“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 11 juillet 2010

Faust - Faust is Last (2010)



Parution : mai 2010
Label : Klangbad
Genre : krautrock, Indus
A écouter : Feed the Greed, Hit Me, Drug Wipe

Note : 7.25/10
Qualités : audacieux, bruitiste, original


Faust peut-il être anecdotique en 2010 ? Impossible. Au début des années 1970, ce groupe discret mais reconnu comme l’une des plus importantes formations de rock expérimental Allemand - krautrock - (avec Can, Neu !, Tangerine Dream, Kraftwerk, Ash Ra Tempel, Amon Duul...) avait sorti trois disques, Faust, So far et The Faust Tapes, qui eurent un retentissement innatendu. L’attrait du groupe était d’opérer dans une optique punk et DIY, préférant garder sa musique comme inachevée et lui laisser cet aspect de montage dans lequel ont peut voir toutes les ficelles. Ils furent la continuité de Franck Zappa, opérant avec le même sens de l’observation et et de la récupération et le dépassèrent selon Julian Cope (dans Krautrocksampler) parce qu’ils firent preuve de plus de bon goût. Surtout, avec eux on peut dire que les Stooges ou le MC5 ont influencé le krautrock.

Dans l’émulation de l’époque, Faust était de ceux qui semblaient avoir cent bonnes idée à la seconde. Avec leur son brut, furent le véritable sursaut rock’n’roll en provenance d’Allemagne, plus indomptés, bruyants que les autres, à un moment ou les musiciens ouest-Allemands phagocytaient toute la culture anglo-saxone qu’ils trouvaient consensuelle pour en éclater les formats. Pourtant, ils rencontrèrent beaucoup plus de succès en Angleterre. Ils se sont fait oublier dans les années 80, et se sont séparés en deux entités distinctes. Faust est un cas unique puisqu’il est constitué de deux formations distinctes qui produisent des disques assez égaux en termes de qualité mais avec une approche un peu différente – ici, avec Hans Joachim Irmler, l’approche studio est privilégiée. C’est la recherche de l’impact le plus rude, de la transformation la plus iconoclaste.

Faust Is Last est le disque de krautrock que j’ai le plus écouté – à l’exception notoire de ceux de Kraftwerk. J’ai déjà écouté …Is Last deux fois en entier ! Chose assez périlleuse, mais on parvient finalement à comprendre comme est construit ce brillant panorama de kosmiche musik pour le XXIème siècle. Soit un mélange de musique proto-industrielle (Nine Inch Nails), d’improvisation et de rock garage. Dans cette dernière catégorie, l’excellent Hit Me, qui ressemble à un enregistrement pirate des Stooges qui essaieraient de jouer Interstellar Overdrive de Pink Floyd. De manière générale, le son n’est pas toujours aussi (volontairement) pourri, mais les guitares ont souvent un destin funeste dans le champ d’action de Faust. Et le fait qu’elles soient au premier plan, comme tout ce qu’il y a de plus bruyant et maltraité par le groupe sur ce disque, donne un relief qui évoque la modernité des Flaming Lips sur Embryonic. Une vision cosmique autant que brute.

Malgré sa production toutes dents dehors, Faust Is last embrasse de manière superbe les vingt dernières années de musique rock, sans faire oublier les tréfonds de sagesse sonique d’où il est issu. Ainsi, les deux morceaux qui ouvrent ce double disque et font office de suite d’introduction, sont planants et comme d’une autre époque. Faust a toujours trouvé ses forces dans un environnement extra large, combinant des ambiances qui n’avaient rien de commun. Le troisième morceau ici est une énorme surprise pour qui n’a jamais été en contact avec le son du groupe ; un maelström strident mené par une guitare rythmique machinesque, encerclé de claviers inouïs et orientalisants, et pour quelques instants imprécations caverneuses absolument géniales. Si il s’agit d’un disque progressif et intimidant, on est définitivement conquis dès la cinquième minute.

Le premier disque déploie ainsi une série de titres disparates, surtout dans sa deuxième moitié – voir le très américain I Don’t Buy Your Shit no More, le genre de titre qui rappelle que les gars de Faust sont des rockeurs presque comme les autres... Le son y est très premier plan, chaque note semble faite pour être vraiment entendue. Faust ne joue pas dans l’ordre du subliminal, malgré toutes les énigmes qu’il aiment laisser planer. Ils préfèrent l’exploration agressive - les sons percussifs de Chrome, les motifs industriels sur Drug Wipe – qu’un psychédélisme qui nous laisserait l’esprit absent. L’auditeur est mis à partie, surpris et brusqué dans les meilleurs moments.

Quand au second disque… il est peu probable qu’aucun groupe de post-rock du moment ait une démarche aussi audacieuse en remportant autant de succès qu’ils le font ici. Peut-être parce qu’au-delà des brumes vaporeuses de formes intangibles, la musique de Faust gagne de ce côté-là un pouvoir d’évocation cinématique. Un spectacle de sons étranges, sept morceaux mystérieux qui s’écoutent comme une séquence d’un seul tenant, culminent et s’éteignent avec Primitivelona.



samedi 8 mai 2010

Serena Maneesh - No 2 : Abyss in B Minor (2010)



Parution : mars 2010
Label : 4AD
Genre : Shoegaze, Pop, Bruitisme
A écouter : Ayisha Abyss, Reprobate!, Melody For Jaama

Note : 7.25/10
Qualités : groovy, soigné
Extrait de la chronique de Pitchfork (traduction) :


Lorsque Sufjan Stevens apparaît dans les crédits du premier disque du groupe norvégien Serena Maneesh en 2006, cela semble assez aléatoire – sa pop douce, fraîche et orchestrée étant bien loin de leur embardée légèrement effrayante. Serena Maneesh a finalement produit une suite, avec Sufjan de retour, qui ajoute des fioritures à peine perceptibles (vibraphone, flûte, piano) à l’extase générale. Ici, la présence de Sufjan est un peu plus logique. 

Cette fois-ci, Serena-Maneesh met le challenge de Loveless (1991, My Bloody Valentine) de côté plus courageusement et bravement que n’importe lequel des autres groupes shoegaze du moment. Si la plupart des nouveaux utilisateurs de la pédale d’effet se contente de laisser leur guitare gémir pour améliorer leur riffs diffus, le Serena-Maneesh utilise bruitiste et pop l’un contre l’autre, mettant en scène une guerre interne dans chaque morceau. Le groupe sait écrire des crochets mélodiques, mais ces crochets doivent trouver leur chemin à travers des couches successives de bruit ambiant pour trouver la lumière. Pour atteindre le deuxième morceau, I Just Wanna See Your Face, vous devez d’abord traverser Ayisha Abyss, une ouverture instrumentale motorique de sept minutes parsemée de bribes insondables de conversations voilées. Et vous pensiez que I Wanna See…, une love song de trois minutes, se révélerait beaucoup plus conviviale, mais non, pas vraiment. Même là, tout semble se battre contre tout le reste, comme des riffs de guitare à demi-formés se boucculent les uns contre les autres, et la mélodie, même bien faite, ne se décide jamais qu’a moitié. Serena-Maneesh fait travailler vos oreilles.

Le plus souvent, le groupe récompense cette attention. Il y a ici presque autant de Primal Scream à l’époque de XTRMNTR qu’il y a de My Bloody Valentine. C'est amusant d’entendre la façon dont ils orchestrent le chaos sur une chanson comme Honey Jinx, où, à un moment donné, vous entendrez une flûte, des carillons et un chant narcotique quasi-médiévaux, avec un riff misanthrope de doom-metal pour accompagner. Sur le morceau de fermeture Magdalena (Symphonie n ° 8), les guitares acoustiques et l’utilisation de bongos adoucit l'humeur, mais ne peuvent percer l'épaisse couche de drone visqueux qui contamine tout.

Ma chronique :
Ayisha Abyss pose la barre haut ; l’ambiance glaciale et magnifique faite de sons entrecroisés, de tonalités différentes, et le rythme métronomique se développent en une longue plage aussi rêveuse qu’elle est inquiétante. C'est l'un des quelques titres qui annoncent une direction plus originale, presque dansante, à la musique de Serena Maneesh. Emil Nickolaisen confie adorer le rythme, et larrivée au sein du groupe du claviériste Aadne Meisford, fan de Kraftwerk, Neu!, Cluster, etc. y est sûrement pour quelque chose.
Des ambiances ouatées ressurgissent régulièrement, sur la fin de Reprobate!, sur Melody For Jaama ou sur Magdalena à la fin (qui distille une ambiance vaguement easy-listening), et on ne peut que saluer le travail sur les textures qui fait que l’on passe un moment agréable à l’écoute de Abyss in B Minor. Tout cela manque pourtant un peu de focus, de repères, comme si l’inertie était trop grande. Au moment de pièces comme Blow Yr Brains in the Morning Rain, cela joue en leur faveur puisque on a l’impression d’un flottement.


Ce disque est un grower. Peu marquant au début, il devient de plus en plus passionnant au fur et à mesure que l'on se met à apprécier tous les détails sonores qui le constituent. Et Emil Nickolaisen, qui produit le disque, apparaît peu à peu comme un possédé du son comparable à Kevin Shields. Serena Maneesh a cette étincelle qui manque à nombre de formations inspirées par My Bloody Valentine ; la volonté de non seulement de recréer mais de produire des sonorités, des textures inédites. Ayisha Abyss, c'est d'abord cela. Serena Maneesh peuvent trè-s bien être les nouveaux chantres d'une culture rock portée sur l'innovation et l'invention autant que sur une esthétique très poussée. Pour couronner le tout, il y a dans les quatre premiers morceaux au moins deux titres imparables (Reprobate! et Melody for Jaama). On ne sait pas encore jusqu'où porte leur intérêt, mais ils sont en passe d'être parmi les formations les plus excitantes du vieux continent.

jeudi 8 avril 2010

Black Tambourine - Black Tambourine (2010)


Voir aussi la chronique de In Love With Oblivion (2011)


Parution : Mars 2010
Label : Slumberland
Genre : Lo-fi, Bruitisme, Pop
A écouter : For ex-Lovers Only, Throw Aggi off the Bridge

Note : 7.50/10
Qualités :ludique, bruitiste, sensuel

"S'il y a une justice, Black Tambourine verront leur nom inséré dans l'histoire révisionniste du rock indéendant américain." Ainsi, écrit t-on en avril 1999 à propos de Complete Recordings, compilation de tout le travail (10 titres) de Black Tambourine, et à l'époque, ça sonnait comme un vœu pieux. Après tout, la compilation documentant la brève et brillante carrière du groupe de Washington ne fit pas surface au meilleur moment pour une réévaluation, étant donné la dérive esthétique de l'indie rock à la fin des années 90, loin de la pop crade et pleine de fuzz et vers des instrumentaux exploratoires (Tortoise, Mogwai) et le formalisme folk (Belle and Sebastian, Elliott Smith). Mais l'arrivée de la réédition de cette compilation - qui complète la tracklist avec deux démos et quatre pistes déterrées pour l'occasion - confirme que l'histoire révisionniste est désormais chose réelle. Le disque marque non seulement le 20e anniversaire du groupe et de son label Slumberland, mais rappelle aussi l'omniprésence du recyclage de son Black Tambourine dans certains milieux de l'indie pop contemporaine (Vivian girls, Dum Dum Girls, The Pains of Being Pure at Heart).

Et pourtant, même avec leur statut d'icône émergente, il est difficile de dire si Black Tambourine étaient en avance sur leur temps ou tout simplement hors de propos à l'époque. La musique n'était pas forcément nouvelle pour son époque - formés en 1989, ils se sont essentiellement développés sur le modèle de la rencontre girl-group/post-punk mise à jour par Jesus and Mary Chain et les C86 -, mais ce qui les rend anormaux dans une scène de Washington scolarisée à l'école de hardcore du label Dischord. Leur histoire rappelle aussi celle de monolithes, des groupes à nuggets des années 60 à à Big Star : anglophiles américains opérant dans un relatif isolement, la transformation de leurs influences hors-circuit dans des éclairs d'écriture inspirés s'étaient rapidement enflammés dans un souffle d'indifférence, seulement pour être maintenus en vie par les nouvelles générations et les nouvelles tendances. 

Si les chansons de 20 ans établies sur Black Tambourine sonnent encore étonnamment contemporaines, cela a probablement moins à voir avec le talent visionnaire du groupe mais plutôt avec la retraite du rock indie moderne dans l'île lo-fi. Tandis que de timides jeunes groupes choisissent de cacher leurs émotions intimes derrière un voile brumeux de rétroaction, des chansons comme l'urgente For Ex-Lovers Only, l'hypnotique propulsion For Tomorrow, et le fantasme jaloux et vertigineux de Throw Aggi off the Bridge resteront toujours des parangons de la forme indé. La nostalgie et une sensualité à fleur de peau fait le reste.

D'après Pitchfork

Si vous pensez que la récente récolte de lo-fi bruitiste (Vivian Girls, The Pain of Being Pure at Heart, Dum Dum Girls) est quelque preuve de renouveau, alors que vous devriez jeter une oreille cette excellente rétrospective de la fin des années 80 par le groupe de rock indie Black Tambourine. Le groupe, qui est composé entre autres d'anciens membres de Velocity Girl, prouve vraiment que ce style de son est là depuis un certain temps déjà. Cette collection comporte toutes les chansons écrites par Black Tambourine, entièrement remastérisées et comprend six morceaux inédits dont quatre nouveaux enregistrements que le groupe a fait à l'été 2009 justement pour cette compilation. Black Tambourine est l'un de ces groupes dont de nombreuses personnes n'ont jamais entendu parler, mais honteusement aurait dû donner du grain à moudre pendant toutes ces années. Black Tambourine devrait être dans n'importe quelle conversation quand il s'agit de groupes féminins qui se spécialisent dans les guitares et la réverbération lourde, car ils sont là-haut avec les meilleur (e)s – croyez-moi, il suffit de vérifier !

D'après The Fire Note

mardi 16 février 2010

Shining - Blackjazz (2010)



Voir aussi la chronique de Grindstone (2007)

Parution : 18 janvier 2010
Label : Indie Recordings
Genre : Avant-garde, Métal
Producteur : Jorgen Munkeby
A écouter : Fisheye, The Madness and the Damage Done, Blackjazz Deathtrance
 
Note : 7.25/10
Qualités : bruitiste, original, sombre, audacieux


Les norvégiens de Shining, guidés par Jorgen Munkeby, guitariste, saxophoniste et chanteur du groupe influencé par Frank Zappa, King Crimson et Ornette Coleman, rencontrent Sean Beavan, producteur de Slayer, Nine Inch Nails et Marilyn Manson, pour un résultat tonitruant qui doit autant à Ministry, à Meshuggah qu’à Charlie Mingus, aux productions les plus extrêmes du label Warp et au rock progressif. La Norvège, nation du death métal, tient là l’un de ses groupes les plus à même de concrétiser toute en densité et en habileté l’incroyable musicalité de ses membres - mention spéciale au batteur. Là où beaucoup d’excellents practiciens n’ont pas l’inspiration et l’intelligence de construire grand et dur malgré la technicité de leur jeu, et tandis que de nombreuses formations métal tentent sans succès de reproduire en studio la violence extrême qu’ils produisent en live. Leurs précédents albums, In the Kingdom of Kitsch you Will be a Monster (2005) et Grindstone (2007) contenaient quelque peu l’énergie fulgurante de leurs concerts ; Blackjazz, quatrième album studio, semble être capable de la surpasser. 

Souvent crédité comme un groupe combinant free-jazz et death-metal – Shining est plus proche d’un genre synthétique plutôt qu’organique, détournant presque automatiquement les sons produits par leurs instruments pour un rendu plus grinçant et intimidant et vicieux que ce que même le death-metal le plus impétueux pourrait produire. Blackjazz est surprenant de bout en bout, hybride, jusqu’au 21st Century Schizoid Man final, reprise de Crimson qui semble complètement intégrée à ce genre de monolithe nouveau. Malgré un certain pendant foutraque, tout ce qu’il y a de tranchant dans le son presque entièrement sous contrôle de Blackjazz contribue à un tout cohérent, tour à tour épuisant et défiant l’auditeur.
Tantôt construits sur des riffs énormes et propulseurs, comme sur The Madness and the Damage Done (peut être un clin d’oeil à The Needle… de Neil Young?) ou plus souvent sur une rythmique indus – Fisheye, Blackjazz Deathtrance – les pièces se transforment presque toujours en plats de résistance dépassant cinq ou huit minutes. Deathtrance constitue un genre de sommet délirant de technique, de vitesse et d’intensité. Ce sont dix minutes pendant lesquelles on pense à Strapping Young Lad, tout en sachant que Townsend a décidé de cesser d’aller dans cette direction, pour des raisons évidentes de santé mentale… Omen conjure quand à elle les plus belles trouvailles expérimentales de Munkeby sans cesser de construire en crescendo et sans jamais abandonner son caractère menaçant. Les claviers omniprésents tournoient en arpèges diaboliques de manière caricaturale. Le saxophone exulte et s’entremêle aux sirènes synthétiques.

Les premières écoutes du disque vous feront sûrement sourire, de pure jubilation ou de moquerie ; pourtant, l’excès du disque est un excès d’intelligence, et sitôt que l’on réalise cela, Shining devient une formation captivante. La façon qu’ils ont de gérer leur éclectisme les place parmi les plus fins parmi la scène metal ; dommage que des nappes parfois envahissantes et des martelages inutiles donnent parfois l'impression qu'ils en font trop. Mais la répétition est aussi un moyen de rendre leur musique pénétrante.
 
En bien des points, ils ressemblent à un pendant Nordique de l’indus le plus extrême. Sean Beavan et quelques détails font écho à de fortes images de l’underground américain ; folie presque concise au regard du reste du disque Healter Skelter est une référence à Charles Manson ; tandis que Exit Sun est clairement inspirée de Nine Inch Nails, jusqu’aux « exit sun » largués à perdre haleine et un bouquet véloce et féroce en guise de final. Epique, abandonné, délirant et grotesque ; Blackjazz rassemble tout, ne cesse de construire, de monter, de s’exciter, révèle que l’on a affaire à un groupe progressif dans l’âme, incapable dfe rester au niveau de la décence, dans un étage.




    samedi 23 janvier 2010

    {archive} Drive Like Jehu - Self Titled

    Après une introduction de tonnerre, le ton est donné ; guitares furieusement envahissantes, quasiment hardcore, et le chant grunge de Rick Froberg, l’homme qui fit avec quelques potes, l’an dernier, I Blame You (Obits, 2009). Drive Like Jehu est un groupe inclassable et c’est pour ça qu’on l’aime ; il suffit de le considérer comme une bonne raison de se sentir oppressé, écrasé, entre les Spikes to You et les If it Kills You. Constamment sollicité, on ressort fatigué de ces superbes quarantes minutes de fracas sonores, de voix atonale et de cris hystériques qui annoncent comme de funestes présages. Pourtant, l’intelligence et la précision, derrière la volonté inébranlable de Froberg pour un résultat percutant avant d’être sensé, ne cèdent jamais le ton à la superstition, à la faiblesse, à la folie.


    Rick Froberg est l’une des personnalités que l’on préfère dans le genre bruitiste/grunge. Drive… est son deuxième groupe, après Pitchfork, et s’ensuivirent les Hot Snakes, puis, aujourd’hui, les Obits. Aucun de ces groupes n’a sorti plus de trois disques, comme si Froberg ressentait un constant besoin de changer d’environnement, dès que ses groupes ne sont plus si pertinents, opérant à chaque étape de subtils mais décisifs changements dans la manière d’interpréter une musique dont l’idéal reste pourtant le même. Aujourd’hui, à l’heure où, selon lui, la quête du nouveau en musique est surestimée (combien de groupe cherchent à faire ce que personne n’a encore entendu ? l’underground est prétentieux), il a intelligemment prété sa voix plus que jamais identifiée aux Obits, formation garage qui n’est guidée que par les envies de ses membres, et pas une prétention supérieure. Cependant, les Obits, sont quand même plus accessibles que Drive Like Jehu.

    Epoque oblige… Une concurrence atroce, des groupes entassés dans des villes comme Seattle, des voix de rebellion qui naissent par centaines, hardcore, bruitisme, grunge. Comment se démarquer ? En suivant son instinct, et en priviliégiant le songwriting, les structures plutôt que les grandes idées d’appartenance à un genre ou à un autre. DLJ fait le pont entre Sonic Youth (O Pencil Sharp et ses airs d’intro à Evol), se nourrit évidemment de l’intensité de Black Flag, tandis que ses riffs nerveux ressemblent à ceux d’un enième groupe grunge faisant le gros dos pour impressionner ses camarades. C’est la fusion de ces éléments qui produit une vision aiguisée. La naïveté inhérente au grunge n’est pas présente ; elle est remplacée par une lucidité perçante, comme le regard d’un oiseau de proie quand le grunge à la Dinosaur et même Nirvana ou Mudhoney est plutôt la musique d’un animal de terrier. C’est dire si le groupe vole haut.

    Le son est compressé, toujours renversant, et multiforme. O Pencil Sharp couvre en neuf minutes autant de terrain de n’importe quel bon morceau de SY. Deux autres titres font plus de six minutes, les explosions se succèdent, les passages survoltés ne manquent pas (Atom Jack). Les tempos changent sans que jamais l’énergie produite ne baisse d’un iota. C’est là la grande force du disque ; sa constance, et si l’on considère les disques des Hot Snakes, par exemples, dont les titres n’excedent pas deux minutes cinquante pour un total d’une demi heure, c’est encore plus remarquable. Retirez O Pencil Sharp et If it Kills You et l’ensemble est déjà moins impressionnant – c’est là que se situe le fort de son alchimie.


    • Parution : 1991
    • Label : Cargo Music
    • Producteur : Donnell Cameron
    • A écouter : Caress, O Pencil Sharp, Turn it Off
      
    • Appréciation : Méritant
    • Note : 7.50/10
    • Qualités : intense, bruitiste

    jeudi 22 octobre 2009

    Sonic Youth - A Thousand Leaves


    Limiter Sonic Youth à son ère grunge, c’est comme limiter le Floyd à Syd Barrett. Bien sûr, Evol pou Goo était des albums délicieux, mais après un Dirty, Experimental Jet Set, Trash and No Star ou encore un Washing Machine en demi teinte, il est temps pour la formation de sonner à nouveau comme une terrible alternative à la pop. A Thousand Leaves est l’un de leurs meilleurs disques, celui qui les voit se débarrasser de considérations superflues et de compromis pour offrir un voyage froid et industriel, mais aussi sexy et organique comme un autre rejeton du Velvet Underground. Comme eux, Sonic Youth parvient ici à restituer un côté énigmatique et vaguement salace tout en faisant une musique murement réfléchie. Kim Gordon y incarne une Nico acculée dans quelques mètres carrés qui sentent le trouble et la fumée. Sur Female Mechanic Now On Duty, elle balance sur une base vibrante : "I want to shut you down, love your sight and sound ; I wanna spin you round till your underground…” Groupe adolescent ? Pas tant que ça. En fait, il se pourrait que la formation adulée en 1988 avec Daydream Nation n’ait jamais été aussi adulte. Ces questions peuvent paraître futiles, mais le problème semble se poser à nouevau à chaque étape de la carrière d’un groupe que l’on accuse parfois d’imposture. Dès le début de ce disque, que ce soit à travers le genre d’introduction glauque que constitue Contre le Sexisme ou avec le flamboyant Sunday, on ne peut qu’acclamer le talent évident de Sonic Youth qui semble avoir réappris un certain genre de spontanéité.

    Les accords dissonants et les structures qui ont fait la réputation du groupe sont partout le prétexte d’une beauté en embuscade. Imprévisibles, les sonorités électriques qui empruntent au noise (rock du bruit) comme à l’après rock (post-rock) créent une ambiance cohérente, en son tapageur mais largement appréciable. Rien ne semble acquis au groupe, qui, on le sent, a évité les sentiers balisés de par sa propre carrière – ils auraient pu répéter Daydream Nation, engager d’autres rappeurs ou devenir trublions politique pour de bon. Plutôt que cela, ils ont trouvé le moyen d’écrire de nouvelles chansons passionnantes et intimistes, qui font la part belle au talent de Gordon pour ce qui est de l’interprétation fiévreuse. Elle contribue beaucoup au succès de l’expérience, avec Female Mechanic…, French Tickler ou Heather Angel. Et malgré quelques plages cérébrales, des titres comme Wildflower Soul offrent une balance parfaite en empruntant à la pop. Les longueurs de Wildflower Soul, Hits of the Sunshine ou Karen Koltrane sont toujours justifiées. Très écrit, le disque offre bien des retournements, loin de la langueur dans laquelle on craint toujours de voir tomber Lee Ranaldo et Thurston Moore.

    C’est donc loin de la popularité que Sonic Youth travaille le mieux. Groupe hésitant et plus respectueux de son public qu’on l’air de le penser certains – il fait un peu figure de penchant américain à Radiohead – il semble qu’ils aient tenté une nouvelle fois de se mettre en danger. Le choix récent de quitter Geffen pour un label indépendant est encore une manière de prendre le large, même si cela a donné le bien décevant The Eternal. Ce dernier étant du Sonic Youth classique, en somme, pour un groupe qui n’est vraiment excitant que lorsqu’il sort un peu de ses gonds - déjà pleins de jeu.

    • Parution : 12 mai 1998


    • Label : DGC


    • Producteur : Wharton Tiers avec Sonic Youth


    • A écouter : Sunday, French Tickler, Wildflower Soul



    • Appréciation : Méritant
    • Note : 7.50
    • Qualités : bruitiste, habité, sombre

    mardi 4 août 2009

    Magik Markers - Balf Quarry (2009)





    Parution : 5 mai 2009
    Label : Drag City
    Genre : Noise rock
    A écouter : Don't Talk In Your Sleep, Shells

    °
    Qualités : rugueux,

    Les Magic Markers est un trio formé en 2001 dans un sous-sol de HartFord, dans le Connecticut et composé de Elisa Ambrogio au chant et aux guitares, et de Pete Nolan à la batterie. Il ne s'est rien passé pour eux jusqu'en 2004, date à laquelle ils ont ouvert pour Sonic Youth. Cette expérience leur a sans doute permise de gagner en assurance et de sortir leur premier disque de rock bruitiste, I Trust My Guitar, Etc. en 2005 sur le label de Thurston Moore, guitare de SY, Ecstatic Peace. Devenus depuis un duo, ils ont en 2007 enregistré Boss, produit par Lee Ranaldo (de Sonic Youth lui aussi) album important pour leur carrière car plus structuré que par le passé, sans pour autant renier leur étiquette underground (lourde à porter). Ils ont fait en 2008 une tournée qui les a amenés en Europe pour la première fois, avant d'être invités à se produire aux mythiques Abbey Road Studios dans le cadre du ShowStudio Project de Nick Kent (producteur, journaliste, etc.). Très actifs, les deux membres du groupe ont participé à de différents projets qui concernent Six Organ Of Admittance ou Comets Of Fire.
    La musique des Magik Markers est instinctive avant tout, mais sur ce nouvel album elle entre sans doute dans une nouvelle sphère plus accessible, avec la signature du groupe auprès de Drag City (Joanna Newsom, Bill Callahan). Les morceaux n’en sont pas moins spontanés, complexes et chargés de sonorités étranges et résonnantes qui vont jusqu'à la hantise comme State Number ou Shells. C’est avec de tels morceaux que le duo parvient à s’éloigner de la formule popularisée par leurs ainés, même si la voix d'Elisa est souvent proche de celle de Kim Gordon. Balf Quarry est somme toute un disque somme toute cohérent dans sa variété, rempli de morceaux découpés au cordeau en tableaux toujours habités et souvent rageurs, (The Ricercar Of Dr. Clara Habe) qui évoluent toujours assez loin de la sphère musicale publique. C’est le fruit d’un long travail et d’une recherche ininterrompue, heureusement encouragés par les personnes de grand talent et de goût qui les ont accompagnés, et si les Magik Markers compte quelques vingt-cinq albums et EPS à leur discographie depuis 2003, avec cette nouvelle signature ils ont une vraie chance d’être plus écoutés.

    The Lighter Side Of …Hippies est une réexploration du chaos post 80’s, Jerks est punk, Psychosomatic psychédélique, Ohio R. une pop song déconnectée distordue, et 7/23 enfantine et candide, un peu à la manière de PJ Harvey. Les percussions sont savamment utilisées, à chaque étape du trip, et dénotent de l’exigence de musiciens qui, quel que soit l’aspect de leur musique, ne peuvent s’en tenir aux schémas traditionnels. Quand à Don't Talk in Your Sleep, c’est un très bon morceau de Sonic Youth (sic). C’est là un étrange voyage en milieu clos, parfois grinçant, à des lieues des dernières productions du label comme Bill Callahan. Le charisme, la persévérance et le talent de Elisa laissent aux Magik Markers un avenir prometteur, au pays de groupes pour lesquels chaque nouvel album est un pari et une réussite artistique.


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