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mardi 19 octobre 2010

Antony and the Johnsons - S/T (1998)

Parution : 1998
Label : Durtro
Genre : Alt-folk, auteur
A écouter : Twilight, Cripple and The Starfish, Atrocities

Qualités : original, soigné

Après avoir mesuré tout ce que ses influences – les drag queens et quelques réalisateurs de cinéma -  pourraient lui apporter, Antony Hegarty va commencer à écrire, diriger et produire des scénettes musicales ; d’abord Sylvie and Meg, inspirée par le cinéma de John Waters, puis Cripple and The Starfish, qui raconte, sur arrière-plan de fin du monde et de futur lointain, la douleur des deux dernières créatures, mi-humaines mi-robots, dont le cœur fonctionne encore.

Cela donnera, sur le premier album d’Antony and the Johnsons, la chanson du même nom. Celle-ci, l’une des meilleures du groupe à ce jour, a fait couler beaucoup d’encre ; on ne s’est pas privé de donner son ressenti à l’écoute, d’en explorer les thèmes. « C’est vrai que j’ai toujours voulu l’amour plein de souffrance… Je suis très, très heureux alors viens, viens et fais-moi mal »… « C’est comme d’avoir ses doigts coupés et les voir repousser de nouveau, comme une étoile de mer (starfish). C’est en vouloir encore », lira t-on. C’est une ode aux sentiments qui se mélangent, trouvent leur apogée dans la confusion, et  dont l’intensité atteint le masochisme – la douleur comme point de non-retour, dans un contexte où il n’y a plus de retour possible.

Le disque est très bon, et c’est heureux car c’est le premier véritable pas de Hegarty comme musicien. Il n’a plus l’aspect visuel pour le soutenir, mais parient sans peine à susciter les images dans la tête de l’auditeur, et même une esthétique toute entière, qu’il va peaufiner lentement ensuite – la pochette bleue, représentant un Hegarty androgyne et extra-terrestre, est déjà très originale et marquante. Cet album éponyme permet Hegarty d’adopter quelques conventions, et surprend par son classicisme ; ce sont des chansons qu’il porte académiquement de sa voix, accompagné par une première mouture de Johnsons – formation mal définie, en mouvement, dissimulée derrière son improbable figure de proue. Cette présentation plutôt sage a eu le mérite de faire découvrir Hegarty à un nouveau public – quoique son public tout entier se soit virtuellement créé à ce moment - amateur s de soul, de crooners ou de rock alternatif.

Ce n’est pas vraiment la forme, mais le fond – les textes – qui est iconoclaste. Le troisième titre s’appelle Hitler in my Heart, mais rien de néo-nazi là dedans. Il y a aussi Rapture , Atrocities. Toujours une manière de nouer les extrêmes et les opposés. Une chanson d’Hegarty semble l’art d’en faire un nœud. De velours bleu peut-être. Par la suite, même alors que la musique prendra des formes abstraites, on pourra avoir l’impression que la force brute et parfois naïve des textes se resserre autour d’elle.

Le premier effort d’Antony and the Johnsons est remarquable par sa cohérence et sa constance. On aurait pu croire que ses premiers efforts musicaux allaient relever de l’essai, mais en réalité il a déjà fait ses essais auparavant, sur scène, auprès de son public. Ce disque est le fruit d’un premier aboutissement, et garde une place toute particulière dans la discographie de l’artiste. Cette impression se confirme quand on sait que sept ans le séparent de son successeur. Un grand écart qui aurait tendance, de notre point de vue, à s’opérer au désavantage de ce premier jet. Ce serait une erreur.  


mardi 31 août 2010

Eels - Electro-Shock Blues (1998)



  


Parution1998
LabelDreamworks
GenreFolk-rock
A écouterCancer for the Cure, Last Stop : This Town.
/108
Qualitéspoignant
Avant Electro-Shock Blues, Mark Everett n’avait pas encore trouvé sa vocation. « Nous étions cette sensation et nous attirions l’attention de tout le monde. C’était débordant et fatiguant de s’habituer ». Il ne trouvera vraiment sa voie qu’au moment de Electro-Shock BluesBeautiful Freak et restant un peu le projet d’un autre homme. Le fait le plus marquant dans le passé du jeune Everett, avant même les drames de mort qui vont emporter toute sa famille, c’est son manque de relations avec son père, décédé alors qu’il avait 19 ans – qui fera même en 2007 l’objet d’un documentaire à l’initiative de la BBC anglaise. Hugh Everet III était un physicien quantique très réputé aux Etats Unis, qui fut épinglé « l’un des plus importants scientifiques du XXème siècle » par un magazine américain.
Electro-Shock Blues comporte de la poésie de sa grand-mère, des dessins par son père et des textes de sa sœur, tous disparus au moment de sa sortie.

Dreamworks, voyant arriver ce disque embarrassant, plein d’humour noir – Everett est alors le dernier membre vivant de sa famille - et sans single, va être tiède. Le premier morceau était intitulé Elisabeth on the Bathroom Floor, et le potentiel tube Cancer for the Cure… « Suicide, attaques… La mort est le plus gros tabou depuis le sexe » commentera Everett. « Si Beautiful Freak était notre carte de bienvenue adressée au monde, », dira le chanteur quand à son nouveau disque, « …alors Electro-Shock Blues est le coup de téléphone au beau milieu de la nuit auquel le monde ne veut pas répondre ». Pourtant, l’acceuil critique va être encore plus enthousiaste qu’avant, peut-être parce que le public des années 1990 est maintenant accoutumés à des disques bien plus sombres que celui-ci. Electro-Shock… profite aussi de l’intervention de musiciens renommés ; Mike Simpson des Dust Brothers, Mickey Petralia, Lisa Germano, Jon Brion ou encore T-Bone Burnett. Enfin, le disque témoigne d’une forme de maturité émotionelle puisque Everett le comprend comme une façon de créer de nouveaux points de vue, et de faire naître de bonnes résolutions.
« La meilleure chose que je n’ai jamais faite c’était de ne pas suivre l’avis que le showbiz m’a donné après Electro-Shock Blues. » « C’est la seule raison qui me permet d’être encore là.» Malgré cette divergence de point de vue avec le label, Everett va y rester attaché jusqu’en 2003, et produire encore trois disques avec eux.

Dreamworks a sûrement fait beaucoup pour rendre Eels visible sur la scène internationale, d’autant plus que la situation était différente à l’époque et que des labels comme Anti- ou Matador n’avaient pas autant d’influence qu’aujourd’hui. Le conflit se tassera sans doute car le musicien fait manifestetmenbt des efforts pour vendre son disque : deux nouveaux clips sont nominés par MTV.
Everett créera par la suite son propre label, E Works. Le music-business n’est cependant pas son univers - il se sent plus proche, par exemple, du monde la bande dessinée, des comics books. Il a chez lui des travaux de Charles Schulz, Robert Crumb et Daniel Johnson. Si la pochette d’Electro-Shock Blues est par Everett lui-même, plusieurs de ses auteurs de comics favoris participent au livret.

 

jeudi 22 octobre 2009

Sonic Youth - A Thousand Leaves


Limiter Sonic Youth à son ère grunge, c’est comme limiter le Floyd à Syd Barrett. Bien sûr, Evol pou Goo était des albums délicieux, mais après un Dirty, Experimental Jet Set, Trash and No Star ou encore un Washing Machine en demi teinte, il est temps pour la formation de sonner à nouveau comme une terrible alternative à la pop. A Thousand Leaves est l’un de leurs meilleurs disques, celui qui les voit se débarrasser de considérations superflues et de compromis pour offrir un voyage froid et industriel, mais aussi sexy et organique comme un autre rejeton du Velvet Underground. Comme eux, Sonic Youth parvient ici à restituer un côté énigmatique et vaguement salace tout en faisant une musique murement réfléchie. Kim Gordon y incarne une Nico acculée dans quelques mètres carrés qui sentent le trouble et la fumée. Sur Female Mechanic Now On Duty, elle balance sur une base vibrante : "I want to shut you down, love your sight and sound ; I wanna spin you round till your underground…” Groupe adolescent ? Pas tant que ça. En fait, il se pourrait que la formation adulée en 1988 avec Daydream Nation n’ait jamais été aussi adulte. Ces questions peuvent paraître futiles, mais le problème semble se poser à nouevau à chaque étape de la carrière d’un groupe que l’on accuse parfois d’imposture. Dès le début de ce disque, que ce soit à travers le genre d’introduction glauque que constitue Contre le Sexisme ou avec le flamboyant Sunday, on ne peut qu’acclamer le talent évident de Sonic Youth qui semble avoir réappris un certain genre de spontanéité.

Les accords dissonants et les structures qui ont fait la réputation du groupe sont partout le prétexte d’une beauté en embuscade. Imprévisibles, les sonorités électriques qui empruntent au noise (rock du bruit) comme à l’après rock (post-rock) créent une ambiance cohérente, en son tapageur mais largement appréciable. Rien ne semble acquis au groupe, qui, on le sent, a évité les sentiers balisés de par sa propre carrière – ils auraient pu répéter Daydream Nation, engager d’autres rappeurs ou devenir trublions politique pour de bon. Plutôt que cela, ils ont trouvé le moyen d’écrire de nouvelles chansons passionnantes et intimistes, qui font la part belle au talent de Gordon pour ce qui est de l’interprétation fiévreuse. Elle contribue beaucoup au succès de l’expérience, avec Female Mechanic…, French Tickler ou Heather Angel. Et malgré quelques plages cérébrales, des titres comme Wildflower Soul offrent une balance parfaite en empruntant à la pop. Les longueurs de Wildflower Soul, Hits of the Sunshine ou Karen Koltrane sont toujours justifiées. Très écrit, le disque offre bien des retournements, loin de la langueur dans laquelle on craint toujours de voir tomber Lee Ranaldo et Thurston Moore.

C’est donc loin de la popularité que Sonic Youth travaille le mieux. Groupe hésitant et plus respectueux de son public qu’on l’air de le penser certains – il fait un peu figure de penchant américain à Radiohead – il semble qu’ils aient tenté une nouvelle fois de se mettre en danger. Le choix récent de quitter Geffen pour un label indépendant est encore une manière de prendre le large, même si cela a donné le bien décevant The Eternal. Ce dernier étant du Sonic Youth classique, en somme, pour un groupe qui n’est vraiment excitant que lorsqu’il sort un peu de ses gonds - déjà pleins de jeu.

  • Parution : 12 mai 1998


  • Label : DGC


  • Producteur : Wharton Tiers avec Sonic Youth


  • A écouter : Sunday, French Tickler, Wildflower Soul



  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.50
  • Qualités : bruitiste, habité, sombre

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