“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

lundi 24 octobre 2016

STEVE GUNN - Eyes on The Lines (2016) (2)




OOO
élégant, groovy, apaisé
Rock minimaliste, folk, jazz



Le plus fort sera le lien et l'enrichissement mutuel entre country folk britanniques et américaines, élargies à une sensibilité mondiale, et mieux cette scène se portera. Une scène dont il est inutile de vouloir localiser un point d'apparition : ce point demeure toujours à l'horizon, la musique se défile, se fond en atermoiements, nous subjugue. Steve Gunn produit Michael Chapman pour un album à paraître le 1er janvier 2017. C'est une preuve d'admiration sincère pour le voyageur qui, originaire de Philadelphie et localisé à New York, s'est demandé un temps ce qu'il faisait en Angleterre, ce pays imbu de lui même, arrêté dans un relais routier déprimant, avec des camionneurs. En repartant, il s'est focalisé sur les lignes du bord de la route. Une virée dans la campagne anglaise, devait le faire rencontrer Chapman chez lui, et découvrir, loin des lois, quelqu'un que le temps et la musique ont peaufiné, et qui ont laissé leur empreinte profonde entre quatre vénérables murs. Un sens de la résidence existant, mais en creux, chez Steve Gunn. Dans son cas, le lieu de ses rêves n'est peut-être pas son appartement New Yorkais, mais le parage indésigné où il pourra se reposer et faire consigner son inspiration. Chapman, 76 ans, est une légende du folk radical, adulé des deux côtés de l’atlantique, sans doute le mieux par ceux qui comprennent ce que le folk peut être chantant à l'esprit libre : les guitaristes puisant dans un minimalisme effronté.

Cela fait plus de 10 ans que Steve Gunn enregistre de la musique, et c'est bon de noter qu'il est désormais une signature de la scène americana et rock indé minimaliste, ayant accompagné Kurt Vile, créé un album, Golden Gunn (2013) avec MC Taylor (Hiss Golden Messenger) et accompagné le poète et chanteur Ed Askew pour des concerts, entre autres collaborations. Les conditions de plus en plus sophistiquées de ses enregistrements lui permettent de réconcilier le noyau folk incorruptible avec des aspirations de jazz et de musique du monde. Ce qu'il cherche à exprimer est au croisement du personnel et de l'universel : il tente de faire tourner son univers en suspends, aux sons de guitares mélodieuses, multiples, décontractées.

Comment ne pas aimer, en 2016, un personnage aux airs de anti-héros Dylanien, citadin médusé par son penchant à isoler une part de lui même à la laisser divaguer. Sans avoir à se justifier, car Steve Gunn n'aura pas le succès historique de Dylan.

Tant est exprimé dans l'élégante musique de Eyes On The Lines qu'on n'attend plus grand chose du concepteur de cet album. Certains apprécieront qu'il puisse sublimer la moindre virée en moto pour lui donner des airs de méditation. Le cinéma asiatique nous a donné en 2016 Kaili Blues, le premier film d'un réalisateur chinois né en 1989, où l'on suit un homme à la recherche de son neuve, qui aurait été vendu par son frère, un père négligent. On trouve là un plan séquence sidérant de 40 minutes. Steve Gunn est comme Chen, qui poursuit son but en dépit de la nature bien erratique de son voyage, se laisse dérouter par les contretemps des rencontres, change de moyen de transport, sonde la bienveillance de ceux qui l'entourent, et attend patiemment le moment de sa prochaine solitude. On s'attache à lui car sa quête, dont on se dit qu'elle n'a aucune chance d'aboutir, trouve sa résolution là où on ne l'attendait pas. Steve Gunn, narrateur de sa propre virée partagée sur Eyes on The Lines, irradie d'une assurance sereine qui le pousse à trouver des fins personnelles à sa recherche, aussi invraisemblables soient t-elles. Comme de finir par jouer Conditions Wild à un ours, au fond de la forêt, dans la belle vidéo conçue pour ce morceau par Brandon Herman. 

Eyes on The Lines était l'occasion pour le musicien de créer des morceaux plus distincts que jamais, même si l'album peut paraître tout dans le même ton. Il faut prêter attention aux éléments se mettant en place avec les deux première chansons, et ne nous lâchent plus lorsque nous comprenons la liberté qu 'embrasse Gunn dans les paroles de The Drop. Il prend le temps de rêver, de traîner en route, quitte à rater l'opportunité de rentrer chez lui. Il y a toujours quelque chose de gagné à ce qui peu paraître, au premier abord, un périple ennuyeux. Une obligation, une contrainte, peut se transformer en une occasion de se retaper. Dès lors, Eyes on The Lines et un album qui peut résonner en soi bien après qu'on l'ai écouté la première fois ; au cours d'une digression imprévue, cette musique nous aide à aller de l'avant. C'est le grand va tout de la musique des années 70, que les drogues ont parfois symbolisé : obligés de progresser, on doit construire en temps réel, comme on peut, notre propre positivisme au monde, et ne pas prendre pour comptant celui des influences néfastes, de la civilisation marchande. Écouter de la musique est un moyen plus sain que d'autres. Elle crée une véritable et fiable expansion.

Eyes on the Lines fait plus d'une foulée dans cette voie, et nous avec. Conditions Wild fait culminer l'album dans une délicieuse cascade de note cristallines. Puis l'album ne cesse de se déployer, Heavy Sails délivrant une partie de guitare hypnotique sur une rythmique jazzy, un groove sans basse Le secret de cet album est de reposer presque uniquement sur cette batterie décontractée et inventive et une pléiade de guitares s'entrecroisant pour suggérer des vagabondages mélodiques, les dynamiques amenées par une sonorité plus saturée, quand elles ne sont pas suggérées, à l'arrière plan, par une sérénade électro acoustique en plein nomadisme. L'altérité de Park Bench Smile, puis la langueur enveloppante de Ark nous laissent avec la sensation que Steve Gunn a déployé des trésors d’hospitalité, surpassant même en nombre d'étoiles le rade de Kurt Vile. Le prochain week end, ne réfléchissez pas à deux fois ; partez vous égarer avec Eyes on The Lines dans les oreilles, votre route se coalisera et deviendra le lieu de contemplation idéal, en rétrospective, de tous les lieux que vous avez déjà visités par le passé.

samedi 22 octobre 2016

HISS GOLDEN MESSENGER - Heart Like a Levee (2016)



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OO
sensible, funky, élégant
americana


Un monde sans fin, où on prend place un certain temps. C'est à la fois frustrant et nécessaire. Des trajets sans fin, sur la route, d'une ville à l'autre. Est-ce bien nécessaire ? Le jeu en vaut t-il la chandelle ? Oui, quand MC Taylor (Artiste de l'année 2014 dans Trip Tips) parvient à se conformer à la hauteur de vue qu'il vise, à évoquer pour nous un profond désarroi, et à le conjuguer avec une intensité météorologique. “Should I wade in the river/With so many people living just/Just above the waterline?” s'interroge t-il, soutenu par une chanteuse qui lui ressemble, Tift Merritt.

Très peu de choses devraient être dites sur un tel disque, si limpide est son mélange de folk, de country, de blues, l'americana réinventée au son de cette voix affectée et affirmée en même temps. Si limpide qu'à la première écoute, la douceur de la chanson titre, de Cracked Windshield ou de Happy Day (Sister my Sister) sont faciles à sous estimer. Mais c'est là le pouvoir de HGM. Souvent a t-on l'habitude d'encourager les écoutes successives d'un album pour le faire apprécier. Avec MC Taylor, ces écoutes viendront sans effort. En deux ans, je n'ai jamais cessé de me replonger dans Lateness of Dancers (2014), l'album qui marquait sa percée commerciale. Pour ses moments impétueux ? Plutôt pour sa façon, dans les chansons les plus ordinaires, d'aligner les mots et la musique avec une perfection si émouvante qu'elles impriment l'esprit.

Peut être a t-il choisi ce patronyme de Hiss Golden Messenger car sa musique est un prêche, une révélation née de la lassitude, de la spoliation, et d'un autre côté contemplation naturaliste, formulant son propre positivisme au monde, plus utile que tous ceux que l'on énoncera pour vous ; plus fructueux est celui qui n'est pas énoncé pour vous, mais pour soi. Cette contemplation, elle contient en creux le bonheur de pouvoir vivre de mieux en mieux de sa musique. A sa manière de s'inscrire, aussi, dans la lignée des héros country funk des années 70 tels Larry Jon Wilson, il le mérite amplement.

Il y a des lieux – Nashville, Atlanta, le salon ou se déroule un anniversaire - et des personnes, au premier rang desquelles ses deux enfants et sa femme. La musique est un levier par lequel il recherche le soutien de ses proches. Sa démarche depuis Bad Debt (2010), celle du doute et de l'incertitude, réclame la foi la plus totale, une foi qui entre en résonance, dans sa musique, provoquant des raz de marée audiophiles tels Ace of Cups Hung Low Band. L'approche de MC Taylor le démarque, dans les tournures traditionnelles qu'il aborde, parce qu'il essaie par le biais d'une production soupesée, intelligence, d'insuffler à chaque chanson les raisons de leur bonne foi ; il les arme pour répondre : oui, cela sert d'être sur la route plusieurs mois, éloigné de ceux dont on a besoin pour vivre. La déchirure prend les tons parcimonieux de cordes, de cuivres, jusqu'à la ballade finale, qui est facile à sous-estimer ; c'est à dire, en ce qui concerne HGM, si vous avez retenu la leçon, vite indispensable. De ce manque, il tire une vigueur qui en fait un cas à part dans la musique américaine, si le timbre de sa voix ne suffisait pas.

La photographie de pochette est de William Gedney (1972).



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