette contrainte de formats plus digestes, Dirty Three l'a aussi embrassée avec "Toward the Low Sun", son nouvel album événement paru en 2012, et qui a reçu un accueil critique mitigé. Les grands sites musicaux l'on généralement aimé, les fans du groupe l'ont sans doute compris, tandis que ceux qui étaient restés à distance de la formation, malgré ses liens avec Grinderman, Nick Cave et les Bad Seeds ou la bande originale de "The Assassination of Jesse James" – par l’intermédiaire de ce personnage clef qu'est Warren Ellis – ne s'en sont pas plus rapprochés. "Toward the Low Sun" présente des morceaux autour de 5 minutes, et c'est lié à un volonté des trois larrons de davantage faire dans la concision.

En live cependant, ils prennent le chemin inverse, n'hésitant pas à offrir de longues codas improvisées à leurs compositions échevelées. Mais ce n'est qu'après avoir complètement conquis le public. C'est vite fait : vers 22 heures 30, Warren Ellis déboule sur scène, costume, sourire espiègle, pilosité toujours impressionnante, et se met à pratiquer aussitôt un français châtié mais aussi drôle que du québécois. Sa galaxie à l'élégance détraquée tourne autour d'un mot : psychédélique. Histoires noires et violentes, romance et solitude – ce qui n'empêche pas Ellis de rester enjoué à tel point que certains finiront par lui demander de se mettre à poil ! C'est un vœu qu'il a souvent prononcé en interview – que le public participe, n'ait pas seulement l'impression de regarder un concert mais soit sollicité, et c'est le cas.

Les morceaux pourraient acheminer le chaos et le désespoir : ils provoquent l'euphorie au contraire, grâce au talent technique et à la vision du trio. Le batteur Jim White montre un amusement certain à mélanger tous les styles avec une maîtrise et une puissances qui galvanisent le violon virtuose d'Ellis. Celui ci attaque de longues phrases mélodiques, agressives ou mélancoliques, les accumule électroniquement jusqu'à créer un son dantesque, dans lequel se mélangent les mélodies de "Toward the Low Sun" et d'autres bribes de son imaginaire de western en phase terminale. Mick Turner (un croisement entre Poutine et un fermier australien) reste focalisé sur sa guitare, même si on sait qu'il est capable de jouer du piano.

Ce rôle, Ellis s'en charge avec une fougue grandiloquente sur Sometimes i forget you've gone, un morceau de "Toward the Low Sun" qui est porté à un niveau sonore terrible. Celui ci sera encore représenté avec The Pier ou Furnace Skies. Le maëlstrom tourbillonnant est ponctué des acclamations nourries du public. On ne regrette pas Grinderman, seulement que les disques de Dirty Three n'aient rien de cette puissance écrasante et n'égalent jamais cette densité. Il est plus de minuit lorsque le groupe exécute Ashen Snow au sommet de son envoûtement avant de dire au revoir.

Photo : (c) Snaprockandpop.

dimanche 6 mai 2012

Julia Holter - Live @ Le Poisson Rouge







Téléchargement gratuit.


Voir aussi la chronique de Eckstasis :














Set List

Marienbad



So Lillies


Fur Felix


Try to Make Yourself a Work of Art


Our Sorrows


Four Gardens


This is Ekstasis


In the Same Room


Moni Mon Amie


Goddess Eyes




lundi 16 avril 2012

Sinéad O'Connor - Concert au Trianon (15/04/2012)


Sinéad O'Connor dans un Trianon pas tout à fait plein : on voit bien que la carrière de la chanteuse originaire de Dublin est en berne en ce qui concerne la France. Si Sinéad O'Connor n'avait sorti que des albums comme I do Not Want What i Haven't Got (1990), son second disque, elle serait un autre genre d'artiste et n'aurait sans doute pas été aussi injustement oubliée de son public français. Sinéad O'Connor, c'est tout de même 25 millions d'albums vendus - dont plus de 10 millions pour ce seul deuxième opus.

Les jalons de son existence – revendications culturelles et historiques, relations aux religions, aux spiritualités, à l'universalité, à la maladie, et à la joie de l'enfantement - sont des thèmes parfois présents simultanément dans le cours d'une même chanson. Son œuvre n'est pas toujours aussi frappante que sur I do Not Want..., mais ses meilleures chansons, éparpillées jusque dans les disques les moins admirés, tels que Faith and Courage (2000) ou Universal Mother (1994), sont d'une consistance, d'une densité hors du commun. Elles profitent de textes braves, singuliers et en recherche de sentiment universels, capables de transcender le carcan de musique pop qui les rend pourtant si chatoyantes. « I have a universe inside me/Where i can go and spirit guides me » introduit t-elle, sur The Healing Room, juste après son apparition sur scène.

En 2012, ses chansons ont été rénovées, dynamisées, Sinéad O'Connor elle-même y étant pour beaucoup, tant le plaisir et l'aisance qu'elle a a piocher dans les divers épisodes de sa carrière est palpable. Elle est accompagnée d'un groupe puissant ; deux guitaristes, un claviériste/flûtiste, une bassiste, un batteur et une choriste. Les 20 morceaux qu'elle a choisis d'interpréter, depuis quelques concerts déjà, ne sont pas choisis au hasard ; ce sont les vingt chansons auxquelles va son affection – même si on la suspecte de vouloir traiter ses auditeurs en bon princes au vu de la quantité d'extraits d'I Do Not Want What i Haven't Got. Le tube Nothing Compares 2U sera présenté comme « une chanson que mon fils aime beaucoup, et qu'il a baptisée The Backyard Song. ». La chanson semble complètement neuve, et le couplet : « All the flowers that you planted mama/in the back yard/all died went you went away » résonne d'une véritable tendresse. Du même album, elle réinterprétera également les inoubliables Three Babies, The Last Day of Our Acquaintance – dernier hourra avant le rappel – et surtout une version a cappela, bouleversante, de I Am Stretched on Your Grave, chanson qui lie deux amants à la terre et dans laquelle leur amour prend la forme d'un pommier. « My apple tree my brightness/it's time we were together/for i smell of the earth/.and am worn by the weather. » Avec son tribut religieux, la chanson est plus proche du gospel vivace que de la litanie romantique ; la vie réelle s'y débat. La chanson est d'ailleurs dédiée à un ami disparu récemment.

Chaque chanson possède son identité propre, son couplet marquant, et non pas seulement un bon refrain ; et c'est encore vrai avec celles du nouvel album, How About I be Me ( and you be you) (2012). If i Had a Baby, The Wolf is Getting Married, Old Lady ou 4th and Wine sont rendues dans des versions puissantes, et même assourdissantes en ce qui concerne l'excellent Take off Your Shoes ou la reprise de John Grant, Queen of Denmark pendant le rappel. O'Connor parvient à introduire Reason With Me, la chanson la plus glaçante de son nouvel opus, avec humour. Elle s'excuse de n'avoir trouvé mieux que 'monkies' – ici relatifs à ses enfants – pour rimer avec junkie. « Hello, you don't know me/but i stole your laptop and i took your TV/i sold your granny's rosary for 50 p. » chante t-elle par la suite sur une musique plutôt macabre. Elle interrète une autre ballade célèbre, Jealous, ainsi que The Lamb Book of Life, véritable choc de cultures, entre dub Jamaïcain et musique Irlandaise traditionnelle. Sans oublier l très rock Jackie, tiré de son tout premier disque.

Elle est aussi ici pour défendre un album paru en 2007, et largement ignoré : Theology, qui est son disque préféré. The Glory of Jah et 33, qu'elle présentera comme sa chanson favorite parmi toutes celles qu'elle a écrites, portent dans la joie, sa ferveur de se connecter aux puissances divines. C'est là qu'elle atteint le meilleur compromis entre ses pensées personnelles, la résolution de ses doutes et ses désir pour le monde qui l'entoure. Before we End the Day termine le concert sur une note tout aussi holistique, et avec un grande élégance.

Malgré le parcours semé d'embuches de sa carrière, il n'y a qu'une seule Sinéad O'Connor, et elle le prouve par une leçon d'intégrité jusqu'à extrême. Elle apparaît ainsi toujours, et pour toujours, rasée, car «je ne me sens moi-même qu'avec la tête rasée. Et même quand je serai une vieille dame, je serai comme ça. » Et elle n'oublie pas la petite provocation, de celles qui l'ont rendus si impopulaires du côté le plus anglais de l'Irlande : « C'est difficile d'être dans un pays dont on ne parle pas la langue », s'excuse t-elle ainsi auprès de son public français. « Mais en Irlande on ne parle même pas notre propre langue ». Est-ce à dire le gaélique Irlandais ?

Set list (l'ordre des morceaux est approximatif)  :

The Healing Room
I had a Baby
The Emperors New Clothes
The wolf is getting married
Never Get Old
Old Lady
Reason With me
I am Stretched on Your Grave (A cappela)
The Lamb Book of Life
4th and Wine
Jealous
Three Babies
The Glory of Jah
Nothin Compares 2 U
The Last Day of our Acquaintance

Take off your Shoes
Jackie
Queen of Denmark
33
Before we end Our Day

vendredi 16 mars 2012

Concert - Ô Paon + Mount Eerie + Earth à la Maroquinerie le 15/03/2012


Le concert s'est ouvert sur une note étonnante, à défaut d'être immédiatement convaincante : un morceau intitulé Sainte Patronne de Rien Pantoute ! Sur scène, une jolie guitariste québécoise ; auteure interprète de morceaux étirés rendus possibles, par superposition, par l'utilisation d'une pédale d'overdub. Geneviève Castrée (Ô Paon) est dessinatrice de bande dessinée à ses heures, mais lui revient ici l'honneur d'ouvrir le concert pour Earth, qu'elle ne tardera pas à remercier. Sa fierté se fait peu à peu revancharde, sa bravoure va crescendo jusqu'à ce que son interprétation devienne magnétique, soutenue par une voix puissante, remplaçant de plus en plus le chant murmuré par des refrains presque hurlés. Avant le dernier morceau, elle lâche à un importun un 'Tu vas voir, je vais te donner la diarrhée' vaguement menaçant, ce qui déclenche l’hilarité générale. Les charmes de la langue autochtone, sans doute.

La musique manque encore de maîtrise mais les chansons, qui évoquent des déchirures dans un langage aussi poétique qu'incongru, sont attachantes. Viendra Mount Eerie, présenté par la québécoise comme le chauffeur du fourgon de tournée. Le rêveur Phil Eleverium, originaire de l'état de Washington, continue dans le thème progressif et romantique lancé par Ô Paon. Il a bien pris quelques rondeurs ces dernières années, et son projet n'a jamais été aussi pop, tout en gardant ce qui fait son originalité : le son comme un manteau neigeux qui s'abat soudainement sur un champ. Des chansons contemplatives au possible, enveloppées de 12 cordes atmosphérique et puissante, tellement chargées d'images de terre et de ciel qu'elles prennent une forme étrange, détachée des traditions rock. Un mec a traversé la salle avec un tee-shirt "'ceci n'est pas du rock'roll » à un moment donné, mais finalement, si on réfléchit, plus grand-chose n'en est aujourd'hui. Et de toute façon, venir voir Earth prédispose le public, dès Mount Eerie, à ne pas broncher ou presque, à fermer les yeux un peu idiotement, en imaginant que ce que ces musiciens ont concocté de si personnel puisse nous atteindre autrement que de façon superficielle. C'est cependant un spectacle intéressant à observer, ce sacre intime d'artistes entièrement voués à défendre les tréfonds de leur inspiration par le biais de ce qu'ils qualifient de 'projet' plutôt que de performance ou de groupe. Chacun d'entre eux, Ô Paon, Mount Eerie ou Dylan Carlson, dans les halos roses ou mauves dus au beau travail d'éclairage, ne font plus illusion (en faisant croire qu'il ne s'agirait pas d'eux mais de chose extérieures) une fois face à leur public, et c'est tant mieux. Castrée se reproche à elle-même de s'être prise trop au sérieux au détour d'une chanson : mais c'est sérieux. Ainsi, malgré un morceau enjoué, interprété avec humour, Earth épousera autrement, une heure et demie durant, le sérieux de la situation.

Carlson est un musicien estimable, pour ses prises de position pacifistes, sa recherche du bonheur essentiel acquis au prix d'incertitudes, et logiquement pour le blues élégant autant que sauvage qu'il dispense en longues plages grondantes au sein de Earth, accompagné de sa compagne Adrienne Davies à la batterie, de Lori Goldston au violoncelle et de Karl Brau à la basse. Carlson est aussi un homme fragile, un peu émacié sous ses impressionnants favoris. Sa première requête au public, dans un voix à l'accent traînant, sera de demander à se que personne n'utilise de flash. « I don't feel like having a breakdown tonight » justifie-t-il, car il est épileptique. L'éclairage est léger, pas d'images en accompagnement de la musique et c'est sans doute mieux. Dès les coups de cymbale de Davies - qui gardera tout au long du concert son équilibre entre force et furtivité – la musique devient le personnage central. Si Carlson se détache, ce n'est pas en tant que leader d'un groupe de rock, mais plutôt parce qu'il dirige l'attention vers le pouvoir de l'inspiration musicale elle-même : chose évanescente tout autant que physique, ce soir, avec Earth. Répétitive certes, lente diront les impatients, mais mouvante, gracieuse, et émouvante lorsqu'on sait tout ce que cette musique – ces accords de guitare ascendants, tournoyants, soutenus longtemps, ces stridences - représente pour Carlson. Leur set culmine sur la l'exhumation d'un morceau de The Bees Made Honey on the Lion's Skull (2008), mais les plus récents Father Midnight, The Rakehell ou The Coranesce Dog sont tous plus lancinants les uns que les autres. La musique respire et dégage de belles images. On songe à une assemblée autour d'un un tertre celte, et le quatuor tranquille communiquant, à travers leurs instruments, dans un langage naturel, avec un environnement idéalisé.

samedi 3 décembre 2011

R. Stevie Moore - Concert à Toulouse le 25/11/2011


« Un groupe de filles, j’adore ça ! » s’exclame R. Stevie Moore tandis que les Pumplies, formation pop toulousaine, prenaient la scène du Cri de la mouette et entamaient enfin la soirée. « Je suis un vieux dégoûtant ! » ironise t-il, une bière à la main, avant d’aller filmer. Etre dans les parages du parrain de la soirée a été riche en enseignements, tout comme sa prestation qui a rassemblé dans cette péniche garée sur le canal du midi environ 70 personnes. Cette occasion très spéciale a été organisée en l’honneur des cinq ans du label toulousain 2000 records, petite structure fondée par un certain Stéphane, qui distribue, en vinyle notamment, le nouveau disque de Moore, Advanced. Celui-ci, on ne peut pas l’oublier, est le bon père de toute une scène libre et indépendante américaine.

Look débraillé, lunettes épaisses aux verres noirs rabattables pour passer en mode ‘rocker’ au milieu du concert, barbe nouée et casquette à l’effigie de Nirvana visée sur la tête, R Stevie Moore tournait autour de son stand de merchandising avec discrétion et modestie, très disponible lorsqu’on cherchait à lui adresser la parole. Il regrettera ainsi tout à trac que la jeunesse d’aujourd’hui ne soit pas plus ouverte d’esprit, nous encourageant avec une conviction qui a fait carrière à se nourrir de tout ce qui nous entoure plutôt que d’avoir une ‘vision tunnel ‘ et de nous prendre que ce dont nous sommes ‘nourris de force’. Il se montre particulièrement joueur à la simple idée de ce mot d’argot, ‘swag’ qui rythme les concerts de Odd Future. Un terme qui revendique une façon d’être, ‘the way in which you carry yourself ‘. Il se montrera enthousiaste lorsqu’on propose de le filmer, soutenant qu’il faut ‘tout enregistrer, faire des bootlegs et les vendre’ avec une affection qui trahit sa longue marche pour l’autopromotion. Il suffit de voir ce qu’il a de ‘tout fait maison’ à vendre ce soir : des cassettes à 18 euros de chansons enregistrées en compagnie de Ariel Pink, et dont une photo d’imprimante représentant cet étrange couple intergénérationnel illustre la pochette ; des DVDS à 36 euros contenant 36 albums, soit 922 morceaux, sélectionnés parmi les quelques 400 et des poussières que compte la discographie quasi mythologique de Moore ; son dernier album dans une variété de formats, à ne jamais déballer car Moore a pris soin de dédicacer le film plastique qui les emprisonne.

R. Stevie Moore en est à sa deuxième tournée européenne de l’année. Il a fait énormément de concerts, mais peut-être n’a-t-il pas tellement l’habitude d’un lieu si réduit ; avec lui, le batteur et le guitariste inspirés du duo de Brooklyn Tropical Ooze donnent une densité électrique aux classiques de son répertoire que Moore va interpréter une heure durant. Le set, presque conceptuel et un peu délirant – Moore enfile un pantalon type pyjama avant de prendre son essor sur scène, dans des conditions étriquées – sera construit en deux parties, entre lesquelles Moore interprète seul à la guitare un couple de morceaux dont un génialement chaotique Seafood, (dont le nom véritable est inconnu, mais qui commence notamment par 'Seafood, crabs and lobsters'...) entre Davy Graham et Weird al Yankovic. Le reste du temps, quand Moore ne se lèche pas le bras ou qu’il ne reprend pas son souffle dans l’escalier backstage, il revisite Conflict of Interest, un titre au origines disco devenu blues, et ses incontournables Play Myself Some Music, Irony, Sort of Way ou I Like to Stay Home, tout en mimant les émotions que lui procurent ces morceaux, offrant un spectacle aussi grotesque que touchant. Sa voix, explorant plusieurs registres entre falsetto et grognement guttural, est impressionnante. En ce qui concerne Advanced, ce sera Carmen is Coming, Theorem ou Kix Tartar Sauce. On peut cependant considérer que Moore était ici pour promouvoir la sortie de son récent best-of, Meet the R. Stevie Moore. Tropical Ooze accompagnent avec une puissance incisive.

Moore est en total décalage, à la fois lunatique et féroce, clownesque et professionnel. Au moment de The Winner, il tourne son lutrin vers le public, apparemment décidé à ce que les premiers rangs lisent les paroles de la chanson qui y sont disposées. « he spends his life in a box/of ideas he can use/but every night you can find him alone/a loser”. C’est à la fois touchant et euphorisant. Hirsute de dégoulinant, Moore quittera la scène, traversera le public et s’échappera de la péniche pour ne plus laisser de trace, courant même au-devant de ses derniers poursuivants. Pour ceux qui ne le connaissaient pas, il ont cru voir des bouts de Franck Black, Daniel Johnston et Sir Paul McCartney simultanément, et ils sont décidés à ne pas laisser filer le un tel objet de culte.






mercredi 1 juin 2011

Concert - Bill Callahan à San Sebastian [21/05/11]


C’est samedi, et le vieux centre de San Sebastian, ville balnéaire Espagnole à 15 km de la frontière et à l’ouest du pays, est bourré de monde, animé en diable, bruyant comme seule une ville espagnole peut l’être, surtout depuis que la colère du pays s’est réveillée.  Il y a toujours ici plein de surprises, de rassemblements, de spectacles, de groupes déguisés – le mardi gras y était sans équivalent en France.  Le Teatro Municipal se trouve au beau milieu de l’agitation générale, et on a peine à croire que le tranquille Callahan soit à l’affiche ; l’humeur est à l’explosion plutôt qu’à l’introspection. Depuis les coulisses, on jurerait qu’il entend encore la rumeur de la rue ; depuis le balcon, elle est très nette, mais, heureusement, elle disparaîtra une fois le concert entamé. Le vieux théâtre, magnifique en or et rouge, ne se remplira qu’au dernier moment. Sophia Knapp démarre ; comme l’a pointé Mathieu, témoin du passage de Callahan sur Paris, elle est incontestablement douée, d’autant plus que l’exercice en solo est difficile, mais sa formule de folk pop un peu 80’s manque d’épaisseur. Elle prendra plusieurs fois la parole (« C’est un chanson d’amour »), en franglais malheureusement. La frontière est à peine passée et elle aura encore trois dates espagnoles pour prendre l’accent local.

Callahan, accompagné de Neal Morgan à la batterie et de Matt Kinsey à la guitare, entre sur scène sur la musique de Kraftwerk. Eux s’assoient, lui restera debout. L’album est Trans-Europe Express, et les morceaux que l’on a entendu donne déjà parfaitement le ton de la psyché de Callahan ; un Europe Endless de rigueur à quelques jours de la fin de la tournée, suivi de Hall of Mirors, morceau d’une lenteur lugubre sur lequel Hütter chante d’un ton désaffecté : « Even the greatest stars/Live their lives in the looking glass » et enfin Showroom Dummies (« mannequins de vitrine ») qui fait assez fidèlement écho à la posture raide de Callahan ou de Morgan sur scène, et tend vers le type d’humour dont l’auteur de chansons use parfois. La mélodie simpliste et inoubliable de ce dernier titre est reprise en cœur par le public. Voir Callahan immobile dans son costume beige, attendant que Showroom Dummies se termine pour pouvoir commencer son propre concert est déjà excellent. Son idée est de s’introduire par Riding for the Feeling, la chanson la plus fine sur son dernier disque, Apocalypse (2011). Sa voix est la plus profonde et la plus grave à cet instant, à tel point que l’on peut sentir le sol vibrer dès « It’s never easy to say goodbye/To the faces ». Un entrée en matière des plus dignes, déjà très mélancolique. Baby's Breath arrive seconde, et Callahan se met ensuite à alterner les nouvelles chansons avec quelques classiques qu’il a l’habitude d’interpréter.


Les chansons issues de Sometimes i Wish we Were an Eagle, Too Many Birds, Jim Cain et Rococo Zephyr,  reçoivent le meilleur accueil. Our Anniversary (interrompue le temps pour Callahan de boire quelques gorgées d’eau, après que sa voix ait pris une texture comique) ou Bathysphere sont des morceaux formidables mais Callahan pourrait exhumer des titres qu’il n’a pas l’habitude de jouer, se renouveler… Cet acte de réinvention se fera du point de vue sonore, pour des résultats mitigés. Eid Ma Clack Saw est ainsi désaccordée, étrange ; Matt Kinsey, s’il peut être subtil à la guitare électrique, notamment sur les titres d’Apocalypse, devient parfois envahissant. Son action destructrice des harmonies est commandée par la malice de Callahan (c’est là que l’ancien garçon échevelé de Wild Love questionne sa propre élégance), mais devient un peu pénible à la longue. Certains morceaux s’éternisent dans des outros pleines de redoutables larsens ; Say Valley Maker devient prétexte à sa propre apocalypse, se terminant dans une cacophonie punitive ; dommage lorsqu’on sait combien les prémices des mêmes chansons sont fabuleux de mesure. Du même coup, le concert s’étire, le temps devient long. Si tout avait pu être comme Riding for the Feeling ou le concis Free’s…  Neal Morgan sort son épingle du jeu, comme d’habitude. On l’a vu aux côtés de Joanna Newsom, il a enregistré avec elle Have One on Me (2011), et demeure fidèle à Callahan au moins depuis deux ou trois ans. Sa nervosité extraordinaire se transforme en l’espace de quelques secondes en délicatesse infinie, son désir d’expérimentation et son imagination se retranscrivent dans l’instant ; son jeu est feux d’artifices percussifs et cavalcades. America ! devient son terrain, c’est aussi là que Kinsey émet ses meilleures ondes.  La dimension comique de l’ensemble est souligné par le fait que deux personnes derrière moi passent une bonne partie du concert à pouffer. Il est vrai qu’entendre Callahan invoquer « Sergeant Cash » avec un entrain doux-amer, avant que Kinsey n’y aille de sa parenthèse électrique brutale provoque un sentiment assez rare.

 
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