“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mardi 23 novembre 2010

John Grant (2)


L’expérience du groupe, six disques jusqu’en 2004 et le très à propos Goodbye, va être une véritable école pour John Grant, lui permettant  d’essayer différentes façons d’écrire ses chansons. Alors qu’il avait tendance à ses débuts à privilégier l’improvisation et à ne fixer les paroles définitives que lors de l’enregistrement, il va peu à peu se rendre compte que l’écrire définitivement est la seule façon d’apprécier la chanson et d’y mettre du sentiment. Cette pratique préalable de l’improvisation va l’accompagner jusque sur scène – comme si par ce geste il refusait d’assumer de conduire son public dans une direction ou une autre. « Ce soir-là nous avons fait une chanson qui était complètement improvisée et je me suis senti très mal parce que les mots ne voulaient rien dire pour moi et je suis sûr que la moitié du public a pu voir que c’était des racontars insensés ».  Puis, il apprendra à travailler ses textes. « J’ai une relation trouble avec les paroles […]. J’ai toujours pensé qu’une fois que j’avais écrit quelque chose ça devait rester comme ça. Je ne sais pourquoi. C’était ainsi. Je ne ressens plus cela maintenant. C’est une très bonne chose”.

C’est peut être le quatrième morceau du disque, Sigourney Weaver, qui fait prendre conscience des libertés qui s’autorise Grant en termes de songwriting, et la manière souveraine dont ses mots se prolongent dans des sonorités que tout le monde aurait crues mises au placard. Sur TC and the Honeybear, sa passion adolescente était soulignée par un chant féminin mis soudain complètement au premier plan et imitant les mélodies de Star Trek. C’est avec le même succès que des claviers vintage rendent Sigourney Weaver réaliste – Grant met le morceau dans sa propre situation, à être obligé d’assumer sa différence.
« And I feel just like Sigourney Weaver/When she had to kill those aliens”. Ce procédé de dérision directe et de référence explicite a sans doute été utilisé souvent en littérature, mais beaucoup moins en chanson. Quelle est la différence entre les deux, finalement, pour un auteur-compositeur qui écrit tout en amont ? Il est parvenu à donner en studio en sens à des éléments divers et souvent incongrus, mais ce que l’on retient finalement, c’est qu’il s’agit d’éléments vivants, comme l’imagerie qui parcourt ses mots – et d’une façon neuve d’organiser l’espace en autorisant des claviers d’un autre âge à prendre le dessus, quitte à donner un côté cheesy – assumé - à l’ensemble. Il nous demande de jouer le jeu ; de cesser de faire partie de cette férocité du monde contre laquelle il lance cette véritable bombe à retardement. Et le bouche-à-oreille a plutôt bien fonctionné jusque là.

Mais le projet n’aurait jamais été complètement amorcé sans le concours des musiciens de Midlake. Grant, dans tous ls Etats-Unis ne pouvait faire meilleure rencontre. Eux, les chantres du folk progressif style années 70 en mode mineur ? Une aubaine, un marriage parfait. Leurs instruments authentiques et la precision rare avec laquelle ils s’éxécutent, respectant ici les idées de Grant, fusionnement littéralement avec claviers et autres trouvailles moins conventionnelles. Midlake, malgré leur succès et leur application rare, peinent faire preuve d’une vraie originalité dans leur musique – trois albums -, à tel point qu’il est difficile de les faire échapper à leur époque de référence. Alors que Grant était dépressif lorsqu’ils l’ont rencontré, hésitant à entreprendre son disque et même à interpréter les chansons qu’il avait écrites, l’entendre jouer, puis enregistrer en sa compagnie, leur en apprendra beaucoup plus sur eux-mêmes que le travail frustrant et laborieux sur leur troisième disque, The Courage of Others. Queen of Denmark est travaillé dans une ambiance étonnament légère, Grant se montrant particulièrement enthousiaste et prompt à prendre les bonnes décisions. « On enregistrait The Courage of Others de jour et Queen of Denmark la nuit ». confiera le guitariste de Midlake Eric Pulido. Queen of Denmark sort quelques semaines après le disque de Midlake, début 2010.
 
« Nous l’avons fini et nous l’avons laissé pendre le large, se souvient le batteur de Midlake, McKenzie Smith, et soudain tout le monde aimait ce disque. John est passé de « je ne vais plus jamais faire de musique » à « j’ai un album assez cool mais personne ne va l’aimer » à « oh, tout le monde l’aime » en l’espace de quelque mois. John est quelqu’un de complexe avec un sens de l’humour très noir et on l’apprécie pour ça ». Queen of Denmark laisse entrevoir une sensibilité hors normes, un besoin débordant d’être rassuré ; et parfois un cynisme tranchant  envers ceux qui ont autrefois fait perdre à Grant toute foi en lui-même. Sur JC Hates Faggots :  « Car Jesus, il hait les homos mon fils, on te l’a dit quand tu étais jeune, ou à peu près tout ce que tu veux qu’il déteste, comme les nègres, [spicks, redskins and kikes], les hommes qui ne savent pas dresser leurs femmes, les faibles les couards et les [bald dikes], et quand on va gagner la guerre contre la société, j’espère que tes yeux aveugles vont être ouverts et que tu vas voir ». Sur Silver Platter Club : « J’aurais aimé avoir le cerveau d’un Tyrannosaurus rex, je n’aurais pas eu tous ces ennuis ». Grant condamne l’esprit à la fois archaïque et carnassier de ceux, jeune et vieux, qui marchent dans le sens sans issue de leurs principes bornés. Et il s’agit aussi de la jeunesse qu’il a cotôyée, puisqu’il s’est fait chahuter une fois à l’université à cause de sa différence. Mais malgré des mots accérés, disque admiré ou pas, Grant reste majoritairement sans défense ; que sa nouvelle assurance et sans cesse remie en cause. « L’arrogance que ça demande de posséder le monde comme tu le fais, ca transforme mon cerveau en gelée à chaque fois ».  

John Grant : artiste de l'année 2009 (1)

Voir aussi la deuxième partie de l'article non corrigé
Voir aussi la chronique de Queen of Denmark
Voir aussi l'interview de John Grant

 Article paru dans Trip Tips n°9




“Les premières vingt années de ma vie m’ont tellement marquées que j’ai mis les prochaines vingt années à m’en remettre ». Il n’y a pas que l’histoire fumeuse de sa vie pour faire de John Grant un cas à part dans le monde de la musique. A 41 ans, il ressemble au doyen d’une génération qui a fait ses armes à la fin des années 1990 ou au début de la première decennie des années 2000. Ses goûts musicaux vont donc naturellement à ses fameuses vingt premières années d’existence, les années 70 et 80. Par une sorte de miracle, il est resté admiratif très jeune devant Breakfast in America de Supertramp, le premier greatest Hits d’Abba (« Quand j’ai entendu pour la première fois la chanson SOS, j’ai perdu les pédales ») ou Horizon des Carpenters. Un paysage musical sucré, voire acidulé, avec lequel il ne renouera jamais aussi subtilement qu’avec Queen of Denmark. Un disque étrange et hors d’âge dont la franchise et l’humour sont déjà inespérés venant de Grant.

« Le disque prend superbement son envol, avec la chanson intense TC and the Honeybear. C’est tellement épique que je me retrouve souvent à accompagner sa voix riche et sensuelle et que je sens mon cœur me lâcher quelque peu à la fin du morceau. C’est le genre de pouvoir émotionnel qui me donne envie de l’écouter encore et encore ». Un témoignage presque banal, écrit par un bloggeur américain ; la chanson qu’il évoque l’est beaucoup moins. On y croise, déjà, des personnages entre peluches ridicules et figures phantasmagoriques, dans une étrange ambiance de coming-out romanesque. Ce n’est plus un secret pour ceux qui sont tombés amoureux de Queen of Denmark que John Grant aime les hommes. Pourtant s’il y a une métaphore à saisir ici, elle concerne plutôt la force d’un premier amour contée avec les éléments d’un dessin animé. A la fin du morceau, la voix de Grant s’envole littéralement, change peu à peu de ton jusquà rencontrer celle de l’adolescent au cœur tendre qu’il a été. « He said please don't take him/'Cause I love him/He's my joy and my life”.

I Wanna Go to Marz ressemble au menu vintage d’un gosse en arrêt devant le magasin de bonbons (le fameuse boutique Marz existe bel et bien) du coin, une liste de douceurs et de cocktails. « 
Bittersweet strawberry marshmallow butterscotch/Polarbear cashew dixieland phosphate chocolate”, énumère John Grant d’une voix tout à fait reposée sur une jolie mélodie au piano qu’il compara une fois à la bande originale de l’Exorciste. Pas besoin d’aller plus loin pour tirer des conclusions de ce disque lumineux et décalé autant qu’il est douloureux, une douleur à peine grimée par le plaisir gourmand du souvenir. Cette douleur se révèlera sous des dehors ironiques ou plaintifs sur d’autres titres, mais en évitant toujours le cynisme que ce personnage digne de Hubert Selby JR – Queen of Denmark est un peu la tragéde du Démon revisitée au pays des jouets.

Les boutiques de friandises sont un lointain souvenir, dans une vie traversée de moments de flottement et d’égarement ; et ce cynisme, il l’a usé jusqu’à la corde comme réponse au mépris obtus qui l’a élevé. Grant est devenu roi dans un monde où l’art ne se rapporterait qu’à soi, ne serait qu’une manière de dealer avec des situations embarrassantes et d’autres dont le seul souvenir peut miner la santé. Et tous les sentiments collent aussi à la peau. Grant s’en débarrasse avec autant de dérision que le reste, par petits morceaux, dans chaque titre de Queen of Denmark. A ce moment là de l’écoute – second titre -, la qualité d’écriture hors du commun du disque est établie. On se dit qu’il est temps d’ouvrir une bouteille ; comme il s’avèrera plus tard, les protagonistes à qui porter le toast sont nombreux ; certains sont diffus, d’autres ont des noms. Ce sont Sigourney Weaver, Winona Ryder ou Jesus Christ.

Malmené dans sa relation avec ses parents, Grant grille longtemps ses forces au combat intérieur entre sa moralité et ses désirs, désirs qu’il n’assumera que bien plus tard. En séjour en Allemagne, il envisage de devenir professeur d’anglais, avant de réaliser que sa maîtrise de la langue maternelle n’est pas à la hauteur de ses ambitions.  Ses doutes et son manque d’estime de soi vont peu à peu le conduire dans des situations étrangères à son entendement. Ses expériences plus tardives avec la drogue sont un moyen de se plonger en lui-même, mais sans rien en retirer. “ll y avait des gens qui n’acceptaient de relations sexuelles avec moi que si je prenais de la cocaïne avec eux. » raconte-t-il. « Ensuite je m suis mis au crack. Je me réveillais le matin avec des cuillères noircies sur la table de chevet, et quelqu’un à mes côtés, c’était terrifiant. Je m’en suis sorti juste à temps. » C’est à partir de cette situation au plus bas que Grant va lentement se reconstruire, se réparer notamment grâce à la musique. Son ancien groupe, les Czars, formé en 1994, n’est alors plus qu’un souvenir. Queens of Denmark lui fera relever la tête. « C’est ce dont cet album parle. Je suis en colère parce que j’ai eu peur toutes ces années, juste d’être ce que je suis ». Grant est très exigeant avec lui – même, il ne voit en ce nouvel album maniaque et possessif qu’une libération. Et avance que si Queen of Denmark avait finalement échoué à se concrétiser après la bataille interne qu’il a suscitée, il aurait probablement mis fin à ses jours.

Retour en 1994. Les Czars se forment ; Grant est au piano et au chant, il y a deux guitaristes, un bassiste, un batteur. L’atout du groupe, ce qui les démarquera du lot, c’est la voix de Grant. Bien qu’au premier abord, elle n’ait rien de particulier – pas de verve très rock, ni de tranchant – elle sait toucher un point sensible en profondeur. Sans effort ni la moindre grandiloquence. Au moment des deux premiers disques autoproduits, cependant, tout n’est pas encore en place ; Grant trouvera même, avec une sévérité en passe de devenir légendaire, les chansons nulles et son chant faux.  Parmi les bons souvenirs du groupe, une tournée avec les Flaming Lips en Espagne.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...