“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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mardi 5 avril 2011

Josh t Pearson - Last of the Country Gentlemen (2011)


L’expérience spirituelle construite de toutes pièces par Josh T. Pearson depuis une quinzaine d’années, n’a pas été loin d’être ultime, manquant probablement de peu de lui asséner le coup final derrière la tête, tandis que les vautours, perchés sur le toit de sa maison vétuste de Tehuacana, Texas, confiants en sa destinée – il a juré de les avoir observés en attente de sa mort prochaine – plongeraient enfin sur lui. Son nouvel album, Last of the Country Gentlemen, superbe, marque un tournant dans sa vie. Il en parle avec un humour noir qui remplace la défiance passée. Les forces égocentriques qui le dévoraient se dissipent ; sous la houlette du label Mute, il devient complètement fréquentable.
Pendant quelques années, le music business a été l’endroit où sa ferveur anachronique en Dieu s’est transformée en névrose obsessionnelle. Mais il a été un croyant toute sa vie, sans cesse persuadé que sa foi était testée.

Son père, un évangéliste, abandonna sa famille, persuadé que Dieu pourvoirait à leurs besoins. Sa mère enchaîna les petits boulots pour les entretenir, lui et sa soeur, aidée en cela par l’Eglise locale. Pearson grandit ainsi dans une intense fascination pour Dieu.
«J’ai grandi dans des ordres où l’esprit sain est une chose dont la congrégation fait l’expérience, ils peuvent le ressentir », assure t-il. « Je l’ai ressenti aussi, parfois, comme un fantôme dans la pièce, jusqu’à ce qu’il me laisse un jour. J’ai juste senti que, BAM ! Toute ma foi était basée sur ce sentiment, ‘il vit en moi’ et quand ça a cessé, j’ai pensé, je vais me tuer. Putain. Il n’y a pas de Dieu, et je ne sais pas comment m’y prendre avec l’existence ».
Isolé et apparemment dépourvu de relations sociales saines – entendre de petite amie - avant longtemps, Pearson est persuadé que Dieu a un projet pour chaque homme, et que le vide dans son existence signifie qu’il a été choisi pour un dessein particulier par le créateur. Il doit alors se montrer plus fort et plus dévoué que les autres pour s’en sortir. « C’est Dieu lui-même qui semble m’avoir mis des bâtons dans les roues », médite t-il ces jours-ci.

L’une de ses premières tentatives de montrer qu’il a compris le message divin est lorsqu’il aide un certain Jim Parker à repeindre les murs du Trinity Institute à deux pas de chez lui. Cet imposant manoir fit autrefois office de collège, dans lequel des Méthodistes enseignaient la Bible, avant qu’il ne soit abandonné et ne serve de décor à des films d’horreur tel Don’t Look in the Basement. Jim Parker est sympathique, le genre d’homme paisible au service de qui, si on ne fait rien pour s’en sortir, on peut bien passer toute son existence, dans une ignorance très américaine du monde extérieur. « Je traversais des temps difficiles, essayant de saisir le sens de la vie. » Dans un acte qui ressemble fort à celui des artisans du Moyen-âge, Pearson gravera son nom dans le bois de l’édifice, l’orthographiant « Pierson » pour effacer, un peu grossièrement, la trace de la lignée paternelle.

Le dernier disque 90’s

Quel autre moyen plus universel aurait pu trouver Pearson qu’un disque pour montrer qu’il pouvait prendre sa destinée en main, qu’il méritait bien quelque récompense divine. Toute oeuvre d’art aurait fait l’affaire, et c’est dans ce contexte que se produisent les albums les plus impressionnants ; quand ils sont interchangeables avec une forme picturale ou littéraire, voire une pièce de musique liturgique, quand ils rivalisent d’ambition avec les oeuvres les plus exigeantes et complexes.

Lift to Experience, le groupe de Pearson, se forma en 1996. Il était accompagné d’un ami rencontré à l’église, aussi appelé Josh, Josh Browning. A la batterie, ils ne trouvèrent Andy « the boy » Young, féru de jazz, qu’après être passés par cinq autres batteurs. Young allait jouer un rôle important dans la façon parfois très libre de la musique qu’ils enregistrèrent pour The Texas-Jerusalem Crossroads. Mais Pearson en composa au préalable chaque détail du double album, chaque mot et chaque feedback de guitare, inspiré par My Bloody Valentine, un groupe qu’il admirait. Avec Kevin Shields, le leader de ces derniers, il partage un talent perfectionniste presque maniaque (Loveless, en 1991, avait manqué de ruiner la maison de disques en sessions d’enregistrement). Pearson et ses pairs vont enregistrer une première mouture de The Texas-Jerusalem Crossroads en 1999, mais de celle-là ils ne garderont rien, le réenregistrant l’année suivante. Lorsque le disque verra finalement le jour en 2001, il passera inaperçu aux Etats-Unis où il ne sera même pas distribué. Le web 2.0 et les réseaux sociaux n’en étant qu’à leurs balbutiements, le groupe aura la sensation d’être totalement ignoré. C’est sans avoir idée de la réaction provoquée par son accueil européen ; critiques élogieuses, récupération par l’underground et bientôt album culte.

A l’écoute du disque, son importance est évidente ; double album-concept large et profond, il oscille constamment entre fracas apocalyptique et légèreté angélique à la Jeff Buckley. Ouvertement désiré comme l’expérience ultime de la décennie, il se donne les moyens de son ambition en offrant une exploration parfaitement contrôlée de la décadence de la foi. L’invention qui valide toutes les autres – excursions formelles, explosions de guitares, passages en apesanteur, plages étouffées -, c’est qu’au lieu de sonner seulement comme une condamnation des excès du monde pour lesquels celui-ci mérite bien une petite punition venue du ciel, The Texas-Jerusalem Crossroads a cette pirouette de transformer le Texas en inattendue terre promise. C’est le sursaut de vie qui abat tous les ternes clichés de cette région stigmatisée de l’Amérique. « We’re the best thing in the whole damned land/And Texas is the reason », assènent t-ils. Bien que sorti au début de la décennie suivante, l’album clôt à merveille dix ans parcourus de tentatives successives de barouds d’honneur, dix ans aussi victorieux que dramatiques et extrêmes pour la musique américaine en particulier.

A l’aune de l’énorme travail accompli, la déception de Pearson face à l’accueil du disque est d’autant plus titanesque. Il s’y croyait déjà: « Quand vous êtes un grand groupe et que vous êtes soudés les uns aux autres, c’est, fuck you, on va contrôler le monde. » « On va chanter ça à l’univers, on sait que l’univers va nous renvoyer un sourire. » Mégalomane? Sans doute. Mais comme rien n’est fait pour durer éternellement, ses sentiments de toute-puissance, comme les relations entre les membres du groupe, vont s’étioler. Suite à des drames familiaux et à des problèmes de drogue, Lift to Experience se dissout. Avec ironie, Pearson qualifiera plus tard le disque de «petite symphonie à Dieu», évoquant le sort tragique de Brian Wilson, devenu fou après les Beach Boys.

Last of the Country Gentlemen

Pearson a travaillé dans son coin à un second disque de Lift to Experience, prévu pour s’appeler The Post Apocalyptic Blues. «Trop sombre », de son propre point de vue, pour voir le jour. Il ne le finira pas, pas plus que quatre ou cinq autres projets laissés en suspens pendant les années 2000. Pour un autre album, il envisage une création en sept jours. Il joue quelques nouveaux morceaux lors d’une tournée en Europe en 2002. Il se retranche dans son village d’appartenance, Tehuacana, pendant plusieurs années, et ailleurs au Texas. Il va ensuite quitter le Texas et les Etats-Unis pour déménager à Berlin, puis à Paris. Dans l’une comme dans l’autre des deux capitales, il finit de prendre conscience qu’il n’est pas seul, mais entouré d’une vie artistique intense qui le fait sans doute considérer son cas avec plus de recul. Invité par un couple d’admirateurs parisiens à séjourner chez eux à titre gracieux, au-dessus d’une crêperie appelée West Country Girl, Pearson s’acquittera de son du en interprtant régulièrement des sets acoustiques dans la boutique, se contentant à merveille de ce rôle de troubadour venu d’ailleurs, et à qui l’on doit un disque culte dont la légende est évoquée partout à demi-mot.

Il doit maintenant non plus prouver aux autres, mais à lui-même, qu’il est capable de soutenir l’effort d’un album entier de chansons acoustiques. Sa vie amoureuse mouvementée inspire les titres qu’il écrit en tournée avec Dirty Three, le groupe instrumental du violoniste Warren Ellis, également homme de main de Nick Cave au sein des Bad Seeds et de Grinderman, et responsable des musiques de film de The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford ou La Route. Last of the Country Gentlemen prend la forme douloureuse d’une thérapie musicale. Son public, visiblement bouleversé par son nouveau travail, motive Pearson à aller jusqu’au bout de son endurance lyrique.

C’est un folk épique, introspectif et candide. L’équivalent auditif de la lecture d’un journal intime tourmenté et expansif, qui commence en fanfaronnade ironique : « je suis prêt à sauver le monde/du moins je peux l’espérer », et qui se termine en exorcisme : «Aidez-moi à la chasser de ma tête ». Entre les deux, de longues pièces à la solitude exacerbée, bien distinctes les unes des autres. Sorry With a Song, par exemple, est murmurée d’un seul souffle passionnel, renferme une tension sourde ; ailleurs, le violon de Warren Ellis donne une beauté inespérée à Woman I’ve Raised Hell ou Country Dumb. « J’en suis issu d’une longue ascendance de rêveurs/ Chacun plus fatigué et blessé que celui d’avant”, résume Pearson. C’est l’apitoiement sur soi de celui qui veut être pardonné. Il offre un violent contraste avec son ancienne férocité texane. On y retrouve cependant des traces de sa fierté un peu violente : “Woman when I’ve raised hell, you’re gonna know it/There won’t be a shadow of doubt in your bright little mind”. Le plus beau titre est aussi le plus long, Honeymoon Great’s Wish you Were Her, treize minutes sur lesquelles le chanteur s’intéresse finalement plus à ses amours qu’à lui-même: “J’aime une femme qui n’est tout simplement pas ma femme […] Je baise tes lèvres et je sens son murmure contre les miennes/Elle dit j’aimerais être elle”. Une oeuvre de près d’une heure, unique, ambitieuse et sincère, dans la veine d’un Stormcock (Roy Harper) ; et où le jeu de guitare si distinct de Pearson brille de toute sa verve indomptée.

«Ca va être l’année de la barbe, je le sens! Cette année je vais vendre 100 disques, rien qu’à Paris !» plaisante t-il dans New Noise magazine. Ce pourrait être l’année de la musique Texane.

Parution : mars 2010
Label : Mute
Genre : Country, folk
A écouter : Woman When I've Raised Hell, Honeymoon's Great Wish you Were Her, Country Dumb

8.50/10
Qualités : poignant, épique, vibrant


lundi 12 avril 2010

Goldfrapp - Supernature


Black Cherry (2003) s’inspirait d’une ambiance, le cabaret. Supernature assume plutôt une appartenance musicale, dans le filiation glam rock de Marc Bolan et T-Rex. La chanteuse est sur ce disque au centre de l’attention, et sa personnalité « entre Kylie Minogue et PJ Harvey, Annie Lenox et Siouxsie Sioux, Rachel Stevens et Beth Gibbons » compte plus que jamais pour que le disque fonctionne.

Ce qui peut paraître étrange, mais qui est l’un des caractères les plus forts du duo, c’est le manque de sincérité qui empreint le disque, au bon sens du terme (!). La voix d'Alison et la musique fusionnent à merveille, mais leur rôle est un peu flou. Les sentiments de l’auditeur sont manipulés, son attention est mise à l’épreuve, car la musique semble avoir plusieurs épaisseurs ; il y a l’évidence mélodique à laquelle répond l’attitude un peu fausse d’Alison qui joue la diva pop – mais, on le soupçonne, il y a aussi la même rêverie, envie d’éviter la confrontation avec la réalité, sentiment de fuite qu’au début de Goldfrapp. C’est la personnalité de la chanteuse, qui, si elle peut jouer à loisir de son corps et de son apparence pour ressembler à ses idoles, ne peut pas changer son fonds, farouche. Alison est une ensorceleuse vulnérable, et toute la chirurgie plastique et émotionelle perpétuée par les clavuiers omniprésents (Oh La La, Number One… ) n’y fera rien ; il y a toujours un léger décalage entre le fond et la forme, la représentation et le cœur qui bat dans des titres comme You Never Know, Satin Chic ou même Lovely 2 C U. C’est pour cela qu’entendre ce disque alors qu’on est en train de faire ses courses, ou à la patinoire, laisse toujours un sourire dibutatif, dans un second temps.

Que penser sinon de Let It Take You ou Time Out From the World ? Goldfrapp a à l’évidence plusieurs définitions de son art, il lui sert de plusieurs façons, selon les envies, les manques, les aspirations, les ambitions des deux musiciens. Le résultat le plus concret pour eux, mais pas nécessairement le meilleur, c’est que Supernature a rencontré un grand succès et s’est très bien vendu, ce qui les a amenés à faire beaucoup de promotion. Il était difficle, même pour deux tempéraments discrets, d’échapper à l’engouement autour de morceaux comme Oh La La, Lovely 2 C U ou Fly Me Away. Le duo a joué le jeu à fond, fait des clips, développé le plus possible les occasions d’une extravagance visuelle ; il a gagné au passage en mystère, revendiquant presque ou double personnalité ; extravertie et provocante sur scène, repliée envers les journalistes. L’humour est codé est le moyen privilégié d’Alison pour citer ses influences, à Bolan sur Ride a White Horse par exemple. We Are Glitter, le disque de remixes qui est tiré de Supernature, propose de continuer l’aventure et comporte notamment deux remixes des Islandais de Mum.

 
  • Parution : Aout 2005
  • Label : Mute
  • Producteur : Goldfrapp
  • Genre : synth pop, glam rock, électro
  • A écouter : You Never Know, Fly Me Away, Lovely  2 C U
 
 
  • Appréciation : Méritant
  • Note : 6.75/10
  • Qualités : audacieux, ludique, naïf

mercredi 7 avril 2010

Goldfrapp - Black Cherry (2003)



Parution : 2003
Label : Mute
Genre : Synth pop, Dance-rock
A écouter : Black Cherry, Train, Strict Machine

Note : 6.75/10
Qualités : extravagant, sensuel, rétro

« Après Felt Mountain, le seul morceau qui nous a inspirés est cette reprise de Physical d’Olivia Newton John. Très vite, on a eu cette image d’une frappe mécanique. » Fini le velours de Felt Mountain (2000), les visions rentrées et la contemplation, le duo anglais change totalement de mode, et expérimente pour la première fois le succès. Trois morceaux composés sur la tournée du premier album ont donné envie à Goldfrapp de prendre une direction plus rythmique. Quelque mois plus tard, en concert pour Black Cherry, le spectateur est projeté sans fard dans une ambiance proche du Crazy Horse, où les danseuses portent des oreilles de loup ou sont déguisées en cerf. Dans les paroles : « Wolf lady sucks my brain ». Que s’est t-il passé entre temps ? Alison Goldfrapp a dévérouillé les loquets de la contenance, fini d’exprimer une douce excentricité pour passer à des choses gothiques et sexuelles. Elle a trouvé la voie de l’extravagance, genre à part entière qui était fait pour elle et cela commença de sceller l’identité du groupe. Elle se mit à imaginer un cauchemar dans lequel les hommes voudraient être des animaux et les animaux des hommes.

Felt Mountain était la première ouverture sur le monde d’une nouvelle conscience, d’un nouvel esprit en état d’exploration. Déjà mure, Alison Goldfrapp avançait pourtant à tâtons, sans que cela ne cesse d’être énigmatique pour l’auditeur qui cherchait à savoir si l’intention de la chanteuse était de brouiller son imaginaire dans des visions cinématiques, de rendre acceptables ses attirances sensuelles, ou plutôt de les contourner, d’évoquer tout autre chose, des thèmes reposants ou réparateurs. Sur Felt Mountain, Alison pouvait se dissimuler derrière les fabrications curieuses de Gregory, et à plusieurs reprises la forme prenait le pas sur le fond, pour un résultat illustratif mais parfois (sur Human notamment) plein de présence aussi. Black Cherry met la performance d’Alison à nu et au premier plan, tout contre son public, donne tout à sentir, la musique est là davantage en support d’une ambiance années 30 poisseuse plutôt que de servir d’écran à un ensemble.

Musicalement cependant, Will Gregory ne maîtrisait pas encore parfaitement son sujet, et le résultat est plutôt cheap, ce qui sera sans doute surprenant pour ceux qui ont l’habitude de la musique électro passablement bien tournée. Mais c’est aussi une astuce, sur des morceaux comme l’obsédant Train, pour donner l’impression d’un cocon vintage à peine remis au goût du jour, d’une nature sauvage et intemporelle – comme Goldfrapp dont les traits peu maquillés et la coiffure ne changeront plus d’apparence. Cette limite technique est un bon moyen de s’écarter de leurs influences (de la musique disco de Barraca à la techno de Hakan Lidbo, en passant par la synth pop des années 80 ou par le glam-rock des années 70 comme cela se verra mieux plus tard). Les sonorités sont souvent très sèches, dès Crystalline Green qui ouvre le disque sans convaincre. Il y a eu une longue exploration afin de trouver une alchimie avec les voix froide et presque synthétique par moments d’Alison. On est en terrain languissant ; passages de cordes, blips enveloppants, claviers vibrants, double basse. C’est l’expression de la sensualité que la chanteuse utilise en représentation, tandis que le cœur de ses chansons cherche à emprunter les voies d’une nature mystique autant qu’à en flatter l’aspect le plus superficiel.

On retrouve avec Black Cherry les traces d’un romantisme moins provoquant, mais c’est Strict Machine, Train et Twist qui représentent le mieux ce qu’est devenu le groupe ; insistant et provocant, amené d’une main de fer, autoritaire et envahissant, sans en avoir vraiment les moyens. Au moment de Deep Honey ou Hairy Trees, et alors que le sinueux Tip Toe nous a persuadés de l’endurance de cette nouvelle formule, on se laisse envelopper dans le style Goldfrapp – n’appréciant leurs sonorités décalées que pour les surprises et les retournements qu’elles promettent, dans une sorte de va et vient entre la représentation charnelle et très premier degré de la danseuse de cabaret et les images en plusieurs dimensions qui jaillissent parfois, de manière plutôt abrupte, des entrechoquements de claviers pour lesquels Gregory favorise les petits accidents.



vendredi 26 mars 2010

Goldfrapp - Head First


Le moins qu’on puisse dire, c’est que le revirement de Goldfrapp sur ce disque fait son petit effet, après qu’on les ait laissés dans les volutes synthétiques faussement pastorales de Seventh Tree (2008). Sur Head First, à priori, rien n’est dissimulé, ni suggéré ; Alison est à nouveau en talons hauts, mais en combinaison rose cette fois, et je crois que ce ne serait pas lui rendre service que de la comparer à Madonna (elle évoquera le cas de la chanteuse en expliquant que, tandis que celle-ci s’entoure de personnes compétences pour façonner un disque, Goldfrapp écrivent et produisent tout eux-mêmes, à la manière d’artisans du son - cette distinction vaut son pesant d’or à l’écoute de Head First.) Ce n’est pas la première fois que le duo cherche à nous faire perdre la tête (Supernature et ses dérives glam), mais cette fois-ci, la pilule est dure à avaler parce que c’est quand même les années 80 sans frein, pour la plus grosse partie du disque. Jump, de Van Halen, est fréquemment remis sur le tapis pour évoquer l’imposture d’un titre comme Rocket.

Ecouter le disque en entier, la première fois au moins, provoque un certain malaise. Mais tandis que les choses avancent, on ne peut s’empêcher à tout un tas de références, et ce n’est pas aux années 80 que je fais allusion. A mon sens, cette époque est bel et bien enterrée, car Goldfrapp continue à faire de l’art – à la façon éhontée qui les a toujours caractérisé, depuis l’introduction même de leur tout premier morceau, Lovely Head. On se croyait dans la bande originale du Bon, la Brute et le Truand, avant qu’un twist, un retournement, comme ceux auxquels nous sommes habitués de le part du duo joueur depuis lors, transforme l’intro picturale en plage langoureuse et habitée d’une fine trame électronique. Leur identité s’est liée irrémédiablement à l’aspect rétro de leur son, après qu’il aient vendu des centaines de milliers de Supernature (2005). Head First n’est alors qu’un genre de nouvelle étape décisive ; car s’il ont assumé leurs déguisements de récupération autant que l’expression d’une sensualité glauque, voire d’une sexualité libertine, il leur restait à se jouer de leur propre cadre en forçant le trait. Afin de ne pas reproduire Supernature ? Peut-être, mais pourtant Rocket ou Believer, les deux premiers titres du disque, auraient pu être récupérés par tous les dance-floor et les patinoires du monde – s’il ne le font pas, leurs remix le feront.

Qui va acheter ce disque ? Je suppose que le profil type a un peu changé depuis 2005. Head First ressemble à un objet pour musicologues, ce que Will Gregory, sinon Alison, sont : des musiciens érudits. Il faut quand même une forme de courage, une audace qui comprend un sens de l’humour non négligeable, pour traverser le magasin et ignorant notamment que les White Stripes ont enfin sorti leur premier disque live, et préférer ce Head First rose et bleu. Mais Goldfrapp s’amuse bien entendu de ce problème de conscience du consommateur habituel : un bon pied dans le rock, une oreille pour la musique électronique à l’occasion, il méprise doucement la plus grosse partie de ce qui s’est fait dans les années 80, à cause de cette production dégoulinante, éprouve un dédain assez important pour le rock progressif de la décennie précédente, à l’exception de Pink Floyd, et n’écoute plus que les descendants du rock à l’état brut, l’école Lester Bangs, punk, hardcore, grunge, le son de la décennie 90, où les claviers firtent mine de disparaître ou presque – Depeche Mode, qui partagent avec Goldfrapp le label Mute, continuent avec Violator dans l’esprit cathartique qui les a lancés.

En découvrant Count Five, dans les années 60 – Head First pourrait bien finalement conjurer toutes les époques et beaucoup d’exemples pour faire parler de lui – Lester Bangs les accusait d’être nuls, et pourtant il les adorait ; musique incompétente et paroles médiocres, avec un seul message répété à l’envi sur tous les titres : je t’aime, est-ce que tu m’aimes ? Les paroles sur Head First sont presque de la même facture – presque fait toute la différence. Cela suffit pour nous donner l’impression que l’on aime détester ce disque, dans les trois premiers morceaux au moins. Les paroles de Shiny and Warm ont une autre portée, et le disque se transforme lentement, avec Dreaming et Head First plus froids ou Shiny and Warm aux accents de Suicide ou de krautrock. On se rend compte de la supercherie ; ce n’est pas un disque idiot, ni même volontairement idiot, mais plutôt un album qui sous couverts acidulés continue la réflexion du duo et donne à Alison des atours toujours plus convaincants. En réalité, les morceaux ont une qualité ambivalente, ils donnent l’impression d’être immédiatement assimilables, alors qu’en réalité ils contiennent autant de références au groupe lui-même, de contours flous, que de références explicites. Et c’est ainsi qu’il exercent un attrait tout particulier, une sorte de charme intellectuel – sans compter que leur brute efficacité peu devenir une nouvelle inspiration ailleurs. A ce propos, leur maîtrise sonore n’a jamais été aussi évidente ; alors que Felt Mountain et Black Cherry accusaient des manières débutantes, que Supernature et Seventh Tree confirmaient une progression, Head First est enrobé de manière quasi-parfaite.


  • Parution : 22 mars 2010

  • Label : Mute

  • Producteur : Goldfrapp

  • Genres : Synth-pop

  • A écouter : Rocket , Believer, Shiny And Warm




    • Appréciation : Méritant

    • Note : 7.25/10

    • Qualités : fun, audacieux, soigné

jeudi 25 mars 2010

Goldfrapp - Seventh Tree


La carrière de Goldfrapp progresse à toute allure ; Seventh Tree en est seulement le quatrième chapitre et on a déjà l’impression d’un groupe sur le retour… C’est que l’habileté du duo constitué par Alison Goldfrapp et Will Gregory surpasse peu à peu toutes nos espérances. Ils savent changer de peau comme plus aucun autre groupe ne le fait, avec par exemple Massive Attack ou Gorillaz peinant déjà à surprendre après trois ou quatre disques. Ils continuent d’agir pour leur public de fidèles, avec une foi hors d’âge maintenant que peu de gens se soucient de la dimension évolutive et même, pour beaucoup, artistique que peut tenter de véhiculer un groupe. Ils continuent de défricher à leur façon car ils savent bien que c’est ce qui rend la musique excitante ; le renouvellement ; que même Alison, sans ses atours démodés et son audace à muer, n’aurait pas la moitié du sex-appeal qu’elle a.

Le logo apposé sur leurs disques est devenu une marque, qui signifie exigence, brio, et peu de déceptions au compteur. Une partie de Black Cherry (2003) pouvait ennuyer, mais guère plus. Et ce n’est pas avec ce nouveau disque qualifié à tort de revirement folk que l’on se détournera des efforts du duo. L’ambiance est toujours très synthétique, malgré le premier titre, l’énigmatique Clowns, qui emprunte des sonorités à Nick Drake.

Seventh Tree enjoint à apprécier les simples choses de la vie depuis chez soi, un peu d’isolation, avec une pointe d’amertume laissée par la promotion de Supernature (2005), les tournées et quelque part l’égarement qui s’est ensuivi. Goldfrapp reprend pied, sans perdre le pouvoir de façonner des mélodies anthémiques comme Happiness, A and E ou Caravan, évoquent toutes un retour au calme. « Je pense que c’est malsain d’agir en toute conscience », remarque la chanteuse du duo. C’est pour cela qu’ils vont chercher ensemble à donner quelque opacité à des titres comme Clowns ou Eat Yourself. Alison décrit l’humeur de cette nouvelle collection de titres ainsi : “une combinaison de naïveté folk anglaise avec un peu d’horreur et de soleil Californien qui l’éclaboussent ».

On peut aussi considérer qu’avec Supernature, ils se sont dangereusement rapprochés du point auquel tous leurs mystères seraient élucidés, toute leur pudeur percée à jour ; qu’allait t-il rester alors de leur âme née avec Felt Mountain (2000) ? Seventh Tree n’est pas seulement plaisant, il est réparateur ; c’est peut-être le plus important disque pour Goldfrapp, celui qui assure sa pérennité. Qu’il mette les tubes tapageurs de Supernature bien derrière lui n’est pas la moindre de ses qualités ; et que l’on puisse encore apprécier des moments de pop éhontée comme A and E, aux côté de plages mélodiques classieuses comme Cologne Cerrone Houdini ou Little Bird, prouve que le charme polisson du duo est intact.

Goldfrapp ne fait pas sa musique sur la brèche ; et s’il y avait dans son précédent album un aspect provocant, c’était plutôt dû à l’état d’esprit d’Alison au moment de le faire, c’était nécessicité de son éclosion artistique. Leur meilleure musique est façonnée à tête reposée, en fonction de leur envie ; et ils se tiennent à merveille à leur direction, produisant une fois de plus un disque au fort pouvoir de cohérence et aux nombreux instants de félicité.


  • Parution : février 2008
  • Label : Mute
  • Producteur : Goldfrapp
  • Genres : Synthpop, Folk
  • A écouter : Happiness, Caravan Girl, Clowns

  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : heureux, self-made

samedi 13 mars 2010

Goldfrapp - Felt Mountain (2000)



Parution : 11 septembre 2000
Label : Mute
Genre : Electro, Pop,
A écouter : Lovely Head, Human, Horse Tears

OO
Qualités : self-made, original, rétro

Alison Goldfrapp : Anglaise. Contemplative. Provocante. Mettez ces adjectifs dans l’ordre que vous voulez, et ne respectez pas forcément la structure classique couplet-refrain, on est dans le pays de Bowie et d’Eno !

Felt Mountain a été conçu dans une cabine isolée en pleine nature. (Aujourd’hui, s’isoler dans le dénuement pour enregistrer est devenu tendance, mais c’est surtout une technique employée par les musiciens les plus fortunés et les plus attendus dans une sorte de double-jeu : à la fois pour retrouver l’inspiration qui s’effiloche avec l’argent et pour ne pas être harcelés par leurs fans (« il y avait des rats dans la salle de bains ! Nous n’avions aucun ordinateur, à part pour lire nos mails ! » reporte t-on, et autres anecdotes idiotes)).

Felt Mountain est le disque constitué en réponse à un vrai caractère, le seul, le dernier (?) disque complètement honnête d’Alison. Dense et pourtant plein de tempos lents et ouatés, il doit son originalité d'abord à cette grande dame en devenir, à son énorme capital de mélancolie, à sa perception artistique entière ; débutant d’abord sa carrière en arts plastiques avant que sa rencontre avec Tricky lui donne des aspirations musicales. C’est une de ses amies qui la présente à Will Gregory, et ils se trouveront une complémentarité dans leurs goûts musicaux. C’est assez évident sur Felt Mountain ; tandis que les tournures de Gregory évoquent le easy listening, Ennio Morricone ou la B.O. d’un vieux James Bond, la voix de Alison se comporte comme capturée dans un temps passé, un peu Marlène Dietrich. Et si son timbre est évocateur (de rêves, d’abandons, de visions panoramiques) il n'est pas démonstratif.

Son chant est parfois un murmure, ailleurs perverti par les machines analogiques de son partenaire – à tel point que c’en est, à certains moments, méconnaissable, et qu’il faut les voir interpréter le morceau live pour y croire -, parfois même remplacé par les pleurs de ces claviers qui ont magnifiquement pris de l’âge. Quel que soit le procédé, cela donne toujours envie de franchir une porte qui nous amènerait directement dans ces montagnes, là où on finit par croire qu’est la place d’Alison Goldfrapp ; vision qui sera mise à mal lorsque la traîtresse, va terminer sa transformation en harpie à la Siouxsie et se pâmer en cuir au Koko de Londres.

Si Human peut paraître plus menaçante, la voix s’y montrant forte, Alison Goldfrapp adopte pour l’essentiel une posture à la Beth Gibbons, de Portishead – tourmentée. Sans être aussi sombre qu’un Dummy, Felt Mountain a quelques atmosphères brumeuses, voire décalées. Une autre voie à explorer est l’héritage de Robert Wyatt, ses vocalises enchanteresses (notamment sur le titre Felt Mountain) et son abstraction guillerette. Mais la liste des Anglais visités par Alison et qui inspirent ce disque est peut-être longue. Brian Eno ou Marc Bolan jailliront au moment de Supernature (2005).

A cheval entre passé et avenir, entre prétentions champêtres et science-fiction, entre violence du désir (« No time to fuck/ But you like the rush ? ») et effacement, Felt Mountain trouve son équilibre au bout du compte. Même dans les moments crépusculaires (Paper Bag, Deer Stop, Felt Mountain) on a l’impression d’assister à la mise en place d’un genre nouveau de tableau sonore, avec ses touches de coquetterie, et cela donne au disque un côté ludique autant qu’il est charnel est sincère. Alison joue parfois de sa voix comme si elle gribouillait en message en travers de son canevas de textures datées. Le plus remarquable, c’est lorsque cette voix se déforme, comme si un détergent avait été appliqué sur le tableau qu’elle crée. Et que dire de Lovely Head ? Cette introduction magique, un des plus grands débuts de disque qui soit ! Pour le reste, le groupe saura peut-être mieux exprimer que nous ce qui s’en dégage : « Tout d'abord ça ne ressemblait pas à grand-chose mais une fois qu'on a écouté le refrain on s'est dit Wouah ! On n'a jamais rien entendu de tel. »

Un Wicked Game qui a sa petite mélodie de clavecin, et déjà annonce le bon goût de ce qui va suivre ; sonorités étonnantes mais parfaitement en place, fondues dans le décor. Rythmique de ballade anthémique (la référence à Chris Isaak n’est pas fortuite). Et la chanson se termine ainsi : « Frankenstein will want your mind » : l’apothéose ! Comment cela fonctionne t-il ? C’est le mystère qui fait toute la beauté de l’exercice.

Les pièces jouent à fond leur rôle évocateur et pictural, au risque de ressembler parfois à des intermèdes (Oompa Radar) avant la suite du film. Ah ! un film sur la question. C’est ce qui manque à leur tableau de chasse, maintenant qu’il y a tant d’images volées, dans nos têtes, qui sont estampillées Goldfrapp.



dimanche 1 novembre 2009

Depeche Mode - Exciter (2001)



Parution : mai 2001
Label : Mute
Producteur : Mark Bell
Genre : Dance-rock, Synth-pop
A écouter : Dream On, Shine, Comatose, I am You

Note : 6.50/10
Qualités : élégant, sensible, sombre

Depeche Mode a tracé, dans les années 1990, avec leurs albums Violator, Songs of Faith and Devotion et Ultra, une autoroute comme celle qu’avait construite Kraftwerk au cours des années 70 – elle documentée de cinq disques, dont le précieux Autobahn. Le trio de Basildon joue des coudes, dans la cour médiatique des groupes anglais, depuis plusieurs décénnies, avec The Cure ou New Order. Martin Gore, la vraie personnalité qu’il s’agit de fouiller s’il l’on souhaite s’intéresser de manière sérieuse au groupe, donne à chaque fois à Dave Gahan de nouveaux écrins mélodiques, ressemblant à du blues synthétique. Gahan n'est ainsi souvent qu'interprète, mais totalement investi dans l'imaginaire romantique propre au groupe. Guitariste et chanteur sont comme archange et martyre christique.  
Violator (1990) était l'album qui a confirmé leur talent à produire de grandes et sombres coupures électro à tendance claustrophobique, parfois dansante, naïve ou humoristique – Enjoy the Silence. La naïveté n’est sans doute pas vraiment revendiquée par Martin Gore mais devient attachante tandis que le talent du groupe à rendre crédible ce qui avec d’autres aurait produit des mièvreries, devient évident. Leur disque suivant, Songs of Faith and Devotion (1993), servait notamment I Feel You, Walking in My Shoes et Mercy in You, toutes en refrains, In My Room, rampante, ou encore Rush. Enfin, Ultra (1997) basculait dans le malsain et les guitares grimaçantes (Useless), tout en continuant à fournir des tubes certes moins convenus que jamais – Barrel of a Gun, Home - , et It’s No Good faisait même sourire. La tension palpable que produisent les chansons austères de Gore et les sonorités vicieuses de Fletcher donnent au trio une crédibilité difficile à mesurer.
Exciter avait été accueilli comme celui de la reprise de pouvoir de son chanteur, alors qu’il émergeait d’une longue convalescence aux drogues dures. Et c’est vrai qu’il n’y a plus ici l’amertume de Ultra. L'aspect malsain est remplacé par une noblesse est une élégances premier degré, ainsi qu'une pudeur avec laquelle Dave Gahan est à l’aise. Son interprétation, très précise, touche au conceptuel. Entre de mauvaises mains, les textes de Martin Gore pourraient dégénérer vers le ridicule. Ce disque ouaté évite l'écueil de la débauche : le ton est calme, clair, doux. Dave Gahan ne manque pas d’expressivité, pas davantage que les compositions qui malgré le gros travail des machines restent très humbles et polies. L’univers du groupe est ainsi dessiné à travers ses traits essentiels ; chant très intelligible partagé avec Gore, et sons étranges qui participent à la mélancolie et à la fracture exprimée.

Mark Bell, qui a travaillé avec Björk, sait doser les ingrédients. Exciter est ce que Vespertine, paru la même année, était à l'islandaise. La restriction est de mise malgré une recherche sur la matière permettant de trouver les sons les plus fidèles à recréer l’atmosphère voulue. Il n’y a pas de mélodie évidente, seulement quantité de sentiers piégés et parfaitement organisés. C’est le disque d’un groupe qui a voulu se débarrasser des clichés et des crochets pour rediriger son attention vers l’essentiel à leurs yeux, avec une foi peut être un peu appuyée mais honnête.

jeudi 1 octobre 2009

Richard Hawley - Truelove's Gutter (2009)


Parution : 6 octobre 2009
Label : Mute
Genre : Crooner, Blues
A écouter : Open up Your Door, Don’t Get Hung up in your Soul, Remorse Code

7.50/10
Qualités : élégant, pénétrant, nocturne, rétro, apaisé

Truelove’s Gutter est un disque remarquable par la force de ses textes. C’est un album d'auteur qui est, musicalement également, très intéressant, avec l’utilisation de scie musicale, des ondes Martenot (popularisées par Radiohead, c’est l’ancêtre du synthétiseur qui émet un son proche de la voix humaine), et, surtout, de l’harmonica de verre, qui évoque un peu le son d’une coupe de crystal sur lequel on passe un doigt mouillé. « Je voulais un son pour illustrer le soleil qui se lève », dit Hawley. Il s’est lassé des cordes qui habitaient abondamment ses précédents disques.

L’introduction du disque, As the Dawn Breaks, est un magnifique note d’harmonica vibrante, où l’on entend aussi quelques chants d’oiseau ; le thème est ainsi tout simplement dessiné. Puis, lentement, la voix de Hawley se met en route, qui, de registre baryton, évoque celle de Bill Callahan : « As the dawn breaks, over roof slates, hope hung on every washing line… » On se dit que c’est exactement le genre de compagnie qui nous plairait au cœur d’une ville de bruines et de fumée comme Londres. Avec Open Up your Door, le deuxième morceau, ce sont des trésors de générosité toute en retenue, de douce rêverie qui deviennent bientôt, dans le cœur, de grandes chansons. A ce stade commence un voyage quelque part entre les glorieuses années cinquante et les ruines d’aujourd’hui.

Ce n’est pas du rock, plutôt l'idéal dénuement, mâtiné d’ondes Martenot sifflantes, pour habiller une personnalité toute cendres, fumée et feu.

La cinquantaine peut être difficile à passer lorsqu’il faut trouver sa voix en musique – Nick Cave, par exemple, l’a fait à sa manière avec No Pussy Blues, au sein de Grinderman ; il se posait en cinquantenaire frustré de ne pouvoir s’attirer les charmes de sa femme cible. Jarvis Cocker, le co-leader du groupe Pulp avec Hawley, s’est transformé sur son nouveau disque en homme d’autorité, urbain et moderne, appréciateur de ses années de jeunesse, ne renonçant pas à quelques conquêtes passées. C’est vouloir demeurer vif dans le temps qui court, quels qu’en soient les inconvénients. 

Ashes on the Fire a l'air d’une grande chanson de Johnny Cash. C’est dire si Hawley parvient à trouver le ton juste. A ce point enfoncé dans le sentier brumeux et solitaire de Truelove’s Gutter (Le poète Thomas Truelove parlait dans l’un de ses textes d’une gouttière à Sheffield ou l’on jetait ses déchets). Les chansons de Hawley sont d'une simplicité frappante, telles que, n’ayant pas coutume de parler ni d’entendre l’anglais, on puisse tout de même les comprendre ; pétries de vieilles manières, à la façon d’un Morrissey : « You’re the beauty of the town ». Les vers enchâssés en rimes sont souvent remarquables, parfois joueurs dans cette diction épurée. «Those white lies made your eyes white/ I’m likewise on those white lies » sur Remorse Code. Un tel titre, comme le final Don’t You Cry, installe un superbe confort.

Hawley a grandi en écoutant Elvis Presley et il est le fils d'un d’un musicien de blues - c'est le matériau à l’origine de sa sensibilité. Son art s’exprime aussi dans sa manière de travailler les notes sa diction comme lorsqu’il répète « baby » sur Don’t Get Hung up in your Soul. Ce n’est pas du rock, plutôt l'idéal dénuement, mâtiné d’ondes Martenot sifflantes, pour habiller une personnalité toute cendres, fumée et feu. Les ondes Martenot procurent une introduction au bord du surréalisme à Soldier On. C’est ainsi ; en reprenant à son compte, avec personnalité, une atmosphère pénétrante, Hawley transforme son disque en reconstitution. Cette poésie ne manque pas de s’envoler, sur Open Up Your Door ou Soldier On, en grandes envolées lyriques.

« It was your birthday yesterday, i did a gift that almost took your breath away » est la ligne magistrale qui ouvre For Your Lover Give Some Time. Il touche alors son entourage de la même émotivité que celle qu’il incarne, celle d’un authentique rêveur.




    mercredi 22 juillet 2009

    Grinderman - Grinderman (2007)




    OO
    spontané, groovy, ludique
    Rock
     
    A l’heure où des musiciens à face de bébé envahissent le champ de l’excellence (Arctic Monkeys, Animal Collective, Fleet Foxes, Bon Iver… ) voir surgir un album débraillé à effigie de singe radioactif vert fluo se faisant doucher et enseigne néon, amené par une bande de quinquagénaires, un album aussi iconoclaste, et aussi cohérent, vicelard et efficace que l’est Grinderman (nom de l’album et du groupe), est plaisant.

    Et ça aurait pu s’arrêter là, si le meneur du groupe en question n’était Nick Cave, australien complexé et musicien à la longue carrière, prêt, sur musique bruitiste ou belle à pleurer, à implorer Dieu et à remuer les enfers en tous sens avec des gestes de prédicateur et des mimiques uniques, ainsi que deux expressions faciales distinctes. L'homme, aujourd'hui mature, a deux familles, deux territoires (l'Australie et Londres) comme il a dans sa discographie une bipolarité. Il va avec Grinderman ouvrir une soupape de sécurité et lâcher une énergie viscérale qui caractérise ses premiers enregistrements.
     
    Il y a le à partage quelques éclairs de lucidité mâtinés de pessimisme sur voix de gospel (« My Face is finished, My Body’s Gone »). Cet artiste unique brise ici une mécanique solo bien huilée qui confinait au maniérisme (Abattoir Blues/Lyre of Orpheus). Le nouvel état de grâce se traduit notamment par davantage de bruit et de brutalité. Cave semble s'être senti menacé par les frais visages qui l'entourent sur la scène actuelle et avoir pris le parti de revenir à plus de grossièreté et de fraîcheur dans le son, tandis que la crudité et l’humour demeurent inchangés dans les textes. Grinderman apparaît comme un disque immédiatement amusant dans la discographie d'un artiste dont les albums se bonnifient avec l'âge.

    Pour l’exercice, il est ici entouré, comme à l’accoutumée, des fameux Bad Seeds (moins Mick Harvey) ; Warren Ellis, Jim Sclavunos et Martyn Casey. Les musiciens mélangent ici groove, rythmes de grandes balades, blues, expérimentation électrique sous acide et riffs rugueux.

    Les gimmicks sont tirés vers le bas, détunés, désaxés. Et toujours, la volonté de (se) surprendre : Man In the Moon, courte balade, brise la dynamique infernale et bruitiste pour proposer un chant lyrique. Claviers et violons, plutôt que d’assainir les morceaux se chargent de les hanter, à la manière du Velvet Underground ; et Cave est alors comme une chauve souris geignant dans un obscur tunnel. Les guitares abrasives sont parfois, aussi, flegmatiques ; les humeurs, généralement survoltées, se complaisent dans la distorsion. Presque explosif (Love Bomb…), cet album en appelle à l’action immédiate (Get It On). Le tout s’écoule, à une vitesse déconvenue, comme le cœur d’un vortex autour duquel l’auditeur gravite à toute vitesse (Let’s Fly To Mars…), tiraillé entre l’impression d’assister à un débinage sordide et à un exercice de santé extravagant. Mais surtout, on retiendra l'extraordinaire numéro de mâle frustré qu'est No Pussy Blues.

    mercredi 6 mai 2009

    Depeche Mode - Sounds of the Universe (2009)




    Le titre : une référence gonflée à Music for the Masses. Il est facile de détester Depeche Mode pour tout un tas de raisons, mais Martin Gore fait encore du bon travail, ne trahit pas sa « ligne éditoriale » (foi, souffrance, amour etc.), et de surcroît il chante très bien. Pour ceux qui sont encore réticents, il n’y a qu’a se dire que Depeche Mode n’est jamais meilleur que lorsque ils nous font rire (Je pense au refrain bêta de It’s No Good). On retrouve avec plaisir l’atmosphère dépouillée des meilleurs morceaux du groupe, et Peace nous amène sur un nouveau terrain avec Dave Gahan dont le chant donne l'illusion d'être frais et neuf. 

    Parution : avril 2009
    Label : Mute
    Genre : Electro
    A écouter : Peace, Perfect
    6.75/10
    Qualités : élégant, sombre


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